‹ La BulgarieChapitre 7 sur 11 · COI · texte numérisé non relu

COI

le

fei

« Q^ '^'"iaDi t ^^f'^» TOisins qni l'ont

'^^ af„ '*"<'«» i.„f™*^ ™'™» î"i l'ont "■«s oj,7» Balg^y't^a seulemaal de prou-

^^*««ta "« 'Sé.!T«°' '«=- «ntonrent. Ponr -.^e^''^°Je e»?" 'a W ' ''^' '>°''- '«^ --Wro-

Pie r^^ïC^*' lieu-"^ '■*'°"^ '^'io-o»'»-

*'^.i,;^; *C''^^e« f ^^™<^e-- 15e. chant.

*^C;- ot^^'C r'""^"^^--« Vivaient

laS LA BULGARIE.

Tauteur dut quitter rAùtriche. Nous le retrouvons ensuite à Odessa, où il fait paraître son étrange Manuel pour étudier le fiasse des Bulgares, puis à Belgrade, où il fonde une Revue de courte existence, le Cygne du Danube, et où il entre au service du gouvernement serbe. En 1862, au moment du bombardement de cette ville par les Turcs» il organise une légion, bulgare, dissoute même avant d'avoir été constituée. En 1863, il est obligé de quitter Belgrade et retourne à Bucharest où il meurt en 1868. Chemin faisant, il sème les livres et les brochures. Les événements contemporains ne lui suffisent pas. Il aborde les origines mêmes de l'histoire nationale dans son Manuel, dans ses Antiquités bulgares. Les documents lui font défaut ; mais il n'est pas embarrassé pour si peu ; il les trouve dans son imagination. Vous pouvez le croire dans une certaine mesure pour les faits dont il a été témoin ou acteur ; pour tout le reste, il est le guide le plus dangereux qu'on puisse imaginer. Gomme écrivain, il est . médiocre, comme critique il est nul. Et cependant comme poète et rêveur, il a rendu d'incomparables services à son pays. H ne s'agit

LA LITTËRAXOREL CONTEMPORAINE 159

paapour lui d'étudiée la viô bistorijC[U6 des Bulgares,, telle qu'elle césulta des documents; il s'agit, de la créer de toutes pièces et de l'exal* ter au. détriment des peuples, yoisins qui l'ont opprimée pendant tant da siècles : le& Osmanlis et les Grees*Jlne s'agit pas seulement de prouver que les Bulgares ont le droit d'exister et qu'ils ont existé; il faut montrer qu'ils sont supérieurs à tous ceux qui les entourent. Pour aûutenir cette thèse tout est bon ; les rapprochements. que la linguistique a établis depuis un. siècle entre les différents idiomes indo-eurorpéens, donnent lieu aux conclusions les plus fantastiques. Les Bulgares sont le premier peuple arien établi en Europe ; ils y sont venus en droite ligne de l'Hindoustan ; Ormuzd était leur divinité nationale, la fable grecque leur a emprunté ses mythes les plus gracieux. Des chants populaires établissent que les Bulgares vivaient dans leur pays actuel trois cents ans avant l'ère chrétienne. Où Rakovski avait-il vu tout cela? Dans les yeux de sou âme,

aurait-il pu répondre avec le poète anglais.

On retrouve d'ailleurs des fantaisies analogues chez tous les petits peuples qui, après un long sommeil, renaissent à la vie historique ; incertains de l'avenir de leur nation, ils essaient au moins de s'emparer du passé.

Il n'y a guère plus de critique dans les ouvrages de'Rakovski sur les tsars bulgares, Asen P' et Asen IP. Ces dissertations ne peur vent plus être consultées aujourd'hui par l'historien ; mais au temps où elles parurent, elles furent pour beaucoup de patriotes une révélation. De ce fatras étrange les Drinov, les Jireczek ont fait jaillir la lumière de la vérité historique.

Assurément Rakovskî est un de ces écrivains dont la valeur n'ira point grandissant avec les siècles. Son œuvre est faible par la forme, elle est, pour tout ce qui ne touche pas à la vie contemporaine, fausse par le fond. On n'eût peut-être pas osé le dire en Bulgarie il y a dix ans, MM. Vazov et Velitchkov n'hésitent pas à le reconnaître avec une louable sincérité.

ce Aujourd'hui que nous respirons presque librement, nous envisageons avec sang-froid les évolutions accomplies, évolutions que Tâme ardente de

Rakovski eût à peine osé rêver ; nous trouvons bien faibles ses œuvres poétiques et ses recherches historiques. Son Pèlerin de la montagne est écrit dans une langue absolument impropre à la poésie ; ses vers ne remplissent même pas les conditions indispensables de la versification. Ils n'ont ni prosodie, ni rythme, ni harmonie. La langue est factice et n'a jamais existé ni dans les livres ni dans la bouche du peuple. Pénétré du désir irrésistible de présenter les Bulgares comme un peuple purement slave, de rendre leur langue intelligible à tous les peuples slaves, il a imaginé des cas, des tournures, des formes absolument incompatibles avec notre idiome. Dans ses travaux historiques, on rencontre partout la même tendance patriotique. A côté de beaucoup de découvertes précieuses sur notre histoire et notre vie actuelle, il interprète une foule d'événements à son point de vue, sans se soucier de la science. Devons-nous le lui reprocher ? Rakovski doit-il perdre pour cela sa grande valeur comme écrivain national ? Non. Ce qu'il fallait à ce moment-là, ce n'était pas la froide critique, mais l'enthousiasme patriotique ; ce n'était pas la science, mais l'idéal ; c'étaient des horizons pour les esprits et du feu pour les cœurs. Rakovski voulut donner tout cela, et n'ayant à sa disposition ni le temps ni les ressources scientifiques, il chercha dans sa fantai:sie de quoi satisfaire l'insatiable passion de gloire nationale qui le dévorait. Le peuple ne regarda pas

ville . Il avait recueilli dans son pays de nombreuses observations et il publia des travaux ethnographiques qu'on lira toujours avec intérêt. Par vocation il était né nouvelliste et romancier, mais le temps n'était guère propice à la littérature proprement dite. Karavelov passa sa vie à publier des feuilles révolutionnaires. Pendant longtemps les Bulgares avaient espéré une guerre prochaine entre la Serbie et la Turquie, Il s'établit d'abord à Belgrade, puis ensuite à Novi Sad. Il eut dans cette dernière ville maille à partir avec la police hongroise, peu tendre pour les velléités d'indépendance des voisins slaves. On le signalait à Pesth comme un agent panslaviste. Quand le prince Michel fut assassiné en 1867, il fut impliqué dans le procès intenté à Alexandre Karageorgevitch. C'était au début du dualisme, à cette époque néfaste où les capitaines des bâtiments autrichiens du Danube livraient aux pachas turcs les Bulgares soupçonnés de fomenter la révolution. Il sufllsait en quelque sorte d'appartenir à cette nationalité malheureuse pour être exclu du droit des gens. Cependant les tribunaux hongrois durent, faute de preuves, relâcher Karavelov; il s'en

alla à Bucharest et y fonda successivement deux journaux, la Liberté et V Indépendance ; il y créa plus tard une revue, la Science; la Liberté fut interdite en Russie. Si la Russie entretient le panslavisme, il faut avouer qu'il y a des moments où elle cache bien son jeu.

