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CHAPITRE VII

LES INSURRECTIONS ET LA GUERRE TURGO-RUSSE. LES TRAITES DE SAN-STEFANO ET DE BERLIN.

Nous arrivons enfin aux événements qui, au commencement du dernier quart de noire siècle agitèrent si profondément TEuropc orientale et transformèrent complètement l'état politique de la péninsule des Balkans. Ces événements, on s*en souvient, eurent pour origine rinsurrection qui éclata pendant Tannée 1875 en Herzégovine et en Bosnie. Malgré quelques succès partiels, les Turcs ne réussirent pas à réprimer ce mouvement que la Serbie et le Monténégro encourageaient en secret, en attendant le moment de le soutenir ouvertement en déclarant la guerre h la Turquie.

Ces événements avaient dans toutes les provinces excité au plus haut point le fanatisme des mahométans. Le gouvernement ottoman, atl'olé, était impuissant h maintenir Tordre et laissait tout le pays dans l'anarchie, aux mains des plus exaltés.

Les Bulgares, croyant que les Turcs voudraient profiter des circonstances pour essayer d'anéantir leur race, qui depuis quelques années donnait des preuves irrécusables de sa force vitale, s'attendaient h une Saint- Barthélémy. Aussi décidèrent-ils de prendre les devants. Des armes avaient été rassemblées secrètement dans les régions montagneuses où les Turcs étaient peu nombreux, une organisation insurrectionnelle s'était constituée, et le i*"^ mai avait été choisi comme date du soulèvement; mais il commença quelques jours plutôt l\

Pamghiourichté (au nord de Tatar-Bîizardjik), où les Bulgares, sous la conduite de Benkovski, firent prisonniers les fonctionnaires turcs.

L'insurrection, dont le principal théâtre fut le sandjak de Philippopoli, gagna bientôt toute la région de la Sredna-Gora, d'une part, tandis que de l'autre elle s'étendait jusqu'à la Maritsa, vers Tatar-Bazardjik et Belovo.

Sur la demande des autorités, le gouvernement turc envoya des bachi-bouzoucks, soldats irréguliers recrutés parmi les pires éléments de la population musulmane d'Europe ou d'Asie et appela aux armes tous les mahométans.

On se figure aisément quelle dut être la situation du pays, livré à ces fanatiques qui, la plupart du temps, n'obéissaient à aucun commandement. L'incendie d'un grand nombre de villages des environs de Philippopoli fut leur premier exploit; lorsqu'après deux sanglants combats, ils se furent, avec l'aide des troupes régulières, rendus maîtres de Panaghiourichté, défendue seulement par 160 insurgés, ils traitèrent la population de cette ville avec une cruauté inouïe; 763 habitants, parmi lesquels 284 femmes et 217 enfants, furent massacrés.

Bien d'autres localités subirent le même traitement : Klisoura, Batak, Peroiœhtitsay BratsigovOy furent les ^ plus éprouvées. Dans la région de Philippopoli, 58 villages et 5 monastères furent détruits et 15,000 personnes massacrées dans l'espace de 26 jours.

A la même époque d'autres troupes d'insurgés se montraient sur les deux flancs du Balkan central et oriental dans les environs de Selvi, Gabrovo, Troïan, Tirnovo, Slivno. Une d'elles, forte de 300 î\ 400 hom-

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mes, soulint un siège de plusieurs jours dans le nionaslère forlilié de Drenovo^ dont Fazly-Paclui ne put s'emparer qu'après un bom))ardcnient. La répression n'eut d'ailleurs pas moins de férocité dans la Bulgarie du Nord qu'en Roumélie. Les Tcherkesses, qui en plusieurs endroits formaient des colonies, rivalisèrent de cruauté avec les bachi-bouzoucks.

Cependant, l'assassinat des consuls de France et d'Allemagne fi Salonique et les révolutions de palais. qui, dans l'espace de trois mois, délrônèrent successivement le sultan Abd-ul-Aziz et son successeur Monrad^ pour mettre enfin le frère de ce dernier, Abd-ul-llamid II, sur le trône impérial, attirèrent plus sérieusement l'attention de l'Europe sur les alïaircs orientales. Les récits des journaux, confirmés par des enquélcs faites sur place par les consuls, signalèrent îi Tiudignation du monde civilise les «horreurs de Hulgarie»; mais ce mouvement d'opinion ne produisit aucun résultat pratique.

