‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 99 sur 198 · LE GUÉ DU SARA YAR · texte numérisé non relu

LE GUÉ DU SARA YAR

toute la Bulgarie du Sud est sous nos yeux : une série de profils formant des plans successifs, qui, en ce moment, se détachent sur un ciel nébuleux, aux strates de nuages horizontales et teinté de jaune à la base comme dans la c Bataille des Cimbres » ou dans le « Passage du Gué », de Decamps. Le vent souffle fort, balayant ces brumes devant nous, tandis que nous nous abaissons progressivement vers une dépression horizontale, un petit bassin d*effondrement tertiaire pris dans les plissements du Balkan et qui, sans être encore la plaine, n'a plus, au milieu Jdes taillis, que des ondulations assez faibles.

Le passage d'un gué, où nous croisons une troupe de cavaliers turcs, donne l'habituelle impression orientale de ces rencontres, avec l'émoi des fins chevaux dressant la tête, les harnais brillants aux verroteries bleues, les couvertures de selle en couleur, les turbans, les ceintures dont les reflets rouges miroitent dans l'eau, et l'éclaboussement en perles sous le piaffement des bêtes impatientes.

C'est, en effet, un petit village turc que nous rencontrons peu après, à Sara Far, un des très rares endroits où les Turcs soient restés dans cette région; les aspects familiers de l'Orient reparaissent ainsi un instant, au lieu des costumes bulgares, trop sobres de tons dans leurs nuances brunes, noires ou blanches, pour faire beaucoup valoir le vert des paysages. Ils sont peu farouches ces Turcs et, comme, les chevaux soufflant, je fais un croquis d'après un groupe amusant de bonshommes enturbannés, assis devant le café, sous la tonnelle de verdure, un d'eux, gros, grand, souriant, aux petits yeux bridés sous le front saillant, au large turban blanc, à la majestueuse houppelande violette, vient, sans souci des préceptes de Mahomet, solliciter son portrait. C'est le maître d'école et, en même temps, le prêtre de l'endroit. Je l'introduis d'abord dans le

groupe, mais il se trouve trop petit ainsi; je le fais alors poser seul devant moi, la main sur son bâton et il me regarde dessiner avecr extase... Puis, quand nous repartons, tous ces braves gens reprennent la seule occupation de leurs journées : fumer ou simplement baguenauder à Tombre de la vigne vierge, écouter des histoires et rire comme des enfants. Tandis que le Bulgare travaille du matin au soir sans jamais paraître au café ou à Tauberge, eux prennent la vie facile à Torientale, se contentant, quand l'argent manque, d'aller faire un ou deux transports de bois; après quoi, satisfaits de tenir en poche quelques sous, ils recommenceiit à se reposer. C'est ainsi que, peu à peu, la terre leur échappe et passe aux mains des chrétiens ; on ne saurait vraiment s'en étonner.

De Sara Yar à Bêla, nous continuons à traverser «n pays de collines accidentées, à taillis verdoyants, où, de temps à autre, quelque gué, toujours jpittoresque, vient couper la marche de notre caravane.

Bêla, où nous arrivons le soir, est un joli village campagnard, dans le genre de Radevtsi (quoique sur le versant sud), avec un torrent encaissé entre des berges abruptes, ombragé de saules, coupé de petits ponts faits d'une seule poutre et d'une main courante, et dominé par des escarpements de couches tertiaires, où les bandes rouges des argiles, à peu près horizontales, alternent avec les bandes blanches des grès. Des bœufs qui traversent l'eau, des oies qui s'envolent audessus, et voilà un tableau. Des tableaux, il y en a à chaque pas dans ce village, où mes compagnons s'étonnent de me voir trouver quelque intérêt. Et les types féminins, si je pouvais les saisir, compléteraient bien le décor ; non pas pour leur beauté, grand Dieu ! quoique un sentiment de pudeur irrationnel les fasse fuir à mon approche, mais au contraire pour leur laideur, qui est tout particulièrement originale. Il faut qu'il subsiste

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