Quand la Bulgarie eut été rendue à l'indépendance, Liouben Karavelov y joua un rôle politique ; mais il ne survécut pas longtemps au triomphe des idées pour lesquelles il avait lutté pendant de longues années d'exil. Il mourut à Roustchouk en 1878, à Tâge de trenteneuf ans. Il avait été le grand agitateur de l'émigration bulgare ; il fut son premier publiciste ; nul ne contribua plus que lui à faire connaître et aimer la Bulgarie.

a II fut le premier, dit M. Vazov, qui imagina d'écrire des nouvelles originales sur notre vie nationale ; il donna à notre langue une élégance et une légèreté qu'elle n'avait pas connue, jusqu'à lui. Il reproduit admirablement le caractère bulgare. Il lui prête un humour inimitable. »

Les plus populaires de ses récits sont Stano^ Hadji-NitchOy Neda, Trois tableaux de la vie bulgare^ On pleure sans larmes sur la

tombe de Vétranger, les Bulgares de Vancien temps. Il a en outre rédigé un document fort curieui, les Mémoires du haïdouk Panaïot Hitov, qu'il publia en 1872, à Bucharest, Quelques-uns de ces récits ont été primitivement écrits dans la langue des deuz pays où l'auteur abrita tour à tour sa vie errante, en russe et en serbe. Aucune de ces œuvres ne saurait être présentée comme un type de perfection absor lue; pressé par le temps, obligé à une production incessante, l'auteur ne se soucie pas assez de dramatiser ses narrations, de les condenser en un ensemble harmonieux. Il y a dans la vie des peuples des périodes où les hommes de quelque valeur sont obligés d'étire tout à la fois pédagogues, romanciers, publicistes, agitateurs politiques, historiens. Karavelov fut même poète à ses heures^ et ses vers pleins de feu mériteraient d'être recueillis. J'ai cherché dans ses œuvres quelque fragment qui méritât d'être traduit ici. Le choix n'est pas facile ; ce qui charme surtout les Bulgares, c'est la fidélité avec laquelle Fauteur les met en scène, l'exactitude minutieuse avec laquelle il reproduit leurs mœurs, leur manière de

glauques ; à l'ombre de ces branches se cachent des troupeaux entiers de canards et d'oies. Les oies, majestueusement perchées sur une patte, fouillent leur plumage du bec et le cachent sous leurs ailes ; auprès d'elles se promène l'hôtesse élégante de l'été, la cigogne aux longues pattes rouges, au bec rouge, toujours en quête de quelque provende, grenouille, lézard ou couleuvre. Dans les rues circulent les poules sous la conduite de leur sultan, le coq. Paisibles et l'œil hébété, les vaches se groupent sur les bords de la Topolka; elles se chauffent au soleil, lèchent leurs flancs maigres, en attendant le bouvier qui, pendant ce temps-là, va de maison en maison se faire régaler de raki, de pain, de fromage, de lard grillé et autres victuailles.

» — Ah ! ah ! votre vache est une fière bête, dit-il à chaque propriétaire ; elle paît tout le temps. Les autres se disputent, se donnent des coups de cornes. Mais la vôtre, ah ! elle paît bien.

» Naturellement il répète les mêmes compliments dans chaque maison, et le raki coule à flots dans sa gourde ...

» Mais le plus bel ornement de cette nature, c'est la femme de Koprivchtitsa. Un chant populaire célèbre ainsi la femme bulgare :

« Comme elles me plaisent les femmes bulgares» ! » Pendant le jour, elles font la moisson sous le » soleil ardent. Du matin au soir, feUes font des » liens et attachent les gerbes. Aux heures de ré-

» création, elles chantent comme les rossignols. » Le soir venu, elles rentrent à la maison ; elles » courent en sautillant comme des perdrix. Puis » elles s'enlacent pour danser le khoro. Elle sont » blanches comme les pages d'un livre. Leurs joues » sont rouges comme les pommes d'Ochrida. »

» Si belle et si charmante que soit la femme bulgare en général, la femme du Balkan la surpasse comme la rose trémière domine les fleurs du jardin. Koupeno, Radiovena, Ichtiman et Koprivchtitsa sont célèbres par la beauté de leurs femmes. Des sourcils fins et noirs comme la soie, un visage intelligent, un front élevé, une taille élégante, des mouvements vifs, de longs cheveux noirs ou roux tombant en tresses gracieuses, des lèvres de corail, de grands yeux, une poitrine solide et puissante, telle est la femme de Koprivchtitsa. Et si vops regardez de plus près ces yeux et ce visage, vous y découvrez une âme simple et aimante dont les paroles ne trahissent jamais le cœur ni la pensée, et lui servent toujours de fidèles interprètes.

» Voici donc devant nous Koprivchtitsa. C'est le matin, et le soleil éclaire déjà tout le village. La rosée repose encore sur l'herbe et scintille comme des perles. De tous côtés on entend le bourdonnement des abeilles, le chant des oiseaux. La forêt embaumée est vraiment la demeure des samodivas '.

* Nymphes de la mythologie bulgare.

L'air est chargé des parfums des jeunes herbes et le vent d*est emporte ces parfums sur toute la Bulgarie. Le soc déchire déjà la plaine ; de tous côtés sortent des troupeaux de moutons, de vaches, de chèvres et de chevaux. Le soleil luit gaiement et l'homme, voyant le monde autour de lui si gai et si beau, prie et se confirme dans l'espérance que sa vie lourde et misérable sera un jour aussi joyeuse que celle de la nature.