L'insurrection était à peu près éleinle en Bulgarie, quoique au mois de juin une tentative ait encore été faite par une troupe de 200 hommes bien organisée, commandée par Khristo Botc\\ qui débarqua entre Lom et Rahovo. Après quelques combats, cette troupe fut détruite et son chef tué près de Vratsa.

La déclaration de guerre de la Serbie (20 juin 187G) donna une nouvelle tournure aux affaires.

Beaucoup de Bulgares profitèrent de cette circonstance

pour reprendre les armes et vinrent en Serbie où ils

' constituèrent uïi corps de 2,000 volontaires.

1/ A la suite des échecs de l'armée serbe et de l'invasion

de la Serbie par les Turcs, invasion accompagnée de

ravages et d'actes de barbarie rappelant ceux conimis

en Bulgarie, la diplomatie européenne intervint pour faire accepter aux belligérants, h partir du 15 septembre, une trêve qui fut suivie, quelques mois plus tard, de la conclusion de la paix sur les bases du « statu quo ante bellum ».

Vers la fin de 1876, une conférence des représentants des grandes puissances se tint h Constanlinople dans le but de régler la situation des populations chrétiennes de l'empire ottoman, mais elle échoua devant la mauvaise volonté de la Porte à se prêter à des réformes sérieuses, en dépit de la fantasmagorie de l'octroi d'une constitution inapplicable. La conférence, entre autres travaux, avait étudié un projet d'organisation de la Bulgarie. Ce pays devait être divisé en deux provinces ou vilayets avec Tivnom et Sofia pour chefs-lieux, chacune de ces provinces étant administrée par un gouverneur chrétien nommé avec l'assentiment des puissances et assisté d'une assemblée nationale élue.

D'après la délimitation étudiée, la plus occidentale des deux provinces embrassait la majeure partie de la Macédoine (1).

Pendant ce temps, des événements beaucoup plus graves se développaient. Le 17 avril 1877, la Russie déclarait la guerre, entraînant plus tard avec elle la

{h) Le vilayct de Tirnovo devait comprendre les sandjaks de Roustchouk, Tirnovo, Toullclia, Varna, SHvno, PhilippopoH et les cazas de Kirk-Kilissa, Moustafa-Pacha et Kizil-Agalch. Le vilayet de Sofia aurait compris les sandjaks de Sofia^ Vidin^ Nieh, Uskub, MonasUr (moins deux cazas au sud), trois cazas dans le nord du sandjak de Seret, les cazas do Siroumilsa, Vêles et Kastori'i. (Annexe au compte rendu de la séance du 24 décembre.)

Roumanie, puis la Serbie, rompant la paix conclue précédemment.

L'entrée en sci>ne du grand empire slave excita un vif enthousiasme chez les Bulgares et ranima leurs plus chères espérances qui, cette fois du moins, devaient être presque entièrement réalisées. Les volontaires bulgares vinrent en grand nombre dès le commencement de la campagne se ranger sous les drapeaux russes, et prirent aux opérations, particulièrement h celles des détachements du général Gourko et du général Skobelef, une part qui ne fut pas sans gloire et qui montra que dans les veines des pacifiques cultivateurs de la plaine danubienne ou des rives de la Maritsa coulait encore le sang des guerriers qui, sous Boris et Siméon, allaient assiéger Constantinople.

Nous n avons pas Tintention do placer ici un récit détaillé de la guerre de 1877. Cette campagne a déjà, depuis douze ans, fait l'objet d'un trop grand nombre de' travaux pour qu'il soit nécessaire de lui consacrer une nouvelle étude qui accroîtrait d'une manière notable les proportions de notre monographie, sans avoir avec le sujet de celle-ci un rapport bien direct, puisque c'est en somme l'issue de la guerre turco-russc, beaucoup plus que ses péripéties, qui joue un rôle important dans l'histoire de la Bulgarie. Les Bulgares n'y prirent pas part comme nation, bien qu'un grand nombre d'entre eux eussent, comme nous venons de le dire, mis leur courage et leurs bras au service de l'armée libératrice. Nous parlerons dans les chapitres consacrés î» l'armée bulgare des actions dans lesquelles se distinguèrent les bataillons de volontaires; mais pour le moment nous nous bornerons, pour ne pas laisser de lacune dans

noire récit, h rosumor ou quelques lignes la marche des opérations.

