‹ La cabale des dévots, 1627-1666Chapitre 18 sur 38 · CHAPITRE XÏI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XÏI

Les ordonnances contre les blasphémateurs. — Les mutilations. — Une série d'arrêts. — François dOches et Simon Morin. — Un exploit de Des Maretz de Saint-Sorlin.

La brochure lancée, en I600, contre les Compagnons du Devoir contenait ces mots : « Cela ne mériterait pas moins que le feu temporel, en attendant le feu éternel qu'ils ne peuvent éviter, tandis qu'ils persisteront en cet état malheureux. » La Compagnie prenait au tragique son devoir de rétablir l'ordre dans les âmes. Elle avait une horreur particulière des « blasphémateurs publics » et réclamait, par tous les moyens, leur châtiment « afin qu'ils servissent d'exemple ». Et sa joie était grande, quand elle avait vengé l'honneur de Dieu.

En 1633, elle eut avis « qu'un insigne blasphémateur était prisonnier pour ses impiétés et que M. de la Nauvi^ était son rapporteur ». Aussitôt « elle députa vers M. le Chancelier (Pierre Séguier), pour empêcher qu'on ne tirât par faveur cette affaire du Parlement et chacun sollicita les juges de sa connaissance pour les convier à faire une justice exemplaire de ce malheureux qui, après de grandes longueurs dv procédure, fut à la fin condamné et exécute en (Irève le 28 de janvier 1031» *. »

Durant ces édifiantes négociations, elle avait (mi une

' Jiinalew p. '2'2 h iH.-F. 47).

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grande joie. Le roi s'était décidé à publier une déclaration qui fut enregistrée au Parlement le 9 mars 1636 et qui marquait un singulier progrès. De tout temps, les souverains avaient eu quelque répugnance à ordonner contre le blasphème la peine des mutilations. Saint Louis lui-même, après l'avoir admise en 1264, lavait supprimée. François I*^*" l'avait édictée de nouveau. Mais Henri II, Charles IX, Henri III l'avaient abolie, et Henri IV avait obstinément refusé de la rétablir. Louis XIII rompait avec cette tradition ; et il condamnait « les blasphémateurs de Dieu, de la Vierge et des Saints jusque à la quatrième fois inclusivement à des amendes redoublées ; pour la cinquième, à être mis au pilori ; pour la sixième, à avoir la lèvre de dessus coupée ; pour la septième, à perdre la lèvre de dessous ; et, pour la huitième, à avoir la langue arrachée ». Cette déclaration fut renouvelée, d'après d'Argenson, en 1639 et vérifiée au Parlement le 29 mai. « La Compagnie, ajoute-t-il, chargea des particuliers de convier le lieutenant civil et le prévôt des marchands à s'en servir pour empêcher les jurements qui se faisaient tous les jours à la Grève et sur les autres ports de la rivière ».

Cette démarche ne devait pas être isolée et faite une fois pour toutes. « Dans toutes les occasions où la Compagnie a cru pouvoir venger Dieu des injures que les impies et les blasphémateurs lui ont faites, elle a beaucoup travaillé avec beaucoup de ferveur, soit dans les choses arrivées à Paris, soit pour celles qui lui étaient recommandées par les Compagnies des Provinces ». Elle expédiait de temps en temps, dans toutes les directions, un mot d'ordre de vigilance et de sévérité. « M. de Rigoulène, disent les procès-verbaux de la succursale de Limoges le 18 juillet 1647, a été député pour faire mettre en pratique l'arrêt qui nous a été envoyé par messieurs nos confrères de la Compagnie du Saint-Sacrement de Paris, touchant les jureurs et blasphémateurs du nom de Dieu' ». Le 18 décembre de cette année, le Parlement de

* V. les extraits de ces Procès-verbaux publiés par M. A. Leroux dans le Bulletin de la Société archéologique du Limousin,

Paris rappela, dans un arrèl général, les dispositions essentielles de la loi, en insistant sur la menace des mutilations. Surtout on se proposa de profiter de l'heure solennelle où Louis XIV déclarerait sa majorité. Toutes les influences jouèrent autour du jeune roi et de la reine mère *. Et lorsque le souverain se rendit, le 7 septembre 1651, au Parlement pour annoncer qu'il prenait la conduite de l'Etat, il fit lire et enregistrer sur l'heure un éd i LipiL- J'.eJlQuy e ig rt^ toutes les prescriptions sain te m e n t féroces de Louis XIII. Mais les désordres de la Fronde n'étaient guère favorables à l'exécution d'un tel édit. Aussi la paix était-elle à peine rétablie que la Compagnie chargeait une commission de préparer une nouvelle déclaration sur cet objet 2. Le Parlement rendit bien, le 6 juillet 1655, un arrêt général contre le blasphème et proclama les peines portées. Mais la Compagnie rêvait une nouvelle intervention de Sa Majesté; et le G juillet 1656, elle s'occupait de la faire solliciter -^ Surtout, en attendant de l'obtenir, elle fit en sorte que les lois en vigueur fussent appliquées. Elle n'y réussit pas trop mal. On n'a, pour s'en assurer, qu'à parcourir une brochure que des personnes bien intentionnées pul)lièrent, en 1661, pour l'édification des bons et favertissement des impies '* :

Arrêt du 8 mars IGoo. Claude Poulain, dit Saint-Amour, de

t. XXXIII, p. 58-76. Le 20 juin 1655, les confrères do Grenoble reçoivent sans retard l'arrôt prononcé, le 10. contre Mercier, dit Maison-Rouge.

