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LA RENAISSANCE BULGARE

Bien que les évcnomenls poliliques et militaires qui signalèrent dans la péninsule des Balkans le premier tiers de notre siècle n'aient pas exercé d'influence directe sur la situation de la Bulgarie, ils n'en ont pas moins contribué grandement au réveil du sentiment national chez le peuple bulgare.

Nous avons réservé à d'autres chapitres l'étude des détails de cette renaissance qui fut surtout intellectuelle et qui, bien que malheureusement peu connue en Occident, aurait le droit d'être considérée comme Tun des épisodes les plus dignes d'intérêt de Thistoire contemporaine de TEurope. Il est pourtant nécessaire pour permettre de mesurer l'espace parcouru en soixante ans par le peuple bulgare d'indiquer dans quel état il se trouvait à l'époque qui nous occupe en ce moment.

On sait quelle était la silualion des populations chrétiennes vis-à-vis du gouvernement turc; la Macédoine nous en donne aujourd'hui un exemple, et au commencement du XlXc siècle elle élait encore pire, car, d'une part, l'empire ottoman était plus réfractaire que maintenant h l'influence de la civilisation occidentale, et de l'autre, l'anarchie, les guerres civiles et les invasions étrangères contribuaient largement à l'appauvrissement du pays.

Mais si le gouvernement des sultans ne savait pas / i/^ garantir la vie et les biens de ses sujets chrétiens, il ne chercha jamais à détruire leur nationalité ou leur religion. A cet égard, les Bulgares eurent bien plus à se plaindre des Grecs, leurs coreligionnaires pourtant et leurs compagnons de servitude. Nous avons déjii signalé l'influence que ces derniers surent acquérir d('!;s le lendemain de la conquête; elle ne fit que s'accroître avec le temps et en raison derafïaiblissement du pouvoir des sultans. Avec l'habileté politique qui est Tune des qualités de leur race, ils comprirent toute l'importance de l'instrument qu'ils avaient entre les mains par la possession du patriarcat de Constantinople et ils surent en tirer profit. Peu h peu, tous les sièges épiscopaux furent donnés à des évêques grecs ; ce n'est que tout à fait exceptionnellement que Ton vit encore jusqu'au commencement du XIXo siècle quelques prélats bulgares. Les évêques phanariotes prirent naturellement à tûche d'helléniser le clergé placé sous leur direction et, par suite, les écoles tenues exclusivement par les popes. La langue grecque remplaça le slavon et le bulgare et devint môme dans les principales villes la langue des aflaires et de la conversation. Les gens ayant reçu quelque instruction, n'écrivant ni ne parlant plus leur langue maternelle, en arrivaient à se considérer euxmêmes comme Grecs, de sorte que la nationalité bulgare n'était plus représentée que par des paysans illettrés. On peut donc dire que jamais peuple n'est parti de si bas, et si aujourd'hui le développement intellectuel et social de la jeune principauté laisse encore fi désirer, on aurait vraiment mauvaise grâce à le lui reprocher; aucune nation européenne n'a fait plus de progrès en aussi peu de temps et avec aussi peu de ressources.

Ainsi donc, au commencement de noire siècle, la nationalité bulgare était à reconstituer complètement. Les invasions russes amenant le contact, avec un autre peuple slave plus cultivé, rémigration qui mit de nombreux Bulgares, appartenant h la classe la plus aisée et la plus éclairée, en relations avec l'Europe occidentale, l'exemple donné par les insurrections couronnées de succès de la Grèce et de la Serbie, toutes ces causes aidèrent à rappeler à la vie ce peuple que Ton pouvait croire près de disparaître. 11 n'est pas jusqu'à la propagande hellénique qui n'ait, contre l'espoir de ses auteurs, contribué à ce résultat en répandant dans le pays un certain degré de culture intellectuelle que l'enseignement slave eût alors été impuissant à donner et surtout en associant le pays aux mouvements d'indépendance provoqués par les sociétés grecques.

Les Bulgares, étant donné l'état de leur pays, devaient avant tout chercher à rétablir dans ses droits leur langue populaire, ce symbole matériel de leur na« tionalité. Il leur fallait aussi conquérir l'autonomie religieuse qui les soustrairait complètement à rinOuence hellénique et donnerait h leur race une personnalité légale dans l'empire ottoman.

Le caractère de cette lutte dans laquelle les adversaires étaient les Grecs bien plutôt que les Turcs, devait être surtout moral et intcll(3cluel. Nous en étudierons les péripéties dans les cliaj)ilrcs traitant de l'histoire lilléraire et religieuse des Bulgares. Nous nous bornons ici à faire remarquer combien est honorable pour un peuple que l'on s'est si souvent, et bien à tort, obstiné h considérer comme barbare celte révolution sociale accomplie pacifiquement avec les seules armes de la volonté et de la persévérance.

