‹ La BulgarieChapitre 5 sur 11 · XVI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XVI AVANT-PROPOS

d'études, signale chez ses habitants un instinct remarquable pour les travaux ruraux et mécaniques, et les considère comnie la future population industrielle de l'Europe orientale : « On est touché, écrit-il, de voir combien ce petit peuple a le désir de sortir de son ignorance. . .

Le parallèle avec plus d'un village • des montagnes de l'Europe occidentale ne serait certainement pas au désavantage des régions reculées des Balkans. » M. Kanitz constate également que le Bulgare émigré, enrichi à l'étranger, n'oublie jamais son pays d'origine et témoigne de son patriotisme par toutes sortes de fondations destinées à perfectionner l'instruction de ses concitoyens*.

Ces impressions sont celles des voyageurs qui ont visité la Bulgarie avant son émancipation.

* Kanitz, La Bulgarie danubienne, Paris, 1882.

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XVIU AVAfiï-PHOl'US

qui fournira d'exceUenlsmatériaiJ une société libre et prospère '.

. ^^C'est cette société que l'union des deux Bulgaries a entrepris d^ tituer. Que l'Europe y prenne arrêter la marche ascensionnelld peuple chrétien vers le progrès et la l] ce serait commettre une lourde fafl préparer, pour l'avenir, une longue I de troubles et de révolutions.

Louis LEGER.!

Paris, 15 novemlre 1SS5.

* Reme des Qeux-Motuka, novcmbru 1

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phante en a ajouté dernièrement un nouveau, la Bulgarie, qui ne parait pas devoir être moins vivace que ses aînés ; près de cette principauté, un peu étou£rée dans les limites trop étroites que lui a imposées le traité de Berlin, une autre Bulgarie a été constituée sous le nom de Roumélie ; les provinces de Bosnie et d'Herzégovine, occupées, à titre plus ou moins provisoire, par l'Autriche, sont rentrées en possession, sinon d'une indépendance absolue du moins des moyens de civilisation et des franchises morales qui leur faisaient défaut depuis quatre siècles. Enfin, un autre État, bien plus grand par le rôle qu'il a joué dans l'histoire que par la surface qu'il occupe sur le sol, le Monténégro, a vu son indépendance, naguère trop souvent contestée, — nous ne dirons pas reconnue, le mot serait inexact, — mais saluée avec sympathie par les puissances, et ses frontières élargies au détriment de l'ennemi séculaire, qu'il avait toujours su écarter de ses montagnes.

Ainsi des millions de chrétiens ont été af6ranchis de la domination musulmane ; des millions d'Européens, nos frères par la race et par

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aptitude à constituer un État, un groupetique; on ne conteste pas leur intelligei t.

leurs capacités littéraires. Le prestige descendance lointaine, même en certaii..

douteuse,? leur assure une sympathie, un, pect, dont profitent ceux-là mêmes qui n] vent pas sur le sol affranchi du royaume 1] nique.

Jusqu'ici il n'en a pas été de même pou Slaves; les événements accomplis depuii demi-siècle ont forcé lei^ diplomates à leu:

connaître une existence politique, mais coup de bons esprits se demandent encore inquiétude quel rôle ces peuples nouveaux jouer dans l'histoire de la civilisation. Faul connaître leur passé, on conteste leurs a] tudes d'avenir; on affirme volontiers que civilisation n'a rien gagné à leur aflfranchisi ment, qu'elle y a même peut-être perdu et' qu'au fond il aurait mieux valu et pour nous et pour eux qu'ils continuassent de végétindéfiniment sous la domination du croissan Ce n'est pas assurément l'avis de ceux qui on étudié de près les annales et la littérature de ces nations trop longtemps dédaignées. Ils

LIBRAR iRARY ?4305..

jfter 7 :

Parmi les petits États qui viennen!

constituer ou de s'agrandir au détrim l'empire ottoman, le moins considéraH plus attardé, à ce qu'il semble, au point d de la civilisation, c'est la Bulgarie. Et c dant l'ancien royaume de Bulgarie joue rôle considérable dans l'histoire littéraire Slaves au moyen âge. Situé aux portes mém* de Byzance, c'est lui qui sert d'intermédiaii entre le grand foyer de la civilisation helk nique et les Slaves orthodoxes, et quand, aprè l'invasion musulmane, il a cessé d'exiàter, s^ littérature défraie encore pendant des siècle celles des pays voisins, notamment de la Russie. Elle est, par l'importance de ces productions et par la date où elles apparaissent, la première

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nisés. Quand ils traversèrent la Bulgarie pour aller évangéliser les Moraves, ce royaume n'était pas encore chrétien* Le prince qui le gouvernait, Boris, — une sorte de Cl o vis barbare, — comprit que l'Etat païen de Bulgarie aurait peu de chances de subsister à côté des empires chrétiens des Francs, des Grecs et des Moraves. Il se convertit, et son peuple suivit plus ov moins spontanément Texemple du sou* verain. Pour s'assurer des alliances contre les retours offensifs de Gonstantinople, il entra en rapports directs avec la curie romaine et s'efforça de se concilier sa bienveillance.

Cependant la Bulgarie ne reçut point de {lome la liturgie latine, et quand le schisme de Byzance eut éclaté, tout en se rattachant à l'égUse grecque orientale, elle n'en accepta point l'idiome. L'église slave, fondée dans la grande Moravie par les apôtres bulgares Cyrille et Méthode, s'était écroulée au début du dixième siècle sous les coups de l'invasion magyare. Elle n'a même pas laissé de traces dans les pays qui l'avaient vue naguère si florissante. La Bulgarie en recueillit les débris dispersés; elle n'avait point entendu la parole

vées depuis. Elle comprenait, outre la Thrac< et la Macédoine, la plus grande partie de h Serbie actuelle, de laThessalie et de la Syrraîe. L'empire bulgare avait, écrit TArabe El Masoudi, trente journées de longueur et dix journées de largeur. Dans cet empire, Siméon se garda bien de faire fleurir la littérature hellénique. Il favorisa au contraire de toutes ses forces le développement de l'idiome national. Toute cette première période porte déjà un caractère essentiellement religieux. La poésie populaire, si chère aux nations slaves, ne pouvait plus être comprise par des esprits nourris de l'éloquence des pères et de la rhétorique byzantine. D'autre part, la rigueur des néophytes chrétiens ne pouvait admettre les traditions littéraires remontant à l'époque païenne et par cela même suspectes au zèle orthodoxe. Le premier besoin des âmes , c'était le besoin de lectures édifiantes et d'enseignement religieux. Il fallait avant tout mettre à la portée des nouveaux convertis les Écritures et les œuvres de leurs commentateurs. Le tsar Siméon lui-même s'occupa à les traduire. Au témoignage d'un contemporain, son palais,

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biea contre quelles difflcaltés avait encore lutter la plume de ces traducteurs înexpér mentes.

a Déjà le savant homme de Dieu, Constanti:

(Cyrille), surnommé le philosoplie, qui a support beaucoup de misères, a inventé les lettres slaves il a traduit un recueil des évangiles et des apdtreu auiaat qu*il a pu travailler dans ce monde obscur, et, ayant fait cette traduction, il a passé ttoss tm monde meilleur et a reçu la lumière comme réconoH pense de ses œuvres.