* Vincent de Paul et Olier intervinrent avec vigueur (Paillon, Vie de M. Olier, t. II, p. 204. 265).

* Annales, p. 73 b (B.-F. 132).

■■' Annales, p. 91 (B.-F. 161).

* Divers arrêts de la cour du Ihirlemenl rendus ensuite de la déclaration du roi, vérifiée en Parlement. Sa Majesté y séant, contre les l)lasphémateurs du Saint Nom de Dieu, de la Sainte Vier(je et des Saints. — A Paris, eluv. Nicolas Bcs.sin. M.DG. L.XI. Archives Nationales AI). III, 2. Un autre carton (Al). III. .'i) renfennc des exemplaires séparés de certains de ces arrùls : ceu.xdu 8 mars et du 10 juin 1655, du 13 mars 1656 et du 25 juin 1661.

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Thorigny, « condamné à être tiré de la prison de Senlis à jour de marché et conduit nu en chemise, la torche au poing, la corde au col, attachée sur une claie au cul d'un tombereau, audevant de la principale église de Senlis. et là faire amende honorable, puis être conduit au marché pour y être pendu et étranglé, son corps et son procès brûlés et réduits en cendres, et les cendres jetées au vent... »

An-ét du 19 juin 1655. Pierre Mercier, dit Maison-Rouge, tavernier. condamné h la même peine.

Arrêt du 19 aoûl 1055. Pierre Bernier, condamné i\ être pendu et étranglé « pour avoir juré et blasphémé le Saint Nom de Dieu en jouant au.x cartes et aux quilles. »

Arrêt du 13 inars 1656. Louis Juppin, porteur de hottes, condamné « à être fustigé nu de verges au.x treize carrefours du faubourg Saint-Germain, puis mis au carcan, ayant écriteau devant et derrière. »

Arrêt du 19 janvier 1657. Denis du Bois, condamné à l'amende honorable et aux galères à perpétuité.

Arrêt du 10 avril 1657. Pierre Jolly, laquais, condamné à faire amende honorable et à être pendu.

Arrêt du 28 mai 1657. Denis Ambroise, dit le Turc, condamné à l'amende honorable, au fouet et à neuf ans de galères.

Arrêt du 14 juin 1657. Marin Damnet, condamné à l'amende lionorable et banni du royaume pour cinq ans.

Arrêt du ii juin 1657. Alexis Layeau, bonnetier, condamné à l'amende honorable et cinq ans de galères.

Arrêt du 2b juin 1061. Jean de Bergues, dit Jean le Yert, condamné 'd faire amende honorable, à avoir la lèvre de dessus et celle de dessous fendues, à être rompu vif, son corps brûlé et ses cendres jetées au vent '.

Un si beau zèle n'aboutissait pas toujours à des victoires aussi éclatantes. La cabale devait parfois réduire son ambition à faire disparaître les gens ; et sa tristesse était profonde quand le malheur des temps les rendait au plein jour. En 1649, un « misérable déiste » fut mis à la bastille pour le scandale excité par ses discours. « Il y fut retenu longtemps par les soins de la Compagnie, c[ui fournit à sa subsistance pour empêcher sa sortie. Mais comme les méchants trouvent toujours trop de protection parmi le monde, il fut à la fin mis en liberté et la

' Cette liste n'est pas complète. Elle ne mentionne pas, par exemple, l'exécution d'un blasphémateur qui est racontée par Loret. dans la Muse historique, à la date du 19 mai 1655.

Compagnie abandonna cette affaire entre les mains de la Providence. » Elle avait « fort sollicité « contre lui ^

En 1639, les affîdés de Bordeaux lui avaientdénoncé un nommé François d'Oches, et l'on était parvenu à empêcher l'impression d' « un fort mauvais livre qu'il avait fait contre la pénitence, la direction et le respect dû aux pasteurs de l'Eglise sous prétexte des excellences de l'amour de Dieu » ^. Plus tard, on apprit que, sous le surnom bizarre de « secrétaire de Saint-Innocent », il « dogmatisait publiquement » dans le cimetière de Saint-Innocent, dans les rues et par les places, et qu'il distribuait des libelles. Ces écrits ont l'air d'avoir consisté en brochures et en placards dont le contenu aurait dû inquiéter surtout sur la raison du personnage ^. François d'Oches y développe quelque part pourquoi, « ayant porté jadis des moustaches et de longs cheveux par vanité, il en porte maintenant pour la vérité, comme la Madeleine convertie, pour glorifier Dieu et lui gagner tous ceux qui en portent ». 11 est vrai que ce déséquilibré parlait aussi avec irrévérence « des mercenaires pasteurs et impies chrétiens qui sont entremêlés parmi les bons dans le champ de l'Église » ; cela pouvait conduire en de détestables révoltes et méritait bien, à défaut du bûcher, le cachot éternel. On l'arrêta pour l'enfermer dans les prisons de l'officialité avec quelques autres illuminés, parmi lesquels Simon Morin.

• Annales, p. Gl (B.-F. 112).

* Annales, p. 44 h (B.-F. 84).

