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70 LA BULGAHIE
quelles péripéties les Bulgares entrèrent en possession de leur autonomie religieuse- C'est surtout à partir de 1860 que la lutte prit un caractère à la fois aigu, et officiel. Quelques catholiques zélés et ennemis de la Russie, des Polonais notamment, crurent pouvoir exploiter le mouvement au profit de l'église de Rome ; ils obtinrent l'adhésion de quelques popes à une union qui dura peu^ trouva peu de prosélytes et n'est plus guère aujourd'hui qu'un souvenir. Enfin^ le 28 février 1870, fut créé l'exarchat de Bulgarie, qui comprenait tous les anciens territoires bulgares divisés en évêchés réservés aux nationaux et soumis à un exarque également indigène. Il ne manquait plus à la Bulgarie que l'indépendance politique. On sait sous quelle forme les traités de San Ste&no et de Berlin la lui ont donnée.
« Avec la fondation de l'église nationale, dit M. Jireczek, commença une vie nouvelle. Le système scolaire qui, en Turquie, dépend uniquement de l'église et de la commune, prit un développement rapide. Les écoles sont entretenues en partie par les communes, en partie par les ressources que .leur lèguent les particuliers ; elles profitent aussi
maintenant des revenus des évéchés qui étaient gaspillés par des phanariotes. Dans l^évêché de Philippopoli, on comptait, en 1872, 305 écoles primaires, 16 écoles secondaires avec un personnel de 356 maîtres et 12,400 élèves, 24 écoles de filles avec 3*7 institutrices et 2,265 élèves. Les meilleurs établissements sont Técole déjà ancienne de Gabrovo et celle de Philippopoli et le gymnase de Bolgrad en Bessarabie. Un grand nombre de Bulgares font leur éducation à Constantinople, au lycée français de Galata-Seraï, ou au collège américain (Robert-Collège), à Paris, à Odessa, à Kiev, à Moscou, à Nicolaïev, à Bucharest, à Belgrade, à Agram, à Vienne, surtout à Prague et dans les écoles secondaires de la Bohême. En Russie, le développement de l'instruction a été particulièrement encouragé par les comités de bienfaisance slaves et par le comité bulgare d*Odessa, auquel un grand nombre d'hommes éminents ont dû leur éducation.
» De nombreuses sociétés se sont occupées de répandre Tinstruction. Dans toute localité un peu importante, on trouve une société de lecture (tchitalichté). Des sociétés de femmes se sont organisées dans les villes et ont entrepris de soutenir des écoles primaires ou secondaires. A Constantinople, à Drama (Macédoine), à Bucharest, Kichiniev, Odessa, Vienne, des sociétés se sont créées sur le type des sidlogoi grecs. Elles ont pour objet de fonder, d'entretenir des écoles, et surtout d'envoyer
des étudiants à l'étranger. Le commerce bulgare a joué un grand rôle dans ce progrès. Les centres du commerce bulgare . sont Sistova, Philippopoli et Vêles; il y' a aussi des négociants bulgares très riches à Constantinople, à Bucharest et à Odessa.»
La polémique soulevée par la question de l'autonomie religieuse donna une vive impulsion à la littérature, notamment à la presse périodique. De 1845 à 1870, on voit des journaux ou des revues bulgares se fonder successivement à Smyrne, à Leipzig, à Constantinople, à Moscou, à Belgrade, à Bucharest, à Braïla.
L'un des plus importants fut le Cygne du Danube, publié à Belgrade de 1860 à 1862, par un ardent patriote, Rakovski. Dans les sociétés naissantes et les littératures jeunes, les rôles littéraires sont bien loin d'être délimités comme ils le sont chez nous. Rakovski fut tout à la fois poète, historien, ethnographe, linguiste, archéologue, publiciste, agitateur politique et religieux. Il mena une vie des plus tourmentées. Établi tour à tour en Serbie, en Valachie, en Russie, il publia une foule de travaux qui, comme ceux de Veneline^ unissent à une érudition patriotique une fantaisie désordonnée. A
aomie religieuse. Il prépare, dît-on, une géographie détaillée de sa patrie, qui s'annonce comme une œuvre monumentale. À côté de lui, on cite comme des poètes de premier ordre MM. Naïden Gerov, Jinsifov, Vazov; malheureusement nous n'avons pas leurs œuvres sons les yeux et nous ne pensons pas que de simples titres puissent avoir grand intérêt pour le lecteur. Parmi les écrivains dramatiques, d'ailleurs assez peu nombreux, on cite M. Voïnikov, auteur de tragédies estimées; mais la Bulgarie n'a pas encore de théâtre permanent. Parmi les historiens, l'un des plus estimés est M. Krestovich, plus connu sous le nom de Gavril pacha, dont les travaux portent encore l'empreinte des méthodes fantaisistes de Veneline et de Rakovski ; mais le grand maître de l'histoire bulgare est actuellement — sans parler de M. Jireczek qui appartient à la Bohême — M. Marin Drinov. Il a fait ses études en Russie et a publié en russe certains de ses travaux; ils sont tous excellents. Il a également donné en bulgare des études fort estimées ; il a été l'un des principaux collaborateurs de la Revtie périodique de Braïla, le
meilleur recueil qui ait paru jusqu'ici en languô bulgare. U était naguère professeur de philologie slave à l'université de Kharkov.
Parmi les romanciers, la première place revient sans conteste à Lioubea Karavelov, le frère du ministre actuel, un émigré passionné pour sa patrie et dont la vie tourmentée s'est éteinte au moment même où la Bulgarie régénérée saluait son indépendance.
On peut estimer avyourd'hai à près de ipunze cents environ le nombre total des publications qui se sont produites depuis le début de notre siècle. Les recueils de chants et de littérature populaire y tiennent une place assez considérable. Le plus remarquable est jusqu'ici celui des irères Miladinov. Le nom des frères Miladinov se rattache aux plus douloureux souvenirs de la renaissance bulgare. Ils étaient originaires des environs d'Ochrida en Macédoine. L'influence grecque était plus forte dans cette province que partout ailleurs. Dmitri Miladinov, simple instituteur, en fut le plus redoutable adversaire. Il réussit à faire rétablir la liturgie slave dans la ville de Koukouch où il enseignait. Il réunit avec son frôre cadet
MÉMOIRES DE L'ÉYÊQUE SOFRONI
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MÉMOIRES DE LTÈVÊQUE SOFROM
Les mémoires de Sofroni, évêque de Vratsa, en Balgarie, offrent un tableau cnrietix de l'état de cette province vers la fin dn siècle dernier, à l'époque où Pasvan Oglou, pacha de Viddin, tenait en échec les troupes du sultan, et se créait, entre le Danube et le Balkan, une principaaté indépendante. L'auteur de ces mémoires joue d'ailleurs un rôle important dans l'histoire de la nationalité bulgare.
Il était né en 1739, à Kotel (Kasan). Il mourut à Bucharest vers 18i5 ou 18i6. On n'a sur sa vie d'autres documents que ceux qu'il nous fournit sur lui-même dans son autobiographie.
Elle donne des détails inédits, non seulement sur les misères que les raïahs avaient à souffrir de la part des musulmans, mais aussi sur l'oppression que le clergé phanariote, cupide et vénal faisait alors subir aux Bulgares. Elle ajoute en somme une page curieuse à l'histoire de l'empire ottoman et de la Bulgarie.
Sofroni fut le premier prêtre bulgare qui osa braver la tyrannie des phanariotes et introduire la langue nationale dans l'église slave. Pendant son exil en Valachie, il s'occupa à rédiger ses sermons et les publia, en 1806, à Rymnik sous ce titre que je traduis intégralement : c Kiria-kadromion, c'est-à-dire livre dominical, instructions sur les évangiles lus tous les dimanches dans les églises orthodoxes, avec explication et commentaire et récit édifiant pour les grandes fêtes du Seigneur et les fêtes des Saints. Transcrit du slavon et de la très profonde langue grecque en la simple langue balgare par l'humble évoque de Vratsa, Sofroni, pour l'intelligence du peuple simple. Avec la permission de Dosithée, métropolitain de Hongrie- Valachie^ l'assistance des évêques et des chrétiens pieux, publié maintenant, dans la
sous PASYAS 06L0U S5
typographie de révêché de Rymnik, Kectaire
étant éTé^e (1806) ».
Ce volume a ea depois deux éditions» Tune à
Novî-Sad (Neu-Satz), en 1856, l'autre à Bûcha-
rest en 1865.
La langue dans laquelle ce document est écrit est une sorte de compromis entre le slavon de Téglise et le bulgare moderne ; les mots turcs y sont encore fort nombreux. L'auteur les emploie généralement pour exprimer des idées relatives au commerçai à l'administration, aux choses militaires. Quelques mots grecs se sont également glissés sous sa plume. Je n'ai aucun détail à ajouter à ceux que Sofroni fournit sur sa biographie. Je noterai seulement en terminant que la ville de Kotel, sa patrie, a été un des principaux foyers de la renaissance bulgare. De tout temps elle avait gardé sous la domination turque une certaine indépendance. Les chefs portaient le titre de voïévodes. Les Osmanlis n'avaient point le droit d'y résider. Aussi la nationalité slave y était restée plus vivace que partout ailleurs. Elle fut au siècle dernier la résidence du moine Païsii qui écrivit dans la langue du pays la première
histoire de Bulgarie. Elle a vu naître le médecin philosophe Pierre Béron ou Bérovitch, Rakovski, l'historien enthousiaste, Etienne Vogoridi, père du gouverneur actuel de la Roumélie Orientale, Aleko Pacha.
MÉMOIRES DE SOFRONI
Péchenr parmi les hommes, je suis né aa village de Eotel de mon père Vladislav et de ma mère Marie, et ils me donnèrent pour premier nom Stoïko. Lorsque j'avais trois ans»
ma mère mourut et mon père prit une autre femme. Elle était méchante et jalouse ; il eut d'elle un fils. Elle n'avait d'yeux que pour cet enfant et ne pouvait me souffrir. Quand j'eus atteint l'âge de neuf ans, ils m'envoyèrent à l'école, je n'avais pas pu y aller plus tôt à cause de mon état faible et maladif. A l'école, je montrai beaucoup d'application et d'intelligence et j'appris en peu de temps la lecture courante. Il n'y a point en Bulgarie d'enseignement philosophique (sic) en langue slave. Je com-
mençai donc à étudier en grec et j'appris par cœur Toctoic*. Au moment où je commençais le psautier, arriva la nouvelle que mon père était mort à Constantinople de la peste, en 1750. Je restai donc sans père ni mère. J'avais alors onze ans. Mon oncle, qui n'avait pas d'enfant, m'adopta pour son fils et me fit apprendre un métier. J'étais dans ma dix-septième année quand mon oncle et ma tante moururent presque en même temps. Un oncle que j'avais à Constantinople mourut aussi ; ils étaient tous deux marchands de bétail. Ses débiteurs et ses associés m'obligèrent à aller à Constantinople à la place de son fils, pour recueillir ce qui lui était dû par les bouchers, suivant les habitudes de ce commerce. Mais les bouchers habitent en différents endroits à Constantinople et en AnatoKe . Nous voulûmes donc un jour, moi et l'un des associés, aller en Anatolie; nous descendîmes au port pour y prendre une barque. Nous en cherchions près des palais impériaux. Elles étaient près de Scutari, et nous autres gens simples, nous allions y descendre, quand tout
* Recueil de chants religieux.
sous PASVAN OGLOU 87
à coup nous voyons dans un endroit une grande foule et deux lutteurs qui se battent. Et en haut il y avait des palais élevés. Nous ne savions pas, mais il était possible que le tsar* fût là en personne. Quand ils eurent fini de lutter, on les entraîna vers les palais impériaux.
