‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 70 sur 198 · LES GRANDS FERMIERS DE DOBROUDJA · texte numérisé non relu

LES GRANDS FERMIERS DE DOBROUDJA

5(^ chevaux et le reste à Tavenant, un vrai dénombrement de Job avant ses malheurs. J'avais profité de Toccasion pour poser quelques questions sur la valeur de la terre en Bulgarie, valeur très variable comme partout, jusqu'à 1 500 francs l'hectare dans la Bulgarie du sud, mais ici, vu l'isolement, en moyenne de 200 à 250 francs, avec une quarantaine de francs de produit net par an. Les chiffres étaient suggestifs et le calcul facile à faire; 120000 francs de rentes en terre me faisaient attendre quelque vieille demeure seigneuriale, avec quelqu'un de ces gentlemen farmer, dont la table est couverte de revues et dont la fille joue du piano,

Vers le soir, nous arrivons, au milieu d'une immense étendue déserte entièrement couverte de blés en herbe, à un groupe de maisons basses, que signalaient déjà à distance d'énormes meules dé chaumes, encore relevées et agrémentées au sommet par la silhouette méditative des cigognes. Nous pénétrons dans une grande cour, dont grincent les puits profonds sous le déroulement des longues courroies de cuir ; et, comme nous demandons les maîtres, le fermier, aux airs de moujik russe, petit, trapu et tout couvert de poils bruns comme un ours, nous répond d'un air embarrassé, que tout le monde est absent. La situation pourrait être gênante dans un pays moins hospitalier; cependant mes compagnons, qui savent les usages, insistent; on ne peut nous laisser à la belle étoile dans nos voitures; il faut, disent-ils, ouvrir la porte cadenassée de la maison où loge le maître. Le fermier convaincu exerce, en effet, une pesée sur la serrure et nous entrons par effraction...

Pas bien somptueuse, cette chambre de millionnaire, où nous installons notre campement comme dans la montagne, le feu de branches allumé dans la cheminée, la viande enfilée sur une baguette pour être rôtie aux

charbons, des couvertures jetées sur le sol de terre en guise de lits. Le contraste me frappe avec l'élégance coquette de telle simple demeure turque en Déli- Orman, où le maître n'avait sans doute pour tout bien qu'un coin de terre et quelques bêtes, mais où les fleurs peintes sur les murs très blancs, les tapis colorés sur les nattes, les branches d'acacias accrochées pour parfumer l'air, et, le matin au réveil, le chant des rossignols tout autour dans les rosiers, introduisaient la poésie; ici l'on est pratique, à l'américaine, et, comme on a ce rude bon sens de continuer le labeur du père malgré les étendues de champs et les troupeaux hérités, on ne s'arrête pas non plus à ces fadaises de parure, bonnes pour des femmes.

Et, somme toute, cela ne manque pas non plus d'un pittoresque spécial ; cela prend même, par les proportions, une grandeur réelle, cette ferme bulgare à l'américaine ou -à la russe, toute seule dans cette solitude. A la tombée du soir, tandis que continue sans repos le grincement du puits où l'on tire l'eau pour abreuver les bêtes, ces bêtes elles-mêmes reviennent par catégories, par corps, comme un défilé d'armée, chacune sous la conduite de ses bergers.

C'est d'abord un bêlement continu, incessant, toujours repris par d'autres voix succédant à de premières voix lassées, la voix d'une multitude pareille à un phénomène naturel dont le souffle ne s'épuise pas, à une clameur de vent, à un roulement de vagues. Les centaines de moutons approchent, leur tapage grandit, les annonce; on les sent proches avant de les voir; et soudain ils envahissent l'un après l'autre, en marée montante, les parcs enclos de murs en pierres sèches, que leur ouvrent les bergers; ce flux vivant passe d'un bassin rempli à un autre bassin.

Avant qu'ils aient fini et que leur tumulte se soit apaisé dans la joie des mères retrouvées, des faims

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