‹ La Bulgarie dans le passé et le présentChapitre 27 sur 127 · II. — t^lttérature bulgare · texte numérisé non relu

II. — t^lttérature bulgare

L'origine de la littérature bulgare se trouve dans les travaux évangéliques des saints Cyrille et Méthode. C'est, en effet, dans la langue des Slaves établis dans leur pays d'origine, en Macédoine, que ces apôtres ont traduit les saintes Écritures. Cette langue, qui était destinée à devenir l'idiome religieux de tous les Slaves orthodoxes, était d'abord exclusivement désignée sous le nom de slovéne (dont nous avons fait slave) ; mais, dès le X« siècle, on trouve chez les auteurs grecs la dénomination de langue bulgare employée concuremment avec la première et avec la môme signification.

Aj)rès la mort des deux saints, leurs disciples, chassés des régions slaves de l'Ouest, théâtre de leurs premiers travaux, vinrent en Bulgarie, pays dont quelques-uns d'entre eux, notamment le plus illustre de tous, Clément, étaient originaires. Grâce à l'accueil qu'ils reçurent du tsar Boris et surtout de Siméon, prince doté d'une culture inlcllccluelle rare h celte époque et littérateur lui-môme, ils purent donner un développement considérable aux lellres slaves qui, moins d'un siècle après leurs premiers commencements, avaient presque atteint le niveau des littératures grecque et latine de la môme époque. Mais le mouvement littéraire ne sortit pas de l'Église. Tous les écrivains, parmi

lesquels les plus connus furent Tévèque Comtantin, Jean Texarque, le prêtre Grégoire, lui appartenaient. Leurs œuvres sont presque toujours des recueils de sermons, des vies de saints, des traductions des écrits des Pores grecs, rarement des travaux de philosophie ou de dialectique.

Ce caractère absolument religieux ne quitta pas l'ancienne littérature bulgare jusqu'au moment de sa disparition. Les controverses auxquelles donna lieu, au X« et au XI« siècles, l'hérésie des Bogomiles ne firent que l'accentuer, tout en offrant un nouveau champ h l'activité des auteurs bulgares.

La littérature bogomile se distingua pourtant par une certaine originalité, car une grande partie de ses productions, quoique présentées sous la forme de récits bibliques, ne sont autres que des légendes populaires ou des traditions conservées du paganisme.

A partir du XIII® siècle, au temps des tsars de Tirnovo, la littérature bulgare, sans perdre son caractère principal, donna cependant naissance à un certain nombre d'œuvres historiques ayant généralement le caractère de chroniques (lélopisi). Les travaux originaux prirent place plus fréquemment h côté des traductions du grec, toujours en honneur.

Quelque restreinte qu'elle fût, l'ancienne littérature bulgare n'en exerça pas moins une grande influence. La Bulgarie, la dernière venue parmi les nations slaves indépendantes d'aujourd'hui, fut alors l'initiatrice des peuples voisins. Sa langue devint l'idiome religieux et politique des pays orthodoxes, en se modifiant toutefois légèrement dans chaque contrée. Elle s'imposa môme à la Roumanie daco-romaine, dont elle cacha longtemps la véritable nationalité. C'est donc ajuste titre que Ton

donne souvent h la plus anciennement connue des langues slaves le nom de vieiLx bulgare.

Il semble que, mis à part le caractère profondément distinct des littératures orientales et occidentales du moyen Age, on puisse trouver plus d'une analogie entre les nMes et les destinées de la littérature bulgare et de la littérature romane ou provençale. L'une et l'autre, après avoir brillé d*un vif éclat avant celles des nations sœurs, après leur avoir servi d'inspiratrices et de modèles, disparurent en même temps que l'indopcndanco politique des peuples auxquels elles appartenaient.

Après la conquête ottomane, le dur régime imposé aux Bulgares par leurs vainqueurs ne favorisait guère les travaux intellectuels. Cependant les Turcs, considérant les indigènes comme des esclaves plus que comme des sujets, ne cherchèrent nullement à se les assimiler et ne firent rien pour supprimer leur langue.

Il est pénible de penser que ce furent des chrétiens, des Européens, qui entreprirent cette tâche. Les Grecs avaient su, après la conquête, conserver une situation prépondérante à Constantinople. Ils arrivèrent peu à peu à se rendre complètement maîtres de l'Église orthodoxe dans toute l'étendue de l'Empire ottoman et, comme conséquence, de toutes les écoles exclusivement entretenues par les communautés chrétiennes. Des évêques grecs remplacèrent partout les évoques bulgares, et leur langue prit la place du slavon non seulement dans la liturgie, mais encore dans l'enseignement de l'école. Le grec devenait de la sorte le seul idiome cultivé; aussi tous les hommes ayont quelque instruction, les gens riches, les bourgeois des villes principales, prirent-ils l'habitude de parler cette langue et

parfois ils en arrivèrent h perdre le sentiment de leur propre nationalité. Ceux même qui continuaient h parler le bulgare l'écrivaient en caractères grecs. Il n'y a pas bien longtemps que l'on rencontrait encore, dans certaines villes des Balkans, des vieillards ayant conservé cette habitude. Les Bulgares établis à l'étranger étaient couramment comptés comme Grecs et se considéraient souvent eux-mêmes comme tels, et en Bulgarie, les hommes les plus-éclairés, ne connaissant que la civilisation hellénique, croyaient ne pouvoir mieux faire que d'encourager la création d'écoles grecques. Cependant, vers la fin du siècle dernier, pendant le plus complet anéantissement de la nationalité bulgare, elle donne quelque signe de vie dans les œuvres de deux prêtres, le moine Païsti et Tévôque Sophronù