'' Voir dans le reruoil formt' pnr Châtre do Cangé (bil)l. Nîit. iinpiiinês Lu*" I4.8:)6) une noie mamiscrile sur It's écrits de Fi;«n(.<»is d'Oclics. L'ii cxcmjjljiirc diiii des factums do cot individu {Abrégé de V Arsenal delà Fût/) est aux archives Nationales, dans un petit dossier relatif à Simon Morin : AI). III. 20 (220).

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Morin ^ était né vers Tan 4622.. càRichemont, près d'Aiimale, dans le pays de Caux. D'abord commis chez le trésorier de l'extraordinaire des guerres, puis écrivain copiste, il entra de bonne heure en relations avec les illuminés, fut gagné parleur système, et fut arrêté une première fois, dans une sorte de rafle, à une date qu'on a pas encore précisée. Emprisonné à l'officialité, il parut surtout dérangé d'esprit et fut renvoyé. C'est durant cette captivité qu'il conquit sa première disciple, la demoiselle Malherbe, qui, visitant par charité sa prison, l'avait trouvé « sur la paille, avec une patience comme celle de Job » et à laquelle il avait paru « comme un "saint- ». Remis en liberté, il avait commencé à prêcher ses doctrines dans la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois. Il habitait chez une fruitière, à côté d'un jeu de paume; et quand les joueurs venaient se rafraîchir, il les catéchisait. « Plusieurs esprits faibles, dit le P. Nicéron, s'étant laissé séduire par ses discours, sa chambre ne fut plus assez grande pour contenir tous ceux qui venaient l'écouter; il fut obligé de louer un plus grand appartement dans une maison voisine ». Mais il fut dénoncé, arrêté le 28 juillet lGt4 et conduit à la Bastille. Il y resta vingt et un mois. Après sa sortie, il composa le livre de ses Pensées, imprimé en 4647 ^.

^ Consulter : Les vies de Si7}ion Morin et de François Davenne. son disciple. S. 1. n. d. in-12. Ce petit livre est tout simplement extrait des Mémoires du P. Nicéron, t. XXVII, p. 36 et suivantes.

- D'après Des Maretz de Saint-Sorlin, dans le document dont il sera parlé plus loin.

^ l-]n voici le titre complet : Au nom du Père, du Fils et du Saitit-E.sprit. — Pensées de Morin, dédiées au Roi. Ndive et simple déposition, que Morin fait de ses pensées aux pieds de Dieu, les soumettant au jurjement de son Église très Sainte, à laquelle il proteste tout respect et ofjéissance, avouant que, s'il y a du mal, d est de lui, mais s'il y a du bien, il est de Dieu, et lui en donne toute yloire. Suppliant très liumlAernent toutes personnes, de quelque condition quelles soient, de le supporter un peu pour Dieu, à cause de la vérité qu'il a à dire, et pour laquelle il encourrait la condamnation de Ùieu. s'il se taisait. Avec approbation. 1647. — In-8", 176 pages.

Sa doctrine est celle des « Frères du Libre Esprit » qui, depuis le moyen âge, n'a jamais disparu. II y a trois règnes : celui du Père ou de la Loi mosaïque, celui du Fils ou de la Grâce, et celui du Saint-Esprit ou de la Gloire. Ce dernier a commencé. Désormais Dieu gouvernera les âmes par des moyens purement intérieurs, sans qu'elles aient besoin ni de l'autorité de l'Eglise, ni de la médiation de Jésus-Christ, ni du sacrifice de la messe, ni des sacrements, ni du culte extérieur. II suffit d'adorer Dieu en esprit et en vérité. Ceux qui possèdent son amour en eux, et qui en sont assurés par le témoignage intérieur, n'ont besoin de rien autre. Arrivés à l'état de perfection ou de gloire, ils n'en peuvent plus déchoir. Ils ne pèchent plus; ou plutôt les actes d'impureté, d'adultère, de vol, d'homicide, quoiqu'ils puissent les commettre, ne sont point péchés pour eux ; ils sont opérations de la volonté de Dieu en eux et servent à abattre l'orgueil humain. Dieu a des élus, vrais membres de l'Eglise, dans toute nation et dans toute secte.

La prophète n'hésita pas à apporter au curé de Saint- Germain-l'Auxerrois le livre de sa révélation, « un livre tout divin, disait-il, et qui ouvrait aux pécheurs la grande porte du ciel suivant les ordres de Dieu ». Le prêtre lui demanda de qui il tenait sa mission. 11 répliqua qu'elle était encore plus certaine que celle du curé, le curé la tenant des hommes et lui l'ayant reçue de Jésus-Christ incorporé dans son nouveau serviteur. Le prêtre lui parla des châtiments qu'il encourait : « Je ne serai jamais assez lâche, répliqua-t-il, pour dire : Transcat a me calLvUtc ». Simon Morin, sorti sur ce mot, pensa que la place n'était plus sûre. II ne se trompait pas. Le curé avait couru avertir le lieutenant de police. Mais quand l'exempt se présenta au domicile de l'apôtre, il avait déjà déguerpi avec sa femme et ses enfants.