7) Étant rest^ dans cette vie, l'archevêque de Dieu, Méthode, son frère, a traduit tous les livres canoniques, au nombre de soixante-six, de la langue hellénique en slave. Et moi, voulant aussi traduire en slave les paroles du Maître, j'ai eu peur de leur faire tort par ma traduction. Car je savais la lourdeur et la grossièreté de mon esprit, et la faiblesse et la paresse de ma chair. Aussi je laissai tout de cdté et m'abstins.

» Mais quelques années plus tard, te saint bûmme Douks, le moine, insista auprès de moi, alors que j'étais ailé lui faire visite, me priant de traduire des livres instructifs et mç disant :« Quelle doit être Toccupation d'un prêtre, sinon d'instruire? Puisque tu as reçu cette fonction, H fiiut que tu la rerapHfoes ».

«» M noU J^taîi dans ledonte» aliëgmmt non

ignorance et ma paresse ; mais craignant la co« 1ère du Seigneur et înyoqnant le nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, j'ai entrepris cette œuTre et j'ai traduit saint Jean, le prêtre de Damas.

» Frères donc, ne me faites pas de reproches, si vous rencontrez quelque parole vague (faible) ; car elle répond à une idée puissante. Comme le dit saint Denys, Taréopagite, il est inutile et même mauvais de s'occuper de la parole et non du sens et de la force des idées. Ce n'est pas ce que font ceux qui veulent comprendre les paroles divines, mais ceux qui ne s'arrêtent qu'à l'oreille et ne veulent pas savoir ce que signifie la parole.

» Je vous prie, vous qui lirez ces livres, de prier Dieu pour moi pécheur, avec bonne intention de lire attentivement et de me pardonner, si vous estimez que j'ai mal traduit ; car la langue hellénique ne peut pas aisément se traduire par une autre. Il en est ainsi toutes les fois qu'une langue est traduite en une autre ; car le mot qui est beau dans une langue n'est pas beau dans l'autre ; celui qui est énergique dans une langue ne l'est pas dans l'autre. Tel est masculin dans une langue qui ne l'est pas dana l'autre... (Ici le traducteur cite divers exemples de mots grecs et slaves qui ne sont pas du même genre...) On ne peut pas toujours voir le sens des mots grecs, et la raison peut s'égarer. S'il y a un masculin en grec et un féminin en slave, cela fait beaueoup de tort i la tradnetioii. Il y a peu de

mots de cette sorte, maïs il y en a. Quelquefois nor avons négligé Tidentité des termes pour rendre au ' tant que possible Tidentité des idées ; car c'est pou l'intelligence que nous avons traduit ce livre et noi pas seulement en vue du sens littéral, voulant obtenir la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, â qui gloire, honneur, ainsi qu'au Père éternel et au très saint Esprit^ maintenant et désormais et dans es siècles. Amen. »

Un autre ouvrage plus considérable de l'exarque 3eBJï,c'estrEivaméron (Chestodnev), dont le plan lui appartient, mais dont les détails sont presque tous empruntés aux écrivains grecs. Parmi ces écrivains, Tauteur cite saint Basile, saint Jean Chrysostome, Thaïes, Diogène, etc. C'est, ainsi que l'indique le titre, une sorte de tableau de la création. Dans le prologue, il dédie son œuvre au tsar Simëon.

Dans le dernier chapitre, il décrit les splendeurs du prince et il fait son éloge. Il nous apprend qu'il n'a pas écrit seul cette compilation, mais qu'il avait coutume de se réunir avec quelques amis et qu'ils mettaient en commun leurs lectures. Ces doctes réunions étaient, sans doute pour la cour de Siméon, ce que l'École palatine fut pour celle de Charlémagne.

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A côlé fc Jean r«iarqiH: - Z2Z ^^ .>•qofi CoBstantbi Bt l£ nuxxih^ Zéiirt: . l^v;. .«i':. traduit les fifiTm(iii& de bit*. A1:«?ij> ^' drie et de saint Jttt lrrr-,x /r- v attribue une prière «n T*rr ol. H^ii. .- :-:::.,< momïmfflit de ia pc»éfii^ saTa:*^- ', -* ?* ', .-?*- Le iBDÎQe Chrabr ^ iaibe- «: i^^.

curiieiix «HT les orisiûsi u- , ^ : î.*v ,;:^ traité gui a dûDfié ijeL. aa& j^'-r*- .— ■ - , nomhreugfls amlxuHa g s^ V\,.-k\^ *: v.grecgueB fiont égaiafisi:' ssir:.;^, -. -pt^ , -r que. Un œrlain Grérrurr-. •!*»•:-.

du rhéteur syrkai 5aL *: juz: . r .

Malala ; il y joint m r^j: ^i d'Alexandre k Gnanî: tn^ -^i:^^ ^ bymntiûe, «t dé> oeif^s:'. ^ ,-mamB las ptas sti^aiietx, ^. ;t>r tîan de ia àmaùqot Georges Samarloi»

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18 LÂBULfiAAIË

Pères, explication des passages difficiles rEvangile et des Ecritures brièvement exp< pour la mémoire de la controverse. » G< cueil contient un grand nombre de fragi ■tirés des auteurs ecclésiastiques, tels qu'tase, le Sinaïtique, Grégoire de Nysse, J^ Chrysostome Epiphane, Irénée, Augusl Eusèbe. On y trouve non seulement dQ théologie, mais encore de l'histoire, de la p] losophie et de la rhétorique. On suppose q( a été compilé d'après quelques ouvrages même genre en langue grecque. Dans la dé< dicace, Siniéon est comparé à un nouveau Ptolémée qui, comme la diligente abeille, emprunte le suc de ^toutes les fleurs pour le répandre sur les boyars» Cet ouvrage noua a été conservé dans un manuscrit écrit en 1073 pour le grand prince de Russie , Sviatoslav laroslavitch.