I/armée russe, qui depuis l'aulomne de 187G se concentrait en Bessarabie, put franchir le Proutdes le jour de la déclaration de guerre (^ avril 1877). On sait que la Roumanie, après avoir protesté contre la violation de sa neutralité, dut, en présence de l'indiflérence de l'Europe, chercher la garantie de ses intérêts dans une entente avec Ta Russie, tout en restant elle-même, vis-h-vis de la Turquie, dans une attitude de défense, jusqu'à ce que les circonstances de la guerre l'aient conduite à prendre une part active h la lutte.

Retardée par des pluies et par Tinsuffisance des moyens de transports, Tarmée russe n'arriva qu'à la fin de mai sur la rive gauche du Danube, qu'elle occupa depuis Tembouchure de TOlt jusqu'à la mer Noire.

Trois semaines plus tard, l'aile gauche passait le fleuve près de Braïla et pénétrait sur le territoire turc par laDobroudja. Mais le passage principal devait s'effectuer plus à Touest afin de conduire immédiaterc-^nt les troupes au cœur de la Bulgarie. Grûce à un secret rigoureusement gardé, à l'habileté de la direction et à la bravoure des soldats, cette opération, malgré les difficultés que présentaient la largeur du fleuve et la nature marécageuse de la rive de départ dominée par celle d'arrivée, fut efi'ectuée avec un succès qui permet de la classer parmi les plus remarquables de cette espèce. Elle eut lieu, comme on le sait, entre Zimnicea (1) et Svichtov.

L'armée russe, une fois sur le territoire bulgare, fut

(1) Prononcez 7Amnilcha; c'est à tort qu'on écril souvent Simnitza.

divisée en trois groupes; l'aile gauche, sous les ordres du grand-duc héritier, devait opérer sur la ligne de la Yanlra, juiis Reporter vers Rouslchouk; Taile droite, connnîuidéc par le général KrCidener, était destinée à agir dans la vallée du Yid ; enfin, le centre marchait directement sur les Balkans par Tirnovo. Un détachement de 12,000 hommes commandé par le général Gourko, après avoir effectivement occupé Tirnovo le 7 juillet, s'avança audacieusemont jusqu'aux Balkans qu'il traversa k Tinsu des Turcs, par la passe de Khani- Keuiy puis, après quelques combats, vint prendre îi revers la passe de Chipka fortement occupée par Tennemi. Le manque de simultanéité dans les premières attaques exécutées du côté sud par le détachement de Gourko et du côté nord par la partie principale du corps d'armée permit aux Turcs de prolonger la résistance. Ils durent cependant capituler, le 19 juillet.

Les Russes s'emparèrent ensuite de plusieurs villes de Roumélie, entre autres de Slara-Zagora et de Nota- Zagora {Eski et Yeni-Zagra); mais l'arrivée du corps de Suleïman-Pacha, transporté en quelques jours d'Antivari t\ Dédé-Agatch par mer et de là par chemin de fer jusqu'à Andrinople, donnant aux Turcs une supériorité numérique considérable, obligea les troupes de Gourko à repasser les Balkans. Cependant, la position de Chipka ne put être enlevée; après sept jours de combat, les Russes en restèrent définitivement maîtres.

Dans la Bulgarie orientale, où les Russes s'étaient avancés sans résistance sérieuse jusqu'au Lom noir et même un peu au delà, aucune opération importante n'avait eu lieu jusqu'au milieu d'ooCit. Le 23 de ce mois, Mehemet-Ali, qui venait de recevoir le commandement

(les troupes turques de celte région, profita de la supériorité numérique de son armée pour prendre une offensive vigoureuse, et h la suite des victoires d'Aïaslar, de Karahasanketti et de Katselevo, réussit ii repousser les Russes jusqu'à Taftluent le plus occidental du Lom. Mais là s'arrêtèrent ses succès, et la bataille malheureuse livrée le 21 septembre sur les positions de Tchar- Ketù\ Verboka et Tserkovna, obligea les Turcs à rétrograder à leur tour*

Méliemet-Ali, au moment où il se disposait à reprendre Toffensive, fut rappelé à Conslantinople et remplacé par Suleïman, dont les actes ne répondirent pas aux espérances qu'avaient fait concevoir ses succès au Monténégro et en Roumélie. Les Turcs reçu lèrent jusqu'à la ligne Roustchouk- Varna et les combats parfois très sérieux qui furent encore livrés dans cette région jusqu'à la fin de Tannée n'amenèrent aucun résultat notable.

