LA VALLÉE DES ROSES
lanciers, ces buttes circulaires, ces tumuli si fréquents dans toutes les parties de la Bulgarie. Seul, le bord môme de la plaine, au pied des Balkans, surtout quand on approche des villages comme Lachanli, est plus verdoyant. Là, ce sont d'abord les vignes; puis les champs de rosiers, dans lesquels on voit parfois passer, entre deux rangées d'arbustes, un attelage de bœufs blancs conduit par un enfant ; ou encore les champs de tabac, dont les pieds, bien espacés, sont en septembre couverts de fleurs, et dont les femmes s'occupent alors à cueillir soigneusement les feuilles ; puis les vergers de pruniers et de pêchers; les grands noyers au milieu des vignes. Quand on s'éloigne des villages, ou que l'on quitte la bordure des Balkans, les vergers cessent, et l'on se retrouve au milieu des chaumes à perte de vue, coupés seulement au loin par quelques forêts de chênes, telles que celle de Toulova, où eurent lieu, en 1877, des combats célèbres. Aucune haie n'interrompt ces champs, parmi lesquels de minces sentiers semblent vagabonder en tous sens. Tous les 2 ou 3 kilomètres, on rencontre un puits avec un grand balancier, dont la longueur indique la profondeur de l'eau : une profondeur qui va parfois jusqu'à 10 mètres. Les montagnes de gneiss, sur notre gauche, sont toujours aussi ravinées, aussi nues; les torrents, qui, d'ordinaire, n'ont pas un fîlet d'eau, étendent leur lit de cailloux dévastateur sur des centaines de mètres, parfois sur plus d'un kilomètre.
Voici pourtant, par hasard, une rivière qui coule; tout auprès, une quarantaine de pièces de toile, que viennent de laver des femmes, s'étalent en longs rubans sur les galets. Et, plus loin, c'est une forêt qui marche, comme dans Macbeth : sur une troupe de pauvres petits ânes, des accumulations de branches dans lesquelles ils disparaissent absolument. Ce sont ces branches que Ton met ensuite à séchex ^ut ^^^ lowx-
ches aux bords des maisons pour faire, l'hiver, de la litière aux bêtes....
Avant Haïnkiou, débouche des Balkans, le long d*un torrent, la route d'Haïn Boise, qui a joué un rôle important dans la guerre de 1877 et par laquelle on avait également proposé de faire passer la ligne du chemin de fer, avant qu'on eût adopté le tracé plus à l'ouest par Borouchtitza. Ces souvenirs sont ici très vivants, et l'on me rappelle, sur les lieux mêmes, les épisodes de cette campagne historique.
C'est le 7 juillet que le général Gourko avait occupé Tirnovo, laissé sans défense par Saïd pacha; il en repartit dès le 10 pour passer, dans un raid hardi, les Balkans. Les Turcs gardaient les deux passages classiques de la Schipka à l'ouest et de Tchoumerna à l'est ; ils n'avaient pas pensé à tous ces cols intermédiaires de la région de Radevtsi, Seltsi, Borouchtitza, Haïn Boise, plutôt praticables pour une troupe à cheval que pour une armée. L'un d'eux cependant, celui qui va directement de Tirnovo à Haïnkiou par Voinéga et Haïn Boise, franchit la ligne de partage très au nord, à moins de 700 mètres d'altitude, et redescend ensuite en pente douce sur le bord facile de la rivière. C'est par là que se lança Gourko; le 12, il était au col, et le 14 à Haïnkiou, où il tombait, par surprise, sur un bataillon turc en train de faire cuire la soupe. Ainsi entré dans la vallée de la Toundja, il tournait aussitôt à l'ouest par la route de Maglisch que nous venons de suivre, et, le 17, s'emparait de Kasanlik, c'est-à-dire de l'extrémité sud du col de la Schipka, attaqué d'autre part au nord par le général Radetsky arrivant de Gabrovo. Dans ces conditions, la Schipka ne pouvait tenir ; le 18, les Russes l'enlevèrent de force et se trouvèrent ainsi maîtres de la route de Constantinople.
J'ai déjà raconté précédemment la suite de la campagne; je rappelle seulement comment, à la fin de