‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 98 sur 198 · LES BERGERS NOMADES · texte numérisé non relu

LES BERGERS NOMADES

d'un feu : une nuit à la belle étoile, car, ce matin même, nous avons renvoyé, comme décidément inutile, tout un matériel de tentes, emporté au début dans l'hypothèse d'aventures semblables. Néanmoins, il serait évidemment plus agréable de retrouver sa route, avec la maison bien close et bien chauffée, où l'on nous a préparé des lits. Or, au moment où cet espoir semble s'éloigner de plus en plus, voici que l'on entend aboyer des chiens, que l'on voit apparaître dans le brouillard des hommes en fustanelle, des bergers nomades qui parlent grec et que Ton appelle ici les Karakatchani, Ce campement de bergers, on me l'avait annoncé comme le phare qui indique l'entrée du port. La maison forestière est, en effet, là tout près, avec son poêle, ses lits, sa cuisine, et nous nous y réfugions juste au moment où la pluie commence à tomber sérieusement, pour ne plus cesser de la nuit.

La suite des affleurements charbonneux de Radevtsi passe à Tchoumerna, et c'est elle que nous sommes venus chercher dans les ravins de la forêt. Après quoi, nous redescendons, le lendemain, au sud, vers Bêla et Slivno. A mesure que nous nous abaissons, nous sentons, comme il arrive souvent en montagne, les nuages fondre autour de nous et la chaleur renaître. En quelques minutes, nous sommes sortis de la zone nébuleuse et froide, où nous avons passé la matinée, pour retrouver le soleil resplendissant.

Sur notre chemin, un campement bizarre, celui de nos Karakatchani d'hier soir, ces nomades grecs qui, depuis deux ou trois ans, se sont fixés ici pour faire, avec leurs chevaux, le métier de descendre la houille à la plaine. Dans une prairie, à la lisière de la forêt de hêtres et au haut d'une pente abrupte, sont cinq ou six huttes rondes entièrement couvertes de feuillage, avec une ouverture basse, comme dans les huttes lapones. J'y monte à cheval, au milieu des aboiements

furieux d'une douzaine de chiens et je vois sortir curieusement une bande de femmes, au corsage et à la jupe d'un brun rouge, sur une chemise qui n'est pas toute blanche comme celle des femmes bulgares, mais couverte de broderies rouges et bleues comme du côté de la Grèce et comme en Roumanie, avec de larges manches également brodées, très évasées du bas.

Un peu plus loin, dans un autre campement plus bizarre, sont établis quelques-uns de ces tziganes musulmans qu'on rencontre par tous les chemins de la Bulgarie et qui occupent même tout un quaa^er à Sophia. D'extraordinaires types hindous, d'un brun cuivré, avec des turbans bariolés, formés d'un foulard où le rouge domine, enroulé autour d'un fez, le gilet brun, la large ceinture rouge, les culottes bouffantes; les femmes, aux têtes de mégères, aux cheveux crépus, fumant de petites pipes courtes, souvent dépoitraillées jusqu'à la ceinture, mais sans choquer pour cela le moins du monde la pudeur, tant la couleur de leur peau se confond avec celle de leurs loques; des enfants à peu près nus ; des chevaux au piquet. Toute cette horde aux vêtements rapiécés, faits de plus de trous que de pièces et multicolores, est accroupie, couchée ou groupée sous des abris (leurs maisons I) formés de quelques branches fichées en terre, avec un bout de toile par derrière; des haillons de toutes couleurs flottent sur des bouts de bois ou des bâtons; d'autres de même valeur chargent le dos des petits ânes gris ; on dirait un camp de chiffonniers asiatiques, établi à 1 000 mètres d'altitude dans la forêt des Balkans et l'on comprend l'étonnement indigné qui saisit nombre de Bulgares le jour où Stamboulof, ayant besoin d'électeurs complaisants, imagina de faire voter en bloc tous les tziganes de Sophia.

Maintenant, grâce au soleil reparu, nous recouvrons la vue de lointain qui nous avait fait faux-bond hier ;

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