Toute cette foule et nous aussi, nous allâmes et nous nous arrêtâmes entre la porte impériale et Jali-Kiosk, là où étaient attachées les barques impériales. Nous étions là, nous demandant où nous devions aller quand apparut un bostandji. c Pourquoi venez-vous ici? » nous dit-il. « Allez-vous-en bien vite^ ou je vous coupe la tête. » Nous nous excusâmes, disant que nous étions des gens simples et étrangers. Comme nous retournions sur nos pas, nous fûmes saisis par des janissaires qui montaient la garde là et ils cherchèrent à nous tuer pour avoir passé avec cette foule.
Nous réussîmes à leur édiapper, allâmes au port public et passâmes à Scutari.
J'étais alors jeune et beau de visage. Les Turcs sodomites, dès qu'ils me virent, s'empa-
^ Le sultan.
rôrent de moi sous prétexte de vérifier mon reçu du haratch *, trouvèrent qu'il n'était pas en règle et m'enfermèrent au loin dans un jardin. Les Turcs qui étaient là jouaient de la flûte, dansaient et se divertissaient dans une maison qui était près de la route. Je devinai pourquoi ils m'avaient enfermé. Par bonheur, il y avait une clef à l'intérieur et je m'enfermai immédiatement.
Les sodomites venaient à la porte, me priaient d'ouvrir et me passaient par une fenêtre des ducats. Voyant de quoi il s'agissait, je me mis à crier. Il y avait vis-à-vis des maisons juives. Des jui& vinrent aussitôt et me demandèrent : « Pourquoi cries-tu ?» Je leur dis toute Taffaire. Ils allèrent trouver mon compagnon, donnèrent un peu d'argent au collecteur d'impôts et me délivrèrent de ces sodomites.
Nous recueillîmes tout l'argent que nous pûmes et nous revînmes en bonne santé à Kotel* Quand nous eûmes réglé les comptes, mon défunt oncle se trouva redevable de quatre cents gros ^ (piastres) • On les passa
* Capitation.
* Environ 5,000 francs.
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SOÛS PASVAN 06WU ' " .89
à mon eompt© et je ftis qhargé de les payer.
Mais pendant que- j'étais allé à Constantinople, mes parents avaient pillé les objets qui se trouvaient dans ma maison et les avaient cachés. Les créanciers de mon oncle vinrent avec un juge turc pour dresser l'inventaire de' ce qui était dans ma maison. Ils trouvèrent naturellement peu de chose et s'imaginèrent que c'était moi qui ava^it caché les valeurs. Le juge ordonna de me battre la plante deà pieds ^ Mais le Knez* du village ne le permit pas. Car il savait que j'étais innocent. On m'enferma enchaîné et on me retint en prison trois jours. Quand mes parents eurent pris encore quelques objets, on me remit en liberté. On me fit jurer que je n'avais rien caché. J'allai ensuite à Schoumen (Ghoumla), auprès de l'évêque, pour me justifier; nous failHmes être tués en route par les haïdouks^. Mais avant que ces créanciers ne se fussent mis à réclamer leurs créances, mes parents m'avaient oflfert de me
^ Na falaga, avec rînstrument destiné à maintenir les pieds du patient.
* Maire^ ou ancien du village. Mot slave.
* Brigands des montagnes. Ce sont les klephtes bul- . gares. Le mot est d*origine hongroise hajdu pi. hajduk.
marier ; car il n'y avait personne qui s'occupât de moi. J'avais dix-huit ans; j'étais jeune, naïf; je ne savais pas qu'en fin de compte mon défunt oncle se trouvait endetté et qu'on mettait toutes ses dettes à mon compte; j'avais un peu d'argent; mais j'avais acheté la maison de mon oncle de son vivant; quand je me mariai, je dépensai ce qui me restait. Je comptais sur mon commerce. Mais après ce jugement, quand on eut mis la dette à mon compte, je n'avais plus un para vaillant. Tant que je n'ai pas eu payé cette dette, quelle misère n'aî-je pas supportée ! Quels affronts de la part de ma femme ! Elle était un peu orgueilleuse.
Je pensai à quitter ma maison et ma femme, à aller travailler par les villages, pour gagner ma vie. Quelques-uns des premiers tchorbadjis apprirent que je voulais m'en aller, m'appelèrent et me dirent : <c Ne va nuHe part, reste ici; notre évêque doit venir ces jours-ci et nous le prierons de te faire prêtre. * Le troisième jour le prélat vint et ils lui présentèrent leur requête ; il dit qu'il me donnerait la tonsure le dimanche suivant. Us lui donnèrent soixante-dix piastres ; cela fie passait le mer-
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credi; et moi, je me préparais pour le dimanche. Le vendredi l'économe vint m'apporter cet argent et me dit : « Sache que l'évêque ne te fera point prêtre ; un autre a offert cent cinquante piastres ; c'est celui-là qui aura la tonsure. » Quelle humiliation et quel chagrin ponr moi qui m'étais confessé au pénitencier, qui avais reçu mon certificat, et qui avais tout préparé. Mais à qui dire ce chagrin? Je courus auprès de ceux qui avaient présenté la requête et offert l'argent; ils allèrent chez l'évêque et donnèrent encore trente piastres. Je reçus l'imposition des mains le l*"" septembre 1762. Mais comme je savais un peu lire, la plus grande partie des autires prêtres me portait envie. Car tous en ce temps-là étaient de simples laboureurs. Et moi, dans ma jeunesse imprudente, je ne voulais pas me soumettre à eux, tant ils étaient simples et ignorants. Et ils me dénonçaient auprès du prélat. Que de fois ne m'a-t-il pas suspendu! Hs me détestaient tant !
Or, l'archiérée avait pour protosyncelle un Grec ignorant, illettré ; il me détestait, c'est une chose naturelle. L'homme instruit aime le
savaiit, le simple aime le sin l'ivrogne. Je passai ainsi dans ques années de ma vie.
Pendant l'été de 1768 cofdes Tares avec les Moscovitterai-je de quelle façon ^ cruels et farouches Agarénic;— firent aux chrétiens ! Tout en l'esprit, ils le firent. ComMoi pas d'hommes! Notre village carrefour. Ma maison était loi d'après nos usages je deraj'i l'église chaque jour pour lo»
les vêpres. Que de chemin à l'église et revenir à la i; ils me saisirent, me hattirr la tête, et cherchèrent à iiiL' conserva.
Puis tes pachas commei; me chargèrent d'écrire les [■ gements. Comme j'écrivais logements ne leur plaisaieni
' Les dcsoeudanta d'Agar, Ce mot f.' ment clicz les Serbes et les Bulgare»
Turcs.
«je»
tii pas en repos; î>rès de régli»;
'OCeof : . Tir* ■ a
' Je lai Tépca- *
'I paLeniei oc *
«ridàatoir. • ' "Va anssilM nii •'! l'iaslres, Qoe irisonf J'eas Ja i^mvaise nocrri- ''iQiandaiàmVu l'oiat ; ils m'in- '[•Uvilé malsaiae
M LA BOLGARIE
me demanda : « Pourquoi fois-tu? Qui te poursuit ?» Je lui répondis : « EfEëndi, nous sommes des raïas, nous avons peur de tout comme des lièvres ; quand nous avons vu qu'on enlevait le tchaouch, nous avons eu pear et nous nous sanvons. » II nous dit : « Quel mal cela vous faitil ? Je voua ai appelés pour vous demander mon chemin. » Ce pacha était terrible, et D s'en alla à Roustchouk et y resta.
Eu 1775, le Moscovite vainquit les Turcs et passa le Danube. Il prit d'assaut Roustchouk, Silistfie et Varna. Eu ce temps-là siégeait dans notre village un pacha amante, il gardait le défilé pour empêcher les Turcs de s'enfuir comme c'est leur usage. Les cadls, les tchaouchs et les soubachas étaient réunis auprès de lui. Quand ils apprirent que le Moscovite avait pris le vizir assiégé, Us s'enfuirent tous à Sliven. Quelle peur nous avions qu'ils ne nous pillassent dans leur fuite. Les chrétiens veillaient jour et nuit. Ce siège dura vingt-deux jours et on fit la paiz; les Moscovites s'en allèrent et abandonnèrent les pays tares et valaques.
J'allai ensuite à la Sainte montagne' et j'y * Le mont Alhos. n porle déjà ce nom dans les plus
sous PASVAN OGLOU 95
restai six mois. A mon retour^ j*appremais à lire aux enfants et je vivais plus heureux. Mais le diable, qui est jaloux de tout bien, excita révêque. Il m'offrit de me faire épitrope-économe. Je gâtai mon heureuse vie. U me fallut voyager au gré de l'évêque d'après la coutume des Grecs, imposer des amendes (à ceux qui se mariaient) sous prétexe de parenté prohibée ou d'autres choses. Je devins juge, mais surtout pour de l'argent, non pas pour moi, mais pour être agréable à Tévéque *. Le Dieu saint me traita en raison de mes œuvres. Mais je dirai cela plus tard.
Peu de temps après, il s'éleva une querelle parmi les agas d'Osman Pazar sur la question de savoir qui serait aïan * et le sultan de Verbitsa ^ établit un aïan, et le vali n'en voulut pas. On fit venir Vekir Pacha de Silistrie pour les
anciens textes slaves, par exemple dans la chronique rasse de Nestor.
^ La vénaUté a été, comme on sait, un des traits dominants du clergé phanariote.
' Ancien mot arabe.
