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LA BULGARIE INDÉPENDANTE

L'assemblée des notables bulgares se réunit le 10-22 février 1879 à Tirnovo. Elle consacra ses premières séances à l'élaboration de la constitution, d'après laquelle la Bulgarie devait être une monarchie héréditaire et représentative. Nous n'avons pas à examiner ici cette Constitution encore en vigueur acluellement; nous en parlerons dans une autre partie de ce travail.

Le 29 î{\Yi\, Alexandre de Battemberfjl, de la maison grand-ducale de Hosse, fut élu prince de Bulgariey sous le nom d'Alexandre P'.

Cette élection, conformément au traité de Berlin, fut approuvée par les puissances et sanctionnée par le sultan.

Vors la mônic époque, le 5-17 mai, était promulgué, par décret impérial, le Statut organique de la Roumclic orientale. Ce règlement ayant complètement cosse d'être en vigueur depuis 1886, appartient maintenant à l'histoire, c'est pourquoi nous allons l'analyser ici.

Les bases de l'état politique de la province autonome se trouvaient dans les articles 13 h 21 du traité de Berlin. Les articles 13 et 17 stipulaient que ce pays demeurait sous l'autorité politique et militaire directe du sultan, mais dans des conditions spéciales d'autonomie administrative, avec un gouverneur chrétien nommé pour cinq ans par le sultan, et sous réserve de l'assentiment des puissances.

D'après l'article 15, le sultan avait le droit de pourvoir a la défense des frontières de la province, en y élevant des fortifications et en y entretenant des troupes. Mais celles-ci ne devaient pas faire séjour à l'intérieur du pays et ne pouvaient comprendre de corps irréguliers tels que les bachi-bouzoucks. Une gendarmerie indigène était chargée du maintien de l'ordre, avec le concours d'une milice locale.

Le gouverneur avait le droit, d'après l'article 1G, d'appeler les troupes ottomanes en cas de danger extérieur ou intérieur, mais il n'a jamais été fait usage do ce droit, pas plus que de celui de garnison stipulé h l'arliclc précédent.

Le Statut organique fut conçu dans un esprit très libéral ot principalement inspiré de la Constitution belge. Pourtant le pouvoir législatif était exercé par une assemblée provinciale d'une composition toute particulière. Elle comprenait 10 membres de droit, chefs religieux des difterentes confessions, hauts fonctionnaires de la justice et des finances, 10 membres nom-

mes par le gouverneur et 36 élus par le suffrage direct et uninominal. Le droit de vote, sans ôtre universel, était très étendu.

L'Assemblée élisait dans son sein un comité perma' lient, chargé de préparer les projets de loi, de donner son avis en dehors des sessions législatives, sur certains actes du gouvernement et d'exercer une surveillance générale sur l'administration.

A la tête des différents services publics étaient des directeurs^ au nombre de six, remplissant les fonctions de ministres et constituant le conseil privé du gouverneur, qui était obligé d'en prendre Tavis dans certains cas déterminés.

La province devait payer à la Turquie un tribut anannuel égal aux 3/10 de son revenu. Il était on dernier lieu fixé à 4,000,000 de francs.

L'usage des trois langues, bulgare, grecque et turque, était garanti; mais, dans la pratique, le bulgare, parlé par la grande majorité des habitants, avait prévalu, même avant l'union avec la Bulgarie (1).

La Roumélie orientale était, au point de vue administratif, divisée en six départements subdivisés en vingthuit arrondissements. Ces divisions, ainsi que l'organisation judiciaire, qui était sensiblement la môme qu'en Bulgarie, subsistent encore aujourd'hui.

Nous parlerons de la constitution assez intéressante de la milice rouméliote en étudiant le développement des forces militaires de la Bulgarie.

Le premier gouverneur général de la Roumélie orientale fut le prince Alexis Vogoridi (les Turcs le nom-

(^) Dans la milice rouincliolo comme dans l'arméo bulgare, les commandements se faisaient en russe.

mix\(iniAlekO'Paclia),qm avait été antérieurement prince de nie autonome de Samos. Quoique de famille grecque, le prince Vogoridi comptait des Bulgares parmi ses ancêtres, entre autres révoque de Vratsa, Sofroni, A l'expiration de son mandat il ne fut pas maintenu en fonction ; on lui donna un successeur de pure race bulgare, M. Gabriel Krestovilch (Gavril-Pacha), né à Kotel (Kazan), dans le Balkan oriental.

