UN INCIDENT DE GUERRE
voie stratégique d'une certaine importance, par laquelle communiquent les deux garnisons d'Eléna et de Nova Zagora. Du col de Tchoumerna, que nous atteignons en ce moment, la descente est rapide vers cette petite ville d'Eléna, dont mon compagnon, qui y est né, me raconte l'histoire, insistant sur ces souvenirs de la guerre de 1877 qui font, dans l'histoire de la Bulgarie, à peu près la même coupure et tiennent la même place dans toutes lés pensées que la guerre de 1870 dans les nôtres.
c En 1877, me dit donc M. X..., j'étais encore enfant; notre petite ville avait été jusque là tranquille et prospère; elle occupait même plus de place dans le pays qu'aujourd'hui, avec ses 3 000 âmes, parce que, ayant le privilège d'une église chrétienne, elle attirait les. paysans de toute la contrée qui, en venant aux offices, y faisaient aussi leurs achats ; elle seule possédait des boutiques, une école, du commerce ; aujourd'hui, où il y a des églises, des écoles et des boutiques partout, ces longues courses n'ont plus déraison d'être : chacun achète ce dont il a besoin dans son village, ou le fait venir par la poste. Donc, on vivait bien à Eléna, sauf qu'on travaillait naturellement à se débarrasser des Turcs, et que tout le monde conspirait plus ou moins. Quand les Russes arrivèrent au mois de juillet, ils furent les très bien reçus ; le Gouvernement russe s'était installé à Tirnovo, il avait établi un délégué à Eléna avec des troupes, et tout fonctionnait déjà à la russe. Cela dura jusqu'en novembre; vous savez comme, à ce moment-là, les choses traînaient encore en longueur pour les Russes; Osman pacha tenait dans Plevna, où Totleben l'investissait avec méthode, et on était un peu moins avancé en apparence que six mois auparavant, quand, une nuit de la fin de novembre, le 21 exactement, où il y avait je ne sais quelle fête russe, tandis qu'officiers et soldats buvaient à qui mieux mieux, déjà
ivres pour la plupart, des paysans arrivèrent affolés, en courant, déclarer que les Turcs approchaient, qu'on les avait vus à quelques kilomètres. Les officiers, excités par le vin, rudoyèrent les paysans, qui insistèrent ; et, comme il en accourait d'autres à la débandade, on les traita tous de lâches, de trembleurs, disant qu'ils avaient eu peur de Croquemitaine ; et, pour les faire taire enfin, on les enferma dans la cave.
« L'argument était sans réplique; les réclamations cessèrent en effet; et Ton put tranquillement recommencer à boire. Comme la maison de mon père était la principale du bourg, le général l'occupait et donnait l'exemple du tapage. Au matin, on buvait encore, quand les Turcs apparurent soudain sur les hauteurs voisines, avant que les Russes dégrisés eussent pu essayer de les arrêter. C'était Suleiman pacha arrivant de Choumla dans une pointe hardie pour essayer d'aller aider Osman pacha dans Plevna. Alors, sous la pluie des balles, tandis que les soldats organisaient trop tard un semblant de résistance, les habitants, les femmes, les enfants commencèrent à se sauver demi-nus vers les bois. Ils n'étaient pas encore tous sortis, que les Turcs entraient; pour les retardataires, c'était la mort : avec leur sauvagerie ordinaire, ces brutes massacrèrent, outre les deux régiments russes, tout ce qui restait de la population : les vieillards, les infirmes, qui n'avaient pu se sauver, et mirent le feu à la ville; ils la brûlèrent tout entière, sauf une seule maison de pierre, celle où avait déjà logé le général russe, qui fut épargnée par le général turc à son tour, pour y loger.
« Ce corps d'armée turc, une fois maître d'Eléna, pouvait avancer, sans coup férir, jusqu'à Tirnovo, la capitale provisoire du gouvernement, où les Russes, avec leur habituelle insouciance et leurs « nitchevo », n'avaient laissé qu'un bataillon. Tirnovo pris par surprise, ils arrivaient sur les derrières des assiégeants de