De tous ces trésors du paisse, la Bulgarie n'a rien gardé pour elle-même; ils se sooat, après sa ruine, dispersés aux quatre vents de l'horizon. Enfouis dans la littérature des peuples voisins, qxl les exhume lentement^ sans pouvoir leuar rendre complètement leur pbysio^

nomie primitive. Les futurs savants de la Bulgarie délivrée auront fort à' faire pour remettre en lumière l'œuvre de leurs prédécesseursk Au X* siècle, la Bulgarie a été le foyer, le centre incontestable de la littérature des Slaves orthodoxes, c'est d'elle que la Russie, la Serbie, et même la Roumanie à moitié latine reçoivent la langue sacrée et la religion. L'idiome que les apôtres bulgares ont créé devient l'idiome des actes publics, des lois et des chroniques ; il joue à côté et au-dessus des dialectes vulgaires le rôle que le latin a rempli chez nous au moyen âge. Seulement cet idiome ne conserve pas un type uniforme et invariable ; en passant chez les nations voisines, il subit dans son lexique et dans sa prononciation l'influence des dialectes populaires. Aussi la philologie moderne distingue soigneusement dans les manuscrits trois rédactions : la bulgare, la russe ou la serbe. Le mont Athos, la cime sacrée, avec ses cloîtres polyglottes, symbolise en quelque sorte ce curieux phénomène linguistique et littéraire ; on y voit s'élever l'un à côté de l'autre le couvent bulgare de Zographos, le couvent serbe de Khilandar, le couvent

20 LA BULGÂBIE

russe de Pantaleïmon. Ils sont pour les flàèles des trois nations un but de pèlerinages incessants ; ils concentrent, pour les répandre dans les pays les plus divers, les manuscrits des trois rédactions.

roman d'Alexandre et celui d'Adam, les fabuleuses aventures de Salomon ou de la Vierge Marie. Un fait intéressant au point de vue de la littérature comparée, c'est que certaines œuvres byzantines dont le texte grec manque aujourd'hui, nous ont été conservées dans la version slave. Le texte bulgare lui-même n'existe plus sous sa forme primitive; il ne se, rencontre que dans les manuscrits russes. Certains récits fort importants figurent ainsi dans la littérature des deux nations ; telles sont les histoires de Balaam et <ie Josaphat, de Salomon et du Centaure. Ces récits ont donné lieu dans ees vingt dernières années à des travaux dô haute érudition, où les savants russes se sont particulièrement distingués. Ils ont exercé au moyen âge xm» certaine influence sur la littérature populaire; on en retrouve la trace aussi ïnen dans les chants serbes que dans les épopées de la grande Russie ; les poèmes bulgares recueillis de notre temps — nous parlons de ceux qui sont authentiques, bien entendu, — ont aussi subi l'empreinte de ces légendes faBtastiques. Toutes ces œuvres sont assurément fort curieuses, et témoignent d'une curio-

, Dès le onzième siècle, ces doctrines hétérodoxes prennent nn corps en Bulgarie ; elles sont réunies, coordonnées, combinées avec les traditions populaires par le prêtre Bogomile, qui donne son nom à une secte puissante. Ici se place un curieux phénomène. En général, le monde slave, spécialement le monde slave byzantin, n'a rien donné à TEurope occidentale et a tout reçu d'elle. La Bulgarie, une fois, du moins, a fait exception à cette loi. Les Bogomiles sont les frères spirituels des Cathares, des Patarins, des Albigeois. L'Europe, dès le moyen âge, eut conscience de ce fait. Le nom des Bulgares — sous»une forme qu'un préjugé bizarre ne permet pas de reproduire ici — est devenu l'une des plus injurieuses épithètes de la langue française.

L'histoire vraie des Bogomiles n'a été mise en lumière que dans ces dernières années ; on en a quelquefois exagéré l'importance. Certains publicistes bulgares voudraient en faire la clef de voûte de leurs annales. Le bogomilisme, c'est à les en aroire un mouvement comparable à celui dont Jean Huss et ses disciples donnèrent le signal en Bohême et en

sont mystérieux; ils ne visent point à Vécla Tous leurs actes extérieurs sont tels que .

vrai chrétien ne les peut reconnaître, et au dedans ce sont des loups ravisseurs. Les gens voyant leur humilité, les tiennent pour orthodoxes et se rapprochent d'eux afin de daerchei chez eux le salut; eux, comme le loup qui veut emporter un agneau, se montrent d*abord très réservés, et répondent modestement qa'ils cherchent uniquement le chemin du ciel, et quand ils remarquent un homme simple et ignorant, ils découvrent le venin de leur doctrine. »

Cette austérité devait assurément leur concilier le respect et la sympathie des masses ; ils les attiraient encore plus par le caractère démocratique de leurs doctrines sociales. Ils repoussaient toute hiérarchie ecclésiastique et prétendaient ramener les chrétiens à l'égalité fraternelle et à la simplicité primitive. Ils rejetaient aussi la hiérarchie politique, déclarant « odieux au Seigneur les boyars et ceux qui servent le prince. > Ils flattaient les partisans des traditions populaires en conservant certains rites du paganisme.

Ainsi on racontait que dans là nuit du 25 juin (la nuit de la Saint-Jean), ils faisaient des enchantements, des avortements et célébraient d'immondes mystères semblables à ceux des gentils. Enfin, ils mêlaient au texte des Écritures « certaines fables ». Ces fables constituaient un des côtés les plus attrayants de leur doctrine. Elles répondaient à mille questions que se posait Timagination populaire et sur lesquelles l'église officielle restait muette. Sur l'origine du monde, sur ravenir des âmes après la mort, sur le jugement dernier, ils appt^rtaient tout un monde de légendes fantastiques et pittoresques. Au dire de leurs adversaires, ces légendes étaient loin d'être d'accord entre elles et représentaient des systèmes fort opposés. La plupart admettaient la domination originelle de deux éléments contraires, Dieu et le démon. Les autres ne reconnaissaient que Dieu pour seul principe. Mais c'était surtout le dualisme manichéen qui prévalait dans leur secte. Jusqu'à la venue du Christ, Satan seul avait gouverné le monde. Les Bogomiles racontaient l'histoire de la création du monde et de l'homme avec

un luxe de détails infini; Satan y jouait un rôle beaucoup plus considérable que dans l'Écriture. Ainsi, c'était lui qui avait fait le corps de l'homme dont Dieu avait fait l'âme.

C'est pourquoi l'homme appartenait à la fois à Dieu et au démon. Les rêveries des Bogomiles ont donné naissance à toute une littérature, celle des livres menteurs ou apocryphes; malheureusement, il n'est pas toujours facile d'y distinguer ce qui appartient en propre aux hérétiques bulgares ou à leurs prédécesseurs, de déterminer quelle est la part des traditions orientales, des éléments byzantins de l'imagination populaire. Question complexe qui est loin encore d'être résolue, malgré les travaux éminents de savants tels que MM. Pypine, Bouslaïev, Tikhonravov, Porfiriev, Sreznievsky, Jagich, etc. C'est surtout la Russie qui nous a conservé ces livres, et ce sont ses érudits qui - s'appliquent avec le plus d'ardeur à les commenter.