* W s^agit de quelque prince tartare. Un certain nombre d*entre eux avaient émigré en Turquie dans la seconde moitié du dix-huitième siècle et avaient reçu le titre honorifique de sultans.
ge • LA BULGARIE
mettre d'accord. Eu arrivant, il tua Taian du sultan. Nous vînmes dix hommes de notre village et eux nous imposèrent, comme il leur plut, une contribution de dix bourses (cinq mille piastres) et le pachâ mit trois hommes en prison. J'étais l'un d'entre eux. n envoya les autres chercher l'argent au village, le pacha leur donna un délai de trois jours pour le rapporter. Nous restions enfermés; trois, quatre jours se paçsent. Ils ne reviennent pas. Nous apprîmes quMls étaient allés à Verbitsa pour se plaindre du pacha au sultan. Mes compagnons commencèrent à pleurer à chaudes larmes.
« Ah ! le pacha nous fera mourir ! » Au bout d'une heure à peine, un homme du pacha vint et me dit : « Viens, pope, le pacha te demande. » Je priai Dieu tout bas de me pardonner mes péchés, car je me croj^ais perdu. Quand j'arrivai auprès du pacha, il me dit : • Où sont vos hommes qui doivent apporter de l'argent ?» Je lui répondis : « Eflfendi, il y a trois jours qu'ils sont partis. Comment auraient-ils pu, en si peu de temps, rassembler tant d'argent, et l'apporter? » Il me répondit : « Giaour, va bien vite et écris qu'ils ne demandent pas cet argent aux
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raïas, mais à certaiius négociants ; si dans trois j
jours l'argent n'est pas venu, je vous ferai couper la tête et je demanderai le double. »
J'écrivis cela et nous accompagnâmes Thomme du pacha.
Trois jours se passent ; l'argent ne vient pas; nous étions comme des brebis attendant qu'on les égorge. Le troisième jour le pacha m^appela de nouveau. J'allai chez lui tout à fait désespéré. De terreur, je ne pouvais répondre à cê que le pacha me disait. Il vit que je ne pouvais répondre et il me dit avec douceur : « Vos hommes ne sont-ils pas venus ?» Je lui répondis : « Effendi, vous êtes bon; patientez un peu; ils viendront certainement d'ici à ce soir. » Il ne voulut point patienter, envoya aussitôt un 7noubachir et prit encore mille piastres. Que ne souffris-je point dans cette prison? J'eus la dyssenterie qui me vint de la mauvaise nourriture qu'on me donnait alors. Je demandai à m'en aller, mais ils ne me lâchèrent point ; ils m'injuriaient. La terreur et une captivité malsaine firent tomber tous mes cheveux.
Après cet incident, je ne restai pas en repos; mais j'achetai deux maisons près de l'église ;
je les réparai et j'y dépensai tout ce que j'avais d'argent. Au bout de peu de temps, je tombai malade ; mais oe n'était pas une maladie à me faire rester au lit. J'avais une angoisse au cœur; je ne pouvais demeurer en place le temps de compter jusqu'à dix, mais je marchais comme un fou au bord de l'eau et je pleurais. Il me semblait que mon cœur voulait sauter hors de ma bouche. Telle était l'angoisse où j'ai vécu. Dieu me punissait à cause de ma folie, de l'orgueil que m'avait donné ma qualité d'épitrope, de mes exactions commises au détriment des innocents. Et chez nous, il n'y avait pas de docteurs ; quelques vieilles femmes faisaient des sortilèges et prétendaient me guérir, mais sans résultat. J'allai à Constantinople et j'y dépensai beaucoup d'argent.
Ensuite vint la guerre des Turcs avec les Moscovites et les Allemands*. Le vizir I«ouf Pacha passa l'hiver à Roustchouk et mon fils alla en Vala<îhie et acheta des porcs ; il perdit quatorze cents piastres. Quand il vit que nous
*■ n 8*agit de la guerre entre la Turquie d*une part, la Russie et TAutriclie de Tautre, guerre qui se termina par le traité de Jassy (1787-1791^).
sous PASVAN OGLOU Ô9
étions fort endettés, il alla au camp et devint scribe du Kasab-bachi. Au bout de peu de temps, la popesse [ma femme] fut malade pendant six mois et mourut. Nous eûmes encore d'autres dépenses. D'un côté^ il passait des troupes et nous avions à les loger, d'autre part, les créanciers ne nous donnaient pas de repos, réclamaient leur argent et voulaient me faire enfermer. Quand je fus un peu rétabli, le pénitencier, à cause des sortilèges auxquels je m'étais soumis, me suspendit pour trois ans.
Après ces trois ans, il me permit de reprendre mes fonctions ; mais l'évéque ne le permit pas, parce que mon flls lui devait quatre-vingts piastres d'intérêt pour de l'argent prêté, t Donnemoi, disait-il, cet argent pour que je t'accorde la permission de célébrer la liturgie. » Et il me suspendit encore pour trois années. Que n'eus-je point alors à souffrir des popes !
Comme ils m'insultaient et. m'humiliaient, me « refusaient l'honneur qui m'est dû, et quand ils me payaient ma part de salaire : «c Nous te nourrissons, me disaient-ils, comme un aveugle. > Et c'étaient mes élèves ! Je subis ces humiliations et cette honte pendant six ans.
Tandis que le camp du visir était à Matchin, le Kasab-bachi * envoya mon fils avec un de ses hommes pour rassembler des moutons du côté de Philippopoli et ils y allèrent. Cet aga envoya mon fils avec vingt mille moutons au camp ; et il en avait mis à part sept cents pour les vendre. Il les vendit, en effet, plus tard. Ils furent pris par Hâdji Vlasiu et Matei et livrés par eux à un homme qui devait aller à Andrinople les vendre pour la fête du Qourban- Beïram. Quand ils furent arrivés àFondoukleï, les bergers se prirent de querelle et tuèrent l'un d'entre eux. Le sultan de ce pays les fit arrêter, les mit en prison, et confisqua ces moutons. En ce temps-là le Bostandji-bachi était parti d'Andrinople pour garder les défilés, afin d'empêcher les soldats turcs de s'enfuir. Le sultan livra ces prisonniers au Bostandji-bachi et nous, nous ne savions rien de tout cela. Un jour, vingt Bostandjis vinrent dans notre village et demandèrent : « Qui a vendu ces moutons ? » Nos anciens répondirent : « Ces moutons ont été vendus près de
' Le chef des boucliers, c*est-à-dlre des approyisioimements de Tannée.
sous PASVAN OGLOU 101
la maison du pope. Demandez-lui qui les a vendus et achetés. Il le sait ; nous, nous l'ignorons. 9 Ils m'appelèrent et me livrèrent à ces cruels Bostandjis. On nous emmena tous les trois chez le Bostandji-bachi de Sliven. Il se préparait à partir pour Kazanleuk et il nous livra à l'Orta-tchaouch. U nous emmena dans la direction de Koriten. C'était le 23 juillet ; le temps était lourd et brûlant comme du feu. On nous lia les mains par derrière et on nous fit aller à pied. Nous marchâmes environ deux heures ; la chaleur nous accablait. Nos gaides étaient à cheval et nous à pied. Comment les suivre I Hadji Vlasie, qui était le plas âgé, tomba par terre et s'évanouit. L'Orta-tchaouch alla demander au Bostandji-bachi qui marchait derrière la permission de nous mettre sur nos chevaux. Il répondit : € N'as-tu pas une masse d'armes ? Frappe-les pour les faire marcher.
S'ils ne peuvent marcher, coupe-leur la této et laisse-les là. » Quand nous entendîmes ces paroles, notre cœur défaillit. Nous ne savions que faire. Nous parlementâmes et nous promîmes au tchaouch trente piastres. Car les Turcs se laissent facilement gagner par Tar-
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gent. Quand nous nous fûmes un peu éloignés^ il nous mit sur nos chevaux ; nous arrivâmes à Eoriten et nous y arrêtâmes. Au bout d'une heure environ, on nous amena devant le Bostandji-bacbi et il me demanda : c Qui a vendu ces moutons ?» Je lui répondis : « Isliaïm aga et Hadji Vlasie les a achetés. » — « Combien de moutons a-t-il vendus? — Sept cents,, répondis-je. — N'en a-t-il pas encore vendu? -^ Je ne sais pas, je ne sais que cela. — Tu ne sais pas, entremetteur ! » Il donna un ordre ; on me jeta face contre terre, trois hommes s'assirent sur moi et frappèrent mes pieds nus. Seigneur Dieu ! quelle impitoyable bastonnade que celle du Bostandji. Ils me frappaient et me disaient : c Dis combien il a vendu de moutons? » J^ n'en pouvais plus : mon cœur éclatait de douleur.
Je leur dis : « Lâchez-moi, je dirai tout. » Us me lâchèrent : € Je sais, leur dis-je, que le Easab-bachi a encore vendu des moutons à deux marchands de bétail ; mais combien, et à quel prix, je l'ignore. ».
Alors il cria i ti Ailôz: immédiatement pendoe cet entremetteur, if Les BoiBtaa^jis me ticaieoit pour aller ms pendre>, je tirai» de: mon côté,
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prison. Que n'eûmes-nous pas à souffrir des femmes des Turcs I Un pacha vint à passer par le village, et ces femmes coururent lui porter plainte contre nous. Que faire ? Je me sauvai dans le bois et j'y restai deux jours jusqu'à ce que ce pacha fût parti. Et ces bergers restèrent en prison pendant trois mois. Ensuite le Easab-bachi obtint un firman du vizir, fit mettre en liberté les bergers, prit les moutons au sultan, et se fit remettre par le Bostandji-bachî disgracié, la moitié de notre argent, soit sept cent cinquante piastres. Ce Bostandji-bachi était de Karnobat et il s'appelait Serbez-Olou Mechmed.
Cette affaire une fois terminée, je passai l'hiver dans ma maison. Mais l'évéque ne me donnait toujours pas l'autorisation de servir la liturgie. Les prêtres m'abreuvaient chaque jour d'humiliations. Les anciens me livrèrent au Bostandji-bachi quoique innocent. On m'exploitait à propos de toutes les affaires du village. Que de fois je dus aller au divan du vizir dans l'intérêt des paysans 1 Pendant dix ans j'ai appris à lire aux enfants. Chaque dimanche, et chaque jour de fête, je faisais une instruction.
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1Û6 LA BUIiQA&lE
possible de me faire du mal. Nousétions quatre attachés à une chaîne courte ; nous ne pouvions pas nous coucher tous ensemble. Quand deux étaient, couchés, les deux autres étaient debout. Les Bostandjis venaient auprès de moi et m'in^* sultaient en disant : « Dès que le sultan sera parti, nous t'empalerons. Cela vous apprendra à reprendre au Bostandji Tamende qu'il a perçue. »
On ne laissait approcher de nous aucun chrér tiem J'étais comme un, bœuf qui attend Theure de Ja mort. Le cinquième jour, le sultan s'en, alla. Dès qu'il eut franchi la porte du Bostandjibachi, il vinb aussitôt me demander : « Quel est ton nom ? Diâ4e moi. » Je le lui dis. U voulut me taer.
