VILLAGES DES BALKANS
hêtres et de chênes, qui occupent toutes les parties hautes de la montagne, des bois très touffus, avec, de distance en distance, quelque arbre très gros : un parc géant au milieu duquel nous circulons en file indienne, conduits par un paysan en sayon brun et culotte brune, le bonnet de laine brune sur la tête, les jambes dans des jambières blanches lacées, qui porte, pour la forme, une cognée sur l'épaule, comme si, dans cette montagne facile, nous pouvions avoir jamais à nous frayer un chemin.
Le village de Radevsti, où nous ramènent sans cesse nos courses, est, avec des caractères communs à tous, un des mieux plantés et des plus pittoresques parmi tous les nombreux hameaux qui s'étendent sur les pentes ou s'allongent dans les vallées du Balkan septentrional. Les maisons, au soubassement de pierre jaunâtre ^ ont un étage unique, couvert d'un enduit blanc, un peu en surplomb, un toit de dalles jaunâtres et, sous ce toit, prolongeant la maison, une terrasse en bois, portée par des poteaux. Autour d'elles, s'étendent les aires nues ou couvertes de gerbes éparses : admirable jonchée d'or, qu'en cette saison d'automne, merveilleusement propice aux tableaux de la vie champêtre, foulent en rond des chevaux et des bœufs, poussés par une paysanne aux tons vibrants, au vermillon, à l'orange resplendissants. Auprès, ce sont des choses bizarres en forme de champignon ou de parapluie, qui étonnent d'abord et qu'on reconnaît bientôt : les champignons pour des meules de foin, les parapluies pour des provisions de feuillages séchés, qu'on met en l'air, sur des branches fourchues, pour en faire, l'hiver, de la litière aux bêtes. Puis viennent, à côté
1. La chaumière bulgare se compose d'un mur (stena) en clayonnage (poviv), soutenu par des pieux (kolci), revêtu pour le consolider d'une seconde claie (preplet) enduite de chaux ^^dxV
de chaque maison, le four du boulanger, la grande cuve où l'on cuit les prunes comme une lessive; des clayonnages d'osier violacé ou des palissades en branches bleutées ferment l'enclos; et, plus loin, s'allongent les étroits ponts de bois jetés en travers du torrent, parfois avec deux mains courantes, faites d'une gaule portée sur des appuis inclinés, les ponts à l'air chinois dont l'accès a lieu entre les troncs serrés de deux arbres.
Massez maintenant des vergers sur le coteau auquel s'appuient les maisons; ajoutez, comme note de couleur, dans cet ensemble où dominent les^ tons un peu neutres des bruns et des ocres, les points rouges des piments, des tomates, les chapelets orange des oignons, suspendus aux solives de bois, accrochés aux toits des terrasses et faites promener, entre ces maisons brunes où luisent ces choses éclatantes, entre ces barrières violacées, par-dessus lesquelles on voit resplendir l'or des gerbes sous la joyeuse foulée des chevaux, des femmes au fichu rouge sur des tresses tombantes, avec une grosse fleur dans les cheveux, la blancheur du linge aux manches et dans l'ouverture du corsage, le tablier à raies rouges....
Le plaisir de ces courses errantes dans l'éternelle forêt lumineuse qui évoque l'idée shakespearienne de la forêt d'Ardennes, c'est l'imprévu des ravins que l'on rencontre, moussus, pleins de la flore des lieux humides et profonds, envahis par les larges feuilles des aristoloches, ou le débouché sur une clairière, dont les arbres centenaires, adossés aux rochers, composent un tableau de Rousseau, ou encore l'horizon soudain élargi et laissant voir, par delà une vallée baignée de brume azurée, d'autres croupes montagneuses, superposées en plans successifs comme des vagues, et toutes également boisées.
Quand l'heure est venue du repas, on s'arrête au