« Les livres apocryphes qui ont eu le plus de succès, écrit M. Pypine, qui a fait une étude spéciale de ce genre de productions, sont ceux qui étaient le plus accessibles aux masses, tant par la forme

paux personnages de l'histoire et da dogme y figurent, mais embellis de détails légendaires que l'écrivain n'a certainement pu trouver dans aucun livre canonique. Tels sont, par exemple, la dispute du Christ et du Diable, le voyage de la mère de Dieu à travers les tourments de l'enfer, les histoires merveilleuses des apôtres, la mission du Christ descendant du ciel pour prêcher une dernière fois le salut des hommes. Sur tous les problèmes qui piquaient le plus vivement la curiosité des fidèles, les apocryphes fournissaient de tels détails et invoquaient de telles autorités, que le lecteur inexpérimenté leur prêtait une créance absolue. La forme était fort simple ; c'était celle du récit direct ou d'un questionnaire par demandes et par réponses ; cette simplicité rendait ces récits accessibles à toutes les intelligences et faciles à retenir pour toutes les mémoires. En s'efibrçant de rendre un compte clair de tous les problèmes, les apocryphes, dans leurs explications de la Bible, se laissaient aller à ce symbolisme arbitraire qui satisfait si aisément la pensée de l'homme patriarcal. »

L'église orthodoxe s'eflEbrça de conjurer les dangers que ces publications faisaient courir à la foi, en les réfutant ou en les signalant au. mépris des croyants. Elle dressa des index spéciaux dont plusieurs manuscrits ont été

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pas encore ce que c'était que la maladie. Seth dit à sa mère :

)» — Ma mère, tu le connais bien, dis-nous ce qui lui arrive.

» — Mon fils, dit Eve, il soupire sans doute après le paradis, il s'en souvient et cela Tafflige.

» Seth alors se dirigea vers le paradis; un ange lui apporta du bois de Tarbre dont Adam avait goûté et iui dit :

» — Ce bois chasse les esprits impurs, il éclaire ceux qui ont besoin de lumière, et celui qui croit en lui ne faiblira pas.

» Seth prit le bois et l'apporta à son père. Quand Adam le vit, il soupira et dit :

» — Voilà le bois à cause duquel j'ai été chassé du paradis.

» Il le prit, le courba, en fit une couronne, et la posa à terre. Puis de cette couronne poussa un arbre... L'arbre poussa en trois parties, l'une d'Adam, l'autre d'Eve, au milieu était celle du Seigneur, et l'archange donna à Seth la part du Seigneur. Seth l'emporta; ainsi de la couronne plantée par Adam naquit l'arbre de la croix. »

Une autre légende, combinant les souvenirs bibliques et les traditions populaires, personnifie les maladies fiévreuses et en fait les filles du roi Hérode. Nous la citons tout entière à cause de son étrangeté :

a Près de la mer Rouge se dresse une colonne de pierre ; sur la colonne est assis le saint apô^e Sisini (?) ; il regarde la mer ; elle se soulèye jusqu'aux cieux et de son sein sortent douze femmes aux longs cheveux. Elles disent : — Nous sommes les iresavice (les trembleuses), filles du tsar Hérode. — Saint Sisini leur demande : — Maudits démons, pourquoi ôtes-vous venus ici? — Elles lui répondent : — Nous sommes venues pour tourmenter le genre humain. Celui qui s*enivre, nous nous jetons sur lui et nous le tourmentons ; celui qui dort à matines, celui qui ne prie pas Dieu, qui n'observe pas les fêtes, qui boit et mange en se levant, celui-là est à nous. — Saint Sisini prie Dieu : — Seigneur, Seigneur, sauve le genre humain de ces démons maudits.

j> Et le Christ lui envoya deux anges, Sichaël et Anos, et les quatre évangélistes, et ils se mirent à frapper les tresavice avec des bâtons, leur donnant trois mille coups par jour. Les tresavice les priaient disant : — Ne nous battez pas ; là où nous entendrons vos saints noms, dans les familles où Ton adore votre nom, nous fuirons à la distance de trois journées. — Et saint Sisini leur demanda : — Quels sont vos noms diaboliques ? — La première dit : — Treseja (la trembleuse) ; — la seconde : Ognieja (la brûleuse) , car de môme que la flamme du poêle bn\le du bois résineux, de même la fièvre ardente brûle le corps de l'homme. — La

BULGÀRIK. 3

troisième dit : — Mon nom est Lideja (la glacée) . Lideja fait frisonner le corps de Thomme comme une glace froide et il ne peut pas, même se rédiauffer dans un poêle. — La quatrième dit : — Je m'appelle Gnieteja (l'oppression). Unietej a pèse sur les flancs de l'homme et il ne peut plus manger. — La cinquième dit : — Je m'appelle Ginoiisa^) ; elle pèse sur la tête de l'homme, elle lui brise les épaules et elle se manifeste par la toux. — La sixième dit : — Je m'appelle Gloukheja (l'assourdissante). La Gloukheja tombe sur la tête de l'homme, lui bouche les oreilles, lui brise la tête. C'est par elle que l'homme devient sourd.

» La septième dit : — Je m'appelle Lomeja (la harisante). Lomeja brise les os et le cerveau de l'homme, comme un grand vent brise le bois sec. — La huitième dit : — Je m'appelle Pehhneja (l'enfleuse). C'est elle qui en soufflant fait pousser les tumeurs. — La neuvième dit : — Je m'appelle lelteja (la jaune). La jaunisse est comme une fleur jaune dans un champ.— - La dixième dit: — Je m'appelle Kerkùussa (la déchireuse). C'est la pire de toutes; elle déchire les veines des mains et des pieds. — La onzième dit : — Je m'appelle Gledeja (?) . Celle-là aussi est la pire de toutes ; dans la nuit «lie ne laisse pas de sommeil à l'homme ; les démons fondent sur lui et sa raison s'égare. — La douzième dit : — Je m'appelle Neveja. C'est la plus âgée de toutes, la danseuse, celle qui coupa la tête de saint

Jean. C'est la pire de toutes ; quand elle saisit un homme, il faut que cet homme meure. »

Voilà certes une singulière paraphrase des fameux vers d'Horace :

Psst i^em s&therîa domo Siibductam, macies et nova fehrium Terris incubuit coliors.

Écoutôz encore la légende des nejits. Les ncgits (ne jiti, ne pas vivre) symbolisent, eux asssî^ la foule des douleurs humaines ; un manascrit de rédaction serbe, mais d'origine bulgare, met ainsi en scène l'un de ces personnages fantastiques :

« TTii nejît sortait de la mer. Jésus descend du ciel et M dit : — Où vas*-tu, nejit ? Il répond : — Je m'en vais, Seigneur, dans les tôtes des hommes, leur ébranler le cerveau, leur briser l'os frontal, leur arracher les dents, leur crever les yeux, leur tordre les lèvres, leur dessécher les veines, leur briaer les jambes, détruire leur beauté, les tourmenter d*une façon démoniaque. Et Jésus lui dit : Tourne-toi, nejit, va-t'en dans la montagne solitaire ; là tu trouveras une tête de cerf, loge-toi dedans, car elle peut tout souffrir; c'est là que tu auras ta demeure jusqu'à ce que le ciel et la terre

passent. Mais laisse en paix les serviteurs du Seigneur. »

Dans un autre récit, saint Mfchel-Gabriel [sic) part pour la chasse, avec son arc de fer et ses flèches. Il ne rencontre ni cerf, ni biche, mais seulement un nejit qu'il trouve en train de casser des pierres.