11 s'était réfugié, sous un faux nom, dans une maison de l'île Notre-Dame. Il y prenait les plus minutieuses précautions pour se cacher. Il se sentait pourtant entouré de surveillants malintentionnés. Dans une lettre dul5oc-

tobre 1647 *, il a l'air clc viser un membre d'une de ces communautés ouvrières que la Compagnie avait fondées pour combattre l'esprit mauvais :

Cher tailleur, si j'apprends que vous ayez encore exercé la charge d'espion et de fureteur à mon égard, foi d'homme d'honneur, je vous rabattrai vos coutures ou vous me rabattrez les miennes à la première rencontre, et ne vous y jouez pas. Voilà qui est bien étrange quil faut que mes affaires soient rognées de si près qu'elles passent môme entre les mains d'un tailleur si dévot. Voyez la belle perfection. Vraiment cela est honteux et porte vergogne au nom de chrétien que des personnes si dévotes, ou du moins qui en font les mines, s'emploient à médire, espionner et fureter les affaires et actions du prochain, sans se soucier de ruiner les familles et de les perdre de réputation en calomniant les innocents; et si ce sont des dévots (au moins bâtards) qui s'occupent de ces œuvres de ténèbres, hélas l il est bien dit de vous, ô aveugles, que les ivrognes et les paillards vous précéderont au royaume des cieux...

Le commissaire Picart, rentrant un soir chez lui, avec son clerc et son laquais, rencontra un jeune garçon qui, pour éclairer ses pas, portait une chandelle entourée d'un papier formant lanterne. Sur cette feuille, il lut ces mots : Pensées de Morin. Il aborda l'enfant, le caressa, lui dit qu'il cherchait depuis longtemps son père pour lui communiquer une heureuse nouvelle ; et le pauvre petit — c'était bien le fils de l'illuminé — conduisit tout droit le commissaire chez la victime qu'il avait flairée. Picart, qui avait ordonné tout bas à son laquais d'aller chercher sa robe et avertir le guet, se présenta avec son clerc chez Morin comme deux prosélytes qui avaient hâte de rendre leurs hommages au nouveau Messie. Il ajoutait que plusieurs personnes de leur entourage souhaitaient aussi d'être de ses disciples. Il l'amusa jusqu'à l'arrivée des sergents. Morin fut conduit, pour la deuxième fois, à la Bastille.

Cette fois encore, il en sortit. Le 7 février 16i0, il avait signé, entre les mains de l'abbé de Montmorency, une

* Il y en a une copie dans le petit recueil, déjà indiqué, de Châtre de Cangé.

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rétractation formelle de ses erreurs qui lui ouvrit les portes de sa prison ^ Quatre mois après, pour plus de sûreté, il la renouvelait encore 2. Au fond, il n'avait renoncé à aucune de ses idées et il les enseignait toujours à quelques initiés. Mais le « Saint-Sacrement » veillait. « M. d'Irreval, depuis nommé le président de Mesmes, et quelques autres de ses amis, firent prendre prisonniers, aux dépens de la Compagnie, deux particuliers de la secte des illuminés ». C'étaient Morin et d'Oches. Le nom du président de Mesmes fait penser à cescordonniers et à ces tailleurs réunis en communautés, sous la protection de ce magistrat, et qui servaient si bien la police spirituelle de la Compagnie. Nous savons, d'autre part, que Jean Beaumais, un grand ami de M. Olier et de M. de Morangis, un de ces artisans qui faisaient de la controverse la plus grossière une profession et un gagnepain, contribua fort à la précieuse arrestation. « Cet homme, nous raconte un espion dont il sera parlé tout à l'heure, cet homme, durant la guerre de Paris, ayant reçu avis de la cabale de Morin, fit en sorte de prendre connaissance avec eux et de faire semblant de vouloir être de leur secte, comme d'effet ils le crurent, de sorte qu'il fut longtemps parmi eux comme pour en être instruit... et il les fit enfin prendre prisonniers. » Morin fut enfermé pour la seconde fois dans les prisons de l'ofTicialité.

Son compagnon et lui, dit d'Argenson, y furent retenus longtemps, « nourris des aumônes du coffret ». Satisfait d'avoir retiré de la circulation les fauteurs de doctrines blasphématoires, le comité de salut catholique entendait

' Déclarai ton de Morin, depuis peu délivré de la liastille, sur la révocation de ses Pensées, données au public par les ynauvais souffles, empoisonnements et enchantenes, que le Démon lui avait donnés pour tromper les hommes, sous prétexte de Religion, etc. Paris, 1()49. — ln-4«. 4 pages (l)ibl. Nat. Lu" 14.8ô8j.

* Déclaration de Morin, de sa femme et de mademoiselle Malfierfje, touchant ce qu'on les accuse de vouloir faire une secte nouvelle, et comme quoi ils ont toujours été et demeurent soumis à l'iujlise. iGiO. — \\\A\ 4 |)age8 (bibl. Nalioii. \av' U.8o1>).

que ce fût pour toujours. On résolut d'agir auprès de l'assemblée du clergé, et par elle. Le 5 août 1630, le nonce fit dire aux prélats réunis qu'il avait ouï parler d' « une certaine secte d'illuminés, qui sèment parmi le peuple des doctrines nouvelles et très pernicieuses », que deux de ces insensés avaient été mis dans les prisons] de l'ofiicialité de Paris et qu'il serait « nécessaire d'exterminer une si malheureuse secte ». Il avait remis à l'archevêque de Reims un mémoire très complet, et l'assemblée, effrayée par la lecture de ces maximes, délégua l'évèque d'Orléans et l'abbé de Boisdauphin pour s'entendre avec l'archevêque de Paris ou son coadjuteur.

