‹ La Bulgarie dans le passé et le présentChapitre 95 sur 127 · IV. — Pirot · texte numérisé non relu

IV. — Pirot

Le 24 une note collective des puissances conseillant la cessation des hostilités avait été remise aux chefs des deux États belligérants. Le roi Milan, en même temps qu'il prescrivait au colonel Topalovitch de ramener Tarmée en arrière et de la rassembler devant Pirot, en ne laissant h la frontière que de forts avant-postes, fit envoyer un parlementaire pour remettre au prince de Bulgarie une communication d'après laquelle il était disposé h se conformer au désir des puissances. Le prince Alexandre qui, trois jours auparavant, avait refusé l'intervention de la Porte, en déclarant qu'il ne pourrait être question de suspension d'armes que lorsque les troupes bulgares seraient sur le territoire serbe, fit une réponse semblable aux propositions du roi de Serbie.

Le 28 au soir, la concentration de Tarméc de la Nichava autour de Pirot était opérée; deux régiments et un bataillon restaient seuls en avant-postes h la frontière au nord et au sud de la grande route. A Pirot, les positions occupées par les Serbes s'étendaient en travers de la vallée de la Nichava ; le centre où se trouvait la division du Danube était marqué par la ville même et les hauteurs appelées Sarlak qui s'avancent jusqu'à elle en forme de coin ; les ailes s'étendaient sur les pentes limitant la vallée ; la division de la Schoumadia était h gauche, celle de la Drina i\ droite, enfin la division de la Morava, placée en arrière de la précédente, formait la réserve.

L'armée bulgare, que des renforts successifs venant de Roumélie et de l'intérieur avaient portée h 57 bataillons, 16 escadrons et 11 batteries, était formée h ce moment en cinq groupes :

La colonne principale, s'avançant par la grande route de Pirot, se composait de 11 bataillons (dont 3 rouméliotes), 7 escadrons, 4 batteries de campagne, sous le commandement du lieuiQntini'Colonel Nikolaïcv, Cette colonne était suivie d'un détachement de 6 bataillons, 4 escadrons et 3 batteries, commandé par le lieutenant-colonel Filov, et d'une réserve formée de 12 bataillons, dont 4 rouméliotes.

A l'extrême droite se trouvait le capitaine Panitsa, qui, depuis plusieurs jours, opérait avec succès sur le territoire serbe, dans le voisinage de la route du col do Guintsi à Pirot, avec sa « légion des brigands «, corps franc de 3,000 hommes environ, principalement macédoniens. Entre lui et la colonne principale se tenait le major Goutcher avec 8 bataillons (dont 2 rouméliotes),

2 oscatlrons et 2 ballcrios (une de campagne et une do montagne).

A gauche le major Popov arrivait de Vraptcha avec un détachement formé de 5 bataillons, un escadron, une batterie de campagne et une de montagne.

Enfin, à rcxtrcmc gauche, 3 bataillons et un escadron, avec quelques canons, marchaient de Trn vers Vlasina.

Le 26, h midi, la colonne principale franchissait la frontière serbe.

Les fractions de IcHe des divers détachements poussèrent devant eux les avant-postes serbes qui, en beaucoup de points, résistèrent autant que leur infériorité numérique le leur permettait. Entre une heure et deux heures, les Bulgares débouchaient dans la plaine assez étendue que forme la vallée de la Nichava avant d*arriver h Pirot; ils n'avaient plus alors devant eux que la cavalerie serbe, les troupes d'infanterie des avantpostes ayant rejoint le gros de l'armée. Le combat sérieux ne s'engagea qu'à la tombée de la nuit, vers cinq heures.

Tandis que sur les deux ailes les défenseurs résistaient vigoureusement, le centre faiblissait proroptement, et à six heures les Bulgares entraient dans Pirot, où la lutte continua dans les rues. Vers ce moment, le magasin aux munitions, situé dans le Castel, au nordouest de la ville et h l'extrémité du Sarlak, fit explosion, occasionnant aux deux partis des pertes sérieuses.