L'assemblée de Tirnovo avait doté la Bulgarie d'une des constitutions les plus libérales qui existassent en Europe. C'était peut-être un présent dangereux pour un peuple venant à peine d'échapper à un régime des plus autoritaires; c'était, en tout cas, un instrument délicat, au maniement duquel la nation bulgare, malgré sa sagesse et son bon sens naturels, le prince Alexandre, nonobstant sa bonne volonté et son dévouement h sa nouvelle patrie, étaient insuffisamment préparés.

Aussi des froissements ne lardèrent-ils pas à se produire entre la nation et le prince. Celui-ci, plein d'une ardeur juvénile (il avait 22 ans), n'entendait pas jouer le rôle d'un roi fainéant. Il avait tout d'abord choisi ses ministres parmi les hommes politiques qui, lors de l'élaboration de la constitution, s'étaient montrés le plus favorables à l'extension des pouvoirs princiers ; mais les élections générales démontrèrent que ces sentiments n'étaient partagés que par une très faible partie de la population, et le prince dut, après quelque résistance, accepter des ministres appartenant à la majorité de rAssembloe. La situation n'en devint que plus aiguë, et Alexandre finit par se persuader qu'il lui était impossible de gouverner si sa sphère d'action personnelle n'était pas augmentée. Il en appela à la nation,

demandant pour sept ans la suspension de la constitution, ainsi que des pouvoirs très étendus équivalant à une dictature, préférant, au cas où ces pouvoirs lui seraient refusés, déposer la couronne et quitter la Bulgarie.

Les résultats des élections précédentes faisaient bien connaître que l'opinion publique n'était pas favorable h une semblable politique; aussi le prince crut-il pouvoir recourir à des moyons exceptionnels pour obtenir une assemblée favorable h ses projets : modifications aux lois électorales, envoi de commissaires investis de pouvoirs extraordinaires, arrestation et expulsion des chefs de l'opposition, etc. Il réussit, en effet, et la Grande assemblée 7iationale {y eliko narodnosobranié), qui avait seule qualité pour modifier la Constitution, fut réunie au mois de juillet 1881 et approuva les propositions du prince.

Malgré l'appui prôlé au nouveau régime par les fonctionnaires russes qui se trouvaient alors en Bulgarie, notamment par les généraux Sobolev et Kaulbars, qui faisaient partie du ministore avec les portefeuilles de la guerre et de l'intérieur, Alexandre ne put longtemps gouverner en dehors des sentiments presque Unanimes de son peuple.

On raconte d'ailleurs que les ministres russes no surent pas toujours remplir leurs fonctions avecla modération et la discrétion qui eussent été nécessdires dans des circonstances aussi délicates ; ils oublièrent trop facilement que leur rôle auprès du prince était de donner des conseils et non des ordres.

Au bout d'un peu plus de deux ans de pouvoir dictatorial,'Alexandre se décida h rétablir la Constitution de Tirnovo, h congédier les ministres russes et h former un

^.- — cabiiicl libéral. Colle Icnlalive malheureuse de gouvcrneuienl personnel n'avait eu d'autre eiïet que de diminuer sérieusement la popularité du prince, qui se trouva tout naturellement porté h chercher h reconquérir Taffection des Bulgares par une politique nettement nationale et opposée à toute immixtion étrangère. Il ne pouvait être que poussé dans cette voie par les sentiments manifestés à son égard par le nouvel empereur de Russie, Alexandre 111, dont l'antipathie déclarée avait remplacé la bienveillance marquée d'Alexandre II pour le prince désigné par lui-même aux suiïrages des Bulgares. Un grave événement vint quelque temps plus tard permettre au prince de Bulgarie de rentrer en possession de toute sa popularité, mais en s'aliénant définitivement la Russie.

Nous avons déjii remarqué que la force même des choses devait tôt ou tard arriver h réunir la Bulgarie et la Roumélie orientale, séparées par la diplomatie. Malgré la différence des régimes politiques, une union morale s'était tout de suite établie entre la Pi^incipauté et la province autonome, qui s'empruntaient récipro quement leurs hommes d'État, leurs fonctionnaires, leurs officiers. Changer cette union morale en unité politique n'était qu'une affaire de temps, et cette lAche était singulièrement facilitée par l'indifférence du gouvernement ottoman et les entraves mises par les puissances à toute action de sa ))art dans la province autonome.