Il ne faudrait pas croire cependant que les Bulgares, à la différence de tous leurs voisins, n'aient jamais tenté d'obtenir par des moyens plus énergiques une amélioration de leur sort. Quoique la masse de la population, pour des raisons de diverses natures, ait en effet supporté plus passivement que les autres peuples la domination turque, de nombreuses insurrections ont éclaté à partir de 1840, en différents endroits des pays bulgares. Mais toutes <se trouvèrent circonscriles dans des limites de temps et d'espace extrêmement restreintes et n'eurent que peu ou pas d'influence sur le sort définitif de la nationalité. Il convient cependant de ne pas passer entièrement sous silpnce les actes de ces patriotes qui le plus souvent payèrent de leur vie ou de leur liberté leur dévouement à la cause bulgare.

Deux tentatives promptement et rigoureusement réprimées avaient eu lieu en 1841 et en 1851 sur la frontière serbe. Après la guerre de Crimée, bien que le traité de Paris eût paru rendre ii la Turquie une partie des avantages perdus, l'esprit d'indépendance se manifesta de plus en plus fortement. Vn commencement d'organisation secrète prit naissance avec un comité central siégeant h Bucarest. Le principal chef du mouvement était alors Georges Rakovski, originaire de Kotel, au sud du Balkan.

Ayant fait ses études dans les grandes villes de l'Europe, il servit d'abord la cause nationale par ses travaux historiques et ethnographi(|ues, œuvres d'imagination beaucoup plus que d'érudition. Il mena aussi quelque temps la vie de haidouk et travailla h gagner toutes les bandes de ces braves du Balkan, à la cause nationale.

Au uioiucnl du bombardement do Belgrade par les Turcs en 18G2, il organisa une légion bulgare en Serbie.

En 18G7 le comité central secret adressa au sultan Abd-ul-Aziz, un mémoire dans lequel on réclamait Taulonomie du pays sous la souveraineté du sultan qui était invité à prendre le titre d'empereur des Bulgares. Ce document auquel le gouvernement ottoman ne lit aucune attention demandait les immunités exigées depuis par les puissances européennes en faveur de la lloumélie orientale.

Au printemps de la même année deux troupes peu nombreuses d'émigrés bulgares, sous le commandement dePannïot Uitov et de Philippe Toliou, passèrent le Danube à Toulrakan et à Svichtov. Malheureusement ils ne trouvèrent aucune aide dans la population, et furent facilement écrasés par les Turcs, inliniment supérieurs en nombre. Presque tous ces ardents patriotes payèrent de leur vie leur généreuse illusion.

L'hiver suivant, une autre expédition conduite par Iladji-Dimitar-Asénov et Élieuue Karcnlja, et qui devait a l'origine coopérer à une attaque de la Serbie contre la Turquie, fut détruite aux environs de Gabrovo après une héroïque défense.

La Bulgarie se trouvait à cette époque sous Tadminislration de Midliai-Pacha^ gouverneur du vilayet dû Danube (1). Les insurrections promplement réprimées

(1) La di\isioii adminislralivc de la Tuniuic venait de subir une nou"" Ycllc modilicalion, après avoir varié plusieurs fois depuis le conmiencemcut du siècle. Les anciens gouvernements trop étendus avaient été d'abord remplacés par des eyaleU subdivisés comme auparavant en

par lui furent châtiées avec «ne inexorable sévérité, non seulement dans ceux qui y avaient pris part, mais dans tous les habitants qui furent soupçonnés de connivence avec les insurgés. Plus d'un fut déporté en Asie

tandjakt. Aux environs do 18G0 la division des pays bulgares élail la suivante :

Bulgarie proprement dite, Kyalet de iVtcA.'Sandjaksdc : Nicb,Lesko-

vats, Sofia, Kustendil. Samokov.

— Eyalct de Vidin. Saïuijuks. de : Vi<Un,

Nicopoli, Tirnovo. ^^

— Eyalet de Silitlrie, Sandjaks de : Silisliic,

Houstchouk, Vunia, VabadaKh.

Thrace Eyalct d*Andrinople. Sandjaks d'Aiidii-

noplc, Tcbiriucn, Kirkilissa, Visa, Gal-

lipoli.

Macédoine Eyalet de Salonique, Sandjaks de : Salo-

niquc, Scrcs, Draina.

— Eyalct de Monaslir. Sandjaks de : Monas-

tir, Kastoria, plus une partie de l'Albanie.

