LA LOI DES INVASIONS BARBARES
barbare qui triomphe par la force brutale le jour où le civilisé lui a appris à mieux s'en servir, avant de se laisser conquérir à son tour par la douceur des mœurs issue de la fortune. Si l'on écarte un peu les conventions admises, on reconnaît que ce rôle de barbares a été joué, d'abord par les Grecs, puis par les Macédoniens et les Thraces, puis par les Romains, avant que, vis-à-vis de ceux-ci, l'aient pris les Numides, les Germains, les Goths Scandinaves, les Sarmates ou les Parthes et, plus tard, les Huns contre les Goths, ou contre les Huns, les Bulgares, les Slaves, les Mogols, les Turcs.
De tout temps on a vu ainsi, sur ce chemin des nations que formait la Bulgarie, descendre des Asiatiques ou des Boréaux en marche vers Constantinoplc, et des Méditerranéens monter vers le nord pour refouler, arrêter ces invasions. Peu importe au fond, comme je l'indiquais plus haut, la race et l'origine exacte de tous ces nomades, entre lesquels, si l'on recule un peu dans le temps, on retrouve bien vite des parentés imprévues. Originellement semblables, ils se divisent, deviennent ennemis féroces, puis, rapproches par la conquête, se pénètrent et s'unifient; le dernier peuple n'est qu'un mélange incertain de sédimentations, moins distinctes que celles des terrains géologiques, où la dernière race conquérante tient d'abord la suprématie et la reperd vite dans une convulsion nouvelle. Le point de départ conventionnel de ces errants, on l'aperçoit sans cesse mobile à partir d'un lieu de dispersion inconnu. Prenez une carte du début de l'empire romain : les Huns sont en Sibérie avant d'arriver sur la Volga; les Goths sont en Norvège, avant de descendre, par une première :: ^asion de Normands, vers Dantzig, puis vers le Dnieper, vers le Danube, enfin vers l'Italie et la France; les Burgondes sont à Posen; les Saxons dans le Schleswig; les Lom-
bards dans le Hanovre; les Germains et les Francs en Belgique.... Tournez les feuillets de l'atlas historique: à chaque page, les places changent, les rôles s'intervertissent, les effroyables barbares d'hier sont devenus des civilisés en proie à des barbares nouveaux, et cela surtout dans cette vallée du Danube, où les migrations des peuples ont atteint une telle intensité. Constamment, un choc lointain, parti de l'Asie centrale et que souvent l'on ignore, déplace toute la série des hordes en marche, comme une série de billes qui se poussent l'une l'autre. Au ive siècle, les Huns passant la Volga, les Goths traversent le Danube et entrent en Bulgarie. Les Huns noirs précédent eux-mêmes les Huns blancs coutrigours, qui précèdent les Turcs, qui précèdent les Mogols. H y a, dans ce tourbillon, des Germains, des Slaves, des Mogols, un peu plus différenciés les uns des autres par le type; mais, par les origines mogoles, on est étonné de trouver une parenté entre ces ennemis acharnés qu'ont été dans l'histoire les Huns, les Hongrois, les Bulgares et les Turcs^. Ajoutez à cela les transformations, les influences civilisatrices qui font parfois du vaincu le vainqueur réel, les Romains hellénisés, les Francs latinisés, les Bulgares slavisés; ailleurs, les peuples qui prennent la langue ou la religion du vainqueur avec l'excès de fanatisme auquel on reconnaît les renégats, et vous verrez tout ce qu'il y a de confusion dans ces migrations anciennes des peuples, si intéressantes d'ailleurs, si passionnantes par leur
1. Les vieilles traditions bulgares montrent bien les contacts des. Bulgares et des Magyars à leurs origines altaîques. On en verra plus loin des exemples, pages 343 et suiv. M. Strauss s'est attaché à prouver que les éléments turcs communs aux deux langues ne remontent pas à leurs contacts historiquement connus vers le vii^ siècle, mais à des origines beaucoup plus anciennes. Ce sont, notamment, des mots tels que chameau, lion, tigre, panthère, etc.
allure de phénomène physique naturel, tout ce qu'il peut y avoir aussi d'artificiel dans les reconstitutions tardives de nationalité, dans les revendications de peuples très anciennement conquis, lorsqu'une incompatibilité absolue d'idées, de mœurs, de religion, n'a pas empêché toute fusion de se faire, comme entre Polonais et Russes, Bulgares et Turcs, Irlandais et Anglais, Alsaciens- Lorrains et Prussiens.
Mais ce qui est constant, c'est l'aspiration du nomade, arrivant de l'Altaï, de la Sibérie, de la Russie, de la Norvège, vers la terre plus douce, vers le soleil plus chaud, vers les richesses de la Méditerranée. Les Russes modernes n'ont fait qu'obéir à la même loi depuis tant de siècles qu'ils sont toujours en marche vers Byzance ; et, s'ils n'y sont jamais arrivés, c'est aussi une destinée qui fut commune à tous leurs devanciers. Jamais Byzance ne fut conquise par ces hommes du nord-est; changeant peut-être trop brusquement de climat, leur invasion fondait ou»se détournait vers l'Italie avant d'arriver à ses toits d'or. Il a fallu, pour conquérir Byzance, venir d'ailleurs, non suivant un méridien mais suivant un parallèle, de l'Asie-Mineure, de la Grèce ou de Rome.
L'histoire des terres bulgares et roumaines, — depuis l'origine, on peut bien le dire, jusqu'à nos jours, — a toujours été marquée par les mêmes incursions de barbares venus du nord, un moment arrêtés à la barrière du Danube ou des Balkans, puis la débordant, enfin repoussés vers l'ouest, ou assimilés, ou attaqués par une horde nouvelle, arrivée en arrière. Les premiers peuples légendaires, qui peuplèrent la Grèce, ont dû passer par là aussi; pas plus autochtones que leurs successeurs, ils n'étaient eux-mêmes qu'un premier flot d'envahisseurs (et les Hellènes se retrouvent ainsi cousins des Slaves et des Bulgares). Puis vinrent ces Thraces et ces Scythes, que nous voyons installés