» Je t'aime, ma chère patrie, j'aime tes Balkans, tes forêts, tes roches, tes sources froides et boadissantes. Je t'aime, ô mon cher pays, je t'aime de toute mon âme et de tout mon cœur, quelques rudes épreuves qui t'attendent. Tout ce qui est resté de bon dans mon âme orpheline, tout cela est à toi. »

A cette page idyllique, je voudrais opposer quelques extraits des récits inspirés à la jeune école bulgare par le souvenir des angoisses qui précédèrent la guerre libératrice. Je ne saurais mieux faire que de m'adresser à M. Vazov lui-même. Le poète est doublé d'un prosateur nerveux et éloquent. Il a publié récemment, dans une Revue de Philippopoli, un récit animé des épreuves qu'il eut à subir au début de l'année 1876. Sa tête avait été mise à prix, et il ne réussit qu'à travers mille périls à

quitter la capitale de la Roumélie. Chemîa faisant, — il se rendait à Constantinople, — à la station de Tirnovo-Segmen, le jeune poète rencontra Tavant-garde de ces bachî-bouzouks que le fanatisme musulman jetait sur la Bulgarie chrétienne. Il a donné sur cette sinistre rencontre une page Yigourettsement écrite et qu'on ne lira pas, je crois, sans émotion^

a Le train courait dans la plaine immense de Roumélie qui, vers Test, se confondait avec le ciel. A Touest, le Rhodope s'écartait et s'abaissait de plus en plus. Nous arrivâmes sans aventures jusqu'au nouveau pont jeté sur la Maritsa, à Tirnovo-Segmen. Là, le train s'arrêta plus Igngtemps qu'aux autres stations ; on y attachait des wagons de marchandises. Tout à coup retentit un sifflet assourdissant et un nuage noir parut à l'horizon. C'était le train d'Ândrinople qui devait croiser le nôtre à cette station. Il s'arrêta devant nous. Une terreur irrésistible nous saisit tout à coup. Tous les wagons (il y en avait environ cinquante) étaient remplis, bondés d'une foule étrange d'Asiatiques hideux, à demi nus, coiffés de fez, de turbans, de bonnets d'astrakhan, sans chef, sans drapeau, sans discipline. Ils étaient pourvus de toutes les armes que l'imagination humaine a jamais pu inventer. C'était le tableau de l'Orient tout entier dans la variété de

ses races et de ses costumes. Turcs, Arméniens, Kurdes, Druses, Tcherkesses, tout un pandémonium d'êtres à faces bestiales, fanatisés, déchaînés, farouches, affamés, altérés de sang, d'incendies et de meurtres ; toutes les tribus, toutes les castes qui constituaient naguère les armées d'Attila, de Tamerlan, de Mahomet avaient là leurs représentants entassés dans des wagons pour se précipiter tout à coup comme des nuées de sauterelles, pour enchaîner, pour ravager et pour tuer. De temps en temps, des cris et des rires arrivaient jusqu'à nous ; parfois des chansons dont les mélodies sauvages frappaient étrangement l'oreille ; quelques-unes étaient accompagnées par des instruments dont on chercherait vainement les noms. Tout ce monde exultait. Abdul Azis avait eu une idée de génie. Il avait lâché l'Asie sur la Bulgarie, les hyènes sur les agneaux, les buveurs de sang sur les jeunes filles et les enfants. Ils étaient sûrs de ne rencontrer que peu d^hommes armés ; mais en revanche, que de vierges, que de trésors en Bulgarie. Comme s'il n'y avait pas en Europe d'aulre moyen de détruire une insurrection sans armes. Le sultan avait eu la même idée que d'Israeli : détruire tout par le fer et par le feu avant que personne eût rien appris et eût songé à intervenir. C'était le vœu de la diplomatie anglaise. »

Je ne pousserai pas plus loin cette rapide étude. La littérature bulgare a certainement beaucoup gagné à la libération de la patrie, à l'émancipation de la presse^ à la création des imprimeries et des grandes librairies qui n'existaient guère avant 1878. On peut dire qu'elle traverse, en ce moment, une période critique ; dans la principauté, comme dans la Roumélie orientale, la politique absorbe toutes les intelligences, et le règne de l'art pur n'est pas près d'arriver. Je voudrais, avant de terminer ces pages, essayer de me rendre compte des influences diverses qui doivent s'exercer sur l'esprit bulgare, et qui permettent de diagnostiquer son avenir. Ces influences sont très diverses. Les Bulgares, au point de vue ethnique.

176 LA BULGAHIE

publié, il y a quelques années, un dictionnaire bulgare-français. C'est le seul répertoire de ridiome bulgare qui existe encore aujourd'hui. Il a imaginé d'en exclure tous les mots d'origine turque ; d'où il résulte que les étrangers ne peuvent tirer aucun profit de son lexique. Le Serbe Earadjitch était bien mieux inspiré lorsqu'il faisait entrer dans son dictionnaire serbe, en les marquant d'un astérisque, tous les vocables osmanlis qui avaient pénétré dans l'usage quotidien.

Cet élément asiatique qui persiste en dépit des patriotes n'est point à négliger au point de vue littéraire. L'Orient, que nos poètes devinent par un laborieux effort de leur imagination, les poètes bulgares l'ont sous les yeux, dans la. main pour ainsi dire. Ils peuvent lui emprunter des couleurs et des effets. S'ils ne savent comment s'y prendre, ils n'ont qu'à voir comment la Crimée et le Caucase ont inspiré les plus grands des poètes russes, les Pouchkine et les Lermontov.

Ce sont d'ailleurs leurs maîtres naturels ; le russe est pour les Bulgares comme une seconde langue maternelle ; ils ont pour la plu-

LA LITTÉRATUPÉ CONTEMPORAINE 177

part fait leurs études aux universités de Pé* tersbourg, de Moscou, d'Odessa. Cette derniôre ▼ille a été pendant de longues années l'un des foyers les plus ardents de leur renaissance nationale. La gratitude leur fait un devoir d'aller chaque année en pèlerinage au pays du tsar blanc d'où leur est venue la délivrance. Un grand nombre de jeunes filles bulgares sortent des institutions russes; elles en ont rapporté, avec une instruction solide et variée, cet esprit d'initiative et d'action qui caractérise la femme russe. Telle d'entre elles a déjà joué son rôle dans la presse nationale. La littérature moscovite est la marraine naturelle de sa sœur cadette et reconnaissante «

U est un autre élément qui nous intéresse à bon droit et qui ne saurait être oublié : l'esprit français. Malgré l'hostilité qui existe entre les Turcs et leurs anciens raïas, Constantînople constitue pour la Roumélie et même pour la Bulgarie du nord un centre d'attraction auquel il ecst difficile de se soustraire; mais il y a dans cette capitale deux villes bien distinctes, Stamboul et Péra ; avec Stamboul les rapports iront de plus en plus en diminuant ; il n'en

sera pas dâ même avec Péra. C'est sar la côte da Bosphore le grand entrepôt des idées de rOccident ; ces idées ont pour organe la langae française; le français sera pendant longtemps âflbcore le grand idiome international de l'Orient européen. C'est grâce à loi que s'entendent les nationalités qui se disputent Constantinople, les Grecs, les Turcs, les Bulgares, les Arméniens. Grâce à lui l'esprit français pénètre dans la péninsule balkanique ; il suit les diverses routes qui remontent vers le Danube, au delà duquel il retrouve une petite France, la Roumanie.

