LE BALKAN CENTRAL
fréquentée ; beaucoup de ces longs chariots qui servent aux paysans de toute la Bulgarie, sortes de longs demicylindres couverts d'une natte ou d'une étoffe en poil de chèvre brune, et traînés lentement par deux buffles ; beaucoup aussi de phaétons à deux chevaux, très civilisés. Nous ne sommes pas encore dans les Balkans, mais il faut de suite se faire à l'idée que les Balkans n'ont, en aucune manière, rien de sauvage, que les cultures y tiennent une bonne place à côté des bois, et que les villages y sont très nombreux.
Bientôt l'approche de la montagne, qui abrite du midi et entretient la fraîcheur, donne au paysage un aspect plus frais que d'habitude. Voici, sur le bord de la route, une auberge d'étape, installée à la turque avec un café sous les arbres; tout autour, des haies de prunelliers et d'églantiers, comme dans le Morvan. Ces haies, nous ne les aurions pas rencontrées vers Plevna ou Rasgrad. En même temps, quelques légers mouvements de collines marquent les premières terrasses de la montagne.
DrénovOy où nous faisons halte, est un très pittoresque village de vieux style turc; ses habitants ont une réputation en Bulgarie pour leur talent de sculpteurs sur bois et la justifient par la façon dont ils ont orné leurs maisons de bois brun plantées en désordre, entaillé, gravé, sculpté les poutres, les corniches, les solives, les encadrements de fenêtres, les bordures de toits. C'est, à cet égard, la plus jolie petite ville que j'aie vue en Bulgarie, pas banale, pas moderne, mais formée de bâtiments aux incohérences amusantes, avec des avant-corps, des surplombs, des pans coupés, des toits à redans multipliés, dont les bizarreries et les complications sont imposées par les surfaces à couvrir, des magasins en étalage sur la rue comme dans un bazar turc et fermés d'un auvent incliné qui se relève le jour.
Chez l'hôte qui nous reçoit, l'intérieur et la forme
affable de l'hospitalité me rappellent les villages grecs : la pièce basse, les très larges baies, le divan contre le muret la petite fille qui nous apporte, sur un plateau, les confitures, les verres d'eau, l'eau-de-vie de prune, les raisins, toutes les sucreries traditionnelles. Une différence pourtant avec les coutumes orientales, c'est l'attitude des femmes, qui, nullement empruntées, se mettent, ici, à table avec les hôtes et prennent part à nos conversations sur les champs d'expérience agricoles, au lieu de rester à l'écart, comme dans la plupart des villages grecs, pour offrir seulement l'aiguière et servir d'un air timide.
Au voisinage de Drénovo, dans une petite gorge de la rivière, est, pour les Bulgares, un lieu de pèlerinage, un couvent où, en 1876, un corps des premiers insurgés fut cerné par les Turcs et froidement massacré.
Après Drénovo, le paysage s'accidente décidément et les bois abondent, de grands bois de beaux' chênes verts et de hêtres, comme sur les premiers contre-forts pyrénéens. On dépasse Trevna et c'est tout à fait la montagne. Trait caractéristique : la route cesse. Nous continuons néanmoins encore un peu le long du torrent, sur un chemin insolite, avec nos quatre chevaux de front, l'un dans la rivière, l'autre sur la pente, et nous venons aboutir enfin à Radevsti, au fond de la vallée, au point où la montagne brusquement se dresse, désormais abordable seulement pour des chevaux et des mulets.
Il y a, à Radevstiy deux choses distinctes : un charmant village bulgare, qui fourmille en motifs de tableaux tout préparés, de quoi ravir un peintre et, deux kilomètres plus loin, une mine de houille, dont quelques bâtiments seuls apparaissent avec un bout de voie ferrée et un commencement de plan incliné : tout le reste* avec les galeries, étant caché plus haut, au flanc de la montagne, dans l'épaisse forêt de hêtres. C'est dans le bâtiment directorial de la mine, palais jadis
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d'une somptuosité inutile, aujourd'hui abandonné, démeublé, sans vitres aux fenêtres et laissant passer en tous sens la bise avec la pluie, que nous établissons pour quelques jours notre quartier général.
Je ne raconte pas ici des souvenirs de voyage et ces récits d'excursions balkanesques ont seulement pour but de préciser, en les situant dans le temps comme dans l'espace, des tableaux qui perdraient une partie de leur intérêt en restant dans le vague. On ne trouvera donc pas les détails de ce campement improvisé, où un très courtois et spirituel ministre bulgare, M. Ghénadieff, coucha par terre, en dortoir, avec un attaché militaire de France et le directeur de son service des mines; mais la compagnie d'un ministre nous valut, ce soir-là, une petite cérémonie, qui constitue un trait de mœurs à noter.