Pendant le môme temps, c'est à l'aile droite de l'armée russe, autour de la petite ville de Plevna, dont le nom est désormais célèbre dans l'histoire militaire, que se décidait le sort de la campagne.

Le 16 juillet, le IX^ corps s'était emparé de Nicopoli. Il devait alors marcher sur Sofia, mais des mouvements de troupes turques ayant été signalés aux environs de Plevna, une division fut envoyée pour occuper cette ville*

En effet, Osman-Pacha, qui avait quitté Vidin au commencement de juillet avec des forces importantes, pour se rendre dans la Bulgarie orientale, s'était, à la nouvelle du passage du Danube, arrêté à Plevna, dont il avait reconnu l'importance stratégique, en même temps que la situation favorable à la défensive, et s'était ira-

niédiatcment mis en devoir d'en accroître la force naturelle par toutes les ressources de la fortification passagère.

Aussi, lorsqu'arriva, le 20 juillet, la division commandée par le général Scliildnor, elle se heurta h des rclrancliemcnts défendus par dos forces infiniment supérieures, et quoique, dans rim|)étuosilcderatlaque, les premières lignes eussent été enlevées, les assaillants durent se retirer après avoir essuyé des perles énormes.

Cet insuccès forçait les Russes à reconnaître Timportancc de la position qu'ils devaient attaquer. Aussi ne procédèrent-ils à une nouvelle tentative qu'après avoir renforcé le IX« corps par plusieurs détachements qui en doublaient à peu près relîcctif. A la même époque, le gouvernement roumain, sur les instances pressantes du grand-duc Nicolas, se décida à passer à roffensive, et une division roumaine vint occuper Nicopoli.

La seconde attaque eut lieu le t>0 juillet, et, ([uoique exécutée avec des moyens proportionnés h l'importance des forces ennemies et précédée d'une lutte d'artillerie de plusieurs heures, elle n'eut pas plus de succès que la première, tout en occasionnant des perles qui s'élevèrent à plus de 7,000 honnnes.

Un mois entier s'écoula encore avant que l'armée russe, à laquelle s'étaient jointes trois divisions roumaines, lenttU une nouvelle attaque. Le prince Charles de Roumanie avait reçu le commandement en chef des forces alliées qui prirent le nom d'Armée do l Ouest.

Le 3 septembre, le général |)rincc Imerelinvski avait occupé Lovtcha, après un violent combat; ce succès encouragea les Russes h attaquer encore une fois Plevna. Le 7 au matin, les nombreuses batteries élablies sur toute la ligne d'investissement, commencèrent

un bombardement qui se prolongea jusqu'au lendemain, mais Tallaque générale n'eut lieu que le 11 septembre. Le gain de toute une longue et sanglante journée de combat se réduisit à la prise de possession de la redoute de Grivitsa, dont les troupes roumplnes, qui formaient l'aile droite de l'attaque, s'étaient emparées avec une intrépidité digne des plus vieilles armées. A l'aile gauche, le général Skobelef avait d'abord occupé deux des redoute^ de la position de Karchin, mais les Turcs, restés maîtres de la troisième, exécutèrent le lendemain une contre-attaque qui obligea les Russes à abandonner leurs conquêtes.

L'impossibilité de prendre Pievna do vive force devenait évidente; il fallait donc se résoudre h employer les moyens lents et méthodiques de la guerre de siège et Ton appela pour en diriger les travaux le célèbre général du génie, Tollleben, le défenseur de Sébastopol. L'armée assiégeante reçut des renforts considérables, et Ton s'appliqua à occuper tout le périmètre de la position, ce qu'on avait omis de faire jusqu'alors. Ausst Osman-Pacha avait-il pu conserver ses communications libres avec Sofia, Yidin et llahovo et recevoir de ces villes des renforts et des approvisionnements.

La prise du poste fortifié de Gorni'Doubnik et de la position de l'elich par Gourko, qui avait reçu le commandement d'un corps d'armée opérant sur la rive gauche du Vid, celles des positions de Dolnieide Gorni- Étropol^ permirent de fermer le cercle d'investissement qui, sur toute son étendue, fut garni de nombreux ouvrages de fortification de campagne, tandis que des travaux d'approche étaient commencés contre les ouvrages turcs.