Un certain nombre de jeunes Bulgares étudient chaque année aux écoles de Paris, d'Âix, de Montpellier, de Genève et de la Suisse romande. Des écoles françaises, entretenues par les missions catholiques ou par l'Alliadce Israélite fonctionnent à Ândrinople, à Philippopoli, à Sofia, à Samokov. Notre influence est donc assurée de trouver en Bulgarie de nombreux débouchés ; on a pu le constater tout à l'heure par la part considérable que MM. Vazov et Velichkov ont faite à la littérature française dans leur chrestomathie. En ce moment même il vient de se fonder à Paris une association

œttiEime ate î-'^ ^^^^ c:-i i«

LES BULGARES DE MACÉDOINE

LES BULGARES DE JMACÉDOINE

LES BULGARES DE MACÉDOINE

A*M*M**ft«^H«»

La Macédoine à l'époque du millénaire de saint Méthode^ tel est le titra d'une bjroehure bulgare qui vient de paraître à Philippopolî ; l'auteur, qui se dissimule sous le pseudonyme d'Ofeïkov, est un publiciste distingué et remplit dans son pays d'importantes fonctions.

Cet opuscule vient à point au moment où. lea Serbes et les Bulgares sa disputent bruyam-»

ment une province détenue par un troisième larron qui ne paraît pas disposé à la lâcher *, où on recomxeienca à parler des îmlgarian horrorSy et à faire courir des. bruits d'insurrection. La Macédoine, de par le traité de San

^ La Macédoine^ Ceci était écrit en septeioJlMro ISdSi, un peu avant la réyolution de PhilippopolL

Stefano, faisait partie de la grande Balgarie créée par Alexandre II ; elle donnait à oe pays un débouché sur la mer Egée, c'est-àdire une porte sur rEurope ; elle en faisait le gardien naturel de la paix et de l'ordre dans la péninsule balkanique. Les diplomates de Berlin en ont décidé autrement ; ils ont morcelé la Bulgarie en trois tronçons (comme l'Allemagne de M. Rouher) : une principauté vassale da sultan; une province autonome régie par un gouverneur chrétien ; enfin, la Macédoine conservée à ses anciens maîtres, à charge pour eux, bien entendu, d'y introduire toutes les réformes qu'exige l'esprit du dixneuvième siècle. Je crains bien qu'en reculant la solution du problème bulgare on n'ait fait que le compliquer ; rappelez-vous que le traité de Villafranca, en ajournant l'émancipation de l'Italie, a préparé la campagne de Sadova, et, par un contre-coup plus difficile à prévoir, le désastre de Sedan ^ En 1878, l'unité bulgare était* certainement plus facile à faire qu'elle ne le sera dans dix ans. L'Autriche se fût tenue

^ Ceci encore une fois était écrit quelques Jours ayant les événements de Philippopoli.

LBS BULGARES DE MACÉDOINE 1

pour satisfaite de la Bosnie et de l'Herzégovine » la Serbie de Nich et de Pirot ; les Bulgares qui, malgré leur inexpérience, ont montré de réelles qualités d'organisation dans la principauté et dans la Ronmélie^ les auraient aussi bien appliquées à un état plus vaste et qui satisfaisait du premier coup leurs aspirations nationales. Aujourd'hui, ils se voient disputer par les. Serbes, par les Hellônes et par l'Autriche une province qui leur paraît indispensable à la constitution définitive de leur unité ethnographique. L'inquiétude les entretient dans un état fiévreux, peu compatible avec le labeur pacifique d'un peuple qui vient de s'éveiller brusquement à la vie politique et qui a tout à créer.

Ce n*est pas sans raison que M. Ofeïkov fait figurer sur le titre de sa brochure le nom de saint Méthode^ l'apôtre dont le monde slave célèbre en ce moment le millénaire. Cyrille et Méthode étaient originaires de Thessalonique ; c'est à Ochrlda, dans la Macédoine, qu'ont prêché leurs plus célèbres disciples. Clément et Natlm. « C'est la Macédoine qui a donné aux Slaves leur l)ie.u, leur littérature et leur

tas Là BULGABIK

langue. » N'oublions pas le rôle considérable que joue chez les Slaves la tradition religieuse ; pour un patriote bizlgare, la Balgarie sana- Salonique, c'est l'Italie sans Rome,, c'est la Russie sans Moscou.

Le traité de Berlin^, en laissant la Macédoine^ atnx Turc», a gravement coinp>re]iais ravesûr à» la nation bulgare dans cette province. Âvaaxt la dernière guerre,, les Ottomans laissaient libre carrière à la propagande slave, soigm&st^ usaient surveillée d'ailleurs, qui faisait contrer poids à la propagande hellénique. Aujourd'bufî^ au contraire, le Divan n'a qu^une idée^ c'est d'empêcber le traité de San Ste&eno de rede^ vernir une réalité ; la nationalité bulgare est devenue suspecte dans la province. Parini le» patriotes intelligents^ les uns ont été déportés en Asie, les autres ont dû s'exiler dans la BuLgarie affranchie. Des écoles ont été fermée»^ des» ^Hses atcaid^es au clergé slave et ocd^ pées par les» prêtres phanariotesi.. Les s'alla ffue$ grecs ont fait une propagan^de active dans le» centrées un peu importamts ; k tactique das^ Qrecs sout^aoïs par les Turcsy a été cell^^i : décapiter la natîoai bulgare^,, la priver dd se»

LES BULGiBE? DIT MÂGÉDOJNË 187

d&e&r da tout ce qui constitue rintelligence et la richesse d'un peuple^ s'emparer des masses illettrées. Les Grecs disposent pour leisr propagande de carpitaux considérables ; les notables bulgares, les tchorbadjWy une fois^ éliminés, la Gvèœ a pu. tellement cnstreprendre lâr caaaapagike d'^ascâmilalion qu'elle poursuit dq)ais de longues années, et dans laquelle die a été contrariée par la brusque renaissance de la nationalité balgare. On n'épargne pas les sacrifices pour cette œuvre patriotique ; d'après M. Ofôikor, il s'7 déplisserait amnaellement plus d^im ndlliœi. Les Bulgares ne sofut pa& de taille à lutter contre les finance» heUéniquess^ les redssourœs dont ils disposent ne sauraient être comparée» à ceUes de leurs adversaires^ D'aillefurs» la propagande hellâBti^ue ne fait courir à ceux qui l'entreprennent aucun péril ; la sublime Porte est n^cesaairemeni dansr la dépendance des gma^ banquiers de Constanti^nople. Ils peuvent s'appliquer à leur tour le ve^B eél^re :