Quand les Chrétieois- apprirent cela, ils vinr rent l'implorer, ceux des villes et ceux des vil*lages. Car c'était la fête et il& étaient rassenir blés. Les hommes sladressèr^it à iin« de^ ses favoris, et les femmes s'adressèrent à sa môrei Elle obtint qu'il me livrât à elle^, afin., que les Chrétiens ne fussent point affligea par ma moBt.
A force de prières on m'aoracha. dnnc. à c^t%
sous. PASVAîf OGLOU «7
cruelle rnoort. Mb commâ.^ il arait juré dô me tuer, ce jour-là il fit empaler un criminel à ma place. Gelui^à étaifc un assassin. Et l'amende qu'on lui aiirait reprise, il me- la fit payer.
Bientôt après cela m'àrniva une autre mésaventure plus terrible, plus, aflfceuse que la précédente'. Il> y aivait dans ma paroisse un village appelé Scbeklari. Lài vivait un sultan appelé Achmed GeraL II avait pour femme la flUe d'un Khan. Ce suilan devint amoureux d'une jeune flUe dirétienne.. Il voulut la prendre pour seconde femme. Elle était de ce village et fille d'un certain Jovan-tchorbadji appelé KouvàndjirOlou. La fille du Khan ne permettait pas à son m^ de prendre une seconde femme.
Il garda donc cette jeune fille pendant quatre ou cinq ans sous sa surveillance^. sans l'épouser lni-4nême et sans lui. donner la permission de sei marier. Un jour on m'appela à Eamobat pour un mariage. Je demandai : « D'où est la jeune fille ? » On me dit que c'était aelle que le. sultan avait voulu prendre* pour seconde femme, mais qu*il lui avait donné la permis* sâon. de.se marier.. Je le crus et fls^ le maria^.
Âubout de trois jours, j'appris que le sultan
poursuivait le père de la jeune Aille pour le tuer. Le père s'enfuit. Le sultan saisit son frère, le battit cruellement, le frappa d'une amende. J'eus peur alors et tombai dans de grandes inquiétudes. Vers ce temps, j'allai à un village appelé Kosten, le seul qui possède une église dans le district de Karnobat, pour célébrer l'office le jour des saints apôtres Pierre et Paul. Survint un homme nommé Miloch; il venait me chercher pour une affaire pressée.
Je partis après mon dîner et nous nous mimes en route avec Miloch. A un certain endroit, non loin du chemin, nous aperçûmes des hommes et des femmes qui faisaient la moisson. Deux Turcs à cheval étaient auprès d'eux. Comme nous passions, ils nous appelèrent. Nous approchâmes. Miloch me dit : « C'est le sultan ». Es- tu, me demanda le sultan, le pope de ce village ? — ^ t Je suis votre esclave », répondisje. « Est-ce toi, demanda-t-il, qui a marié la flUe de Kouvandjî de Karnobat ?» « Je suis un étranger, répondis-je, je suis arrivé récemment et j'ignore quelle est la fille de Kouvandji. » Il leva aussitôt sod fusil et me frappa deux fois avec la crosse sur les épaules; puis il dirigea
sous P.SVAN OGLOU 109
son pistolet sur moi. Comme j'étais près de lui, je saisis le pistolet; il cria alors à son homme : * Donne vite une corde que nous pendions cet entremetteur. »
L'homme alla et prit la bride de mon cheval qui était double et la jeta autour de mon cou. Il y avait là un saule *. Il monta sur le saule et il me tirait en haut par la bride. Mais, comme mes mains n'étaient pas liées, je tirais la bride par en bas et je suppliais le sultan de m'épargner. Et lui, du haut de son cheval, criait : « Viens et enlève ce misérable. » Miloch se mit à le supplier en ma faveur; mais le sultan le frappa au visage avec le canon de son fusil et lui brisa la mâchoire. Alors le sultan se tourna vers le saule, dirigea le fusil sur son serviteur et lui cria : « Pourquoi ne tires-tu pas la corde ? Je vais te faire tomber de l'arbre. * Il tirait en haut et moi en bas. Pendant que le sultan tenait les yeux en l'air, Miloch s'enfuit. Il n'y avait plus personne pour m'enlever. Le sultan dit alors à son serviteur : • Descends ; nous irons au village et nous le pendrons là, de façon à ce
^ Les saules en Turquie sont beaucoup plus éleyés et beaucoup plus forts que dans aos régions.
qae tout le monde le voie. > Us me miiient mon cheval en main et je le conduisais par le mors. Il me traînait la bride autour du cou. Le sultan marchait derrière moi, m'insultait en disant : < Si je ne te tue pas, qui tuerai-je? Je t'apprendrai à marier ma femme avec un giaour. » Je me taisais; car j'avais renoncé à la vie. Us me conduisirent à travers un champ. J'avais de l'herbe et des ronces jusqu^auz genoux et ne pouvais marcher. Que de fois je tombai ! Il tirait la corde et manquait m'étrangler. Le sultan marchait derrière moi et me disait des in jures. Une fois il lâcha le chien de son pistolet ; mais le feu ne prit point. Il arma encore une fois et le feu prit; mais il ne m'atteignit point ou ne me visa point. Car il était ivre. Quand nous fûmes ressortis &ur la route, il dit à son serviteur : « Arrête » et nous nous arrêtâmes. Alors il dirigea son fusil sur moi et me dit : « Giaour. hâte-toi d'embrasser notre foi ; sinon tu vas à l'instant même quitter ce monda »
J'étais anéanti par la peur de la mort; mes lèvres étaient desséchées. Je ne pouvais paiv 1er. Je lui dis seulement : c Eflèndi, crois-tu que la foi dépende d'un coup de fusil? Crois-
sous MSVAN 06L0D 111
tu que si ta tues un pope, ta en auras beaucoup de gloire dans le monde? » Il tint longtemps le fusil dirigé sur moi et réfléchit. Pais il me dit : c Veux-tu séparer cette femme de cet homme? » Je lui répondis : < En vérité dès que j'arriverai à Kamobat, je le ferai. » c Jure-le », me dit-il. Que faire? Je craignais la mort : je jurai et dit : « Valakhiy biliakhi^y je les séparerai. » Alors son serviteur me vint en aide et dit : c Eflendi, il suffit qu'il les anathématise ; elle quittera d'elle-même son mari. » « Alors» répliqua le sultan» s'il en est ainsi, laisse-le continuer son chemin. »
Je remontai à cheval, et j'arrivai en un quart d'heure au village de Segmen qui est à deux lieues de là. J'avalai coup sur coup trois ou quatre verres de forte eau-de-vie. Dès que je fus assis, la terreur me prit et je me mis à trembler comme si j'avais la fièvre. A une heure, Miloch arriva là et dès qu'il me vit, il s'étonna et fut comme épouvanté : « Corn* ment, mon père, tu es encore vivant; pendant que je fuyais^ je regardais souvent de loin
*■ Formule de serment.
vers le saule, pour voir si tu étais pendu; mais quand j'entendis le coup de fusil, je pensai : Voici qu'il a quitté ce monde, le pauvre pope Stoïko. » '
Je souflEris ainsi pour des intérêts qui n'étaient pas les miens. Après une année, j'allai à Kara-Bounar, j'y restai une année entière, et vécus en paix.
Quand je dus quitter, les Chrétiens pleuraient et me demandaient de rester une année encore, mais je ne le pouvais. Nos enfants avaient quitté Ko tel pour vivre à Arbanasi et j'avais besoin d'être avec eux.
Je partis donc et allai à Arbanasi; j'y restai sans rien faire du 13 mars au mois de juillet. Je passai deux jours dans un monastère. En ce temps-là l'évêque de Vratsa, Kyre* Séraphim, devint malade et mourut. Quelques jours après j'allai chez le protosyncelle de Trnovo, Kyre Grégoire, pour une affaire du monastère. Il me dit : « Quitte le monastère ; car nous voulons te faire évêque de Vratsa. * Je refusai , me déclarant indigne d'un tel
^ KupCoç.
sous PASVAN OGLOU H3
poste. « D'une part, disais-je, je suis trop vieux; j'ai cinquante-quatre ans. D'autre part, j'apprends que ce diocèse comprend un grand nombre de petits villages et demande beaucoup de travail. » — < Nous voulons à tout
prix te faire évoque, » répondit-il. Quinze
jours s'écoulèrent. Le jour de l'Exaltation de la Sainte-Croix, vint dans notre maison l'archidiacre Kyre Théodose et il me dit :
« Voilà, mon père, tant de jours que nous voulons te faire évoque et tu ne veux pas.
Maintenant le seigneur métropolitain (il s'appelait Mathieu) m'envoie ; il y a chez lui quatre évoques avec leur conseil. Tous t'ont jugé digne de Tévôché de Vratsa; réfléchis donc et donne une réponse. Veux-tu ou ne veux-tu pas? Je suis venu expressément pour cela. Écoute bien, mon père, voilà vingt ans que je sers et je ne me crois pas digne de l'épiscopat; et d'autres paient de l'argent, présentent des requêtes pour l'obtenir, et toi, on te l'offre, sans argent et sans supplique. »
Je réfléchissais, ne sachant que répondre.
Mes enfants se mirent à me dire : t Pourquoi, père, ne veux-tu pas consentir, puisqu'on te
le demande , poar que nous ayons , nous aussi, un père évêque? Je me laissai persuader et donnai mon consentement. L'archidiacre me baisa la main et s'en alla. Ensuite on m'appela chez le métropolitain où étaient réunis les évéques ; je leur baisai la main ; c'était un jeudi. Le métropolitain me dit : « Sois prêt pour dimanche prochain. Nous te consacrerons évêque. » Singulière coïncidence ; je fus consacré prêtre en 1762, le dimanche 1®' septembre, et consacré évêque en 1794, le dimanche 13 septembre. Je revêtis, quand on me fit évêque, le vêtement épiscopal que portait l'évêqûe Kyre Gédéon de Kotel quand il m'imposa les mains. Il y eut le jour de ma consécra' tion une grande joie dans la métropolie de Tirnovo, et un grand banquet dans notre maison. Puis je restai trois mois à Arbanasi jusqu'à ce que j'eusse reçu le flrman et l'autorisation de Constantinople. Et je partis pour mon diocèse le 15 décembre. Il faisait de la, neige et un froid terrible ; j'avais l'intention d'arriver à mon évêché pour la fête de Noël. Quand j'arrivai à Pleven, les chrétiens s'étonnèrent de me voir en route pour Vratsa.par un pareil temps.
sous PA8VAN OGLOU 115
C'est là que j'appris la première nouvelle des troubles. Je demandai : Quels sont ces troubles du côté de Vratsa ? On me dit : « Pazvandji-Oglou est en lutte contre Gentch aga et Hamamdji^Oglou. Il les a chassés de Viddin. Ils ont rassemblé pour se battre contre lui des troupes turques et arnautes. Mais Tarmée de Pazvandji les empêche d'arriver dans le kadalykde Viddin, ils restent dans les villages autour de Vratsa. » Gomment dans ce cas arriver à Vratsa ? Je- restai à Pleven. Nous repartîmes le quatrième jour. J'envoyai en avant des paysans. Ils devaient voir s'il y avait des troupes dans les villages et revenir nous prévenir; dans ce cas nous nous serions repliés sur Pleven. Nous arrivâmes ainsi jusqu'au village de Koïonlari qui est à moitié chemin de Pleven. Vers le milieu de la nuit survinrent des hommes qui nous dirent que quatre cents paudours de Pazvandji étaient arrivés au village de Branitsa ; Branitsa est à une heure de Koïonlari.
