L'ESSENCE DE ROSES
séduit; mais, pendant les quelques jours de printemps où la floraison s'épanouit avant de tomber sous les ciseaux, l'aspect change : le pays apparaît, dit-on, comme un grand parterre aux fleurs rouges ou blanches, d'où s'exhale une odeur pénétrante.
Dans cette saison, un luxe qui remonte aux Romains consiste à prendre, dans une des nombreuses stations thermales de la Bulgarie, un bain de roses. On jette, dans l'eau chaude de la piscine, une dizaine de kilogrammes de roses dont les pétales s'éparpillent sur l'eau, puis s'y rassemblent par guirlandes en embaumant.
Le moment venu, c'est-à-dire du 15 mars au 15 juin, il faut faire la cueillette avec des précautions spéciales. Si on veut, en effet, que les fleurs gardent tout leur parfum, il est nécessaire de choisir l'instant exact de la maturité; c'est pourquoi la collecte, opérée par des femmes ou des jeunes filles, doit être effectuée avant le lever du soleil, du moins avant que la chaleur du jour ne soit trop forte.
Les roses cueillies, leur distillation s'exécute couramment dans les appareils les plus rudimentaires. Chaque propriétaire de rosiers a son alambic et distille ses fleurs, comme nos bouilleurs de cru leur alcool. On produit ainsi chaque année pour 3 à 5 millions de francs de cette essence, dont un bon tiers est absorbé par nos parfumeurs de Grasse.
La petite ville de Maglisch, l'un des centres principaux de l'industrie des roses, qui a entraîné cette digression, est d'un aspect moderne, devant lequel on ne peut s'empêcher de regretter les jolis villages pittoresques du Balkan nord enfouis dans leur verdure. Cependant, un torrent, sur les berges duquel s'appuient quelques maisons au dessin de bois apparent, une église à coupole de métal, un minaret au milieu des arbres, et, dans le fond, le décor des Balkana^
dressant brusquement leurs pentes arrondies et pelées sur la plaine, fournissent matière à tableaux. Généralement, les habitations, suivant l'usage de tout le pays, ont un étage bas et long surplombant le rez-dechaussée et continué à un bout par une terrasse couverte, avec un toit aplati en tuiles rondes. Aux solives pendent, outre les piments et les épis de maïs ordinaires, les feuilles de tabac qu'on ne rencontrait pas sur le versant nord.
A l'entrée de la ville, un aspect très curieux, qui évoquerait volontiers des souvenirs mycéniens et préhistoriques, est produit par la succession d'une dizaine d'aires à battre le grain, circulaires, analogues à celles qui accompagnent chaque maison dans les villages campagnards, mais ici juxtaposées en raison de la tournure citadine qu'ont prise les maisons, serrées l'une contre l'autre en forme de véritables rues. Rangés à la file, un peu irrégulièrement suivant la forme du terrain, ces grands espaces nus et plats, qu'entourent en cercle de grosses pierres dressées, donneraient sans doute plutôt, si on les rencontrait en des fouilles, l'idée de quelque cromlech ou antique monument religieux, que celle d'un très moderne instrument agricole.
Après une nuit passée à Maglisch, nous continuons, toujours sur le versant sud des Balkans, vers Haïnkiou. L'aspect demeure à peu près le même : celui d'un grand territoire fertile, où abondent les champs de blé et de maïs, avec les vignes, les vergers, les plants de tabac et les rosiers, ceux-ci surtout développés sur le bord de. la montagne que nous longeons à quelque distance. Les pentes sont dénudées; la plaine, où dominent les chaumes, s'endort moite et morne sous un ciel gris, qui rayonne de la chaleur comme une voûte d'étuve. Les seuls accidents du paysage sont, avec les points noirs des troupeaux et les grands bras des puits à ba-