Le combat se prolongea jusqu'au milieu de la nuit; au nord, la division de la Schoumadia, occupant les hauteurs de Bassora, ne cédait le terrain que pas à pas devant la colonne Goutchev; au sud, la division de la Drina, après avoir défendu jusqu'à sept heures ses

positions près do Smerdan, devait ù son lour se retirer sur Bochourata et Bari-Tchitlik, au sud-est de Pirot. , Le 27, le feu recommença des quatre heures du matin. Vers six heures et demie, la position du Caslel fut attaquée et enlevée par les Bulgares ; mais, h dix heures, les Serbes, h leur tour, attaquèrent Pirot qui. après un combat violent, quoique de courte durée, retomba entre leurs mains; alors les Bulgares commencèrent sur la ville et sur les hauteurs du Sarlak un feu nourri exécuté par 7 batteries, qui, grûce à la supériorité de leur tir par rapport à celui de Tartillerie serbe, réussirent au bout d'une heure à rendre ces positions intenables; une attaque dirigée à ce moment contre Pirot réussit; mais les assaillants ne purent s'en rendre complètement maîtres qu'après une lutte de trois heures dans les rues et les maisons.

"Sur les deux ailes, le combat avait duré presque toute la journée sans résultats appréciables ; seulement, vers une heure, la colonne Popov qui, accrue par de nombreux renforts, attaquait la division de la Drina, avait pu gagner un peu de terrain; peu de temps avant la nuit, un nouvel effort détermina la retraite des Serbes, qui reculèrent jusqu'à Kostour, fi 14 kilomètres k l'ouest de Pirot.

Ce mouvement entraîna la retraite du centre; les troupes de la division du Danube quittèrent leurs positions du Sarlak, et la division de la Schoumadia, exposée à se voir couper du resle de l'armée, dut se retirer îi son tour.

Après deux jours d'une lutte presque ininterrompue, la bataille de Pirot se terminait pour l'armée bulgare uar un succès complet.

Dans la nuit du 27 au 28 novembre, le chargé d'af-

faires austro-hongrois h Belgrade arriva au quartier général serbe, h Ponor, d'où il se rendit, le matin, à celui du prince Alexandre, h Pirot, Il venait communiquer au roi et au prince une note collective des puissances insistant en faveur de la conclusion d'un armistice. Les derniers événements permettaient à la Bulgarie de considérer son honneur comme satisfait; aussi la suspension des hostilités fut-elle accordée. Jusqu'à la conclusion définitive d'un armistice, les troupes restaient sur les positions occupées précédemment.

V» — Opérations do l'armée du Xlmok.

Uevenons maintenant en arrière pour jeter un CQup d'œil sur les opérations de l'armée du Timok, que nous avons laissée de côté pour nous occuper du théâtre d'opérations, principal. On se rappelle que cette armée," commandée par le général Leschianin, se composait de la division du Timok et de quelques troupes du 2® ban — en tout 14 bataillons, dont la moitié du 2e ban, 3 escadrons (dont 2 du 2« ban), 2 batteries de campagne et une de montagne. Au moment de la déclaralion de guerre, ces troupes étaient réparties le long de la frontière sur un assez grand espace s'étendant du Danube au col de Saint-Nicolas. Cette dispersion fut cause de ce que le passage de la frontière ne put commencer que le 15.

La marche en avant s'opéra sur trois colonnes : la principale, au centrc; sous les ordres directs du commandant de l'armée, franchit la chaîne frontière au col de Verchka-Tchouka et s'avança vers Koula (turc Adliyé) ; l'aile gauche devait passer le Timok îi Bregovo et marcher directement sur Vidin> l'aile droite j après

avoir franchi, le 15, le col de Kadi-Bogaz, arriva le 18, après quelques engagements heureux devant Bclo- . gradtchik; mais un vigoureux retour oflenslf des Bulgares l'obligea à revenir sur ses pas, après avoir subi des pertes très sérieuses. Ce détachement resta dans la suite immobilisé au col de Kadi-Bogaz.

Les forces bulgares chargées de défendre la frontière du nord-ouest se composaient de 14 bataillons, dont la moitié seulement de troupes régulières, 4 batteries et 2 escadrons ; à Vidin, se trouvaient 3 bataillons, 2 batteries et 1 escadron ; le reste était réparti par groupes de4 à 8 compagnies, entre Bregovo, Koula, Berkovitsa, Belogradlchik.

La colonne principale des Sorbes ayant donc franchi la frontière le 15, arriva dans l'après-midi devant KoulUf après avoir refoulé de faibles avant-postes ennemis. Les Bulgares s'étaient retranchés en avant de la ville et défendirent leurs positions jusqu'à ce que les Serbes, mettant en ligne des forces supérieures, les emportassent d'assaut; Koula fut en môme temps occupé par les assaillants ; mais, le lendemain, les Bulgares, ayant reçu des renforts, essayèrent de reprendre cette position en l'attaquant par le sud, et en débordant les Serbes par leur aile gauche, do manière h les couper de leur ligne de retraite. Le combat, commencé vers 10 heures du malin, paraissait d'abord se décider en faveur des Bulgares, mais la trop grande étendue donnée h leur ligne d'attaque permit aux Serbes de reprendre l'avantage; à 4 heures du soir, les Bulgares battirent en retraite, laissant aux mains de l'adversaire de nombreux prisonniers.