L'événement se proiluisit encore plus tôt qu'on ne le prévoyait et surprit l'Europe autant par sa promptitude que par la façon toute pacifique dont il s'accomplit. Un comité avait été formé au mois de juillet 1885, sous la

présidence de Zacharie Stoianov(i), pour préparer la mise à exécution d'un projet qui existait à l'état latent ou déclaré dans tous les esprits, et le 6/18 septembre le gouverneur général Krestovitcli était arrêté dans son palais, puis un gouvernement provisoire, présidé par M. Slranski, proclamait l'union avec la Bulgarie. La milice et la gendarmerie, y compris presque tous leurs officiers, îiyant fait cause commune avec la population, aucune résistance n'avait été possible de la part des autorités. La révolution de Philippopoli s'accomplit donc sans aucune effusion de sang. L'union fut acceptée sans plus de difficultés par toute la province; dans quelques villes, le mouvement avait môme précédé les événements de la capitale. Le prince Alexandre saisit avec empressement Toccasion qui s'ofl*rait à lui do regagner l'affection des Bulgares. Il reconnut aussitôt Tunion, et dans une proclamation datée de Tirnovo, le 8/20 septembre 1885, prit le titre de Prince de la Bulgarie du Nord et du Sud. Le lendemain il se rendait à Philippopoli.

Une députation avait été envoyée à l'empereur Alexandre III pour lui demander son assistance. Il . était, en effet, tout naturel de supposer que la Russie verrait avec satisfaction un événement qui reconstituait en partie l'œuvre de San-Stefano. Mais il en fut autrement, et le tsar accueillit froidement la députation, tout en déclarant cependant, paraît-il, qu'il espérait pouvoir s'entendre avec les autres puissances signataires du traité de Berlin et trouver une manière de reconnaître

le fait accompli. Encore cette attitude à demi bienveil-

(1) Z. Stoianor fut dans la suite président de rAsscnihlce nationale bulgare. ]l est mort pendant un royage h Paris en 4889.

lante ne dura-t-elle que peu de temps et fut-elle remplacée par une hostilité formelle, dont le signe le plus évident fut le rappel inopiné des orficiers russes qui se trouvaient encore en grand nombre dans l'armée bulgare.

Au cours d'une conférence des ambassadeurs des grandes puissances qui se tint, sans aucun résultat, du reste, à Constantinople, les représentants des trois empires engagèrent la Turquie à occuper militairement la Uoumélie orientale, ce que le gouvernement ottoman, le plus directement intéressé pourtant, se garda bien de faire, non seulement à cause de la résistance qu'il savait devoir y rencontrer de la part des Roumélioles, aidés de Tarmée bulgare, mais aussi dans la crainte d'occasionner en même temps un soulèvement en Macédoine.

On vit alors les autres États chrétiens de la péninsule, la Serbie et la Grèce, oubliant qu'ils avaient autrefois souflert et combattu avec les Bulgares, prendre la défense des Turcs, leurs éternels adversaires.

La Grèce garda une attitude cxpectante, se bornant à renouveler d'anciennes réclamations au sujet de la rectification de ses frontières; mais la Serbie, encouragée peut-être par l'Autriche, qui voyait avec satisfaction l'attention du royaume voisin se porter vers l'Est et se détacher des pays essentiellement serbes de Bosnie et d'Herzégovine, déclara la guerre le 2/14 novembre, et l'armée serbe, mobilisée depuis le mois de septembre précédent, envahit immédiatement, le territoire bulgare. Le gouvernement serbe prétendait que, l'équilibre politique de la péninsule étant rompu en faveur de la Bulgarie par la réunion de la Roumélie, la Serbie avait droit à des compensations territoriales qu'elle entendait prendre

dans la région de Vidin. Nous verrons dans le chapitre consacré h rethnographio combien peu fondées étaient les prétentions serbes sur cette région. D'ailleurs, la politique de la Serbie en cette circonstance était absolument artificielle et répondait si peu au véritable sentiment national que. lorsque fut lancé Tordre de mobilisation, bien des gens, dans l'armée comme dans la population, s'imagin(>rent qu'on allait marcher vers la frontière méridionale et profiter des embarras de la Turquie pour envahir la Vieille- Serbie.