Le 8 août, Mgr d'Orléans rendit compte de la conversation qu'il avait eue avec l'oiïicial, M. du Saussay, « au sujet des nommés Morin et d'Oches, détenus dans les prisons de l'ofiicialité comme fauteurs d'une secte nouvelle d'illuminés. M. du Saussay lui avait dit qu'autrefois les mêmes personnes avaient été mises dans la Bastille, pour le même sujet, dont ils étaient sortis à la faveur des derniers troubles de Paris; qu'ayant continué à dogmatiser, il en avait reçu des plaintes sur lesquelles il avait décrété contre les mêmes personnes et contre un autre prêtre qui dogmatisait avec eux ; en vertu duquel décret ils avaient été mis tous trois dans les prisons de l'ofiicialité. Que de leurs amis ayant présenté requête au Parlement, pour les faire élargir, MM. du Parlement et MM. les Gens du Roi, informés du sujet de leur emprisonnement, n'avaient rien voulu ordonner sur leur requête, et avaient jugé à propos de les tenir prisonniers et détouffer le sujet de leur emprisonnement ^ » L'ofiicial avait ajouté « que, si le clergé voulait donner mille ou douze cents livres, on les mettrait en état qu'il n'en serait plus parlé ». L'assemblée vota le crédit. La

' V rocès-vevbaïuv de V Assemblée du clercjé de Fiance, t. III, |). G9(). Voir aussi : Récit véritable du procédé fait en l'officialite de Paris contre certains nouveaux dogmatistes (bibi, Nat. Ln-' 14.857).

sinistre promesse de 31. du Saussay faillit s'accomplir. Mais la Compagnie avait rêvé le châtiment public et exemplaire des illuminés. Elle intrigua pour qu'ils fussent transférés à la Conciergerie et jugés. Cet acharnement les sauva. Car le Parlement refusa de les envoyer en place de Grève et il expédia Morin, comme fou, aux Petites-Maisons. D'Oches fut sans doute relâché^. Quant à son maître et ami, il réussit, en 1656, par une rétractation générale à faire croire à sa guérison; et il fut mis en liberté. La Compagnie du Saint-Sacrement perdait de nouveau sa proie. « Si les magistrats, dit à ce sujet d'Argcnson avec une certaine mélancolie, ne soutiennent les bonnes 'intentions dune Compagnie qui n'agit que par voies excitativcs, il est impossible qu'elle réussisse dans ses entreprises. »

A peine libéré, Morin se remit à dogmatiser. A force de professer que l'esprit du Christ peut être en tout homme, il en était venu à se convaincre qu'il était luimême le Christ réincarné et il se faisait appeler le Fils de rilomme. Mais le mystère de sa divine personnalité était la dernière révélation qu'il accordait à ses dis-

• A la vérité, l'on pord entièrement ses tiares à partir de 1650. Je me demande s'il ne faut pas lidentilier avec Franvois Davenne, le disciple de Morin, dont la biogra|)hie accompagne celle du maître. Davenne s'appelle Fran(,'ois comme d'Oches. Il est de Fleurance, c'est-à-dire d'un coin du pays dont Anch est la petite capitale. Il a pu prendre comme nom de guerre François d'Auch . Or, François d" « Oches » venait du sud-ouest de la France ; c'est la Compagnie de Bordeaux (pii l'a dénoncé à celle de Paris. D'autre part, l'on comprend fort bien cpie. relâché après une aussi chaude alerte, Davenne ait abandonné un surnom compromettant et repris son vrai nom, qui était inconnu. A partir de cette date, les opuscules {ju'il a publiés ne traitent guère que de polili(iue ; si l'un deux la fait enfeiiner de nouveau à la Conciergerie, aucun ne l'exposait vraiment au feu, et l'on ne s'expli(|ue guère pourcpioi il est donné comme un disciple de Morin.

BLASPHEMATEURS ET ILLUMINES 225

ciples. En janvier 1661, il eut la hardiesse de développer cette doctrine dans un livre qu'il présenta lui-même au roi dans son carrosse. Après ce coup de tête, il avait disparu. Il était devenu introuvable et la cabale des dévots ne s'en consolait pas. D'Argenson nous dit que, durant l'été de 1661, « dans toutes les assemblées, on travailla fort à découvrir la demeure » de l'illuminé ^ La Compagnie finit par y réussir, grâce à un parfait policier d'inquisition, l'homme le plus capable d'inventer de saintes fourberies pour assurer au bûcher une victime. C'était Des Maretz de Saint-Sorlin.

Des 3Iaretz était lui-même un visionnaire. Il se croyait et se disait spécialement inspiré. Il prétendait avoir « des lumières très claires et toutes divines » pour découvrir « des choses que nul esprit humain n'avait considérées. » « Dieu, affirmait-il, m'a si sensiblement assisté pour me faire finir le grand ouvrage de mon Clovis, pour me ramener plus promptement à des choses bien plus utiles, plus délicates et plus relevées, que je n'ose dire en combien de temps j'ai achevé les neuf livres de ce poème qui restaient à faire et repoli les autres. » Il proclamait enfin que Dieu lui avait « envoyé la clé du trésor de l'Apocalypse, qui n'a été connu que de peu de personnes avant lui, auxquelles il a plu à Dieu de la découvrir pour leur usage seulement- ». Dans son Avis du Saint-Esprit au Roi, il s'était donné comme l'envoyé du ciel pour faire une réformation universelle et il avait promis à Louis XIV et au pape une armée de 144 000 deVowes qui détruiraient les Turcs, les jansénistes et les athées. Malgré ses folies, il n'avait jamais été inquiété; il ne le fut jamais. C'est qu'au milieu de ses extravagances, il avait eu soin de mettre au service des Jésuites ses talents d'indicateur. On lui pardonnait ses absurdités dangereuses en récompense de son zèle contre les gens détestés. Un jour, en 1666, il découvrira M. de -Sacy, dans sa retraite du faubourg Saint-

' Annales, p. 128 (B.-F. 219).