Grseia capta fôrunr vilsi'ormxi ccpit. . .

propagande grecque est en outre so«te>>

nue par le gouvernement d'Athènes et a pour centre naturel une institution puissante, le patriarcat de Constantinople, dont le trésor est richement alimenté par les contributions des fidèles. En Orient, Técole est naturellement sous la tutelle de l'église; aux mains d'an clergé habile, elle est un instrument à la fois religieux et national. Il fut un temps où les Grecs espéraient helléniser tous les pays an sud du Balkan ^ Ils ont dû renoncer à ce beau rêve; ils se sont rabattus sur la Macédoine; ils voudraient lui imprimer le cachet de leur nationalité, de façon à se la faire adjuger lors de la liquidation définitive de l'empire ottoman. L'exarchat bulgare, de création récente, ne peut lutter qu'à grand'peine contre les ressources dont dispose l'antique patriarcat de Byzance.

A l'ambition des Grecs s'oppose celle des Autrichiens qui méditent d'arriver à Salonique.

* On a cru pendant longtemps que les Slares n'allaient pas au delà du Balkan, et que toutes les populations, situéetr au sud de ces montagnes, étaient turques ou helléniques ; on croyait aussi, il est yrai, que la Valachie était grecque. La nationalité bulgare est aussi intense au sud du Balkan que la nationalité roumaine au nord du Danube.

LES BULGARES DE MÂGÉDOIME 189

Ils profitent habilement du conflit des Hellènes et des Bulgares pour pénétrer dans les régions contestées. Les catholiques dans Tintérieur de l'empire ottoman sont, depuis longtemps, sous le protectorat de l'Autriche ; précieux privilège dans un pays où le raïa a tout à redouter de l'arbitraire ! Or, pour être considéré comme catholique, il suffit d'accepter Vunion, simple formalité qui, sans imposer aux fidèles im changement de liturgie ou d'idiome religieux, les fait entrer dans le giron de l'église romaine et leur assure la tutelle de sa Majesté apostolique. Il est arrivé déjà que des Bulgares se sont précipités tête baissée dans l'union pour échapper aux missionnaires du patriarcat et sauver au moins leur langue religieuse. Ils perdent en échange l'avenir de leur nation. C'est tomber de Charybde en Scylla.

De quelque côté qu'elle essaie de se retourner, la pauvre Turquie est prise à son propre piège. Elle a autrefois favorisé le latinisme pour faire contrepoids à ce qu'on appelait les menées russes ou panslavistes, c'est-à-dire à la tendance normale des Slaves vers leur dé-

190 LâEtlLGABlfl

yeloppement national. La propagande latine semblait avoir xm caractère tout platonique.

Aujourd'hui elle symbolise la politique d'une puissance qui n'a jamais passé pour désintéressée.

c Si les Bulgares de Macédoine^ dit M. O&ïkov, n'étaient pas vexés et exploités par le clergé grec, s'ils étaient le moins do monde défendus contre la population turque et albanaise, nous n'aurions pas à craindre de voir les Macédoniens embrasser Tunion. » Malhenreusement la Porte, terrorisée par les Grecs, hésite à organiser dans cette province la clergé bulgare qu'elle lui promet depuis longtemps. Les efforts de la propagan'de uniate ont échoué dans la Bulgarie du nord et dans la Roumélie^ dès que ces pays, assurés de leur autonomie, n'ont eu aucun profit à en attendre. Aujourd'hui elle est limitée aux vUayets d'Andrinople et de Salonique. Cette dernière ville en est le centre. On compte déjà 61 villages uniates, comprenant un total de 6700 habitants avec 24 paroisses, 45 prêtres et 38 écoles.

Dans le vilayet d'Andrinople, l'union est surtout préchée par des prêtres polonais qui, en

LES BULGARES DE UAGÉDOINE 191

déracinant l'orthodoxie, font échec au panslavisme, c'est-à-dire à la Russie.

Le chiffre des uniates est encore peu important, si Ton considère que le nombre des Bulgares, restés soumis à la Porte, dépasse un million; les patriotes néanmoins ont le droit de jeter un cri d'alarme. Ce qu'ils craignent, non sans raison, ce sont les manœuvres qui peuvent amener, d'un seul coup, la conversion en masse de tel ou tel village, de tel ou tel canton.

Les progrès de l'instruction publique dans les deux provinces affranchies ont eu nécessairement leur contre-coup dans les provinces restées turques. Pendant l'année 1882-1883, la population scolaire, chez les Bulgares de la Macédoine, s'est accrue de 811 maîtres et de 14,000 élèves. A la fin de Tannée 1884, on comptait en tout 322 écoles bulgares, 435 maîtres et 20,000 élèves (dont seulement 1800 filles); quelques établissements secondaire^ ont été créés, notamment un excellent gymnase à Salonique. La grande difficulté, c*est de fournir les écoles de livres de classe ; ceux qui sont rédigés pour la Bulgarie autonome contiennent

une foule de passages que le gouvernement turc ne tolérerait pas ; d'autre part, sauf à Salonique, il n'y a pas d'imprimerie dans les pays restés turoi. Il importe que les Bulgares émancipés songent à leurs frères moins heureus, qu'ils répandent chez eux les publications nécessaires au maintien de la langue et au développement de la conscience nationale. Il n'y a point de temps à perdre; les Grecs exercent sur les Bulgares une sçrte de terrorisme moral, analogue à celui que les Allemands exerçaient naguère sur les Slaves d'Autriche. La masse populaire, privée de ses chefs déportés ou émi* grés, peut facilement se laisser entraîner par les Hellènes ; ils sont riches et ils peuvent offrir des écoles gratuites ; ils ont dans les villes toute une avant -garde de docteurs, d*avocats, de prêtres, de consuls ; telle ville autrefois purement bulgare, par exemple Bitolia, est envahie par une immigration hellénique qui s'est assimilé le fond slave de la population.