« Il lui demande : — Qui es-tu ? — Il répond : — Je suis un nejit. Je brise les tôtes humaines, j'en arrache la cervelle, j'en verse le sang. — Et Michel- Gabriel lui dit : — Maudit nejit, cesse de déchirer des cervelles, de briser des têtes d'homme ; va dans la montagne déserte et entre dans la tôte d'un cerf; elle peut te supporter. Si je te retrouve désormais, je te couperai en morceaux, je te transpercerai de mes flèches. — Le nejit le pria : — Ne me coupe pas ou ne me transperce pas, je vais m'enfuir vers la montagne dans une tôte de cerf. »

Les livres bogomiles répondent à toutes les questions ; on vient de voir quelle est l'orighie des fièvres et des maladies. Voici maintenant la solution d'un problème de météorologie. Un pèlerin demande à un ange pourquoi la lune n'a pas la lumière du soleil. L'ange lui répond :

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le uord chez le^ Eusses des C^p^Xhm ; cette découverte atteste d'une tskç/m irré£atahle to rôle que la mythologie populaire a joué dam cette siBgnfière littérature.

qu'elle ait eu, apparaît au xV siècle, au lendemain de la ruine de l'empire; son œuvre est consacrée à Thistoire d'un pays voisin.

Même pendant la période tragique de l'invasion musulmane, c'est toujours la théologie qui domine dans la littérature ; c'est contre les hérétiques et non pas contre les infidèles que les évoques bulgares aiguisent les traits de leur lourde et pédantesque éloquence. Les monastères se multiplient, heureusement pour le pays, car après la conquête ils deviendront les seuls abris de la pensée nationale. La Bulgarie est assez riche eu théologiens pour en fournir aux pays voisins. Ainsi Grégoire Tsamblak, qui fut métropolitain de Kiev, avait d'abord été hégoumène du monastère serbe de Detchani.

Constantin, dit le philosophe, appartient à la littérature serbe par son remarquable ouvrage sur la vie du despote Etienne Lazarevitch. Mais les malheurs qui fondaient sur leur pays n'inspirèrent pas aux écrivains bulgares les. accents qu'on eût pu attendre de leur douleur patriotique. Le patriarche Euthyme qui fut témoin de la chute de la capitale bulgare, Tirnovo, assiégée par le fils de Bajazet, Tchelebi, joue

un grand rôle dans l'histoire de son temps ; il n'a pas su la raconter. Quelques vies de saints bulgares, écrites par lui, offrent de loin en loin un détail intéressant sur les annales nationales, mais le tout est noyé dans un fatras théologique. Le seul ouvrage de valeur est celui de Constantin le philosophe, dont nous venons d'indiquer le sujet; on y trouve un sentiment sincère des exigences et des lois de l'histoire.

Ainsi la religion a tout absorbé dans la pensée du peuple bulgare ; elle lui. a imprimé une direction exclusive, elle a étouffé au profit d'une seule toutes les aptitudes intellectuelles. L'esprit bulgare a crû comme ces arbres mal exposés dont les branches s'obstinent à ne pousser que d'un seul côté.

Est-ce à dire cependant que cette période monotone ait été complètement stérile ? Non assurément; en s'appliquant à traduire les œuvres de la théologie grecque ou byzantine, la Bulgarie a ouvert aux littératures des peuples congénères une voie où sans elle elles ne seraient entrées que bien plus tard isolément. En concentrant toute l'activité des esprits sur la religion et sur la langue sacrée, elle leur a donné

la força de vivre eu dépit de l'oppression xouâolukaue, ea dépit de la tyraame, plus dangereuse qu'onJt exercée depuis la conquête les Grecs du Plxanar. Si, malgré tanit de eata^* trûjpbes, la langue et Tesprit national ont persisté,, le mérite en revient k ces. moines,, à ces évalues, même à ces. hérétiques, dont nous avons, tout à Tliaure signala Tinfluence. Si ior complètes que soient encore, a^urd'hui les notions aci^uises, si peu satiafaisaoïts. . que soient les r^sultaJ;s obtenus,, il n'es,t pas permis d'étudié la renaissance littéraire des Bulgares sans s'être au; moins rendu un compte sommaire des. origines de leur littérature et de ses vicifisitodes au moyen âge.

De littérature dans ces conditions il ne saurait évidemment être question. La bibliographie enregistre, à titre de curiosités, deux publications du seizième siècle ; l'une est un psautier imprimé en 1569 ; l'autre un livre de prières paru l'année suivante. Ces deux volumes sont imprimés à Venise. Au siècle suivant, on voit paraître à Rome (1651), par les soins d'un évêque catholique, un eucologe qui renferme quelques curieux appendices, par exemple la lettre apocryphe du roi Abgar au Christ, des prières pour le mal de tète, pour la stérilité des

femmes, etc Dans les villes, le clergé grec

substitua son idiome au slavon ; les prêtres des campagnes restèrent fidèles à la tradition nationale ; n'ayant point chez eux d'imprimeries, ils se servaient soit de vieux manuscrits sur parchemin légués par leurs prédécesseurs, soit de livres imprimés à Venise, en Serbie ou en Valachie. Mais ce clergé national dut peu à peu céder la place aux prêtres grecs imposés par les intrigues ou la vénalité du patriarcat de Constantinople. La renaissance de l'hellénisme, renaissance qui est certainement un des triomphes de la civilisation moderne, faillit

porter le coup de mort à la nationalité bulgare, déjà épuisée par l'oppression du gouvernement turc, de ses agents dociles ou de ses officiers révoltés.

A la fin du siècle dernier, il semblait que la nationalité bulgare n'existât plus; les savants européens ne voyaient dans les pays situés entre le Danube et la mer Egée que des Hellènes ou des Ottomans. Les linguistes les plus érudits^ les premiers maîtres de la philologie slave, Kopitar, Dobrowsky, confessaient n'avoir aucune idée de la langue bulgare et n'en avoir entendu que vaguement parler. Quand Schafarik publiait à Bude, en 1826, son Histoire des littératures slaves, il avouait n'avoir eu en main aucun livre bulgare, et il portait à six cent mille âmes le total d'une nation qui est aujourd'hui évaluée à plus de cinq millions. Quand les Russes firent, en 1828-1829, la première campagne du Balkan, Tune de leurs revues les plus célèbres, le Télégraphe de Moscou, constatait avec surprise que la Bulgarie était habitée par des populations orthodoxes dont la langue se rapprochait de l'ancien slavon.

grecque à la liturgie slave. Les écoles ecclésiastiques furent également hellénisées» et ce fut l'étude du grec ancien qu'on imposa aux malheureux Bulgares. Ils l'apprenaient machinalement, comme leurs congénères les Bosniaques mahométans apprenaient l'arabe du Coran. Dans les cités où l'évéque représentait la plus haute autorité et le type le plus haut de l'homme civilisé, les bourgeois, pour lui complaire, s'hellénisaient à l'envi. Un peu plus tard, on vit se fonder dans les villes des écoles un peu plus relevées où l'on enseignait Lucien, Homère, Plutarque et Xénophon. Ces écoles étaient absolument laïques. Elles contribuèrent singulièrement à helléniser la classe commerçante et bourgeoise ; vers la fin du dix-huitième siècle, il était de mode de rédiger la correspondance commerciale en grec ou tout au moins d'écrire le bulgare en caractères helléniques. Cet état de choses se prolongea dans beaucoup d'endroits jusqu'à la moitié de notre siècle. En 1845, le voyageur russe Grigorovitch ne trouvait dans la ville d'Ochrida aucun habitant qui sût lire l'alphabet slave. Aujourd'hui encore, on rencontre des vieillards qui ne savent

écrire leur langue qu'en lettres grecques.