La Bulgarie se trouva dans la situation la plus difficile et la plus périlleuse. Son armée, i\*demi désorganisée par le départ des officiers russes, se trouvait alors en grande partie en Roumélie, prête à défendre cette province contre une tentative d'occupation de la part des troupes ottomanes. Les Serbes obtinrent donc d*abord de faciles succès et s'avancèrent, d'un, côté vers Vidin et de Taulre vers Sofia, où l'on pouvait craindre de les voir arriver bientôt. Mais le peuple bulgare sut se montrer à la hauteur du péril. Les troupes rappelées de Roumélie, aidées des milices rouinéliotes et de nombreux volontaires macédoniens, reprirent, l'avantage sur les Serbes et, après la victoire de Slivnitsa (7/19 novembre), envahirent à leur tour le territoire ennemi et s'avancèrent jusqu'à Pirot, qui fut occupé le 15/27 novembre. L'intervention officieuse de l'Autriche mit fin, le lendemain, à cette campagne de quinze jours par la conclusion d'un armistice. La paix définitive ne fut cependant signée que le 19 février/3 mars de l'année suivante î\ Bucarest. Elle rétablissait purement et simplement le statu quo ante, et n'accordait môme pfis à la Bulgarie d'indemnité de guerre. On ne peut d'ailleurs que féliciter les deux nations de ce que le

traité de paix n'a rien stipulé qui pût» dans l'avenir, être une source de ressentiment et mettre obstacle h la réconciliation définitive des deux peu|)les voisins, frères de race et de croyance.

En étudiant, dans la suite de ce travail, Torganisation militaire de la Bulgarie, nous reviendrons sur les détails de cette campagne, dans laquelle la jeune armée bulgare reçut glorieusement le baptême du feu et eut le bonheur de faire triompher le bon droit..

Le résultat moral des succès obtenus par les Bulgares fut considérable, et on peut leur attribuer en grande partie la reconnaissance du nouvel ordre de choses, accepté, quoique sous une forme déguisée, dans un arrangement conclu, le 5 avril, entre la Porte et le prince de Bulgarie. Celui-ci élail reconnu comme gonrenieur de la Roumclie orieiUale dans les conditions prévues par le traité de Berlin : il ne devait exister entre les deux pays qu*une union personnelle, et une commission internationale devait ultérieurement cire chargée d'étudier les modifications à introduire dans le Statut organique de la Boumélie orientale pour le mettre d'accord avec la nouvelle situation politique de ce pays (1). Mais, en fait, les dispositions* précédentes n'ont pas été exécutées, sauf celle conférant le gouvernement de la Roumélie au prince de Bulgarie, clause qui ne faisait que reconnaître les faits accomplis.

Bien loin d'une « union personnelle », ce fut une assimilation complète, répondant, du reste, aux vœux

(1) Une autre clause stipulail la rciiiisi> snus radiniuislrntion direclo de la Porte, de l*arroiidissi;niciit de Kirifjnli cl d'une partie de celui de llouplehot situés dans le Kliodo|ic cl linlûir-s presque cnlii'rcmcnt par des nialiomélans. Cette stipulation est la seule qui ait été complèlrment observée.

de la grande majorité de la population, qui rattacha les deux pays. Le Statut organique étant aboli en fait, personne ne songea plus dans la suite h le modifier. Aussitôt après la guerre, la Constitution bulgare fut mise en vigueur dans la Roumélie orientale, dont Torganisalion administrative, judiciaire, etc., fut identifiée avec celle de la Principauté. La loi militaire bulgare y reçut également son application, et les corps d«e troupes formés avec la milice^ rouméliote furent incorporés dans l'armée bulgare.

La conduite pleine d'énergie et de patriotisme du prince Alexandre pendant les derniers événements, les victoires remportées sous son commandement, lui avaient rendu en Bulgarie toute la popularité qu'il avait perdue depuis sa tentative de gouvernement personnel. Son autorité semblait donc plus affermie que jamais, et la puissance le plus directement intéressée dans la question de la Roumélie, la Turquie, prennnt son parti do la situation nouvelle, on pouvait considérer celle-ci comme définilivemcnt établie.

Ce fut donc avec le plus profond étonncment que l'Europe apprit les événements de la nuit du 20 au 21 août 1886 (8 au 9 août, vieux style). A la suite d'une conspiration militaire, dont les auteurs avaient réussi k gagner à leur cause deux régiments (1), ainsi que les élèves de l'École militaire, le palais fut envfihi et le prince contraint, le revolver sur la poitrine, de signer son abdication. Il fut ensuite emmené à Raliovo, et de

(1) Le 2* régiment d'infanterie (de la Slrouma) et le 1"" régiment d'artillerie. Ces deux corps furent licencies après le rétablissement do Tordre et leurs numéros restèrent longtemps vacants,

Ih transporté par le Danube h llcni. La proniplilude de cet audacieux attentat avait seule permis sa réussite. La suite des événements a montré d'une façon irréfutable qu'il ne répondait en aucune façon aux sentiments populaires, qu'il n'était que l'œuvre d'une poignée de politiciens mécontents et de quelques officiers disposés à rechercher de l'avancement par les procédés en usage parfois dans TAmérique du Sud.