— Eyalet A^Utkup. Sandjaks d'Uskup, Vra-

i\[\, t*às tina.

En 48G4 on essaya un nouveau syslcmc ayant pour but de simplifier et de régulariser Tadministration au moyeu d'une certaine décentralisation, et en même temps do donner plus de garanties aux populations indigènes en leur permettant de prendre part à l'administration provinciale. Les trois anciens eyalcts de Bulgarie furent réunis en un seul grand gouvernement, appelé vilayet du Danube, dont le chef-lieu était Roustchouk, et à la iéte duquel fut placé comme vali, Midhat-Pacha. Le vilayet se divisait comme autrefois les eyalcts en tandjaki, kaxai et nahiés, administrés respectivement par des mutettarifSf kaïmakamt et moudirt. Auprès de chacun de ces fonctionnaires siégeait un conseil composé de membres chrétiens et musulmans élus par les habitants payant un certain chiiïre d'impôts. Les restrictions apportées i l'éligibilité, et le mode d'élection enlevaient à peu près toute indépendance à ces conseils, où la présence de plusieurs fonctionnaires turcs assurait la majorité aux musulmans. Au chef-lieu du vilayet fonctionnait en outre

pour être allé une fois îi Bucarest, Tuu des centres de rémigration. Un grand nombre de jeunes Bulgares furent transportés en Diarbékir; beaucoup moururent en chemin. Midhat ne craignit pas môme de violer le droit des gens en faisant arrêter sur un vapeur autrichien, malgré leurs passeports serbe et roumain, et passer par les armes, deux voyageurs dénoncés comme émissaires de l'insurrection. Les représentations des puissances amenèrent alors le rappel du gouverneur.

Sans ces terribles souvenirs, MidhalPacha aurait droit il la reconnaissance des Bulgares, car son administration fut pour la région une période de prospérité inconnue jusqu'aloVs.

Doué d'un grand talent d'organisation, d'une activité et d'une énergie remarquables, il prit à tâche de faire passer dans la réalité les réformes que le gouvernement de la Porte n'opéra généralement que sur le papier. Toutes les branches de l'administration : justice, impôts, écoles, travaux publics, établissements de bienfaisance, reçurent de lui une puissante impulsion, qui

un conseil d*administralion centrale, cumposc des cinq principaux foncUoiiQoircs musulmans, dus chefs des couiniunaulés uon niusulmancs el do qualrc membres élus, deux puur chaque cuite.

CcUe organisation fui peu à peu Olcndue aux autres provinces.

En 487G la région qui nous occupe cuniprcnait les vilayels el sandjaks suivants :

Vilaycl du Danube ,. . Sandjaks de : Vidin, Roustchouk, Toultcha

Varna, Tirnovo, Sofia, Nicli.

Yilayet d'Andrinople. Sandjaks de : Slivno, IMiilippopoli, Andrinople,

Uodoslo, (iallipoli.

Viïayel de Salonique. Sandjaks de : Saloni(|uc, Sèrcs, Drama.

Vilayet de Monaslir . . Sandjaks de : Monaslir, Okhrida, Kastoria, Us-

kup, Prizren (plus l'Albanie septentrionale).

malheureusement s'arrêta à son départ. Mais tous ces services rendus au pays ne lui acquirent pas beaucoup de reconnaissance de la part des habitants, car si, d'une part, sa sévérité impitoyable rendit son gouvernement pénible aux Bulgares, son impartialité, sa volonté réformatrice, d'autre part, mécontentèrent les vieux mahomélans qui le qualifiaient dédaigneusement de pacha des giaomis.

Après la mort de llakovski, en 1868, un autre écrivain, Liouben Karavelov, prit la direction du mouvement national. Mais Tépoque des tentatives violentes était passée. Une seule fut préparée en 1873 dans les environs de Sofia, sous la direction de Yasile Levski, mais échoua par trahison.

Toute l'activité des patriotes était alors portée vers la lutte intellectuelle dirigée surtout contre le clergé grec. Soutenue par le concours moral et matériel des émigrés, servie par Télite de la jeunesse bulgare qui, après s'être mise, dans les universités de l'Europe, au courant de la civilisation moderne, revenait utiliser ses connaissances au profit de sa nationalité, la cause bulgare faisait de grands progrès et remportait en 1870 une victoire pacifique, il est vrai, mais d'une importance capitale, par TérectiQu d'un exarchat autonome qui soustrayait les Bulgares à la domination religieuse et morale des Grecs, et pour la première fois faisait reconnaître l'existence officielle de leur nationalité.

Nous étudierons dans un autre chapitre les circonstances de cet événement qui peut être considéré comme le point do départ de l'histoire contemporaine de la Bulgarie.

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