La nationalité bulgare court donc, en Macé- . doine, de graves dangers si les ropvinces plus heureuses ne viennent à son secours, et ne lui assurent les moyens de se défendre, de se dé-

LES BULGARES DE MACÉDOINE 193

yelopper et de s'affirmer à la face de TEarope. Mais ce secours moral n'est pas facile à domier. La police turque ne laisse séjourner, en Macédoine^ ni les personnes qui ont été au service du gouvernement bulgare ni celles qui ont joué un rôle quelconque dans les agitations politiques des dernières années. La présence de ces personnes ne peut que compromettre ceux qui les reçoivent ou qui ont des rapports avec elles. Les écoles où elles enseignent deviennent sus pectes et sont fermées. En revanche^ si l'instituteur n'a point d'antécédents politiques, s'il se renferme uniquement dans son rôle d'éducateur, rien ne l'empêche d'exercer son ministère et de rendre à la nationalité bulgare les services qu'elle attend de lui. Mais sa conduite doit être irréprochable ; les Hellènes ont l'œil ouvert et ils sont les plus vigilants auxiliaires de la police ottomane. Il suffit qu'une brochure suspecte soit trouvée dans l'école pour que l'instituteur soit emprisonné ou exilé.

La Porte n'entretient pas d'établissements scolaires, mais elle n'empêche pas d'en fonder. Il y a dans chaque vilayet un comité de l'instruction publique où chaque nationalité est re-

BULOARIB. 13

se font inscrire et se déclarent prêts à reconnaître révêque grec. Voilà comment, dit notre auteur, on vole la nationalité des Bulgares. » Evidemment tout cela n'arriverait pas si le sentiment de la nationalité était suffisamment éveillé chez tous les intéressés. Des procédés analogues avaient été employés, paraît-il, au moment du congrès de Berlin, et ils ont certainement influé sur les idées des diplomates.

Aussi les patriotes ne doivent-ils pas souhaiter une solution immédiate de la question macédonienne ; ils doivent, suivant notre auteur, patienter jusqu'au jour où les Bulgares de Macédoine seront aussi avancés que ceux de la principauté et de la Roumélie orientale.

Tout l'efiFort du publiciste bulgare est, comme on le voit, dirigé contre les Grecs. Ses révélations étonneront peut-être les personnes qui ne puisent leurs informations que dans les journaux d'Athènes et de Constantinople. En ce qui nous concerne, elles confirment pleinement ce que d'autres documents nous ont appris depuis longtemps. Les Serbes ont fait entendre dernièrement des réclamations plus bruyantes que sérieuses au sujet de la Macédoine.

LES BULGARES DE MACÉDOINE

M. Ofeïkov écarte courtoisement ces prétentions. Il abandonne bien volontiers anx Serbes le sol qai leur appartient (au nord-ouest de la chaîne du Char Planina) et que la Bulgarie ne songe guôre à leur disputer ; il fait remarquer, non sans une pointe d'ironie, que les Serbes feraient mieux de réclamer la Bosnie et THerzégovine. C'est peut-être bien pour détourner leur attention de ces deux provinces qu'on a essayé de la tourner vers la Macédoine. D'ailleurs les querelles de deux peuples voisins et dont les intérêts sont essentiellement solidaires ne peuvent profiter qu'à l'ennemi commun, c'est-à-dire à l'Autriche et à la Turquie : le traité de Berlin a adjugé à la Serbie des districts bulgares (du côté de Nich et de Pirot) et les Bulgares n'ont pas réclamé.

Un certain nombre de patriotes estiment qu'il y a lieu de recourir dès maintenant à la force et d'organiser une insurrection pour reconstituer la grande Bulgarie du traité de San Stefano. Plusieurs tentatives ont déjà été faites dans ce sens ; tout récemment on s'est fort ému dans la principauté d'un incident assez grave. Mille fusils auraient été enlevés à Tar-

198 lA BÎJLGAR'HE

senal de Kusteîwîjil, — sot la frOTftîère ocoide»iale, — et dirtrîbués à des baiwîes de haïdouks. Les bcms «sprîls estiment ai^ec raisoii que ces tentatives «ont également dangerenses et prématurées* CTest ravis de M. de lavéleye ^qm, iiomme nous, a récemment visité la Buigarie, et qui s'y intéresse ; c'est celui de TA. Ofeïkov, c'est également le nôtre. Une insurrection ea Macédoine n^a actuellement aucune chance de réussir; elle ne pourrait qu'appe9er sur -cette prorvinceles représailles les plus dafligereroec. Xics écoles nationales seraient immédiatement fermées, les maîtres déportés ou emprisonnés, les villages incendiés. La Russie a trop 'à faire en ce moment pour songer à intervenir -de nouveau. L*hellénîsme seul, -— im l'AtrtridiB, — profiterait du désastre 'des Bùîgarea. Il faut donc entretenir avec la Porte *ôe& rapports amicaux, rechercher son appui «t -même soai alliance. Cest grâce à sa tolérance que Yon pourra assurer en Macédoine 4e développement harmonieux de Técole et de l'église nationale, et conserver pour Tavenir une province «qui reviendra fatalement aux Bulgares te jour ot Theure de la liquidation définitive aura sonné.

LES DEUX BULGARIES

LES DEUX BULGARIES

Les événements qoi viennent de se passer à Sofia et à Philippopoli ont paru surprendre To-

pinion publique. C'est qu'elle est encore assez

mal instruite de ce qui se passe dans la région des Balkans, des passions qui s'y agitent, des destinées historiques brutalement interrompues il y a cinq siècles^ par l'invasion ottomane^ et qui cherchent aujourd'hui à renouer leur trame, des éléments ethnographiques qui, après une longue somnolence^ renaissent subitement à la vie et réclament tout à coup leur part dans l'héritage de ce qui fût la Turquie. Pour qui a

étudié d'un peu près l'histoire de Tempire ottoman et celle du monde slave, la révolution pacifique dont nous venons d'être les témoins était un événement inévitable^ inéluctable. H pouvait se produire au milieu de convulsions sanglantes, au bruit du canon, à la lueur des incendies allumés par les bachi-bouzouks : un heureux concours de circonstances a permis cette fois à la logique des faits de développer ses conséquences sans qu'une goutte de sang ait été répandue. Le ciel en soit loué. Fata viam invenientf disait le poète antique. Les destinées du peuple bulgare ont trouvé leur voie* A vouloir les iaire recolier i)rasqBement, ht idi]»loaiiatie européenne .assumâraiit la tbspoxksabilité da lourdes vcatastroplues. Ces^catasicophes, lô congrès ùb .Berlin, il test vrsi, les avait savamment |pré{)aréefi ; £oit homm lortaxÊ^ jBoit laerveiUeuSB habileté, ia ipeaple bulçsre a été plus sage qoie ceux qui avaient dis- |wwé de lui sans lui, et qui avalant substitué leur caprice à ses aspinations, iâur ydonté à la sienne.