* Les Délices de l'Esprit, préface, et 3» partie, p. 2.

22Ô l-V CABALE DES DEVOTS

Antoine et permettra de l'arrêter enfin. Nous allons le voir s'acharner contre un pauvre illuminé*.

Le hasard le mit sur la piste de la demoiselle Malherbe 2, disciple de Morin, et que l'on disait sorcière et mariée au diable. Il avertit aussitôt le P. Annat, grand ami des membres les plus influents de la Compagnie, M. de Péréfixe, qui ne l'était pas moinset qui était, pour lors, évéque de Rodez et confesseur du roi, et enfin l'évèque de Rennes Henri de la Mothe-Houdancourt, dont il est impossible de préciser encore les relations avec la cabale. M. deMorangis, qui était cette année supérieur de la Compagnie du Saint- Sacrement, fut tenu au courant et donna des indications à Des Maretz.

Très intéressés par la nouvelle, les deux évèques et le jésuite exhortèrent le poète fanatique à composer le dossier de toute l'affaire. Des Maretz s'adressa d'abord à la Malherbe. Son procédé fut très simple. Il l'expose ainsi lui-même : « Je lui dis que je sentais que Dieu me donnait une grande confiance pour parler à elle, et que je croyais que Dieu lui donnerait aussi une ouverture de cœur pour moi. Je lui fis dire ainsi plusieurs choses, feignant une grande franchise à lui parler. » Le brave espion y allait de tout son cœur et sa piété se délectait dans ces mensonges : « M^^"^ de Clinville, à qui je fis le récit de mon entretien avec cette misérable, s'étonnait de ce que Dieu avait permis si tôt qu'elle eût tant confiance en moi et imposé silence au démon qui n'osait lui donner avis qu'elle se défiât de moi. Sur quoi je lui dis que Dieu nous ferait découvrir toute cette cabale. »

Tant d'onction devait réussir. Des Maretz se fit raconter par la Malherbe comment elle était allée au sabbat et ce

* Le dôtail de ses opérations est contenu dans un document intitulé : lielation de la découverte du faux Christ, nommé Morin. chef des JUuminéa. C'est un rapport ; Des Maretz ne dit pas ix qui il l'adresse. 11 s'est contenté, dans sa déposition, d'en répéter l'essentiel. Cette pièce est parmi les manuscrits de l'Arsenal (n» r)421); elle est reproduite par F. Rav^isson, Archives de la lias tille, t. m.

* De son vrai nom, Marguerite Langlois, veuve d'un sieur Claude Nadot. dit Malherbe.

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qu'elle y avait vu. 11 avait rencontré, en mèmetemps,une autre disciple de Morin.M^'^' de la Chapelle. Celle-ci se méfiait assez; mais « peu à peu, dit-il, je l'apprivoisais à me parler et à se communiquer à moi )).I1 entreprit surtout la Malherbe. « L'ayant assurée que la seule Providence nous avait assemblés, elle s'ouvrit insensiblement, Dieu le permettant ainsi pour la confusion des démons et des méchants. » Par ces propos à double entente, il eut vite endormi les soupçons de la demoiselle : « Dieu le voulant ainsi, auquel elle ne pouvait résister, elle me dit qu'elle voulait me faire voir les admirables écrits de M. Morin. Elle descendit et me les rapporta aussitôt en deux gros cahiers. C'étaient des copies apostillées eh plusieurs lieux de la main de Morin. » L'espion bénévole admira la toute-puissance de Dieu qui, en moins de vingt-quatre heures, avait mis entre ses mains de quoi bâtir un beau procès.

Il fallait, pourtant, parvenir jusqu'au chef de la secte. La même méthode eut avec lui les mêmes résultats. Des Maretz comprit vite que, s'il s'humiliait trop devant l'illuminé, celui-ci le traiterait longtemps en novice, « à quoi, dit-il, nous perdrions plusieurs journées. » 11 connaissait assez la mystique pour parler le langage nécessaire. Morin n'avait d'abord consenti à le rencontrer que chez la Malherbe. Ebloui par le verbiage « spirituel » de son nouvel élève, séduit par tant de caresses, il se décida à le recevoir dans sa maison de l'île Notre-Dame : « Je l'allai voir sur le soir et nous causâmes comme avec une grande franchise. » Le 21 décembre, convaincu qu'il avait conquis un adepte, Morin lui demanda d'écrire une lettre de soumission sincère. Le faux disciple fut dans l'embarras : « Je doutai si je ferais réponse, ne voulant donner aucun consentement pour quelque chose qui put être mal; mais jugeant que, si je ne feignais d'adhérer à quelque chose pour découvrir sa cabale, tout commerce cesserait entre nous, je lui envoyai ce consentement conditionnel :

Je soussigné, reconnais que, pour Dieu et en vue de la

gloire de Dieu purement, même sans antre avis que pris en Dieu selon l'esprit, je veux bien aveuglement suivre et observer sincèrement tout ce que Simon Morin m'ordonnera de la part de Dieu et selon Dieu, sans réserves de temps ni de choses, tant au regard du spirituel et surnaturel possible que du temporel et corporel, jusqu'à me réduire en l'état de la Providence divine si Dieu le veut, et môme si Dieu le veut en lui. Fait à Paris, ce jour de saint Thomas 1661.