A ce nom de pandours, nous ne savions plus que dire. La terreur nous saisit. Où aller? J'envoyai dès hommes pour me chercher un
iasakdja^ Mais vu le froid et la terreur qui régnait, personne ne voulut aller. Après le repas, personne n'arrive. Je craignais que les pandours ne survinssent; nous aurions été pillés ; dès que nous eûmes rencontré un Turc, nous partîmes de ce village. En approchant de Vratsa nous vîmes des troupes nombreuses qui sortaient de la ville et venaient au devant de nous. Mais nous ne savions quelles étaient ces troupes. Quelle terreur tandis que nous nous le demandions ! C'étaient les gens de Vratsa; ils sortaient pour repousser l'autre armée qui ravageait et pillait les villages de Vratsa.
J'arrivai donc dans mon évéché. Une valait guère mieux qu'une prison. Soit! Les chrétiens me reçurent avec joie, j'allais dans les églises les dimanches et je donnais les instructions dans notre langue bulgare ; les chrétiens qui n'avaient point entendu les autres évêques parler cette langue * me regardaient comme un
' ' Sorte de drogman ou de cavas qui accompagne en Turquie les évoques et les gros commerçants.
* Le clergé phanariole avait imposé aux fidèles bulgares r usage de la langue grecque.
sous PASVAN OGLOU 117
philosophe*. J'allais par les villages, je recueillais le tribut des fidèles, mais on m'offrit bien peu de présents, d'aumônes, comme c'est la coutume : car cette année -là, il y avait une grande famine dans toute la Bulgarie ; Voka de farine coûtait vingt paras *. On me promit qu'on me viendrait en aide plus tard quand .
Dieu donnerait l'abondance.
Quand j'eus fini dans le kadalyk de Vratsa, au mois de juin, je partis pour aller faire ma collecte à Pleven. J'envoyai des hommes quand j'approchai de la ville pour annoncer mon arrivée ; par bonheur quelques popes vinrent au devant de nous et me dirent : « Despoti, il n'est pas possible que tu viennes maintenant à Pleven : Topouz-Olou et Nalbant Olou se battent parce qu'ils se disputent le titre d'aïan. Pas un chrétien n'ose sortir de sa demeure et nous, nous sommes sortis la nuit en cachette. » En arrivant près de Pleven, nous entendîmes des détonations de fusils ; quelle terreur jusqu'à ce que nous fussions passés ! Nous allâmes
* Un saTant.
* L*oka représente un kilo. 200 gr., 20 paras font environ 18 centimes.
à Arbandsi. Quand je fus sorti de mon diocèse par la permission divine cet été*là la peste éclata ; tout fut ravagé, villes et villages. Pas nn village ne resta intact à cause de nos péchés. Par peur de la contagion je restai à Arbanasi quatre mois ; l'argent que j'avais rassemblé dans le kadalyk de Vratsa, je le dépensai là. Au mois d'octobre les gens de Pleven vinrent me chercher et me dirent : < Il y a la peste ; mais elle sévit surtout sur les Turcs et elle fait peu dç mal aux chrétiens. » J'allai avec eux à Pleven ; un pope vint me baiser la main ; je le regarde, il avait le visage tout en feu. Au moment où il s'en allait, j'entends un autre pope qui lui dit : c Pourquoi as-tu baisé la main dn despote (de l'évéque) ? Ne voi&-tu pas que tu es atteint de la peste ? » Cela était vrai ; car îl mourut cette nuit même. Le lendemain on vint me demander des popes pour l'enterrer : « Si tu n'en envoies pas, me dit-^on, nous irons trouver l'aga (le gouverneur) et nous nons-en ferons donner de force pour l'enterrer. Ils ont jusqu'ici enterré tous les pestiférés, pourquoi n'enterreraient-ils pas celui-là ? » Que faire ? J'envoyai des popes et ils l'ensevelipent. Le
fc
sous PASVAN OGLOU 119
lendemain ils vinrent tons me tronyer et je fis lenr connaissance. Je servis la messe pour qu'ils pussent eonmiunier, m'en remettant à la grâce de Dieu-
Nous quittâmes ensuite Pleven et nous allâmes par les villages ; partout nous consacrâmes l'eau et Dieu me préserva. Nous passâmes ainsi deux années. Avec ce que je rassemblai, je payai à grand'peine le tribut de l'évéque et les intérêts ; je couvris mes frais, mais je ne pus me débarrasser de mes dettes.
En 1796, les haïdouks de Pazvandji apparurent ; ils remplissaient tous les villages et les villes -Je ne pouvais plus aller nulle part. J'envoyai des popes recueillir les contributions des fidèles, mais ils reçurent à peine la moitié de oe qui m'était dû. Cette même année le gouverneur de k Roumélie, Moustapha pacha, marcha avec quarante mille hommes contre Pazvandji Oglou ; il assiégea Viddin pendant longtemps, mais il n'obtint aucun résultat.
Après le départ de Moustapha pacha les haïdouks de Pasvandji rafvagôrettt tout mon diocèse.
^En 1797 les Eirtfjalîset les partisans de Paz-
vandji marchèrent sur Vratsa et l'assiégèrent pendant huit jours, mais ils ne purent y entrer.
Deux jours auparavant, je m'étais sauvé la nuit, pour aller à Riekhovo et passer en Valachie. Notre cheval chargé de nos hardes s'échappa pendant cette nuit; ce fut une perte d'environ deux cents piastres. Nous passâmes le Danube, au milieu de quelles terreurs. Dieu le sait ! J'allai ensuite à Arbanasi, j'y restai un peu, jusqu'à ce que les Kirdjalis se fussent retirés de mon éparchie et j'allai vers l'automne à Vratsa.
En 1798 Pazvandji Oglou s'était emparé de Roustchouk et de Varna. Les troupes impériales marchèrent en très grand nombre contre lui. Le Kapetan pacha (amiral turc) arriva de Constantinople avec une immense quantité de canons, ainsi que l'illustre Kara Osman Olou d'Anatolie et vingt-quatre autres pachas, et tous lesaïans d'Ouroum Eli (Roumélie). Trente mille hommes de troupes — à ce qu'on disait — se réunirent autour de Viddin et tinrent cette ville assiégée pendant six mois, mais ils ne purent rien lui faire. Pendant ce temps-là où ne fuyais-je pas ! Au mois de juin je me
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cachai vingt jours de suite iars zze u::ir berger, jusqna ce neia ;:-!..'■:? .rz.--- .; passée. Quand > .'s.iie ::: :!î ; •: •:..., j'allai la nuit i Tr::--i ^ :;:--:? ... : : < épines {aillireL:i.'.r:.:-: -; 'i. ' làdemmoii^ :;^i. . ^pToc\\a de V.:ii - ri:^ 7 .. •.
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Au mois d'août j'allai dans mon diocèse; toutes les troupes étaient devant Viddin et se battaient pour prendre cette ville. Mais quelle terreur quand je traversais mon diocèse pour recueillir le tribut. Les soldats tares revenaient; fuyant le camp; ils ravageaient les villages, dépouillaient les soubachis (administrateurs des villages) et moi, j'allais par les villages. Plus tard, quand Pasvan Oglou à la Saint-Dmitri eut dispersé l'armée impériale, je parcourais les villages ; les Turcs qui fuyaieift devant Viddin se répandaient parles villages*; quelle fatigue et quelle terreur ne souffris-je pas pour atteindre Vratsa ! Quels bois et quelles vallées n'eûmes-nous pas à traverser! J'y étais depuis quelques jours à peine quand j'appris que Ali pacha marchait sur cette ville a?^c quinze mille hommes. Les fourriers arrivèrent la nuit. Dès que je Tappris, je me levai à huit heures pour m -enfuir de Vratsa. La nuit était sombre, le temps pluvieux, la montagne âpre et haute. Que de fois je tombai en route ! J'arrivai enfin au monastère de Tchérépich ; mais nous n'y trouvâmes personne; 4es moines s'étaient enfuis, le couvent était fermé. Impo»-
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NODSX
J'y passai dix jours en paix. Survinrent ensuite dix baïraks (bataillons) d'Arnautes. Nous n'avions pas de maisons vides pour les loger. Ils s'installèrent à quinze environ à l'évêché ; j'étais obligé de les nourrir. Je n'avais en tout qu'une maison. — (Il y en avait bien une seconde, mais les Tares l'avaient détruite.) C'était l'hiver et il faisait grand froid. Car primitivement cette maison n'était pas l'évêché, mais une maison ecclésiastique où logeaient des moines. Pour trouver le loisir de fuir, quels mensonges ne dûmes-nous pas inventer ! Dans quelle maison aller quand toutes étaient remplies de Turcs? J'allai près du tatar-aga-si (chef des courriers et directeur de la poste en ce temps-là). Je portais un kolpak vert. Ils me demandèrent : « Qui es-tu? »
Dire : « Je suis l'évêque », n'aurait servi à rien. « Je suis docteur, » répondis-je. Ils me demandèrent des remèdes et je leur répondis comme je pouvais. Ensuite, quand vint le soir, j'allai chez un chrétien et il me reçut avec sa famille. Car il n'y avait pas d'autre maison où il y eût de. la place. Et mes serviteurs qui restèrent dehors faillirent mourir de froid. Je
sous PASVAN OGLOU 125
cherchai à sortir de Vratsa, mais les pachas
arnautes occupaient les portes et surveillaient
qui entrait et qui sortait. Que faire ? J'envoyai
en avant un portefaix avec deux Turcs de la
ville , j'enveloppai ma tête aveo* un châle (tchalma-poch), je pris en main un fouet ;
j'envoyai en avant un piqueur et en prenant la qualité de tatar (courrier) du pacha, je franchis rapidement la porte sans qu'on me reconnût.
