‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 71 sur 198 · LA RENTREE DES TROUPEAUX LE SOIR · texte numérisé non relu

LA RENTREE DES TROUPEAUX LE SOIR

assouvies, on entend déjà la terre fine et sonore s'ébranler sous le retour au galop des chevaux, des poulains, des cavales, que conduisent, eux-mêmes à cheval, deux grands bergers en costume brun. Et maintenant c'est le meuglement des vaches, précurseur d'un retour plus lent. Déjà le fermier a saisi dans le troupeau un agneau pour notre repas du soir et, de sa gorge ouverte, le sang coule ; le fermier, aux airs de moujik farouche, l'accroche, dans la nuit presque close, pour le dépouiller ; un brasier s'allume auprès, un brasier sans flamme, dont le combustible à l'aspect de tourbe est simplement du fumier sec, découpé en mottes, faute de bois ; et des cochons noirs, empressés vers la chaleur, se roulent dans la cendre chaude d'un autre feu qui s'éteint.

Cependant, la nuit venue, nous nous sommes installés à dîner dans ce logis de hasard conquis d'une façon si insolite, à dîner de l'agneau qu'on vient de cuire, auprès de nos lits dressés dans la chambre du propriétaire; quand, à l'improviste, ce propriétaire lui-même arrive, rentrant de la ville avec son gamin de huit ans. En d'autres pays, on eût pu témoigner quelque humeur d'une introduction aussi insolite que la nôtre et signifier, au moins pour le principe, qu'on trouvait la plaisanterie mauvaise. Je m'y attendais un peu, je l'avoue, tout en laissant mes compagnons s'expliquer en bulgare; et je n'étais pas non plus sans inquiétude sur le hangar où il nous faudrait aller loger, ayant rendu la chambre à son possesseur légitime. Le ton de la conversation me montra aussitôt que je me trompais; quelques minutes après, le propriétaire venait partager notre repas, qu'il pouvait être fondé, par le rôle prépondérant de l'agneau dans le menu, à regarder comme le sien ; puis, quand vint l'heure du sommeil, ce fut lui qui déménagea, nous laissant dormir en paix, du moins jusqu'à l'heure

matinale où le réveil des bètes vint nous apporter son tapage prématuré beaucoup moins poétique à cette heure malséante qu'il n'avait pu me le sembler le soir...

Nous allons maintenant toucher la frontière roumaine à TchéfoulkioUy un point situé sur la grande route directe de Varna et Dobritcha à Gonstantza, qui a dû déjà voir passer bien des armées. Misérable village, intéressant pour nous par un sondage infructueux que les Roumains ont dernièrement tenté de l'autre côté de la frontière pour s'alimenter en eau. Et, par le grand plateau nu, toujours pareil, mais sur lequel tombe aujourd'hui sans interruption la pluie glacée, nous revenons coucher à Dobritcha.

Quand nous repartons le lendemain vers le sud-est dans la direction de Provadia, nous sommes bientôt à la limite de la Dobroudja proprement dite et du Déli- Orman, en attendant que nous abordions un autre pays encore, celui des collines crayeuses vers la vallée de Provadia. Aussi, de ce côté, le pays, beaucoup plus accidenté, change vite d'aspect; il commence à se couvrir par endroits de maquis, puis de bois ; on monte, on descend à travers des ravins dans la verdure humide, en vue d'autres coteaux couverts de blés en herbe ou de taillis. La vapeur d'eau semble baigner tous ces verts dans l'azur, les envelopper sous des épaisseurs de voiles bleus de plus en plus multipliés; c'est presque l'harmonie colorée des fonds de tableau chez les primitifs, et dans les embarquements pour Cythère.

Parmi tous ces tableaux, un surtout m'est resté très présent à l'esprit ; c'était une grande descente à travers les blés printaniers, où nous avons rencontré, sur quelques centaines de mètres, au milieu de ces verdures bleuies et monochromes, 100 à 150 cigognes. Rien de plus joli, dans la manière japonaise, que l'effet de couleur de ces profils noirs et blancs si nettement

soulignés sur un fond uniforme, comme dans un lavis dessiné à la plume à la façon des albums de B.outet de Monvel ; rien d'amusant comme la variété infinie dans les attitudes, les silhouettes, les démarches, de toutes ces bétes graves et diplomatiques. Ce décor, extrêmement doux, baigné de vapeur, imprégné de brume, avec ses gouttes d'eau sur les pointes des blés, et ses oiseaux hiératiques, conventionnels comme une arabesque de calligraphe, comme un paraphe de protocole, avait, dans ses effets à peine indiqués, ses .lointains légèrement pâles, je ne sais quel air silencieux, dolent, convalescent, abandonné.

Un peu plus loin, ce fut, toujours dans la plus complète solitude, un troupeau de 250 à 300 petites vaches rassemblées, de ces vaches maigres et proprettes, auprès desquelles les buffles barbus, au museau allongé, à la peau huileuse, à la démarche gauche, ont Tair de nègres hirsutes et poilus.

Et bientôt une dernière descente, en faisant apparaître les hautes collines tabulaires de la vallée de Provadia, puis, au bout de son tapis de verdure uni comme une pelouse, la ville même avec ses minarets, nous annonça que nous étions décidément sortis de la Dobroudja.

Les ports de la mer Noire. Bourgas et Varna.

La mer Noire n'est politiquement qu'un lac fermé. D'où l'aspiration de ses riverains vers la mer libre de l'Archipel et les efforts séculaires qui ont momentanément ouvert à la Russie les Détroits, bientôt après refermés, ou, comme compensation, cherché une issue précaire à l'autre bout du monde vers la mer du Japon et le Pacifique. La Bulgarie ne sera une grande puissance européenne que le jour où elle ira débou-

Page 1