CHEZ LE POPE D'HAINKIOU
juillet, Gourko, qui s'était avancé, un moment, jusqu'à Karabounar, presque à l'embranchement d'Andrinople, dut reculer à Stara Zagora, où il se battit trois jours; puis, toujours en se défendant, vers Kasanlik,par cette forêt de chênes de Toulova, que nous regardions tout à l'heure dans la plaine; et de là, enfin, à la Schipka, où se concentra, pendant tout l'hiver, la défense des Russes.
Tandis qu'on me fait ce récit, nous traversons encore de grands communaux à l'herbe rase, où paissent les chevaux, et, vers une heure, nous entrons dans HaînkioUy petit village très campagnard, étalé en terrain plat autour d'un ruisseau dans les vergers, comme dans une oasis au milieu de ce désert : village sans grand caractère, aux maisons basses avec chapelets de piments, de maïs et de tabac.
Nous logeons à Haïnkiou dans la maison. du pope : une cour de ferme avec des bâtiments à terrasse couverte tout autour; dans l'une des maisons, notre chambre, si basse que j'en touche presque le plafond en me levant, avec la grande baie fermée par des volets de bois intérieurs, et, sur les murs, des icônes, un portrait de l'exarque de Constantinople, etc., un tapis entouré de coussins sur deux côtés pour s'asseoir à terre, un poêle blanchi à la chaux dans un coin. Le fils du pope, qui a étudié à Munich, est aujourd'hui professeur de chimie. Ce mélange de chimie et d'orthodoxie est assez moderne.
Le soir, le pope nous regarde manger sans prendre part à notre repas, à cause du mercredi, jour de jeûne. Nous sommes assis, à la lueur vacillante des bougies, sur la terrasse couverte, où parfois un gros papillon de nuit s'engouffre, attiré par la clarté, et vient tourbillonner autour de nos têtes.
On nous sert les plats nationaux : le givetsch, composé de légumes, tomates, piments, etc., bouillv^ ^^\i^
une casserole avec des viandes ; les tranches de bœuf séchées au soleil et salées ; le fameux lait bulgare, le yougourt, dont on ne saurait oublier la mention dans un voyage en Bulgarie, et le café à Torientale.
Puis, nuit troublée par les ordinaires aboiements des chiens bulgares, qui, avec le fracas du torrent et le vacarme des coqs matineux, constituent ce qu'on est convenu d'appeler le silence de la campagne. L'utilité de ces chiens, contre la dent féroce desquels on m'a depuis longtemps mis en garde, m'est expliquée par le mode de culture appliqué dans le pays. On ne connaft à peu près pas en Bulgarie la ferme isolée au milieu des champs qui en dépendent, comme elle existe d'ordinaire en France. De semblables fermes auraient été intenables dans l'état d'anarchie où l'on tremblait du temps des Turcs; aujourd'hui, où la sécurité est parfaite, les usages subsistent, et la demeure du paysan bulgare est souvent à 3 kilomètres et plus de ses champs. Il part donc le matin pour les cultures, laissant la maison et parfois les enfants sous la garde des chiens. Il suffît d'avoir voulu errer un peu en flâneur dans un village bulgare, à la recherche de quelque sujet de croquis, pour avoir pu se rendre compte que ceux-ci remplissent bien leur offîice.
D'Haïnkiou nous employons une première journée à monter vers Boukovaia Poïana, sur la cime des Balkans, en laissant sur notre gauche le col de Haïn Boise. Après les maigres taillis de chênes qui occupent seuls les pentes du versant sud, nous rentrons bientôt dans la grande forêt de hêtres, où il n'est pas rare de trouver des troncs ayant de 80 centimètres à 1 mètre de diamètre. Sous ces beaux arbres, dans un fourré de verdure, des ruisseaux, descendant de bloc en bloc, font alterner les vasques claires avec les cascatelles. Puisqu'il faut toujours chercher des souvenirs anciens pour accrocher par Comparaison ses souvenirs nou-
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veaux, on dirait ici souvent des paysages des Vosges.