J'allai au monastère de Tchérépich. Pendant ce temps-là les Arnautes restaient dans l'évêché ; lits, légumes, blé, orge, vin, ils consommèrent ou vendirent tout. Nous ne pûmes rester dans ce monastère et nous partîmes pour aller à un autre qui est plus loin de Vratsa.
Nous arrivâmes le soir dans un village. Les habitants étaient en fuite. Il n'y avait pas un seul homme, il n'y. avait pas de pain, pas de vin. Le froid était terrible, la nuit longue. C'était en décembre. Nous crûmes mourir de froid. Le matin nous nous levâmes de bonne heure; il n'y avait point de route, la neige était profonde. Nous fîmes à peine quatre lieues en deux jours et nous arrivâmes au monastère de Karlioukav. Là nous restâmes cinq ou six
jours et fêtâmes. la Noël. Les Turcs de l'armée qui revenaient de Viddin commencèrent à arriver ici ; dans toutes les villes il y avait des pachas. Leurs gens allaient dans tous les villages chercher leur nourriture et piller. Il ne me fut pas pos»ble de rester dans ce monastère.
J'allai à Tetuven et y restai quarante jours. Quelques hommes vinrent me trouver en février et me dire que les deliis (soldats) du Kapitan pacha venaient de partir de cette ville, où ils «avaient été au nombre de deux mille. Je me réjouis et j'allai à Pleven. Mais je ne fls pas attention que Isouf pacha était à Vratsa. Giurdji pacha à Lom, et en Valachie, en face de Lom^ Silichtar Hussein pacha. S'ils venaient à marcher sur Pleven, où fuirais-je ? Certes je n'avais rien fait de mal pour fuir, mais j'avais un titre élevé, celui d'évéque, et si un pacha rapace m'avait saisi, je ne me serais pas racheté avec dix bourses (cinq mille pias*tres). Or je n'avais pas sur moi cent piastres. Nous arrivâmes à Pleven le samedi, veille du jour des Morts et je restai en paix jusqu'au vendredi de la première semaine du Carême'.
Ce jour-là arrivèrent fort avant dans la soirée
sous PASVAN OGLOU 127
les deliis de Giorgi pacha; ils brisèrent les portes, vinrent à notre maison ; ils étaient au nombre de doaze avec des chevaux, et nous, nous n'avions ni pain, ni orge, ni paille, ni foin; nous les suppliâmes, leur offrîmes de l'argent et ils allèrent dans une autre maison* Us annonçaient que le lendemain Giorgi pacha arriverait avec quatre mille hommes. Où fuir hors de la ville? On ne pouvait aller nulle part. Impossible pour moi de rester dans une maison chrétienne. Je m'enfuis et me cachai dans un harem turc. Je pensai que le pacha ne resterait qu'un jour ou deux, et s'en irait. Mais il n'en fut pas ainsi. Il resta dix jours et le jour même où il partit, arriva Isouf pacha avec six mille hommes. Ils ne laissèrent vide aucune maison, ni chrétienne ni turque. On n'entendait que des cris, des hurlements de kadouns (femmes turques), mais qui y faisait attention ? Ils vinrent à notre konak, mais il n'y avait point d'emplacement pour leurs chevaux et il ne leur convint pas.
Mais taudis qu'ils visitaient la maison (où je m'étais caché), je m'enfuis par suite de ma terreur chez la Kadouna elle-même. Suivant leur
coutume elle détourna son visage du mien pour que je ne le visse pas. Ce pacha resta douze jours et moi, je demeurai dans le harem vingtsix jours. C'était pendant le Carême ; il n'y avait rien à manger chez ce Turc ; le marché était fermé. Chaque chrétien avait des Turcs dans sa maison. Chez qui aller pour le prier de m'apporter à manger ? Les hommes de ce payslà ne sont pas assez civilisés pour avoir leur archevêque en honneur. Que dire de leur nourriture? Je restai plusieurs jours même sans pain. Car ce Turc était pauvre. Ils ne mangeaient guère que du pain de maïs, avec un peu de chou aigre et pas autre chose. Quelle terreur j'avais qu'on ne dénonçât ma présence ! Car les Turcs m'auraient demandé beaucoup d'argent et comme je n'en avais pas, ils m'auraient tué. Quand ils furent partis, je sortis de ma cachette et j'allai dans la maison de mon épitrope. Au bout de trois jours à peine, j'entendis un grand bruit dans la ville. Nous demandâmes ce qui se passait. On nous répondit : « Les Kirdjalis sont arrivés devant la ville. Ils veulent y entrer à Tinstant. »
Les femmes turques et chrétiennes empor-
sous PASVAN OGLOU 129
taient chacune leurs effets les plus précieux et se sauvaient en courant vers le quartier turc qui était fortifié. L'épitrope et sa femme se levèrent, prirent quelques hardes avec eux et s'enfuirent de leur maison. Mais moi, où fuir? Quelques personnes me conseillèrent d'aller dans un han (auberge) qui est entouré d'une forte muraille en pierres. Il y avait là un grand nombre de Turcs et les Kirdjalis ne pourraient certainement pas piller. J'allai dans ce han et j'y restai quinze jours, jusqu'à ce que les Kirdjalis fussent passés dans la direction de Timovo. A la Saint-Lazare nous quittâmes le han et je me rendis à la paroisse (metokh) du Tombeau de notre Seigneur (Boji grob). J'y passai en paix la semaine sainte. Le jour de Pâques, je célébrai la liturgie et nous nous réjouîmes. A neuf heures (à la turque), nous allâmes suivant l'usage à vêpres. Nous avions commencé à nous embrasser en disant : « Le Christ est ressuscité », quand tout à coup la grêle commence à tomber. Tout le monde se mit à crier, à gémir. Les gens qui étaient dans l'église se mettent tous^ à fuir. J'y restai seul revêtu de mes vêtements pontificaux et j'entendais au dehors
BULOARIB. ^
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9es cris et des gémissements. Je ne savais ce que Toulàit dire ce bruit. Je n'osais sortir tiI paraître wi deliors. Car l'enceinte extérieure fle Téglise était basse * et Ton potrraît yoir de ^ns Côtés. A ce moment édata tout à coup une ^éle aussi grosse que des noisettes ; mais elle ne dura que quelques instants. Alors -un ecclé- «aslique Tint flans l'églis© et me dit que deux mille haïdouks environ de Pazvandji Oglou étaient arrivés, avaient brisé les portes, s'étaient installés au presbytère et avaient pris toutes mes affaires. Où me sauver? J'étais stupéfait.
H y avait alors un begliktchîi (percepteur d'impôt), Kyre Kostadin, il était avec le teJiokadar, avec des Bostandjis et environ soixante bergers qu'il avait engagés; ils étaient venus suivant l'usage recueillir le tribut des moutons pour le beglyk. J'envoyai auprès de lui cet ecclésiastique. Ses hommes vinrent me chercher, me firent sortir de l'église et m'emmenèrent à son konak. J'y restai dix-neuf jours. H y avait là aussi des gens de Pazvandji. Ils étaient ivres et commettaient des excès. A
^ Les églises bulgares sont généralement situées au xollieu d'un enclos.
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cause de cela deux liommes de Tâga Oochantsifleu-Khalil^ qin étaient dans cette maison, mangeaient tonjonrs arec mous. Les Eirdjalis Tenaient aussi an dehors. Et moi je restai au malien de tont ce monde-là. J'avais snr la tête nnboimet valaqne. Ils m^appelaient riasadjîî (éciÎTaîn) Stôïan; jô ne couvais ni lire, ni faire ma prière.
Un jour le tchorbadjî "Kostadin me dit :
« "Nous voulons aller à Timovo ; mais par la Valachîe. Car à cause des Eirdjalis nous ne pouvons pas prendre la route directe. « Je me mis à réfléchir à ce que nous pouvions faire. Devais-je rester à Pleven seul au milieu des Eirdjalis? Gela n'était pas admissible. Devaisje aller à Vratsa, je tfosais prendre un iasaktdiia turc de peur qu'il ne révélât mon départ. Je pris un chrétien qui me fut donné par le tchorbadji Eostadin. Nous partîmes la nuit. C'était en mai ; les nuits étaient déjà courteiï. Nous voilà partis à quatre à travers les bois et les champs, évitant les chemins. Nous arrivâmes à la rivière Isker, mais cette rivière ne peut se passer sans bateau. Nous apercevons le village de Eoionlari, nous crions ; mais le
bruit de l'eau empêche de nous entendre. Personne n'apparaît; la nuit vient, la pluie commence à tomber;, Nous n'osons pas tirer un coup de fusil de peur qu'il n'y ait dans le village quelques haïdouks de Pazvandji. Que faire ? Nous nous désespérions. Tout à coup nous apercevons un berger. Il nous reconnut, alla prévenir au village; on vint avec une barque. Quelle barque ! C'était un vrai baquet. Elle ne contenait que trois ou quatre personnes . Les chevaux durent traverser à la nage. Mais quand nous voulûmes les faire mettre à l'eau, l'an d'entre eux s'enfuit dans les bois. Comment faire? La tête nous tournait. Comment diriger en même temps les fugitifs et poursuivre le fuyard? Comment passer cette périlleuse rivière la nuit dans l'obscurité ? Nous faillîmes tous nous noyer. Mais Dieu nous secourut. Le cheval fugitif n'alla pas loin et revint auprès de ses compagnons. Quand nous eûmes traversé la rivière, nos yeux commencèrent à s'éclairer ; car nous n'avions plus si peur des Kirdjalis.
Nous allâmes à Vratsa, et cette année-là, j'y restai jusqu'à la Saint-Dmitri sans oser sortir
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de la ville. Et après la Saint-Dmitri, je partis et j'allai à Pleven. Il y avait dans cette ville des haïdouks de Pazvandji ; j'y restai jusqu'à la Saint-Nicolas et mes prêtres recueillirent les contributions des fidèles. Lorsque je vis les partisans de Pazvandji se multiplier autour de Pleven, je craignis qu'ils ne me fissent quelque mal. Je partis de cette ville en décembre et j'allai à Nicopoli pour traverser le Danube et passer en Yalachie. Mais le Danube était gelé sur ses deux rives. Nous ne pûmes traverser et nous restâmes six jours à Nicopoli. Ensuite nous apprîmes que Giavour Imam marchait sur Nicopoli. J'eus peur ; je donnai beaucoup d'argent et on me fit traverser le Danube, mais avec quelle terreur! La glace se brisa; un cheval se noya; on attacha les autres et on leur fit traverser la glace. Mais avant d'arriver à Zimnitche, nous faillîmes mourir de froid.