Le bon apôtre n'était pas tout à fait rassuré. Un ingénieux arrangement de mots avait suffi pour tranquilliser sa conscience. Mais il ne fallait pas que la découverte de ce papier pût être un jour compromettante, « J'allai ce jour même, raconte-t-il, voir mon directeur pour lui dire ce que j'avais fait, me confiant en Dieu pour découvrir cette cabale et renonçant de tout mon cœur à tout pacte avec le démon. A quoi il me répondit que je n'avais rien à craindre. J'allai ensuite voir M. de Rennes qui me mena chez le R. P. Annat, auxquels je ôommuniquai le tout et les priai qu'ils sussent du roi, ou qu'ils avisassent ensemble avec M. de Rodez, si l'on se contenterait des preuves que j'avais ou si je devais poursuivre par l'ordre du roi ou par le leur à m'engager davantage. Ils me dirent d'abord que je m'étais bien hasardé adonner un tel écrit. Je leur dis que je ne craignais pas tous les démons, quand ils seraient ensemble et quand ils m'emporteraient comme Notre-Seigneur sur le pinacle du Temple, et que Ja condition que j'y avais mise me garantissait de tout mal. Ils me promirent de s'assembler pour cet effet et, le lendemain, ils me firent réponse que je devais encore feindre avec ces personnes afin de découvrir le plus que je pourrais de leur doctrine et de leur cabale. »

Des Maretz continua donc son métier auprès des illuminés et, en particulier, auprès de Morin. Toujours par le moyen des paroles à double sens et, quand il le fallait, par de hardis mensonges, il parvint à gagner pleinement la confiance du pauvre homme, jusqu'au point d'avoir avec lui une correspondance étendue. L'autre répondait par écrit à ses questions et le fournissait de documents pour le grand jour. Il s'en tenait encore, il est vrai, à des

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bavardages incohérents qui ne suffiraient guère pour obtenir une condamnation capitale. Il avait même, de temps en temps, des accès de défiance. Le jour de Sainte- Geneviève 1652, il manifesta soudain l'intention d'arrêter là ses communications : « Je lui dis que, puisqu'il avait l'esprit de Jésus-Christ en lui, il savait mon intérieur et que je n'avais ni mauvais dessein ni finesse avec lui... » Et pour l'amener à la révélation de ses plus secrètes doctrines morales, il lui demanda des directions, lui raconta qu'il avait à parler avec des filles en particulier, sur les choses spirituelles, et qu'il craignait d'avoir des tentations. L'illuminé ne lâchait que des propositions vagues sur la liberté des enfants de Dieu et la charité que l'on doit au prochain. 11 allait jusqu'au bord de la confidence. Puis, soudain, il tournait court et finissait en demandant à son interlocuteur de lui « procurer quelque emploi pour faire subsister sa famille. » Unjour, Des Maretz sentit si bien ses soupçons qu'il rompit brusquement l'entretien, craignant de l'entendre lui réclamer ses lettres. Il feignit de n'être point pressé de retourner chez l'apôtre. Alors Morin, dans l'angoisse de perdre un disciple, lui écrivit. Le subtil espion fit attendre sa réponse qui, d'une ironie macabre, alla droit au cœur du fou :

Vous connaîtrez de plus en plus, très cher ami en Notre Seigneur, quelle est ma franchise et ma sincérité, et qu'il n'y a rien de double en moi... Vous verrez que je poursuis l'œuvre de Dieu en vous de toute ma puissance temporelle et spirituelle et que je n'y épargnerai rien de ce qui me reste parmi mes amis. J'ai beaucoup de connaissances qui peuvent vous être utiles, et plusieurs personnes me croient sur ma parole et tâchent à suivre mes sentiments ; mettez tout cela à l'épreuve, et vous verrez que je ne réserverai rien. Je vous promets encore ce que je vous ai promis et ce que je vous dois, qui est une fidélité et une obéissance aveugles et sincères, pour tout ce que vous m'ordonnerez de la part de Dieu et selon Dieu... Je vous dirai avec ma franchise continuelle que je fus surpris dans notre dernier entretien en ma chambre, quand vous me dites que Dieu était content de vous, que vous étiez résolu de laisser tout là et de penser à avoir quelque emploi pour le reste de vos jours afin d'entretenir votre famille. Alors, sans une personne qui vint me demander pour une affaire pressée, je vous aurais

demandé comment il était possible que vous puissiez abandonner l'œuvre de Dieu en vous et quitter le personnage du Fils de l'Homme ou de Jésus-Christ esprit en vous, et tout le fruit de votre doctrine que je trouve partout admirable... Votre second avènement en terre ne doit pas demeurer ainsi inutile. Un de vos disciples, martyr pour vous, M. Thomé. a mieux aimé souffrir la prison que de vous renoncer et il semble plus fidèle envers vous que vous ne l'avez été à Jésus-Christ en vous. Je ne suis pas personne pour reculer après mon engagement, et je suis capable, avec la grâce de Dieu, de paraître en face de rois, de juges et de docteurs, au mépris des prisons, des supplices et de la mort...