Osman-Pacha, voyant qu*il ne pourrait plus résister

loii^leiiips clans lu posilioii résolut, de la quitler avec ses troupes en perçant les lignes d'inveslissenient.

Les préparatifs de cette opération, entre autres l'établisseracnt d'un pont sur le Yid, furent commencés le 27 novembre, et, le 28 au malin, les Turcs profitant d'un épais brouillard, passèrent en grand nombre sur la rive gauche de la rivière et attaquèrent avec vigueur les lignes russes en avant de Gorni-Etropol. Us obtinrent d'abord Tavantage, mais les Russes reçurent des renforts, tandis que les Turcs ne purent être appuyés h temps; leurs troupes disponibles étaient immobilisées dans Plevna par un ordre d'Osman-Pacha, qui leur prescrivait de ne quitter la ville ([ue deux heures après le commencement du combat. Aussi les assiégeants reprirent-ils bientôt le dessus, tandis que sur les autres parties de la position, les troupes alliées attaquaient les ouvrages qui n'avaient pas encore été évacués par leurs défenseurs et les occupaient sans grande résistance. La ville elle-même tomba aux mains des Russes.

Toute résistance étant devenue impossible, Osman- Pacha, conscient d'avoir fait jusqu'au bout son devoir, consentit à déposer les armes (28 novembre).

La défense de Plevna, qui fit d'Osman-Pacha le héros de la campagne de 1877, avait arrêté pendant plus de quatre mois la principale armée russe et retardé d'autant la défaite délinitivc de l'Empire ottoman.

Aussitôt après la chute de Ploviia, une armée commandée par le général Gourko, qui d'ailleurs avait, dès les premiers jours de novembre, commencé son mouvement vers le sud, se mit en devoir de passer les Balkans et de s'avancer sur Sofia. Malgré les difficultés que présentait une marche exécutée en plein hiver,

dans des montagnes couvertes de neige, la Stara-PIanina fut franchie par les cols de Baba-Konak et d'Oùmourgach. Les Russes s'avancèrent sans avoir rencontré de résistance très sérieuse jusqu'à Sofia; mais comme ils se préparaient à attaquer cette ville, autour de laquelle avaient été exécutés des travaux de défense, ils apprirent qu'elle venait d'être évacuée par les Turcs. Gourko marcha î^lors directement sur Philippopoli et arriva devant cette ville le 14 janvier. Pendant ce temps, d'autres corps russes avaient traversé le Balkan central par les cols de Schipka et de Troïan, assurant ainsi les communications avec la Roumélie.

Aucune résistance n'était plus possible. Les troupes concentrées autour de Philippopoli ayant été dispersées après plusieurs jours de combat par l'armée de Gourko, celle-ci put s'avancer sans rencontrer de résistance jusqu'à Andrinople^ que les Turcs évacuèrent à son approche. Le 31 janvier, le grand-duc Nicolas signait, dans cette ville, avec les plénipotentiaires turcs, les préliminaires de la paix.

Quelques semaines après la chute de Plevna, l'armée serbe était entrée do nouveau en campagne et avait remporté à Ak-Palanka, Pirot, Prichtina et Yrania, des succès sérieux qui furent interrompus par l'armistice. L'arrêt des hostilités trouva l'armée roumaine devant Vidin, qu'elle s'apprêtait à bombarder, après avoir, h la suite de violents combats, occupé plusieurs villages mis en état de défense par les Turcs.

Le traité de paix, signé le 3 mars 1878, h San-Stefano, à 5 kilomètres de Constantinople, répondait pleinement aux espérances des Bulgares, en accordant une indépendance presque complète à l'ensemble des pro-

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vinces turques, dans lesquelles ils formaient la majorité de la population. Mais on sait que la constitution de la Grande-BiUgarie ne fut qu'un beau rôve, bientôt dissipé par les décisions beaucoup moins favorables de la conférence de Berlin.

La Principauté dont le traité de San-Stcfano traçait les limites, devait être, il est vrai, comme le fut celle du traité de Berlin, soumise à la suzeraineté du Sultan; mais son territoire était bien autrement vaste : il s'étendait de la mer Noire aux montagnes de l'Albanie, et du Danube à la mer Egée, en englobant presque toute la Macédoine. Sur cette surface, qui représentait les trois cinquièmes de la péninsule des Balkans, vivaient plus de quatre millions d'habitants.