La Valachie est déserte ; il n'y a ni chemin ni villages. Le trajet est de six lieues; nous mimes près de trois jours à le faire.
En 1800 les troupes impériales marchèrent contre Pazvandji. Mourouz-bey de Bucharest l'attaqua par la Valachie et les pachas par la
Turquie. Pour quelle raison, je Yona la dirai., n y avait im sultan dn village de Verbitsa (cercle de Preslav). Il était célèbre parce qu'il avait vaincu les Allemands ^ à Giurgevo. Il s'enorgueillit à cause de cela et ne voulut pas se soumettre au vizir, lorsqu'il se trouvait, à Schoumen avec Tannée turque ;, le vizir oi^ donna de détruire son palais. Il s'enfuit en Moscovie et y resta six ans. Ensuite il revint avec une recommandation des Moscovites à Constantinople, et Tempereur (le sultan) M permit de rétablir son palais. Il rassembla une armée de Turcs et de chrétiens et marcha sur Yiddin. Je ne sais ce qu'il négocia avec Pasvandji. Mais le bruit courut qu'il était convenu, avec lui que le sultan (de Verbitsa) resterait empereur et que Pazvandji serait vizir. Jô na sais au juste ce qui en est. Les. troupes se mi>rent en marche contra Viddin. Que faire ? Je n'avais pas d'argent pour mes dépeooses: et om me réclamait l'impôt. Que je retourne (en Bulgarie), c'est mauvais.; que je n'y retourne pas^ c'est mauvais encore. Il faut d'abord. qUHJ'ob-
^ Les Autrichiens.
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tienne une ordonnance du pacha de Viddîa pour recueillir les contributions des fidèles.* Mais je suis sans métropolie et sans évêques»^ Il n'est pas possible que j'obtienne une ordonnance. Il y avait un moine, hégoumône dw monastère de Markoutsa en Yalachie. C'était un homme indocile. Il ne se soumettait à per-^ sonne, particulièrement au métropolitain de Hongrie-Valachie. Celui-ci, à la suite d'un juigement, l'avait mis en prison. Que flt-il pour lui tenir tête? Il envoya un homme à Viddin?
et promit à Pazvandji quarante bourses (vingt mille piastres) pour se faire nommer archevêque de Viddin. Car Pazvandji avait de la.
colère et de la haine contre l'archevêque de. Viddin pour je ne sais quelle raison» Donc cb moine Callinique quand il eut appris tout cela,, trouva par ruse le moyen d'aller à Viddin., Pazvandji chassa l'archevêque, lui prit tout ea qu'il avait, et établit CaUinique à sa place, ea attendant qu'il reçût une permission du pah triarche pour être archevêque de Viddin** J'étais ami de ce Callinique depuis fort longtemps. Je lui adressai donc une supplique, la priant, puisqu'il avait accès auprès de Paz^
yandji^ de m'obtenir du pacha ou de son kihaïa un teskéré, c'est-à-dire une lettre me permettant d'aller recueillir les contributions. II m'écrivit : « Va-t-en à Vratsa et envoie-moi un homme pour que je te procure le tèskéré. » Jb ne connaissais pas sa perfidie. Je partis et allai à Vratsa. J'y restai quelques jours ; j'envoyai un homme de confiance à Viddin. Il m'envoya un teskéré de Pazvandji avec un moubachir pour me prendre et m'amener à Viddin. J'allai à Viddin et je servis deux ou trois mois dans les églises. Le teskéré du pacha portait que les chrétiens de Viddin avaient besoin de moi pendant quelque temps pour la célébration des offices, et que je pourrais ensuite aller dans mon diocèse. Quand je demandai la permission d'y retourner, survint un homme du pacha qui me dit : « Tant que Callinique ne sera pas évéque, il est impossible que tu ailles nulle part. » Que faire? Malheureux! J'étais enchaîné à Viddin. J'y restai trois années; que n'eus-je pas à souffrir de ce moine Callinique ! J'étais auprès de lui comme le dernier des serviteurs. Il voulait à peine me reconnaître pour homme et il me faisait remplir les fonc-
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tions d'un archevêque ! Il était d'accord à la fois avec les Turcs, et avec les haïdouks de Pazvandji. Je n'osais parler à personne. Il ne me laissait aller nulle part, si ce n*est à l'église, accompagné d'un de ses prêtres. M'eût-il laissé, j'avais les pieds malades et ne pouvais marcher. J'allais à l'église en carrosse. Viddin fut assiégé pendant deux ans et demi. Quelles terreurs j'eus alors, quels soucis, quels tourments ! Puis vint le troisième siège de Viddin. Mais les Turcs se tenaient loin de la ville. A Pleven était établi Plia sa pacha avec quinze mille Amantes, à Berkovets Giourdji pacha avec autant de troupes ; en Valachiô Mourouz bey avec Ibraïl Nazare et Aïdin pacha avec autant de troupes. Les Kirdjalis de Pazvandji étaient répartis en trois corps : Manaf Ibrahim commandait deux mille Kirdjalis. Il vainquit Pliasa pacha, prit toutes ses munitions et les apporta à Viddin. Pliasa pacha s'enfuit aussi loin qu'il put. On amena à Viddin environ un millier de ses hommes. Pazvandji leur fit distribuer un pain par tête et les renvoya. Un autre Eirdjali Filibelli Kara Moustapha attaqua la nuit Gierdji pacha, lui prit toutes ses provi-
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sions et on Tamena à Viddin. Ua troisième chef de corps était Hongantsaleu Ehalil ; il y avait encore beaucoup de haïdouka de Pazyandji qui tenaient énergiquement téta à Tarmée du sultan et ne lui permettaient pas d^apprœher de Viddin. Enfin, avec la permission daPazvandjU les Eîrdjalis passèrent en Yalaciiie at brûlèrenl; Eraliovo (Kraïova), beaucoup de villages et tuèrent des habitants. Alors, la voïevoda Michel s'enfuit à Brasova aiasi que le métropolitain de Hongrie -Valachie^ tous les boïars et le»
évêques valaques, tant ils avaient peur dacr Eirdjalis. Us firent ansnxEe la paix avac Pâ2r vandji..
Alors Pazvàndjî envoya Gallimque avec cinquante Turcs auprès- d* Ypsilanti-Bey à. Bûcha'rest ; et il fut consacré ardievâqua da YiddiiaL avec la permission du bey^ TlaoïDis aprèsi SOB arrivée à Viddin, j'obtins La permission d'ailer dans mon diocèse dont> j^étais absent depuia trois ans. Mais les Eirdjalis étaient dans mon diocèse, et je ne pus m'y rendre Je: résolus alors d'aller à Kraïova, pour m'y établir. Car j'avais beaucoup souffert à Vîddin et je cherchais l'occasion de quitter cette. vUla au plud
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misères et d'angoisses.- Il m'appela à la métropole, m'y donna une cellule afin que je résidasse auprès de lui, et m'invita chaque jour à sa table. Je lui exposai toute ma détresse ; comment on m'avait d'abord dépouillé, trompé, comment on m'avait imposé un évéché coûteux de cinquante-cinq bourses, comment je n'avais pas pu pendant quatre ans aller dans cet évéché^ comment je n'avais pas reçu un para, ni payé ni mes contributions, ni les intérêts, comment j'étais devenu endetté de plus de quatre-vingts bourses. Mon diocèse avait été ravagé, mes villages étaient devenus déserts, avaient été brûlés par les Eirdjalis et les haïdouks de Pazvandji, les habitants s'étaient enfuis en Valachie et dans d'autres pays. Le sjmode n'avait pas voulu me croire ; il réclamait tout de même ses contributions. Il ne m'était pas possible de me tirer d'affaire avec cet évéché et ces dettes. Le métropolitain se montra généreux avec moi et pria le bey de me faire obtenir du synode que je fusse délivré de mon diocèse. Le bey — Dieu lui accorde de longues années ! — l'écouta et s'adressa au synode. Je reçus ma lettre de congé, je m'affranchis aiiisi
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de ces terreurs et de ces misères temporelles. Je n'ai plus qu'un seul souci ; je crains que Dieu ne me juge pour avoir pris le fardeau de ce troupeau et l'avoir abandonné. Mais j'espère en sa grâce; car je ne l'ai pas abandonné pour me livrer au repos, mais par suite de ma détresse et des dettes qui pesaient sur moi. On me les- a imposées, ces dettes, et on ne veut pas croire combien le monde a été ravagé et particulièrement le pays qui est près de Viddin . C'est un séjour de barbares et de haïdouks.
Maintenant je travaille nuit et jour à écrire quelques livres dans notre langue bulgare . Si les Bulgares ne peuvent rien entendre de ma bouche, qu'ils reçoivent du moins de moi pécheur quelque enseignement utile, qu'ils lisent mes écrits, qu'ils en profitent et qu'ils prient le Seigneur pour moi indigne, qu'ils le prient de corriger mon ignorance, de m'accorder le pardon en raison de mes travaux, afin que nous puissions être assis à sa droite au jour du jugement terrible. Amen.
C'est ce que nous nous souhaitons de tout cœur ; et vous soyez indulgents pour celui qui a travaillé et portez-vous bien.
LA LITTÉMTimE CONTEMPORAINE
LA UTTÉRATURE CONTEMPORAINE
J'ai etadie un peu plus haut la renaissance intellectuelle des Bulgares. Je me sens, je l'avoue, une sympathie particulière pour ce peuple tout ensemble si vieux et si jeune qui, après cinq siècles de servitude, renaît à la vie politique et morale. J'ai eu récemment l'occasion d'aller visiter la Bulgarie et de constater par moi-même les progrès accomplis depuis le traité de Berlin ' . Des amis obligeants veulent bien me tenir au courant par l'envoi des prin-
' Voir mon récont volume : La Save, le Danube et le Balkan. — 1 vol. in-12. Paris, Pion, 1884. .
buloàrzb. iO
cipales publications éditées à Sofia ou à Philippopoli. Voici précisément un livre qui m'arrive de cette dernière ville et qui mérite l'attention à plus d'un égard.
^ C'est uue chrestomathie, un recueU de morceaux choisis eu prose, publication banale s'il en tùt chez les nations depuis longtemps en possession d'une littérature, manifestation importante de la vie morale chez un peuple émancipé d'hier et dont le premier Uvré imprimé date de 1806. Cette chrestomathie est la première digne de ce nom chez les Bulgares et l'ouvrage le plus considérable qui ait encore été imprimé dans leur pay^s. Les compilateurs de ce recueil, MM. Vazov et Velitchkov, sont d'ailleurs loin d'être les premiers venus ; tous deux sont des écrivains distingués : M. Vazov est considéré comme le premier poète de la Bulgarie contemporaine ; j'aurai occasion d'étudier son œuvre si jamais je m'occupe du
second volume de la chrestomathie qui est consacré à la poésie. Le premier ne comprend que la prose.