Morin était remué par cet enthousiasme exubérant d'un néophyte prêt à toutes les immolations. Mais il ne renonçait pas à sa prudence. Un jour, pourtant, le 21 janvier, l'agent provocateur eut un frisson d'espoir : « Morin me fit paraître grande joie quand je lui dis que Dieu ferait bientôt son œuvre ; et sur ce qu'il me dit qu'il fallait prendre garde de ne point gâter l'œuvre de Dieu en la précipitant, et en la communiquant hors de saison, je lui dis que Dieu conduirait le tout et que ce qui nous semblerait y être le plus contraire, y servirait le plus et qu'il fallait s'abandonner à l'esprit de Dieu pour agir et pour souffrir. Cela lui plut si fort qu'il me prit la main et me la baisa par deux fois. Il me dit que Dieu agirait bientôt en victoire. »

De jour en jour, Morin se livrait davantage. Il révélait ses doctrines les plus secrètes sur l'Eglise, sur le Clergé, sur l'Antéchrist, sur les sacrements, sur la grâce et sur la foi, et Des Marctz frémissait d'horreur. Avec passion, il recueillait au plus vite ce qui devait hâter la fin de ce misérable. Le 2 février, celui-ci lui remit un cahier intitulé : Bouclier de la Foy. H y ajouta une lettre « par laquelle Dieu a permis ([uil ait certifié par son écriture et sa signature que ce Bouclier de la Foij était de lui ». Cependant, Des Maretz n'avait pas réussi à dissiper les sou])çons de la femme de sa victime. Pour brusquer les confidences de l'hérésiarque, il lui écrivit une lettre par laquelle il le reconnaissait pour fils de l'Homme et fils de

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Dieu. Le « Nouveau Messie » ne put résister à cet assaut. Il proclama que Des Maretz était son Jean-Baptiste et il rinitia mieux encore au fond de son système.

Ce n'était point pour rassurer la femme de Morin, qui avait conservé ses doutes. Elle parvint à effrayer son mari. Elle le décida même à rompre avec un confident trop empressé. Des Maretz en était désormais réduit à ses rapports avec la Malherbe et la demoiselle de la Chapelle. Il précipita les événements, se fît livrer deux écrits du maitre [Lettre du Fils de VEomme touchant les testaments, Paraphrase du Pater), obtint le dernier mot de la doctrine et organisa, avec la police, l'arrestation de Morin, de sa femme, de son fils Claude, et de leurs principaux complices, François Rondon, prêtre et vicaire de la Madeleinelès-Amiens ; Marin Thomé, prêtre et vicaire de Saint- Marcel-lès-Paris; Jean Poitou, maitre d'école, et enfin la demoiselle Malherbe. Entre le 20 décembre 1661 et le 18 février 1662, Des Maretz avait mis l'affaire en état.

M. Grandin, docteur de Sorbonne et membre de la Compagnie du Saint-Sacrement, fut chargé d'examiner tous ces gens sur leurs idées ^ Le 27 mars, Jacques Tardieu, mandé auprès du roi qu'on avait intéressé à cette découverte, reçut commission d'instruire le procès. Le 23 mai. Des Maretz fit sa déposition. Morin était perdu. La condamnation fut prononcée, le 20 décembre, par le Châtelet. Il fit appel. Par arrêt du 13 mars 1663, le Parlement confirma la sentence. Après la lecture de cet arrêt, le premier président Lamoignon demanda à Morin s'il était écrit quelque part que le Nouveau Messie passerait par le feu. A ce trait d'esprit d'un des chefs de la cabale qui l'avait pourchassé, le pauvre fou répondit que le prophète avait parlé de lui en ces termes : « Tu m'as examiné par le feu, et aucune iniquité n'a été trouvée en moi ! »

Le 14 mars, après avoir fait amende honorable, en chemise, la corde au cou et la torche au poing, devant la

* Journaux de Deslions, à la date du 8 octobre 1005. M. Alphandéry a raconté le procès dans la Revue d'Histoire moderne et contemporaine yanv.-fév. 1900).

principale porte de Notre-Dame, Morin fut conduit en place de Grève et attaché à un poteau pour être brûlé vif, avec ses écrits. Il déclara, d'après certains témoins, qu'il abjurait ses erreurs et qu'il voulait mourir dans l'Eglise catholique, apostolique et romaine. D'après d'autres, il s'écria : « Jésus, Marie, mon Dieu, faites-moi miséricorde, je vous demande pardon ! » Ses complices, Thomé, Kondon, Poitou et la Malherbe, étaient présents à l'exécution. Quand le bûcher eut fini son œuvre, le bourreau les fustigea, puis les marqua d'une fleur de lys à l'épaule. Les hommes furent ensuite expédiés aux galères, et la Malherbe bannie de la vicomte de Paris. La femme et le fils de Morin ne semblent pas avoir assisté au supplice; ils étaient bannis de la ville, prévôté et vicomte de Paris, On ne nous a pas raconté si des membres de la Compagnie contemplèrent cet autodafé préparé par leurs soins.

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