‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 90 sur 198 · LE BATTAGE DU BLÉ · texte numérisé non relu

LE BATTAGE DU BLÉ

milieu de septembre et toute la moisson jaunie se transformait, sous les traîneaux ou les fléaux, en bon sacs de froment ou d'orge.

Le battage du grain est toujours un incident pittoresque dans la vie des fermes, même dans nos pays, où la mécanique hideuse fait ce travail brutalement, à l'intérieur des machines, avec des tourbillons de noire fumée. La balle s'échappe toujours au soleil en poussière dorée et la gaieté du résultat atteint après le long travail annuel, du froment blond arraché à la terre, prêt à être converti en bonne et sonore monnaie, se traduit sur tous les visages. Mais, dans les pays où ce qu'on appelle la civilisation n'a pas encore trop avancé son œuvre de destruction barbare, le spectacle est tout autrement joli.

En Bulgarie, on bat parfois au fléau quand on veut garder la paille pour couvrir les toits ; le plus souvent, quand on ne craint pas de hacher les épis, on promène sur eux un traîneau de bois, sous lequel sont incrustées des rangées de silex tranchants, des couteaux de l'âge de pierre. C'est le travail que l'on voyait dans toutes les fermes, le jour de notre passage à Borouchtitza, par le plus merveilleux soleil d'automne et dans l'éclat le plus radieux des costumes colorés de femmes et d'enfants.

Partout, entre les grands hangars aux tons clairs, s'étend l'aire en terre damée, circulaire, dans un cercle de clayonnages. Des arbres fruitiers, contre la claie palissadée, jettent leurs ombres. Les poteaux bruns, qui portent la terrasse couverte de la maison, se profilent en sombre sur la clarté de l'aire éblouissante. A droite et à gauche, on aperçoit des instruments de bois de formes inusitées : ici le métier à tisser de la femme, avec ses pièces articulées et ses fils tendus; là le traîneau qui, en hiver, permet de circuler sur les pentes neigeuses de la montagne.

L'aire, bien nette, est couverte de gerbes rayonnantes et Ton voit passer et repasser, tournant en rond, le traîneau attelé de deux bœufs blancs, que conduit une femme grave, Taiguillon en main, nourrissant un bébé tout en marchant, tandis que, sur le traîneau, pour lui donner du poids, une fillette se dresse, semblable à une conductrice de char antique, où parfois tous les marmots de la famille se tiennent groupés pour une journée entière comme dans un manège de chevaux de bois; vous voyez avec quelle joie profonde. La fillette, la femme, avec leurs bracelets d'argent, leurs sequins au cou, leur jupe rayée, leurs manches blanches, leur fleur énorme dans les cheveux, ou leur fichu coloré sur leurs tresses tombantes, étincellent au soleil. Et toujours les ombres violettes du cortège se déplacent en tournant sur For du tapis radieux... Puis, quand les bœufs ont passé, les femmes, les enfants, les hommes même, ratissent les épis, recueillent le grain.

Et déjà, à côté, de hautes meules, qui se dressent, donnent, avec les incidences de rayons, les reflets, les teintes de la paille plus ou moins vieille, la gammé la plus exquise de nuances, passant, dans la clarté, des safransaux chromes, aux ocres, aux sienne brûlée, aux oranges et, dans l'ombre, des bleus aux lilas, aux bruns...

Au sud de Borouchtitza, le jour où nous quittons enfin Radevtsi, pour commencer nos zigzags à travers les Balkans, notre course nous conduit vers Seltsi et Maglisch, dans la vallée de la Toundja. Par la forêt de hêtres lumineuse, c'est, à partir de Radevtsi, l'habituelle chevauchée en file indienne, montant et descendant doucement par des sentiers sinueux, qui, à un moment donné, sans que nous sachions au juste lequel, longtemps avant d'avoir atteint la ligne des crêtes saillantes, nous met sur le versant sud des Balkans. Devant nous,

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les montagnes se dressent encore à plusieurs centaines de mètres au-dessus de nos têtes, quand nous nous apercevons que les ruisseaux ont changé de sens et coulent maintenant vers le sud. Celui que. nous commençons à suivre va, tantôt à droite, tantôt à gauche, plus ou moins loin, plus ou moins encaissé dans sa vallée à nos pieds, nous accompagner vers Seltsi et Maglisch, pour aller un peu plus tard se jeter dans la Toundja, elle-même affluent de la Maritza et tributaire de la mer Egée.

Le phénomène est trop marqué pour ne pas valoir deux mots d'explication. Précisément dans toute la région de Borouchtitza et Seltsi, où la formation charbonneuse aux terrains friables s'enfonce en golfe sur la carte dans la direction du sud, et s'enclave dans des terrains plus résistants de gneiss et de granit, la distance entre la ligne de partage des eaux et la ligne de crête atteint près de 10 kilomètres, avec une différence de niveau de 400 à 500 mètres. Comme les vallées ont dû être faites par les rivières, avant que les rivières fussent recueillies par les vallées, on peut en conclure que la ligne de crête, d'abord confondue avec la ligne de partage des eaux, a reculé peu à peu vers le sud, soit par un simple effet de l'érosion (qui exige toutefois, lorsqu'on veut en analyser la marche, des conditions un peu compliquées), soit par un déplacement interne de la chaîne elle-même, un mouvement de bascule, auquel j ai déjà fait allusion et qui, pour diverses raisons, n'est pas invraisemblable.

Un peu avant d'arriver à Seltsi, la forêt s'interrompt et l'aspect du paysage se trouve entièrement modifié par l'apparition des calcaires triasiques, taillés en escarpements, découpés en récifs. Au pied de ces escarpements, le long desquels le sentier descend par brusques lacets, le village de Seltsi s'allonge le long de son petit torrent, toujours avec le même genre de

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