Ses limites septentrionales n'ont pas été changées. Celles du sud, en partant de la mer Noire, suivaient d'abord, à peu de chose près, les frontières données plus tard à la Roumélie orientale, en empiétant cependant, en beaucoup d'endroits, sur le territoire actuellement turc (Andrinople restait h la Turquie, mais se trouvait à 8 kilomètres seulement de la frontière). Avant d'arriver à la Mesta, la limite se détournait vers le midi et suivait les hauteurs de la rive gauche du fleuve, pour atteindre le rivage de la mer Egée, près du BouroU'GiteuL La côte appartenait îi la Principaulé jusqu'à l'extrémité occidentale du golfe d*Orfano, au delà duquel la limite était formée par la ligne des lacs séparant de la terre ferme la péninsule de Chalcidiquc, qui restait en dehors ; Salonique était aussi laissée à la Turquie ; après avoir passé h peu de distance de cette ville, la frontière se dirigeait vers Kaslorla, puis gagnait les montagnes de l'Albanie. La limite occidentale passait à l'ouest du lac d'Okhrida, suivait une partie du

cours du Drin Noir, les sommets de la Char-Planina et du Kara-Dag, et rejoignait la frontière actuelle au sud du col de Saint-Nicolas, en donnant à la Bulgarie Vraiiia et Pirot.

Cette délimitation était conforme aux traditions historiques, en môme temps qu'aux données de Tethnographie ; en accordant une satisfaction complote aux aspirations des Bulgares, en procurant au nouvel État de sérieux moyenS d'existence, elle était de nature ù éviter les complications ultérieures et à assurer la paix dans cette région. Mais il faut aussi reconnaître qu'elle rendait illusoire la possession d'une partie des provinces laissées au Sultan en Europe, puisqu'elle coupait en deux tronçons le territoire ottoman.

Nous ne pouvons omettre de faire remarquer ici l'importance documentaire du traité de San-Stefano au point de vue des prétentions élevées sur la Macédoine par les États voisins de cette province. Ce traité, en comprenant la Macédoine dans les limites de la Grande- Bulgarie, a en quelque sorte donné une base officielle aux revendications des Bulgares.

Les puissances européennes s'alarmèrent de voir la Russie résoudre ainsi seule et h sa guise la Question d Orient. L'Angleterre et l'Autriche surtout voyaient très défavorablement la constitution sur un tel pied d'une Principauté qui semblait, au premier abord, infailliblement destinée à nôtre qu'une dépendance de la Russie. La réunion d'un congrès des grandes puissances fut donc décidée pour régler d'un commun accord la question orientale. Ce congrès commença ses travaux le 13 juin, h Berlin, sous la présidence du prince de Bismarck, et put clore ses délibérations à la fin du môme mois. Le 1®^ juillet était signé le traité de Berlin.

Lo but ))rincipal de ce nouvel inslrumenl diplomalique élait de détruire l'œuvre de San-Stefano et d'en- Iravcr raffermissement cl Texlension de rinfluencc russe sur la péninsule des Balkans. Il n'est pas sans intérêt de le rappeler en ce momcnl où l'on voit, par une étrange interversion des rôles, la Russie représentée parfois comme le clianïpion d'un traité dirigé exclusivement contre elle.

Si les stipulations arrêtées par la Conférence de Berlin attaquaient indirectement les intérêts de la Russie, elles étaient directement préjudiciables h ceux des Bulgares. Le principe de Tautonomio politique de la Bulgarie, sous la suzeraineté du Sultan, était bien respecté, mais, au lieu des vastes limites déterminées à San-Stefano, la Principauté acceptée par la diplomatie occidentale n'avait plus que la circonscription du vilavct turc du Danube, diminué môme des territoires de Nicb etPirot, donnés h la Serbie, et de la Dobroudja, devenue roumaine; elle était donc réduite au pays compris entre le Danube et les Balkans, plus les liantes vallées de riskcr et de la Strouma. Le reste des pays bulgares, c'est-à-dire plus de la moitié de ceux-ci, demeurait sous l'autorité directe du Sultan, mais avec des dillércnces considérables dans leur situation administrative.