M. Jireczek cite à titre de curiosité une traduction bulgare de l'Evangile imprimée en 1852, à Salonique, en caractères grecs.

Le clergé bulgare proprement dit restait plongé dans la plus grossière ignorance. Plusieurs de ses membres ne savaient ni lire, ni écrire; ils achetaient à prix d'argent leurs cures ou leurs vicariats, « débridaient » tant bien que mal leurs offices et vivaient du produit de leurs terres. La calotte et la longue barbe étaient les seuls insignes qui les distinguaient des fidèles.

L'épiscopat grec ne se contentait pas d'helléniser l'église et l'école. Il mettait une sorte de rage pieuse à détruire les monuments écrits de l'ancienne littérature bulgare. On possède à cet égard d'irrécusables témoignages. Tantôt les manuscrits étaient brûlés, tantôt on les jetait dans la mer. Les jésuites n'avaient pas mis plus de zèle à détruire en Bohême les monuments de la littérature hussite. Les hégoumènes grecs imposés aux anciens monastères slaves ne manquaient guère de signaler leur prise dé possession par quelque autodafé. Grigorovitch

BUL0ÂRIS.

recueillit à ce sujet, en. 1845, de curieuses et lamentables indications. Une revue bulgare, a raconté naguère (1864J le trait suivant, qui est bien caractéristique. En 1823, le métrcbpolitain de Sofia, Joachio), apprit que dans le village de Tserovena,. il y avait une cer^taine quantité de manuscrits et àUkones * bulgares; il ordonna aux paysans de chai:ger ces objets sur un chariot et de les brûler* ou de les enterrer en debors du village, leg, menaçant de ne point leur faire de visite pastorale s'ils désobéissaient Iss paysans exécutèrent cet ordre sauvage et enfouirent le3 reliques suspectes. Trois manuscrits seulement échappèrent^ sauvés par un pope intelligent.

En récompense de sa docilité, la paroisse reçut des livres grecs et des ims^ges av^e des inscriptions grecques. Quarante ans. plus tard, on.fl,t des fouilles poui: essayei: de uetrouver quoiques-uns des< trésors perdus ; il ne restait plus dans la terre que les cadres des. iliônea et quelques fragments de parchemin à moitié pourris. Le métropolitain Hilarion ne se mon-

^ IioAgfes, en grQc eilon^

tra pas moins zélé que son prédécesseur Joachim. Il avait ordonné de percer une porte derrière l'autel de la cathédrale de Tirnovo. On découvrit par hasard une chambre voûtée pleine de manuscrits ; c'était l'ancienne bibliothèque des patriarches ; la chambre renfermait aussi des reliques. On n'en fut pas embarrassé, on les vendit en Valachie. Quant aux livres, le métropolitain, après avoir mis de côté quelques manuscrits grecs» less fit brdler solennellement.

La renaissance littéraire des Bulgares ne commence guère que vers 1820. Cependant, dès le siècle précédent, on peut en signaler les signes avant-coureurs. Le premier des précurseurs fut un moine du mont Athos, Païsii. On ne sait presque rien de sa vie ; il était né vers 1720, non loin du fameux monastère Rylski ; il était entré au non moins célèbre couvent de Khilandar, jadis illustré par les maints et les rois serbes. Ce couvent reçut en 1758 la visite d'un historien éminent, Raitch * ; il venait y chercher des documents inédits pour l'histoire des Slaves méridionaux. Son exemple excita peut-être Païsii aux études historiques. Tou-

* Historien serbe qui a publié en 1794 une histoire des Slaves méridionaux en slavon serbe.

jours est-il qu'en 1762 il avait terminé et mis au jour un ouvrage en slavon-bulgare intitulé : Histoire slave-bulgare du peuple^ des tsars et des saints bulgares, recueillie et mise en ordre par Paîsii, hiéromonaque du mont Athos, pour le profit du peuple bulgare.

L'ouvrage resta manuscrit et ne fut connu d'abord que par de nombreuses copies ; il n'y avait pas alors une seule imprimerie slave dans toute la Bulgarie. Ce mode de publication avait d'ailleurs ses avantages; ^le manuscrit échappait à la censure, qui n'aurait pas manqué de le mutiler ou de le supprimer. Le livre de Païsii n'est pas seulement une sèche chronique, un simple ramassis de dates et de faits ; l'auteur a visé plus haut. Il a pour objet la régénération morale de son peuple. Il débute par des considérations générales sur l'histoire qu'il n'est pas sans intérêt de reproduire *.

« J'étais dévoré de chagrin et de regret pour mon peuple bulgare, en songeant qu'il n*avait pas d'histoire où fussent retracées les glorieuses an-

* D'après les extraits qu'a donnés M. Driiiov dans la JSevue périodique (bulgare) de Braila.

54 JLA BULGARIE

aales des premiers temps de notre nation, de nos rois et de nos saints. Les Serbes et les Grecs nous insultaient souvent parce que nous n'avions pas d'histoire ; j'ai vu dans beaucoup de livres et d'histoires beaucoup de choses écrites sur les Bulgares. Cest pourquoi j'ai entrepris de rassembler ces matériaux, et dans ce bat je suis allé à l'étranger. Là j'ai trouvé l'histoire de Mauro Orbini S qui parle dos Serbes et des Eulgares ; il parle brièvement des tsars, mais il ne dit rien de nos saints, car il était latin et schismatique. Malgré de graves douleurs de tête et d'entrailles, je me suis mis au travail... Je n'ai étudié ni la grammaire ni la politique, mais j'ai écrit en simple bulgare. Je n'ai pas eu pour objet ^'écrire avec élégance, mais d'écrire l'hifitâire* Je Val compilée dans Le monastère de Ehîlandar. A cette époque, ce monastère payait aux Turcs un tribut de trois mille piastres et il était endetté d'une somme de vingt-sept mille. Il y eut à ce propos beaucoup de troubles et de désordres. Aussi je 'quittai Khilandar pour aller m'établir au monastère de Zographos ; j'y trouvai beaucoup de documents sur les Bulgares ; je les compilai et je terminai cette histoire pour le bien de notre peuple indgave. »

* Orbini, né à Raguse au xvi® siècle, a publié en itaUen «Bitnuâeux oayraipe, Storia nd regno deçli davi. (Pesero, 1601.) Ce trayail fut traduit en russe en 170g.