En ce qui nous concerne, la prxidiaatation de l'unité bulgare ne peut naos étonner. Itans

LOS BBUX «6LGAR1ES 2W

a^oiis véeemmest visité la Solgasôe et la Boa* mélie, si boiub ^en a^ons riqxporté Ja couTictiom intime que leB ^daax ÉtaAs, ^otés par Je ow^eùb de Berïin «â'aiie i/ie artificâdle^ étaietnit idestméi à fie réiffîîr çx^Gehamemi^t;, 4|Be il^ceniwe oie lorA'Salifibuiy ne*éa!Pemt f»as et que les IBujt- ^ftres étaâezi^ -mûr» penstr Tumté çolitiqn® : « ^eime HVke oiàse qneioQttque en Oirieaait, di* isioiHMaous, 4a»6 un «va^kine ^publié au commenoeiMuft 4e Tannée 4ern4ère^, et Im trois tna»- Qons jmaginés par )a traité âe Berlîm (la 'Bol* ^arie, Qa RouBiiélie eft la Maoédtoine) profiter oBdt de ta f^^emièiiB occasion pour <ehepdlier à se Tévam. Eb oe qm^me^eoneeme, je ne doute pu que Tcimon ne se fasse afn profit de la Bulgarie j&u B9Fd. Bès maiirtenant ne^s ^pouvons eiduer Ismtrée d'nm membre Tkerrv^au dans ik grafiide Camille «des États civilisés. « Stousme now ddo* tions pas que cette ^prédielaon se TéaJfsenrait à, ta 'CO'Brte échéance.

Ce qui étonne surtout les ûocidentausc* 4c«eit iIb Toir un peuple, à peine -émameipé d'hier, cnoiztrer nm lefl «esprtt de dédsion. Ij^ous iie "poio-

^ ZâP £râ;9&, 2; 2>^e^d0 et U Balkan.^^ PariB, Pion, 1884.

vons imaginer que ces barbares soient capables d*agir par eux-mêmes et pour eux-mêmes. On suppose toujours. Dieu sait quelles machinations étrangères; les comités panslavistes de Moscou joueraient, dans les choses de TOrient, le rôle du DetAS ex machina, et les roubles russes seraient, dit-on, le principal ferment d'un patriotisme incapable d'agir par lui-même. C*est ainsi que, pendant le laborieux enfantement de l'unité italienne, certains partis attribuaient les convulsions qui soulevaient périodiquement la péninsule, aux agissements de la € révolution cosmopolite » . Nous autres Français, nous avons pour la plupart rompu avec les traditions historiques de notre pays ; nous ne voulons rien voir au delà de 1789, et nous nous imaginons volontiers que toute l'Europe suit notre exemple et qu'au delà de cette date fatidique, il n'y a rien dans la vie des peuples : c'est une grosse erreur. Chez les petites nations slaves qui, depuis un demi-siècle, se sont réveillées à la vie politique, chez les Tchèques, chez les Croates, chez les Serbes, chez les Bulgares, l'histoire est réellement « la maîtresse de la vie ». Comme la Belle au bois

LES DEUX BULGARIES 205

dormant des contes de fées, ils reprennent leur tradition au point môme où leur existence politique a été suspendue. Pour eux les Jean Huss, les Douchan, les Âsen sont des héros d'hier ; l'histoire se fait en quelque sorte vivante ; ils ont à peine eu le temps de l'exhumer; ils la savent déjà par cœur et ils se regardent comme les continuateurs directs, non pas des générations immédiates qui les ont précédés, mais de celles qui ont succombé naguère sous les coups des Allemands ou des Osmanlis.

Le prince Alexandre de Battenberg datait Tautre jour une proclamation « de Timovo, ancienne capitale de la Bulgarie ». U savait fort bien quels souvenirs magiques éveillait là-bas ce nom ignoré chez nous. Ce rôle important de l'histoire échappe généralement à nos agents diplomatiques. Sauf quelques honorables exceptions, ils ne savent pas la langue des pays auprès desquels ils sont accrédités ; ils y restent peu de temps. Les hasards de leur carrière les transportent brusquement de Stockhohn à Rio-Janeiro, de Bucharest à Lima. Il y a, il est vrai, de par le monde des savants, des

Ifeexomes de ealsinet, qai se mni donné la peine d!étudier rhistoire, Tetlmographie et même la politique eooitemporàine ; mais la diplomatie croirait 3'biumlier singulièrement! en^ faisait sçpel' à leurs lumières.

Où habitoai les Bulgares? Quelles sont leurs teaditieas btstovique ;: qxLelles sont exactement Uaamn aspiiiaiionai nationafesF? Ge sont là des fuestions qu'3 estopporfeauax de^ se poser.

Lepeapto huSgssm esA depuis phos HB' (Mst siècles établi sur le sol où il était réeemmesit encore lé^ast: àt fia servitude la plus miiséra&le, et cnfc if a maintemanè lau ppétention àet négmr en nss&kte.- Au moment où il apparalb d2bns> l'hiâ* feirre; au ^^ am-xa^^ stàele, iil ne porte pas encKwe lie' nom sdus lequel il est aujourd^oi eimnu. Ce^nom, il le doit à tsne population étcaokgéve^ oiriginaire das bords^ du "Volga, apparte;^ nant à la mce ouiralienne, qui donne ans; alarmes ffiarchiiqi:fôs et flottante^ une oi^^ntsation déftflHiTô*. Il es* amvé plu» d'une M»; qtf ane n^^n œneiâéi^ablâ^ a pris la mmsj d^uiM tnbai secemdlaiire qui' est a{)paruei cbez ella à une époque éécii^v^' de- son^ histoire. CTest ainsi, que nxms^