Dès le lendemain, le lieutenant-colonel Moutkourov, commandant la 8« brigade h Philippopoli, et M. Stamboulov, président de l'Assemblée nationale, prirent énergiquement la défense de la légalité, rallièrent les troupes restées fidèles au pouvoir régulier et dénoncèrent à la vindicte publique le gouvernement provisoire institué par les conspirateurs. Ceux-ci, voyant bien vite que la nation n'était pas avec eux, ne tentèrent pas de résistance sérieuse; la plupart cherchèrent à s'enfuir; quelques-uns furent arrêtés et, dès la fin du mois, l'ordre était rétabli.

Peu de temps après, le prince Alexandre rentrait en Bulgarie, où il était accueilli avec enthousiasme. Mais en présence de l'attitude hostile de l'empereur Alexandre III, exprimée ouvertement par la réponse de celui-ci au télégramme que lui avait adressé le prince dès sa rentrée en Bulgarie, réponse dans laquelle on lisait : « Je m'abstiendrai de toute immixtion dans le triste état de choses dans lequel la Bulgarie est réduite tant que twus y resterez ; Votre Altesse appréciera ce quelle a à faire », le prince prit la résolution d'abdiquer et de quitter définitivement le pays, ne voulant pas être pour sa patrie d'adoption une cause de troubles et de dangers. Il signifia son abdication dans une proclamation datée du 26 aout/7 septembre par laquelle

il confiait le gouvernonient h une régence composée de MM. Slamboulov, Karavelov et Moutkourov.

Sans chercher ;i examiner les causes du guct-apens de Sofia, nous devons faire remarquer que la faute ne saurait, en aucune façon, en ôlre imputée au peuple bulgare. Il a, au contraire, en celte circonstance, fait preuve une fois de plus de sagesse et de calme en ne se laissant pas entraîner par le succès momentané des conspirateurs, «et en résistant plus tard à toutes les tentatives faites pour Tentraîner dans une direction contraire à celle qu'indiquaient la dignité et Tintérct du pays.

Le trône de Bulgarie étant devenu vacant, la Grande Assemblée nationale fut, conformément à la Constitution, convoquée pour procéder à Télection d*un nouveau prince. Le prince Valdemar, fils du roi de Danemark et beau-frère de rempereur Alexandre III, choisi d'abord, n'accepta pas, et cette première élection fut suivie d*un assez long intervalle pendant lequel plusieurs combinaisons furent étudiées par les régents, entre autres, a-t-on dit, celles qui consistaient i\ offrir la couronne princière de Bulgarie au roi de Roumanie ou au Sultan, sous la forme d'une union personnelle garantissant l'indépendance du pays. Pendant le même temps, des délégués bulgares parcouraient sans résultat appréciable les capitales des grandes puissances pour essayer d'éclairer les gouvernements sur la situation et les vœux de la Bulgarie, tandis que dans le pays même, le général Kaulbars, envoyé par l'empereur de Russie, soutenait la candidature du prince de Mingrdlie, patronné par son gouvernement. Knfin, le 25 juin/7 juillet, on procéda de nouveau à un scrutin qui eut pour résuN

lui l'élcclioii du prince Ferdinand de Saxe-Cobourg, jeune homme de vingt-six ans, alors lieutenant dans l'armée îiutrichienne. Il eut le courage, maigre les difficultés de la situation intérieure et Topposilion de l'Europe, d'accepter le litre qui lui était oficrt et prit possession du trône princier le 2/14 avril 1887.

L'élection du prince Ferdinand ne fut cependant ni confirmée par la Porte, ni reconnue par les puissances européennes, et celte reconnaissance a toujours été refusée jusqu'à présent, malcjré les démarches faites h diverses reprises par le gouvernement bulgare. Le seul motif sérieux que l'on puisse alléguer pour expliquer la conduite des puissances, est que l'élection n'a pas été faite conformément au traité de Berlin puisque les députés de la lloUmélie orientale ont pris part au vole. On peut faire observer, d'abord, que les Bulgares ne sont pas seuls à violer le traité de Berlin; la Turquie, en n'opérant pas les réformes administratives slipulées en faveur de la Macédoine, l' Au triche-Hongrie, en faisant acte de souveraineté dans les provinces occupées de Bosnie et d'Herzégovine, ne se conforment pas plus que la Bulgarie à la lettre du traité. Pourquoi ne pas pardonner \\ celle-ci aussi bien qu'à celles-là? D'autre part, on doit tenir compte de ce fait que l'union personnelle de la Bulgarie et de la Boumélie a été reconnue formellement, avec la promesse de modifier le statut organique rouméliole. H n*est pas douteux que cette revision, si elle avait eu lieu, n'ait donné aux Bouméliotes la possibilité d'intervenir dans la nomination de leur prince-gouverneur, puisque, dans le cas contraire, ils se seraient trouvés dans une situation d'infériorité à . l'égard des Bulgares du Nord. Si le statut n'a pas été révisé, ce n'est assurément pas la faute des Bulgarejs.