Quoique la date de leurs travaux fasse de Païsii et de Sophroni les précurseurs de la renaissance littéraire bulgare, leur langue tient encore au vieux bulgare et conserve des formes grammaticales complètement disparues aujourd'hui.

Bien que les deux écrivains appartinssent à l'Égliseï leur plume ne se borna pas aux choses religieuses. C'est un sentiment tout patriotique qui porte Païsii à écrire son Histoire du peuple, des tsars et des saints bulgares , par laquelle il veut montrer que son peuple n'est pas inférieur aux nations voisines, et il est bien ainsi l'ancêtre de ces écrivains néo-bulgares, qui rechercheront dans l'histoire les souvenirs capables de ranimer le sentiment national chez leurs compatriotes. Sophroni se borne h raconter sa vie, mais ses mémoires sont un tableau saisissant de l'état misérable de son pays fi la fin du XYIIi® siècle, alors que la faiblesse du gouvernement de la Porte abandonnait les provinces aux exac-

lions des pachas cl aux déprcdalions des brigands de loule espèce.

Mais en réalilé, ce n'est que plus lard que commença, pour ne plus s'arrôter, le mouvemenl h la fois litléraire, pédagogique el polilique qui devail amener la résurreclion de la langue bulgare el exercer une iniluence considérable en faveur de l'aulonomie religieuse et polilique de la Bulgarie.

Les grands événements de la fin du XVllI® siècle el du commencement du XIX®, les luttes de la Grèce et de la Serbie pour la liberté, n'avaient pas été sans écho dans la nation bulgare, surtout chez ceux de ses membres qui, à diverses éj)oques, avaient quitté le territoire ottoman, et dont un grand nombre se trouvaient réunis dans diverses villes de Russie, de Roumanie ou d'Autriche.

Quelques-uns des riches négociants bulgares de Bucarest et d'Odessa, ayant échappé à Thellénisation, se décidèrent a faire pour la défense de leur nationalité autant que les Grecs pour la leur propre. Non seulement ils encouragèrent par leur générosité la publication de livres et la fondation d'écoles, mais un certain nombre d'entre eux firent aussi œuvre d'auteur.

C'est un ouvrage bien modeste qui inaugura l'ère nouvelle de la littérature bulgare, un simple alphabet contenant des notions populaires de physique et d'histoire naturelle, publié en 1824 à Braschov (Kronstadt), en Transylvanie, par un médecin originaire de Kotel, Pierre Béron ou Bérovitch, le doyen de la renaissance bulgare.

Le mouvemenl, une fois commencé, ne cessa de s'accélérer et de s'étendre. Les écrivains et les livres se multiplièrent. En 1835, un progrès important fut ac-

compli par la fondation, h Gabrovo, de la première école bulgare, à laquelle s'ajoutèrent bientôt celles de Koprkchtitsa, Svichtov, Karlovo, etc. Dix ans après, il en existait au moins 53, dont 31 dans la Bulgarie danubienne, 18 en Thrace et 4 dans la Macédoine du nord-est. En même temps, trois imprimeries J}ulgares s'établissaient à Constantinople. (Il en avait existé précédemment à Salonique et à Smyrne.)

La littérature bufgare, pendant sa première période de renaissance, eut surtout un caractère pédagogique; il s'agissait de faire connaître au peuple sa langue et son histoire. Parmi les écrivains de cette époque, nous citerons Neofite Rilski, un prêtre h qui l'on doit la première grammaire bulgare et qui, joignant Taction au précepte, fut lui-même instituteur dans les écoles de Gabroyo et de Koprivchtitsa.

Nous ne pouvons omettre de mentionner ici le nom de Veneliney qui, bien qu'étranger à la Bulgarie par sa naissance et par la langue dans laquelle furent publiées ses œuvres, centribua puissamment, par ses travaux historiques et littéraires, à répandre la vérité au sujet de la nation bulgare.

Une fois les premières positions occupées, l'activité litérairo des Bulgares prit une nouvelle direction. La lutte à la fois politique et religieuse contre la prépondérance grecque donna naissance à de nombreux travaux historiques, à d'éloquents plaidoyers en faveur des droits des Slaves de la péninsule. La presse bulgare commença à se développer, et ses organes, parfois éphémères, publiés à Bucarest, Braïla, Constantinople, Salonique, combattirent activement pour la cause nationale.