LA RENAISSANCE LiTtÉRAmË DES BULGARES 55

Païsii a pris pour base de son travail le livre de Mauro Orbini et les Annales de Baronius ; il ne savait ni le latin ni l'italien; mais ces deux 'Ouvrages lui étaient accessibles dans des traductions russes. Cependant il ne se borne pas au rôle de simple compilateur ; il parcourt tous les monastères du mont Âthos en recherchant les manuscrits qui peuvent lui apporter quelque lumière sur les vies des rois et des saints nationaux, « afin qu'elles soient connues de tous les Bulgares ». Nous avons m plus haut qu'il allègue pour justifier son entreprise les reproches que les Serbes et les Grecs adressaient à ses compatriotes :

« J'ai vu, dit-il ailleurs, que beaucoup de Bulgares adoptaient une langue et des coutumes étrangères et méprisaient leur propre langue ; j'ai écrit pour leur instruction,

» nation insensée, pourquoi as-tu honte de porter le nom de Bulgare, ne lis-tu pas et ne penses-tu pas en ta langue î Est-ce que les Bulgares n'ont pas eu autrefois un puissant empire ? Pourquoi avoir honte de. ta race et adopter une langue étrangère ? On dira : les Grecs sont un peuple plus sage et plus politique (Païsii affectionne ce mot de politique et lui prête un sens plus voisin de Fétymologie grecque

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vue scientifique, l'histoire aujourd'hui aucun intérêt, j itique et moral, elle marque u dans les annales de la Ri jour de son apparition (17( ^génération intellectuelle c

ïsii, comme les chroniques

^a des continuateurs : leur ti

des mêmes sentiments,

e, une haine profonde pc

riotes. L'une des copies

i est due à un écrivain qui

xestaurateurs dé la nationa

guMl ne 17est dans notre langue). Les Bulgares sont sots et n'ont point de langue politique ; il vaut donc mieux s'attacher aux Grecs.Mais réfléchissez bien ; il y a beaucoup de peuples plus sages et plus illustres que les Grecs : les Grecs devraient donc renoncer à leur nation comme vous le faites, insensés. »

Ei après avoir énuméré les vices des Grecs, Païsii s'écrie : « J'aime encore mieux la simplicité et l'innocence des Bulgares. »

« D'ailleurs, est-ce que les Bulgares n'ont pas eu leur empire et leur période de domination ? Il y eut un temps où ils étaient célèbres par toute la terre ; ils ont bien des fois imposé des tributs aux forts Romains et aux sages Grecs ; ils ont donné aux souverains de ces peuples les allés de nos rois en mariage; de tous les peuples slaves, le plus illustre a été le bulgare ; c'est le premier qui ait reçu le baptême, le premier qui ait eu un patriarche, celui qui a fait le plus de conquêtes ; les premiers saints slaves ont été de notre race ; l'histoire en donne aux Bulgares de nombreux témoignages. »

Il y a dans ces lignes plus d'une exagération que la critique ne peut ratifier. Mais en face de la tyrannie des Hellènes toutes les armes étaient de mise. Païsii d'ailleurs était de bonne

LA REHAlSSàSCE UnS&ASE IIEB ]lt3J(;Altefc X

foi. Nous aTODS plusieim mamiiicrilè d^ hwi ouvrage ; quèlgnes-ams porienl defe aimulsiliuiit des lecteurs ; elles prouresl gue i^ umtyi^ triotes de raulenr n'étaient pat t^hv^, ïu^ittt^^ rents à scm appeL « liBfs et Ir^rt. 1*^^ . (îi* une de ces notes ; que Kt iectiirt Vmrut i^ ^'/If <: profit, à la gloire ûefc Bui^r^jt 4fl î; ^ j^^rn*, o^^ Grecs ! > Un autre maiiuhcnl jiorte i>^ii^. «A^n-tion : « ilMuiZfir Vidgara : gu^ i;<^Jii. «ju. >i;r. lit, les lise arec vjvl aliii ù^ ta^^vxi ^ua. i-aupire les Bnlgars uni ei: aut^^iuifc. ^

Au poiiil de rue hviMmUUtju*: .. yua^vn^i. O Paîsii n'a plus arj^ir'tf'iiuJ îtuî^x. iui^V^y. y tpoiut de Tue piililiçne *i jiitrî<t , ^ii<^ iiiîif <^ u<. iii*<. date importaiile daut >e^ ^uu^^ C4; li^ j>ui^ garie; c'^1 du j-jnr c^ bot i^yy^xn^A^tJ ''/^hV^ que date la ré^'éiiér-jttîvt iiiUîIi^<;tu<;;i*^ <!<;>. Bulgares.

Lelirre de Pijtdi, ottooii^i*?^ cbrvuivvw^fc <iM moyen âge, trotrrîi dî?t wnt:uw4^Uf t : Jt;uf If if vail est aninié d^ jtu^îiu^ «îiitiUAJ<:îtitfc^ uii ardent patriirîifcîiu^, Wi^ Juiâjae j>rvîvi»<lt ji/vur les Grecs j'iiâjuaricrteç. JL'uii^ c^ oc^l^it* d^ rhisfoire bi:^re «et dw à viXi é<;riv;iiijii ^ui fut loi aussi X^sn d€$ ret>1auf9tesr$ dt J;a xtati'^'ix^Jité

bulgare, îévêque Sophroni. Le moine du moût Athos ne nous a laissé que quatre lignes de détails autobiographiques ; Sophroni, lui, a écrit des mémoires qui ont été récemment publiés et qui sont fort intéressants.

L'auteur s'*appelait de son nom primitif Stoïko yiadoslafvov ; il était né en 1739 dans la xolle de Kotel que les Turcs appelle?nt Kasan. H mourut vers 1815 à Bucharest. Vers la an da dix-huitième siède, la Bulgarie était tombée dans l'anarchie la plus profonde. La Sublime Porte n'y exerçait plus qu'une autorité nominale'; des chefs plus an. moins indépendants, àe's delibachas, des ûahiasy des Mrdjalias, etc., s*ëtaient partagés le pays et l'exploïtaient sans vergogne. Les mauvais traitements que So* phroni eut à subir et qu'il raconte dans ses Mémoires, pourront donner au lecteur une idée da long martyre qu'eut alars à souffrir le peuple bulgare. On trouvera plus loin une traduction de ce précieux document.