Le lendemain, nous quittons Haïnkiou pour Tvarditza, d'où nous devons monter à Tchoumerna. D'Haïnkiou à Tvarditza, ce sont deux heures de plaine monotone dans la vallée de la Toundja, toujours longée par les mêmes pentes dénudées, où les gneiss s*effritent, et formée des mêmes chaumes, avec des vergers, où se cachent les villages au pied sud des Balkans. De grands noyers s'espacent à quelques 200 ou 300 mètres Tun de l'autre; les tumuli, en forme de butte, sont innombrables; les troupeaux de moutons font de petites taches noires dans la plaine jaunie et poudreuse, et l'on voit avancer lentement les blancs attelages de bœufs.
Quand nous approchons de Tvarditza, les champs de rosiers se multiplient. Tvarditza est à la sortie d'un défilé très fréquenté et à peu près praticable aux voitures, qui traverse les Balkans par Tchoumerna, d'Eléna à Eski Zagora. C'est, entre la Schipka à l'ouest et le col de Kasan à l'est, la meilleure route pour passer la chaîne, et c'est, comme je le rappelais tout à l'heure, une de celles qui ont joué un rôle dans la guerre de 1877-1878.
Tvarditza, où je suis revenu deux fois à huit mois de distance, m'a paru beaucoup plus pittoresque la seconde fois, dans sa parure de printemps, que la première fois, en automne.
Le village, par lui-même, est d'une forme et d'une plantation un peu quelconque : maisons de pierres jaunâtres à toits de tuiles, espacées et très basses, sans leur soubassement ordinaire, comme tapies par terre. Mais ce qu'il y a de joli à Tvarditza, c'est le vrai torrent montagnard déboulant en gave du haut des pentes jaunies et baignant le pied des grands arbres; c'est le pont de bois sur lequel passent les attelages de bœufs blancs conduits par des Cerû.Tsx^'s» ^\i
costume national; et c'est, comme fond de tableau, le Balkan avec ses croupes fauves, le long desquelles on voit monter en serpentant, vers Féchancrure d'un col, les lacets de la grande route à venir.
Le long de cette belle route dont, jusqu'à nouvel ordre, il est plus prudent de parler un peu au futur, nous commençons bientôt à grimper au-dessus des gorges de gneiss et de granit enchevêtrant leurs zigzags ordinaires. Pour nos chevaux, c'est un excellent sentier, où nous avançons d'un pas allègre. Tant qu'on est sur le versant sud, le versant dénudé, l'aspect demeure triste et morne malgré le beau soleil et la couleur dorée des herbes : pentes ravinées qui s'éboulent, maigres taillis n'arrivant pas à surmonter la dent vorace des chèvres. Nous nous élevons aujourd'hui vers un vrai sommet des Balkans, un sommet de 1 540 mètres, ce qui n'a encore rien de bien farouche, le Tchoumerna, et les croupes boisées, visibles à plus grande distance qu'autour de Radevtsi, prennent davantage l'aspect de montagnes. Dans ces forêts, qui reparaissent dès qu'on approche du versant nord, le gibier abonde encore: les cerfs, les sangliers, les renards; la nuit dernière, dans une cabane où nous passons, on a trouvé les traces d'un ours. Le gendarme qui nous conduit a été cet hiver attaqué par un loup, qu'il prenait d'abord pour un chien, et, n'ayant pu faire partir l'amorce de son revolver, a dû se réfugier dans un arbre, où le loup a encore trouvé moyen de le mordre au pied; tandis qu'il nous raconte cette histoire, un aigle plane au-dessus de nos têtes.
Comme nous arrivons à Tchoumerna, voici une rencontre imposante et qui me démontre d'une façon péremptoire la viabilité de la route, un peu douteuse pour moi jusque là : soixante chars à buffles escortés par des soldats et marchant à la file, le déménagement militaire d'un bataillon. Cette route est, en effet, une