La parlie septentrionale de la Thrace entre les lialkans, le Rhodope et la mer Noire, devait former, sous la dénomination peu logique de Roumélie orientale, une province distincte, possédant une aulonomie administrative complète, sous l'autorité d'un gouverneur général chrétien, nommé pour cinq ans par la Porte, avec rassentiment des puissances.

Conformément à Tarlicle 18 du traité de Berlin, une commission internationale, qui se réunit quelque temps

après à Philippopoli, capitale de la province autonome, arrêta, sous le nom de Règlement organiqm, les dc^tails de Torganisation politique du pays.

La Macédoine et la partie de la Thrace non comprise dans la Roumélie orientale n'obtenaient d'autres avantages que la stipulation de réformes administratives. Quoique cette promesse, contenue dans Tarticle 23 (1), fût exprimée en termes généraux, elle n'en a pas moins été acceptée par U Turquie et garantie par les puissances signataires. C'est une des nombreuses clauses inexécutées du traité de Berlin; et puisque Ton s'appuie, pour tenir la Bulgarie à l'écart, sur la violation de ce traité, opérée à son avantage par l'annexion de la Roumélie orientale, il n'est que juste de rappeler que le même traité est violé depuis douze ans au détriment d'un million de Bulgares habitant la Roumélie turque et la Macédoine.

Le morcellement des pays bulgares en trois tronçons est assurément Tune des plus étranges conceptions de la diplomatie européenne. Si Ton peut comprendre une restriction des frontières de la Bulgarie du côté de la mer Egée dans le but de ne pas couper en deux les possessions turques, Tétat de choses si compliqué établi par le traité de Berlin, ne peut se justifier par aucune raison géographique ou ethnographique ni môme politique, et l'on est tenté de se demander si les membres de la conférence de Berlin, conscients de l'imper-

(\) Art. 23. La Sublimc-Porlc s'engage «î appliquer scrupuleusement^ dans rîle de Crhtc, lo règlement organique de 18G8,....

Des règlements analogues adaptes aux besoins locaux seront également introduits dans les autres parties de la Turquie d'Kuropo pour lesquelles une organisation particulière n'a pas été prévue par lo présent traité.

fection de leur œuvre, n'ont pas voulu se ménager, par des complications ultérieures, la possibilité de la reviser.

Étant donné que Ton voulait, pour des motifs que nous avons déjà indiqués, restreindre le plus possible le territoire de la Principauté de Bulgarie, la constitution de la Rouraélie orientale était une faute évidente.

On pouvait, en effet, être certain à priori^ de voir cette province bulgare, créée au sud des Balkans, transformer promptcment son autonomie administrative en autonomie politique pour arriver ensuite à une union complète avec la Bulgarie du Nord. Le résultat le plus clair de cette création artificielle devait donc Atre de délimiter le premier agrandissement de la Bulgarie.

Des 1880, tous les écrivains compétents exprimaient cet avis, et, cinq ans après, les événements leur donnaient raison (1).

Le motif réel et intime de la mutilation de la Grande- Bulgarie, la crainte de Tinfluence russe, n'était luimême pas fondé. Il y avait, en effet, une beaucoup plus forte probabilité de voir se jeter dans les bras du grand empire slave, une principauté restreinte, privée de ressources et incapalDle de vivre sans une protection puissante, plutôt qu'un État assez considérable pour se suffire à lui-même. La bonne politique eût donc été de donner dès l'abord aux Bulgares les moyens de se passer de protection.

En attendant la réunion d'une assemblée de notables qui, conformément à l'article 4 du traité de Berlin, devait élaborer la constitution de la nouvelle principauté et élire le prince, la Bulgarie continuait îi être adminis-

i^\) Voir M, Louis Loger. La Save, le Danube et le» Balkans,

Irée par un commissaire russe qui fut d'abord le prince Tclierka3kiï,\mis le généval Dondoukov-Korsakov, « Il est juste de reconnaître que la période d'occupation et d'administration russe fut fructueuse pour la Bulgarie. Après lui avoir, par le succès de leurs armes, donné l'indépendance, les Russes continuèrent leur œuvre de libérateurs par celle d'organisateurs et posèrent les bases de l'administration bulgare, en même temps qu'ils formaient et instruisaient l'armée du nouvel État, et lorsque le gouvernement de la Principauté eut été complètement constitué, la Russie lui fournit encore pendant plusieurs années des fonctionnaires pour ses divers services, des officiers et des instructeurs pour ses troupes.

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