Païsii avait entrepris de raconter aux Bulgares les gloires de leur passé : Sophroni dépeint les sanglantes misères du présent. Tous deux contribueront par des moyens différents

L*oôuvre de Sophroni et de Païsii répondait à un besoin réel des esprits ; Bucharest était alors le centre d'un certain nombre de négociants bulgares et d'émigrés ; il devint le foyer d'une agitation littéraire et patriotique: plusieurs livres pédagogiques parurent de 1806 à 1830. L'un des plus utiles fut un alphabet dû au docteur Beron ou Berovitch (mort à Paris en 1871), qui s'était fait l'apôtre de l'enseignement mutuel. Il contribua beaucoup à en propager les méthodes, qui se substituèrent peu  peu aux systèmes vieiUis des écoles ecclésiastiques.

Ces travaux pédagogiques ne pouvaient pas avoir un grand retentissement au sein de la nation bulgare. Un homme parut tout à cpnp

l^ RBNAISSAI^CE LITTÉBAIRE DES BULGARES êl •

qui; par des publications enthousiastes, en* flamïna les esprits et ouvrit pour les Bulgares une ère nouvelle de restauration intellectuelle. C'était Georges Veneline. Chose singulière, Veneline n*était point bulgare d'origine. Il appartenait à la nationalité ruthène (petite russienne). Il était né (1802) en Hongrie» dans la ville de Nagy Tibar, comitat de Bereg; son vrai nom de famille était Hutsa ; à l'université de Lemberg, où il faisait ses études, il se passionna pour les idées slaves et en devint un des apôtres les plus fervents. Il passa ensuite en Bessarabie ; cette province servait d'asile à un grand nombre de réfugiés ou de colons bulgares. Veneline se prit d'un intérêt spécial pour leur nation. En 1829, après avoir fait ses études médicales à l'université de Moscou, il publia dans cette ville (en russe) un ouvrage intitulé : Les anciens et les nouveauoo BuU gares ; ce travail parut au moment même où les Russes marchaient sur Constantinople, où les Bulgares attendaient d'une armée victorieuse l'affranchissement et la restauration de leur nationalité. Il était écrit avec plus d'enthousiasme que de critique ; mais dans les cir-

coiistances d'alors il fit une impressioa coufflr dérable sur le puhUc russe et, sur le cercle encore assez, restremi; des lecteurs bulgares. L'année suivants^ l'académie de SaintrPétersbourg chargea l'auteur d'une mission en Bulgarie. Il devait étudier à fond la langue du pays, préparer une grammaire et un dictionr naire, et tâcher de recueillir des manuscrits dans les monastères* Malheureusement les cir^ constances au milieu desquelles il arriva étaient peu favorables aux études sérieuses; en eaxr trant à Varna, Yeneline y trouva le choléra ; d'un côté les armées russes retournaient dans leur pays, de l'autre, les émigrés bulgares traversaient en masse le Danube pour rentrer dans les foyers qu'ils avaient abandonnés ; de& bandes de haïdouks (klephtes slaves) désolaieut. le pays; beaucoup de monuments littéraires avaient péri pendant la dernière guerre; les Bulgares instruits, qui auraient pu fournir d'utiles renseignements, n'étaiemt. pas encore revenus ; les autres — ainsi qu'il arrive en. général chez les peuples ignorants et malheureux — accueillaient les voyageurs avec défiance.

Les uns lui cachaient les manuscrits qu'ils

de trente-sept ans ; sur sa tombe on lit Tinscription suivante : t A Georges Ivanovitch Veneline, les Bulgares d'Odessa, 1841. Il a rappelé au monde une nation oubliée, autrefois glorieuse et puissante, et il a ardemment souhaité sa résurrection. »

La ville d'Odessa était depuis le début de notre siècle le siège d'une colonie de Bulgares riches et intelligents. Plusieurs d'entre eux, éclairés par les travaux de Veneline, entreprirent de marcher sur ses traces. Il faut citer avant tout Aprilov et Palauzov. Ils résolurent de fonder en Bulgarie même, dans la ville de Gabrovo, une école d'enseignement secondaire. Les subsides affluèrent. Malgré l'opposition du métropolitain Hilarion, — le môme qui avait détruit la bibliothèque patriarcale de Tîmovo, — récole fut fondée (janvier 1835). Elle eut parmi ses premiers maîtres un jeune moine du monastère de Rylo, Néophyte. Il écrivit pour ses élèves un certain nombre de livres didactiques, dont quelques-uns relatifs à l'enseignement mutuel. Le gouvernement serbe les fit imprimer gratuitement à l'imprimerie nationale de Eragouievats. Bien que moine,

LA RKNAE5ANŒ lilTERAIfifi IffiS BULGARES eS

îféophyte était inspiré d'un esprit pédagogiijae et Yraiment libéral : c II laat d'abord avoir des écoles, dit-il dans la préface de sa grammaire bolgare, ensuite des couvents, d'abord des manuels, ensuite des catéchismes, sinon la leçon aura un caractère purement mécanique et restera sans profit pour Tintelligence. »

Dès ses débuts, l'école compta environ cent vingt élèves; on leur enseignait la lecture, l'écriture, l'arithmétique, la géographie, Thistoire, le grec et la religion. Aprilov avait eu ridée d'établir également une imprimerie à Gabrovo ; mais il ne put obtenir l'autorisation, malgré les instances de son compatriote le prince Vogoridi. Notons en passant que ce personnage, tout dévoué à la nationalité bulgare, . est le petit-fils de Tévéque Sophroni et lepèred'Aleko Vogoridi, qui, après avoir été ambassadeur à Vienne, est aujourd'hui gouverneur de la Roumélie, sous le nom d'Aleko pacha.

Dès imprimeries bulgares furent cependant établies à Thessalonîque (1839), à Smyrne (1840), à Constantinople (1843). Les livres

BULGARIB.

bulgares continuent d'ailleurs à sfimprimer à l'étranger, à Pesth, à Vienne et même» gui le croirait? à Paris.

Vers la même époque, d'autres écoles s'élevèrent ; en 1833 l'école grecque de Svichtoro (Sistova) fut transformée en établissement bulgare. Dans l'espace de six années on vit s'ouvrir treize institutions d'enseignement secondaire. Dix ans après la fondation de l'école de Gabrovo, on n'en comptait pas moinâ de cinquante-trois. Le nombre de» lecteilrs s'accroftsait en raison de celui des instituts pédagogiques. Certaines publications, vers 1840, obtiennent déjà jusqu'à deux mille souscripteurs. En 1844 parut le premier recueil périouliqae en langue bulgare.

^ Ainsi, dit M. Jireczek, dans son ffistoîre dès JBulgares, la régénération du peuple bulgare s'était . accomplie dans Tespace d'une vie humaine. La rà- , piditë de cette métamorphose est vraiment digne * d'admiration. Au commencement de ce siècle on .pouvait encore se demander si les Bulgares pouvaient se relever ; quarante ans après, il y avait partout des patriotes, négociants, instituteurs, •ecclésiastiques; des écoles nationales i^e fondaient vdans toutes les villes, les livres bulgares se répan-

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