En passant, dans la journée, par tous les villages, nos landaus, précédés de gendarmes à cheval, avaient naturellement éveillé l'attention de la population et, quoique les Bulgares ne témoignent, en général, pour les étrangers, aucune curiosité méridionale, la tournée du ministre, annoncée d'avance, et peu à peu grossie par la renommée, était, dans les derniers temps, devenue le prétexte d'une petite manifestation. En dehors de tous les motifs ordinaires que les habitants pouvaient avoir de lui témoigner leur sympathie, une grave question se posait, en effet, pour eux, celle de la ligne alors en projet, suivant cette même route, que notre expédition pouvait aider à faire voter. Aussi trouvionsnous, à l'entrée des villages, la population sous les armes et les gamins courant pour annoncer notre approche. Après quoi, il fallait s'arrêter pour accepter, sinon des vina. d'honneur (on boit peu en Bulgarie), du moins des déjeuners successifs qu'un estomac politique était seul capable d'engloutir l'un après l'autre.
Dans une de ces haltes masticantes, 10 kilomètres
au moins avant Radevsti, le ministre, à mon admiration, s'était trouvé dire qu'il mangerait encore volontiers le soir un cochon de lait. Et c'est pourquoi, à onze heures du soir, en pleine montagne,* nous vîmes arriver pompeusement, comme dans un repas de théâtre, sur deux plateaux recouverts d'un dôme de métal et soutenus, pendant 10 kilomètres, à bout de bras, les deux cochons cuits tout entiers dans leur graisse et reposant d'un sommeil d'enfant paisible sur leur lit de verdure, au milieu d'une troupe d'électeurs fidèles qui s'étaient relayés en les apportant...
Et, les jours suivants, commencent les courses autour de Radevsti, vers- les divers affleurements de houille, qui forment, de tous côtés, des taches noires dans les bois, sur le bord des sentiers, au fond des ravins : des taches noires, nullement ignorées des habitants, mais, au contraire, explorées avec un soin minutieux par d'innombrables galeries, et régulièrement concédées ou en instance de concession.
Les principaux de ces gisements houillers, ceux de la concession dite Prinz-Boris, avaient été, dès 1871, au temps des Turcs, explorés par un ingénieur autrichien, M. Schrœckenstein.
Plus tard, un Français, venu dans ce pays comme entrepreneur pour la construction d'une ligne de chemin de fer, eut l'idée de les exploiter et forma une Société française, qui, après diverses vicissitudes, les possède encore. Mais les travaux de cette Société furent conduits avec le luxe d'installations inutiles et le défaut de sens pratique qui caractérisent tant d'industries dirigées au loin par un Conseil d'administration parisien, avec un chef local incompétent. Le manque de débouchés, qu'il était facile de prévoir dès l'origine, en a amené l'arrêt depuis plusieurs années et la construction prochaine de la ligne Tirnovo-Borouchtitza permettra seule de les reprendre. En dehors
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de cette exploitation, qui a présenté un caractère véritablement industriel et dont je redirai plus tard quelques mots à cet égard*, on gratte de tous côtés sur les affleurements, soit par des tranchées à ciel ouvert, soit par des systèmes compliqués de galeries. Le charbon, étant à flanc de montagne, s'extrait sans aucune peine ; il est souvent de bonne qualité ; mais sa descente à dos de mulet et son transport jusqu'aux petites villes industrielles des Balkans : Gabrovo, Slivno, Kasanlik, etc., où l'on peut le consommer, en augmentent démesurément le prix.
Une visite de bassin houiller est généralement dépourvue de tout pittoresque et il y a peu de pays plus laids dans le monde que ceux qui s'étendent, par exemple, sur les mines de Belgique, du nord de la France ou de la Silésie. Bien que cette vie du mineur au charbon puisse fournir matière à une robuste peinture, à une sculpture admirable de grandeur antique, avec un artiste de génie comme un Constantin Meunier, le tableau par lui-même est laid, sale, attristant, et l'on ne se fait pas, en général, « charbonnier » pour admirer des paysages. Le contraste est d'ordinaire fâcheux avec les mines métalliques, situées, pour la plupart, dans la montagne, souvent dans la forêt, au-dessus de la mer, où, dans les larges excavations semblables à des grottes, le mineur respire librement et travaille à l'aise, pour sortir le soir, en face de l'horizon sans limite et redescendre, par les sentiers rapides, vers sa maison de paysan et sa seconde vie campagnarde, sans promiscuité, sans excitants malsains. Mais les charbonnages des Balkans ont tout le charme ordinairement réservé aux filons de métaux et ce sont de vraies promenades que ces chevauchées journalières, par lesquelles nous les visitons tour à tour.