VARNA ET LA GUERRE DE CRIMEE
chaleur, dans la malsaine Dobroudja. Alors on vit des troupes françaises sur ces routes de Dobritcha (Bazardjik), de Baltschik et de Mangalia, que nous avons parcourues tout à l'heure : promenade lamentable, gaiement commencée dans un beau pays, terminée par une désastreuse retraite de vingt jours, où la terrible maladie enleva près d'un tiers de l'effectif. Le 10 août, Varna brûlait avec tous les approvisionnements et, le 7 septembre seulement, la flotte quittait enfin ce pays désolé pour la Crimée. Trente ans après, Varna s'était relevée, mais, comme il arrive en pays turc, avait à peu près repris son ancien aspect, et ceux qui ont dû y passer, alors qu'il y avait là une étape obligée dans le voyage par terre de Constantinople, en ont gardé, comme les combattants de 1854, un assez piètre souvenir.
Ce n'est pas que la ville fût, dès lors, sans importance; mais elle avait ce désordre et cette saleté parfois pittoresques, qui ne nous plaisent guère que dans les endroits où nous n'habitons pas. Varna était cependant restée une des quatre places, du quadrilatère, elle s'enfermait dans une enceinte de remparts, que le traité de Berlin a commandé plus tard de raser et dont on n'aperçoit plus que des débris ; mais ses maisons de bois colorées et mêlées d'arbres s'étendaient jusqu'à la baie, où il n'y avait pas de quai; les navires mouillaient dans la rade ouverte, exposés aux vagues du large...
Aujourd'hui le port, avec ses grandes jetées, ses longueurs de quai, ses docks, la plage de bains de mer avec ses cabines, la ville toute neuve avec ses larges rues, ses monuments, ses banques, ses boulevards, ont pris un aspect absolument européen. La population, qui était de 25 000 âmes en 1881, a atteint 37 000 en 1905. Les Bulgares sont fiers de leur Varna, que dessert, de Sophia, en une douzaine
d'heures, un train de luxe journalier avec wagon-restaurant, wagons-lits, etc., où plusieurs Compagnies de navigation font escale, où il y a toujours de nombreux navires en chargement. C'est leur station de bains de mer, qu'il ne faudrait cependant pas s'imaginer encore comme un Trouville ou un Dieppe : la classe bourgeoise et oisive, qui fait l'animation de ce genre d'endroits, étant peu développée en Bulgarie.
Parmi les monuments de Varna, je citerai seulement une grande cathédrale du rite bulgare dominant la ville, un lycée de filles tout à fait monumental et une maison française des Oblates bâtie aux frais de M^i*» de Casteix. On a planté un parc au-dessus d'une jolie plage de sable, où sont les bains et on s'occupe d'organiser la distribution d'eau et la canalisation d'égouts. Mais tout Varna est dans son port, auquel on vient de travailler activement de 1895 à 1906 et dont il est, par suite, intéressant de dire quelques mots, d'autant plus que les plans ont été dressés par un inspecteur général français, M. Guérard, et exécutés sous la surveillance d'un ingénieur français, M. d'Istria, par une Société bulgare Michailovsky et Haïrabedian, à la tête de laquelle est M. Z. Bracchkoff.
La situation de Varna est très belle, au fond d'une rade qui, elle-même, s'enfonce déjà dans une concavité de laraer Noire, entre le cap Gulgrad et le cap Emineh et au débouché de cette large vallée de la Provadia, dont les limans côtiers, très étendus, ayant jusqu'à 18 mètres de fond, pourront, un jour ou l'autre, par le moyen d'un canal assez simple de 1 200 mètres, fournir des arrières-bassins, avec un superbe abri pour une flotte de guerre. La difficulté était, d'une part, l'ouverture directe sur le large, qui exposait le port à toutes les houles de la mer Noire et, de l'autre, le mouvement prononcé des sables, qui travaille sans cesse à encombrer la baie. Il suffit, en effet, de regarder la carte