Quoi qu'il en soit, le gouvernement bulgare s*est passé de la reconnaissance de l'Europe. Grdce h la fermeté d'un ministre auquel on reprochera sans doute d*6tre trop autoritaire, mais à qui on ne peut refuser ni l'habileté, ni Téncrgie, la Bulgarie, sortie victorieuse d'une crise v qui aurait mis en péril l'existence d'un État môme plus vieux et plus puissant, n'a cessé de travailler h l'amélioration de sa situation intérieure. Une des preuves les plus certaines de la tranquillité du pays, se trouve dans l'indifférence presque complète avec laquelle la nation a accueilli certaines tentatives isolées d'insurrections, que les journaux européens représentaient comme devant mettre la principauté entière à feu et h sang. Le dernier des événements de cette nature, malgré la popularité due aux services rendus autrefois par l'officier qui en fut la victime, eut infiniment moins de retentissement en Bulgarie qu'à l'étranger, et si beaucoup plaignirent la triste fin du major Panitsa, l'un des héros de la guerre de Serbie, bien peu songèrent à prolester contre son exécution qui apparut comme une de ces douloureuses nécessités que l'humanité déplore mais que l'intérêt général justifie.

Dans le courant de l'année dernière, le gouvernement bulgare a pu enregistrer à son actif un grand succès dans la question des évéques de Macédoine. Nous reviendrons sur ce sujet en étudiant l'histoire religieuse des Bulgares; qu'il nous suffise de rappeler ici que, h la suite d'une note adressée le 4/16 juin |1890 au gouvernement ottoman par M. Slranski, ministre des affaires étrangères de la Principauté, le sultan a consenti à la nomination d'évôques bulgares aux sièges épiscopaux d'Uskupy Okhrida et Vêles qui en étaient privés depuis 1876* La môme note avait aussi pour but de demander

au gouvernement de la Sublime -Porte d'intervenir auprès des puissances pour obtenir d*ellcs la reconnaissance du prince Ferdinand. En ce qui touche ce point particulier, la note n'eut pas d'effet, mais le résultat , obtenu, quoique partiel, n'en était pas moins considérable. Il contenait d'abord une reconnaissance implicite par la puissance suzeraine de l'état de choses actuel en Bulgarie et témoignait de la bienveillance du Sultan pour la principauté et pour la nation bulgare; enfin, il sanctionnait en quelque sorte les droits, contestés par les Serbes et les Grecs, de la nationalité bulgare en Macédoine. La vive opposition faite par le patriarcat œcuménique et le royaume de Grèce, ne servit qu*î\ rendre plus brillant le succès de la politique bulgare. Il faut aussi reconnaître que la conduite du Sultan fut fort sage, puisqu'on donnant satisfaction aux Bulgares sur un sujet d'ordre intérieur, il put éluder la première partie de leurs demandes et éviter ainsi de soulever une question internationale.

Les résultats obtenus dans les affaires intérieures, l'ouverture de nouvelles lignes ferrées, la conclusion d'un emprunt de trente millions, le développement progressif de l'armée, l'équilibre du budget établi pour l'exercice courant sont autant de preuves de la vitalité en même temps que de la sagesse de la nation bulgare.

Elle ne demande à l'Europe que le droit de se gouverner elle-même et de conduire librement ses affaires sans ingérence étrangère de quelque côté qu'elle vienne; que l'Europe se rende à ces désirs, qu'elle renonce îi son attitude dédaigneuse et méfiante, elle n'aura certu.' nement qu*à s'en louer, et ce n'est pas de la Bulgarie

que partiront les étincelles qui doivent, dit-on, mettre tôt ou tard le feu aux poudres accumulées en Europe. La Bulgarie aux Bulgares : telle est la véritable et la seule solution de la question orientale.

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