LES DBïïX BOLGARIES 2(17

flîs des Gallo-Ro mains, nous portons te nom germanique de Francs ; c'est ainsi que: la Russie aettielle doit le sien à la tribu scandinpiYe des RuQtsv. Comme les Francs, comme les Ruotsi, les Bulgares conquérants se confondiTent avec ïe peuple, dont ils adoptèrent la langue, et avec l^eqxieï ils slnitîèrent aux dogmes e* à* la meraîe dfe la» religion chrétienne. L^amalgame ne ae flt pas en un seul jour; les premiers princes pxjrtent des noma^ purement ouralîens : Kroum*, Omortag, Sousso^voul, Atobogotour. On parlai d&u^ leur entourage, ttroie langues : le gre»», le luigare et le slave. C'est ainsi» que dans^ la Kuesie^ primitive, à Novgorod et à Eîe?v, oa parie tom» à tour* le slave, qui est la langue des indigènes, le ri«s»e; qui est celle de leurs vaînrquevrs; c'est ainsi que cliez; nous, les^ sons rauques du germain se mêlent, pendant queLqces siècles; à* ceux du latin. Au ixT siècle, la jtasion' est déjà feite- ; l'empire bulgare? fl*étend des environs de Constantinople jusqtf aur rives de la Tisza ; c'est d'une ville gréco-slave, de Salonique, que partent les deux apôtres dont lë monde slave célébrait récemment le millénaire, Cyrille et Méthode. Ce sont leurs disciples qui

font rayonner la litargie ëlaxe sur la Bulgarie, sur les pays serbes, sur la Russie. C'est cet idiome slavon (ou paléo*bulgare) qui donne aux Slaves méridionaux, l'énergie nécessaire pour maintenir leurs nationalités contre la propagande incessante de l'hellénisme byzantin. On peut regretter, à toutes sortes de points de vue, que cette propagande ait échoué au moyen âge ; mais il est trop tard aigourd'hui pour supposer qu'elle pourra jamais reconquérir le terrain qu'elle a perdu naguère. Dès la fin du ix* siècle, la Bulgarie prend une place considérable parmi les États de l'Europe méridionale. Le tsar Siméon établit sa résidence à Predslava, dont on voit encore les ruines aux environs de Schoumla : les contemporains décrivent avec admiration les palais splendides où siégeait le prince revêtu de pourpre et d'or ; les églises de marbre aux coupoles métalliques, édifiées par sa piété. Jusqu'à la fin du xiv* siècle, tous les princes de Bulgarie portent ce titre de tsar ; les chefs de l'Église nationale auront celui de patriarche.

Certes, l'existence de l'empire bulgare fut loin d'être paisible : les Byzantins ne pou-

LES DEU?( BULGARIES 209

vaient se résoudre à perdre les régions de l'Hé-' mus et du Danube ; les Serbes, les Hongrois, les Russes, disputaient tour à tour aux indigènes la possession de la péninsule balkanique. Comme tous les pays slaves, la Bulgarie fut en proie à l'anarchie ; à certains moinents on vit se former deux royaumes; des hérésies se développèrent qui valurent aux Bulgares une fâcheuse réputation en Occident, et dont le souvenir s'est conservé dans un mot difficile à écrire. Malgré ces crises, la Bulgarie était, au xiii® siècle, un État florissant et respecté; son tsar s'intitulait empereur des Bulgares et des Grecs, Imperator Bulgarorum et Blacorum, disent les documents latins ; roi de Blaquie et de Bougrie, dit Villehardouin ; l'État bulgare touchait à la fois la mer Noire, TArchipel et l'Adriatique, et englobait une partie de la Serbie actuelle. Sa capitale, Tirnovo, était, au dire peut-être un peu emphatique des Grecs euxmêmes, une seconde Constantinople. Au xvii* siècle, longtemps après la conquête musulmane, le géographe turc, Hadji Kbalfa»

vit encore dans cette ville l'ancien palais des

210 Lk BULGARIE

tsars anjonrd*htiî disparu. Sur leurs monnaies (s'en doute-t-on chez nous? sauf peut-être aa cabinet des médailles), ces fsars sont repré-* sentes tenant en main un^ glaive surmonté d'une croix, L'Europe ignorait jusqu'an nom de Timovo quand on apprit, il y a six ans, que l'Assemblée constituante bulgare s'était réunie dans cette ville, qu'elle y avait rédigé une constitution, et procédé â l'élection da prince Alexandre. C^est de cette même ville que le prince vient de publier le manifeste, par lequel il déclare prendre en main les destinées des deux Bulgaries.

Au xrv* siècle', la Bulgarie retomba dans l'anarchie; elle eut deux tsars, l'un à Tirnovo,, Tautre à Roustchouk ; elle dut d'abord accepter la suzeraineté des sultans ; une princesse bulgare épousa le sultan Mburad. A la suzeraineté succéda bientôt la conquête. Tirnovo fut noyée dans le sang ; le dernier pa^ triarche bulgare mourut dans l'exil. De même que les exilés de Byzance vinrent porter en Occident la culture hellénique, de même les savants et les prêtres bulgares allèrent che» leurs congénères serbes et russes, répandbd

LES DEtl B0(L6iRIES 2tl

left lettres alares dont lent patrie avait été le berceau. Au lendemain même de la conquâtei»

réglise grecque mit la main sur l'Église bulgare, qui cessa d'avoir des évâques natio- Qftuz. L'empire passait aux Tores; le pouvoir ecclésiastique, aux Hellônes. L'aristocratiei, pour sauver son rang^ acceptait Tislam ; seul» le peuplé et le clergé inférieur conservaient le d^dt sacré de la langue et de la tradition na^ tiottale. L'invasion musulmane avait brusque»ment arrêté l'essor de la civilisation et de la littérature bulgares, art moment où elles auraient pu profiter des bienfaits de la renaissance» de l'invention de Timprimerie. H faut que ce peuple ait eu la vie bien dure pour avoir résisté à de si cruelle» épreuves^. Le joog spirituel des Orecs fut peut-être plus lourd à porter que l'oppresslcxo: bmlale des mMalmaois* Il y a quarante ani» à peàoi^r les moines grecs du mont Âtho» chauflTaient leurs poêles avec dee manuscrits sliaves; pendant quatre siècle une persécution impitoyable 8*e8t acharnée sur tous les documents de la littérature bulgare ; ceux qui sont arrivés jud^ qa^à nous n'ont gnèafe été conservés que par

des copies faites chez les Serbes ou chez les Russes.

Au milieu de ces épreuves, les Bulgares ne pouvaient songer à reconquérir leur indépendance politique ou religieuse. Ceux d'entre eux qui rêvaient de sortir de leur humble condition se faisaient renégats et entraient dans les conseils de la Sublime Porte, où quelques-uns jouèrent un rôle considérable. D'autres étaient enlevés jeunes encore pour recruter le corps des janissaires et perdaient jusqu'au souvenir de leur nationalité primitive. Une touchante ballade, qui se chante encore aujourd'hui, retrace la rencontre d'une jeune Bulgare restée chrétienne avec le frère devenu janissaire, et qui revient après de longues années au village natal, dont il a perda le souvenir.

Deux fois cependant, au xvi® et au xvii* siècle, on vit se produire des tentatives d'insurrection bientôt étouffées dans le sang. Les Bulgares avaient compté tour à tour sur le concours de la Valachie et de la Pologne ; quand la Russie devint une puissance européenne, c'est vers elle que se tournèrent leurs espérances. Voici

Page 1