L'un des écrivains les plus originaux de cette période

est Georges Rakovskit qui,*successivcnicnt conspirateur, proscrit, voire même chef de haïtloiiks dans les Balkans, trouva cependant le moyen d'aborder avec une fécondité extraordinaire presque toutes les branches de la littérature. Dans ses travaux les plus importants, qui traitent d'histoire et d'ethnographie, on est oblige de reconnaître qu'une imagination exaltée par le patriotisme joue souvent un plus grand rôle que l'érudition.

Liouben Karavelov, Slaveikov, Uotev, méritent aussi d*6tre nommés parmi les représentants de la littérature politique. En dehors des œuvres de polémique et de la collaboration aux journaux, le premier de ces écrivains s'attacha aussi à la peinture des mœurs populaires ; le second se distingua par ses satires spirituelles contre la tyrannie phanariote. Botev, qui mourut en héros dans une tentative d'insurrection en 1876, a laissé des poésies d'une réelle valeur.

Citons encore pour terminer ce rapide tableau de la littérature bulgare contemporaine, Kozlo%\ dont les œuvres poétiques imitent les chants populaires et Yazov, l'un des plus brillants poètes contemporains ; enfin deux historiens, Gabriel Krestovitrh, qui fut le dernier gouverneur de la Roumélie orientale, et surtout M. Drinov, dont les travaux ont une grande valeur scientifique, tandis que ceux de M. Krestovitch n'échappent pas complètement aux traditions de Rakovski.

Mais née depuis si peu d'années, on comprend que la littérature bulgare vive encore en grande partie sur les autres littératures européennes. La similitude du bulgare et du russe rend faciles les traductions de cette dernière langue qui sert tout naturellement de modèle il sa sœur, laquelle, par une étrange intervention semble

aujourd hui sa cadette, après*avoir été son aînée il y a des siècles.

L'iiillucncc française est aussi trts sensible sur la jeune littérature bulgare, non seulement à cause de l'intérêt incontestable qu'excitent les œuvres dus auteurs français dans tous les pays étrangers et surtout dans les pays slaves, mais aussi parce qu'un grand nombre de Bulgares, l'élite dé la jeunesse intelligente de leur pays, complètent leur éducation dans les écoles de la France ou des pays de langue française.

L'instruction publique en Bulgarie avait suivi une marche progressive parallèle h celle du développement littéraire. La concession de l'autonomie religieuse obtenue en 1870, fit faire un pas énorme à l'enseignement bulgare, qui se trouva par le fait môme substitué à l'enseignement grec dans les écoles dépendant des paroisses qui ressortissaient h l'Exarchat.

Les écoles eurent i\ l'égard de l'aflranchissemenl de la Bulgarie une influence considérable, car elles contribuèrent puissamment à ranimer dans la masse du peuple le sentiment de la nationalité. Ainsi que le fait remarquer M. Léger (La Bulgarie. Avant-propos), contrairement à ce qui s'était passé chez les Serbes, r affranchissement moral par le livre et par V école a précédé chez les Bulgares l'affranchissement matériel par répée et le canon.

Avant de terminer ce chapitre, nous dirons quelques mots de la littérature populaire bulgare, très riche sous le rapport de la quantité comme celle des autres peuples de l'Europe orientale. Les poésies populaires bulgares, légendes, ballades, rondes qui se

chantent eu dansant, etc..., rnconlqnl principalement des aventures domestiques, des scènes populaires, des histoires merveilleuses où les génies de la mythologie locale, les vilas, les somodkas^ les dragons, jouent le principal rôle.

Plusieurs de ces chansons dépeignent les vexations exercées par les fonctionnaires turcs, la misère des rayas, d'autres chantent les exploits de haïdouks célèbres. Mais ces deux dernières catégories, comparées surtout aux chants analogues des peuples voisins, font bien ressortir le caractère pacifique du paysan bulgare. S'il parle des méfaits des conquérants musulmans, il se borne à exhaler des plaintes sans aspirer à la vengeance.

Les chants bulgares composés de vers assez courts, non rimes, mais présentant souvent dans leurs finales des assonances irrégulières, ne sont pas divisés en couplets comme nos chansons populaires; quelquefois seulement un vers revenant de loin en loin, mais irrégulièrement, forme une sorte de refrain. Les répétitions fréquentes de mots et d'idées les rendent souvent monotones.

Considérées au point de vue littéraire, ces compositions, œuvres de poètes souvent illellrés, n'ont qu'une faible valeur, mais elles sont précieuses par les renseignements qu'elles donnent sur les sentiments, les mœurs, les superstitions du peuple bulgare.

Plusieurs érudits se sont occupés de recueillir et de publier les poésies populaires bulgares. Nous citerons entre autres les frères Miladinov, qui payèrent de leur vie leur dévouement îi la cause bulgare; un Serbe, M. Verkovitch^ qui a recueilli les chants populaires des Bulgares de Macédoine, enfin M. Vozon, décédé en

1891, étant professeur à TÉcole des langues orientales, qui, longtemps consul de France dans les pays slaves du Sud, a publié h Paris un important Recueil do Chants nationaux bulgares avec traduction française.

CUAPITRE XI RELIGION.

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