La prose bulgare ne date que d'un siècle ; mais ses premiers essais, sous la plume des Païsii, des Sofroni, ne sont pas encore dégagés de l'influence d*une langue morte, le slavon. MM. Vazov et Velitchkov les ont avec raison écartés d'un recueil où ils tiennent à ne donner que des modèles de bon goût et de bon langage. Avec une modestie louable, ils ont très • bien compris qu'une littérature aussi récente que la leur ne suffirait pas à remplir de chefsd'œuvre un recueil de près de cinq cents pages. Ils ont eu bravement recours aux traductions. Ce n'est pas moi qui les en blâmerai. Au dernier venu dans la famille des peuples européens on ne saurait donner trop d'occasions de profiter des leçons de ses aînés et de s'inspirer de leur esprit. Ce qui est intéressant à observer dans le choix de nos auteurs, ce sont les tendances et les sympathies qu'ils révèlent . Il suffit d'un coup d'œil jeté sur la table des matières de la chrestomathie pour constater la part vraiment royale qui y est faite à la litté-
rature française : sur cent quatorze morceaux que le volume renferme, vingt-neuf sont traduits du français ; la Russie, dont la langue est familière à tous les Bulgares un peu instruits, est représentée par douze fragments assez considérables ; l'Angleterre par des extraits de Buckle, de Macaulay, de Dickens et de John Bright, l'antiquité classique par des citations de Pline le jeune. Tacite, et des pères de l'église* L'Allemagne ne figure que pour une page de Jean-Paul Richter; l'Italie est complètement oubliée.
On peut, ce me semble, par cette statistique assez curieuse, se faire une idée des influences morales qui se sont exercées, pendant ces dernières années, sur les jeunes générations bulgares. Le choix des morceaux empruntés à chaque littérature mérite luimôme d'être étudié. Ce qui préoccupe nos jeunes auteurs, c'est surtout la littérature politique. Ils ignorent les noms d'un Bossuet ou d'un Pascal, mais ils reproduisent de longs fragments de Mirabeau, de Vergniaud, et ils donnent en entier le plaidoyer de Gambetta en faveur de Delescluze, ils traduisent de longs
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extraits de la correspondanee de fiérang^r, de George Sand, Victor Hugo, Michelet, Thiers et Mgnet. Pour les siècles classiques ils mettent k contribution Yoltaîre, Bousseau, Fénelon, La Bruyère ; ils remonteoit jusqu'à .La Boétie qui fut, arant tout, un écrivain politique. En somme, le choix de ces teltes atteste un culte pasdonné pour les idées dont la France moderne est considérée comme la mère ou la propagatrice. Il y a là pour les hommes qui dirigent la politique française en Orient un symptôme qui n*est point à dédaigner. A noter aussi rignoranoe absolue des œuvres germaniques. Elle est d'autant plus remarquable qu'un certain nombre de jeunes Bulgares ont étudié à Vienne, à Prague, à Berlin, et que TaUemand ne leur est certainement pas inconnu.
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pays bulgares n'avait qu'une seule imprimerie, celle du vilayet de Roustchouk. Ce n'est pas sous la censure vigilante des pachas qu'on aurait pu raconter les misères de la patrie ou exalter ses espérances.
La presse bulgare est la plus jeune de toute l'Europe ; elle n'a pas encore trente ans d'existence. Sur le sol de l'empire ottoman, elle débuta à Constantinople ; mais son domaine était nécessairement fort restreint ; il se bornait aux controverses religieuses, dirigées tantôt contre le clergé phanariote qui exploitait ses coreligionnaires slaves, tantôt contre les. tentatives désespérées de quelques patriotes pour sauver la nationalité bulgare par V union avec l'église romaine. Ce n'est pas à Constantinople que les aspirations nationales pouvaient prendre un libre essor; c'est en Serbie et en Roumanie, dans les provinces déjà émancipées, que parurent l^s journaux précurseurs de l'indépendance : le Cygne, du Danube et V Avenir, publiés par Rakovski, la Nationalité^ par Kasabov, la Liberté et V Indépendance , par Liouben Karavelov; Moscou, Vienne, Bolgrad en , Bessarabie virent également naître et
mourir des feuilles éphémères dont quel(iuesunes eurent peut-être moins d'abonnés que de collaborateurs. Les publicistes de l'émancipation nationale n'ont pas tous assisté au succès de la cause qu'ils combattaient. Beaucoup sont morts jeunesy épuisés par les fatigues de l'exil, vaincus par la misère ou le chagrin.
Parmi ces figures trop tôt disparues, deux
surtout méritent de fixer notre attention : ce sont celles de Sava Rakovski et de Liouben Karavelov.
« Rakovski, dit M. Vazov dans son introduction, est le plus fidèle représentant des aspirations et des rêves de la nationalité bulgare au xix« siècle. » Il était né en 1818, dans cette patriotique et intelligente ville de Kotel, qui avait déjà donné le jour au grand précurseur, l'évêque Sofroni. Dès sa jeunesse, il embrassa, avec une ardeur infatigable, tous les rêves, toutes les espérances de sa nation. Ressusciter le passé, préparer l'avenir, telle fut la tâche de sa vie aventureuse et héroïque. Il avait fait ses études tour à tour à Athènes, à Paris, à Constantinople, à Moscou; il savait le. français, le grec, le turc, l'arabe, le russe, le serbe. Il avait
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même — il le prétendait da numis — abordé le Banscrit. De cette instraetion cosmopolite et mal digérée, !1 était résalté d'aiUeuTS plus de troi^frision et de fantaisie que de science véritable. Pendant la gaerre d'Orient, Rakovski TOrvît dans Tarmée turque, mais on le soup- ISonna.nonBans raison peut-être, d'intelligence secrètes a^ec les Husses. Il fut arrêté et emmené à Constantinople ; îl s'échappa en route, se jeta dans les Balkans, et mena la yie du haïdouk. Ce mot demande quelques explications. Sous la forme haïdouk, il est le plus souvent employé, dit Littré, pour désigner un domestique vêtu à la hongroise. Ce n'est pas Facception qu'il a chez les Slaves méridionaux . Le haïdouk, c'est ^le clephte. Dieu sait si le clephte grec a fait tourner la tête de nos grand'mères, s^il a été chanté par les Hugo, les Delavigne, les Delphine Gay.
Le clephte a pour tout bien le grand air, Teau des puits, Un bon fusil bronzé par la fizmée, — Bt puis La liberté sur .la monta^pie.
Sur les sommets duPinde, ou dans les gorges du Balkan, le clephte et le haïdouk font absolument le même métier. Us guettent les Otto-
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mans, tes tuent au passage, les dépouillent pour venger les misères des chrétiens opprimés. Les clephtes grecs ont bénéficié chez nous de la ^ymj)athie qui s'attachait aux descendants — ^rais ouJEamx — de Périclès on d'Homère; leurs cpUàgues l)ulgar06 ou serbes sont restés inconnus ou méprisés.
ÎjE presse ottomane les traitait de simples tandits etFEurope la croyait volontiers. Mais la poésie serbe et bulgare célèbre leurs exploits at diante leur^; vertus. Pour elle^ les haïdouks, ce sont des pasteurs qui gardent la foi , des héros qui défendent la croix sainte et le droit . Heureuse la mère « qui enfante im haïdoxik pour la défense de la croix. » Dans un pays opprimé, en lutte perpétuelle contre ses oppresseurs, ils sont les organes de la conscience nationale, les redresseurs de torts, les mandataires de la justice. Ils ne s'attaquent jamais aux chrétiens; ils ne Tengent que les abus dont les innocents sont les victimes. < Nous sommes envoyés par Dieu, dit Pun d'eux dans ses mémoires, pour épargner les misérables et punir les malfaiteurs . Nous devons avoir l'âme honnête et le cœur pur. » Rakovski a écrit en vers,
d'ailleurs assez médiocres^ le chant des haïdouks :
a Au bord de la mer est debout le voiôvode, le chef des Bulgares. Devant lui comme des rêves se dressent les jours des gloires passées ; il pense à la guerre des montagnes qui Tattire depuis longtemps.
» Oh ! à la tête d'une bande bulgare errer dans les gorges ombreuses et affronter Tennemi dans les combats, le sabre en main.
» J'irai à la tète de ma compagnie : derrière moi le porte-drapeau ; à l'abri de l'étendard vert, nous ferons planer la terreur sur la Bulgarie.
3> Là où le Bulgare lutte avec l'infidèle, dans les montagnes fraîches et boisées, là flotte l'étendard de la victoire, là les chaînes tombent en poussière.
» faucon, oiseau puissant ! tu vis sur les rochers de granit dans le voisinage des aigles. Cest là que je veux aller te rejoindre. »
Quand on est à la fois patriote et homme de lettres, on ne peut pas éternellement errer dans les montagnes. Rakovski échangea bientôt la vie du haïdouk contre celle de Fexilé ; mais il ne pouvait s'éloigner de la patrie. Il passa la plus grande partie de sa vie à rôder sur les frontières. Il s'établit tour à tour à Bucharest,
LA UTTÉRATURE CONTEMPORAINE 157
en Valachie, à Belgrade, en Serbie, à Novi-Sad, dans la Hongrie méridionale. La diplomatie ottomane faisait bonne garde et les agents panslavistes n'avaient pas beau jeu sur le sol de TAutriche-Hongrie. On appelait ainsi à Vienne et à Pesth les patriotes serbjss ou bulgares, tchèques ou croates, slovaques ou ruthènes qui s'avisaient de rêver à l'émancipation morale ou politique de leur nation. Rakovski dut plus d'une fois changer de résidence. Il publia d'abord à Novi- Sad V Aurore bulgare, qui fut interdite par le gouvernement autrichien, puis le Prologue du Pèlerin de la montagne , brochure étrange où il exposait ses idées sur l'état actuel de la Bulgarie, puis le Pèlerin de la montagne, cycle de poésies médiocres où il célébrait ses exploits et ceux de ses compagnons dans la Strara planina^. Les vers n'avaient pas grande valeur, mais ils allaient au cœur des patriotes, ils étaient d'ailleurs accompagnés de notes qui révélaient une foule de détails intéressants sur la vie encore peu connue du peuple bulgare.
Après la publication de ce curieux volume,
' La vieUle montagne. C'est le nom d'une des chaînes du Balkan.
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