Le 16 novembre également, un engagement avait lieu

à remboucliurc du Timok, entre Taile gauche serbe et quelques bafaillons bulgares qui avaient réussi à passer la rivière. Le combat, qui dura presque toute la journée, se termina par la défaite des Bulgares, qui durent repasser le Timok; ils avaient cependant obtenu ce résultat de porter le désordre chez l'adversaire qui ne put, que deux jours après, terminer l'établissement d'un pont sur la rivière et opérer le passage.

Les jours suivants, jusqu'au 23, furent employés à la marche concentrique sur Vidin, aux reconnaissances, k l'occupation des positions, h l'établissement des batteries devant la place. Le 23, les troupes serbes occupaient les villages voisins de la ville, formant un demicercle appuyé par ses deux extrémités au Danube.

Vidin est entouré d'une double enceinte bastionnée, protégée par des fossés pleins d'eau ; la zone extérieure, dans ses parties sud et sud-ouest, est marécageuse et impraticable; au nord et au nord-ouest se trouvent une grande quantité d'ouvrages de toute nature, restes des travaux d'attaque et de défense exécutés pendant le siège de Vidin par l'armée roumaine en 1878. La garnison était forte d'environ 5,000 hommes, commandés par le capitaine Ousounov, et disposait d'une quarantaine de pièces. Grî\cc h sa position sur le Danube, la place était garantie contre un investissement; la flottille bulgare, ii laquelle les Serbes ne pouvaient opposer aucune force de même nature, assurait ses communications avec le reste du pays et avec l'étranger. Aussi le général Leschianin décida-t-il de tenter une attaque de vive force. Dès le 24, il commença la mise à exécution de ce plan en faisant attaquer les positions avancées des Bulgares, près de Bazardjik et de Novoseltsi, tandis qu'une diversion était opérée par l'aile gauche serbe ;

après un combat qui dura jusqu'à la nuit, les défenseurs furent repoussés jusque dans la première enceinte. Pendant les jours suivants, les deux partis se bornèrent à se canonner violemment ; seulement le 27, la garnison ayant eu connaissance des succès remportés h Pirot, tenta à 3 heures i/2 du malin une sortie contre Taile droite serbe ; favorisés par un épais brouillard, les Bulgares surprirent les assiégeants et enlevèrent leur première ligne, mais ayant été attaqués en flanc, ils durent rentrer dans la place après une heure et demie de combat. Le bombardement continua encore le lendemain, mais, sur les ordres arrivés dans la nuit du 28 au 29, les hostilités furent interrompues comme sur le théâtre d'opérations principal.

Les négociations en vue de la conclusion d'un armistice traînèrent en longueur, les deux j)artis ne pouvant s'entendre sur les positions à assigner nux deux armées. Craignant de voir les hostilités recommencer, les puissances prirent Taflaire en main, et, le 16 décembre, une commission, composée des attachés militaires accrédités à Vienne, se transporta sur los lieux, cl arrêta les conditions de rarmisticc. En vertu de ces conditions, auxquelles les belligérants étaient d'avance convenus de se soumettre, la suspension d'armes devait durer jusqu'au 1^'' mars, et se prolonger ensuite, s'il y avait lieu, jusqu'à la conclusion de la ])aix, sauf dénonciation de la part de l'un des deux Étals, dix jours avant la reprise des hostilités. Le territoire bulgare devait ôtre évacué par les Serbes le 25 décembre, le territoire serbe par les Bulgares le 27.

On sait dans quelles conditions la paix fut signée à

Bucarest^ le 19 février/ 13 mars.

Bien que cette campagne n'ait procuré à la Bulgarie victorieuse aucun avantage matériel, elle n'en constitue pas moins dans l'histoire de ce pays une page qui comptera éternellement au nombre des plus glorieuses. Si les défauts d'organisation de l'armée serbe ont été pour une part dans son insuccès, la victoire des Bulgares a été due surtout au dévouement et h la solidité des soldats, qui, notamment dans l'exécution des marches de concentration vers Slivnitsa, ont exécuté de véritables prodiges, h l'intelligence, au sang-froid et à l'initiative des officiers qui, dans la situation la plus difficile où se soit jamais trouvé un pays, ont réussi en quelques jours à réorganiser tous les commandements, et h transporter une armée d'une frontière h l'autre.

On peut bien augurer d'un peuple qui a su sortir victorieux d'une pareille épreuve.

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