I.\ CAIiAI.E DKS DI^VOTS 2o
les originaux de Tartuffe ? A plusieurs reprises, le j)oète affirme qu'il a peint son pci'sonnai^c d'après des modèles.. Il est donc inévitable ([u"oii eherehe à les déeuiivrir. Et c'est là, paraît-il, ce qui met sur la piste de la vérité. Car cette enquête n'aboutit pas ; et avec un peu d'attention, on voit bientôt pourquoi. « Prenant Tartuffe dans l'histoire, dit M. Brunetière, voyons où ils étaient, entre 1660 et 1664, ces hypocrites et ces faux dévots, de quels si grands dangers ils menaçaient la société et de quels noms ils se nommaient. » Et considérant les mœurs de Louis XIV à cette date, M. Brunetière écrit: « Dans cette cour, il n'y avait pas, il ne pouvait pas y avoir d'hypocrites et de faux dévots, par la bonne raison que la dévotion n'y menait personne à rien ; qu'il eût été non seulement impossible, mais imprudent, mais dangereux de la feindre ; et qu'à moins d'y être obligé par son métier de confesseur ou de prédicateur, on eût été suspect, en n'imitant pas la conduite du prince, de la blâmer... »
Ce n'est donc pas seulement la petite érudition qui se préoccupe de la découverte des « originaux » de Tartuffe. S'il est décidément impossible de les désigner du doigt et les nommer, c'est très grave, et cela confirme lexégèsc que nous savons. Si l'on parvient à mettre la main sur eux, il faut examiner si cette exégèse, au lieu dètrc confirmée, est vraiment condamnée. De toute façon, le problème est de conséquence.
A! qui Molière en veut-il? Certains traits dûûûfiraient Misément à penser que c'e^t f^yx Jésiillps. L' «llmposteur » ftf^le une science «jyi'Ms ont portée à sa pcrfeciiûû, :
Mais enfin je connus, ô Beauté trop aimable. Que cette |)assioM i)eut u'ôtre point coupable, Que je puis l'ajuster avec(iue la pudeur.
Et il revient sur celte science. 11 en parle d'un air «Mib'ndu. Il résunje. sehtii rexi)ressi()n de Sainte-Beuve.
« toute la moelle et tout l'élixir du casuisme accommodant » :
Je puis vous dissiper ces craintes ridicules, Madame, et je sais fart de lever les scrupules. Le Ciel défend, de vrai, certains contentements; Mais il est avec lui des accommodements. Selon divers besoins il est une science. D'étendre les liens de notre conscience Et de rectifier le mal de l'action Avec la pureté de notre intention.
L'instant d'auparavant, lorsqu'il se résignait à accepter d'Orgon les biens dont le fils est déshérité, il s'est encore justifié selon la même méthode :
Et si je me résous à recevoir du père
Cette donation qu'il a voulu me faire.
Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains
Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains,
Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage.
En fassent dans le monde un criminel usage.
Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein,
Pour la gloire du Ciel et le bien du prochain.
11 faut noter ces détails et s'en souvenir. Mais il ne faut pas s'en tenir à l'impression qu'ils procurent. Tartuffe n'est pas simplement un bon élève des casuistes. Il n'a ni les allures ni le langage des gens qu'on accusait de glisser des coussins sous les coudes des pécheurs. Il n'est pas l'homme de la dévotion aisée. C'est un rigoriste dur aux autres et qui feint de l'être à lui-même. Il ne circule pas dans la maison avec des paroles bénisseuses et des sourires indulgents :
S'il le faut écouter et croire à ses maximes. On ne peut faire rien qu'on ne fasse des crimes.
11 a supprimé les bals, les visites, les conversations oiseuses. A tort ou à raison, on n'a point coutume, au xvuî.,siède> de repcodier^^aux-JÊSuiies de tels retranchements.
Cette seconde impression est si forte qu'on a voulu
388 LA CAliALE DES DEVOTS
reconnaître les origmaiix de Tartuffe ch les adversaires mêmes de la Société de Jésus. « Les Jésuites, dit Racme, se flattaient qu'on en voulait aux jansénistes ^. » Le propos des révérends Pères n'est pas une preuve ; il peut n'être qu'une malice. Mais leur thèse a été reprise de nos jours, et 31. Louis Lacour a cru en découvrir toutes sortes de confirmations -. Il est vrai qu'elles sont plus que contestables. C'est une pure fable qui représente le prince de Conti comme l'homme de Port-Uoyal. Il est entré, nous l'avons vu, dans la Compagnie du Saint- Sa çrement, et il en est devenu un des chefs, à l'heure même où les jansénistes en étaient exclus^. On nous donne le dénonciateur de 3Iolière, le curé Roullé, pour un agent de la secte ; et Pierre Roullé, dans son pamphlet, tonne contre elle et célèbre le P. Annat. On affirnie enfin que les jansénistes intriguaient contre la pièce; mais cette assertion ne s'appuie sur rien. Nous savons par Racine que Molière fut invité à lire sa comédie dans un salon qui était cher aux jansénistes et où ils fréquen^iient. Si la lecture n'eut pas lieu, c'est que, ce jourlà, (Lric le 26 août 1064, on expulsait les religieuses de Port-Royal. Aussi bien faut-il des prodiges d'ingéniosité pour distinguer un janséniste dans le personnage qui formule si joliment la direction d'intention.
Mais si Molière n'a mis en cause ni les Jésuites ni les janséaiM-Ç^j Qù. faut-il prendre ceux qu'il appelle en^ termes exprès « les célèbres originaux du portrait que.
* Lettres à Vaiifeur de la réponse au.v he're'sles imaginaires, etc. (Kdit. des Grands Ecrivains de la France, t. iV, p. 332.
* Le Tartuffe par ordre de Louis XIV, Paris, 1877.
^ L'erreur courante vient de ce que Pavillon, évoque dAlef. a été le principal instrument de la conversion d'Armand de Bourbon. Mais, à cette époque-là, Pavillon, (jui était peut-être un janséniste sans le savoir, n'avait pris aucune part aux débats sur les cinq propositions. S'il est intcrNcnu en Kitii, c'est i)0ur une raison ecclésiastique, et non pas (l(>^iiiali(pie : c'est parce (pi'il a cru les di'oils de l'épiscopat en péril. 1! nallail |)as encore plus loin. Conti a donc s(d)i linlluence d'un licirniue (pii avait (|uel(pie chose de l'esprit des Saint-Cvran et des du llamel. mais (pii était encore sans relations avec l'orl-Hoyal.
j'ai voulu faire » ? On a nommé ce fou de Gharpj de ^ainte-Croix : il est malaisé de lui attribuer la célébrité qu'il faut, selon l'indication du poète, reconnaître à son modèle. On a nommé Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris, mais on avoue qu'il n'aurait fourni à Molière que le mot d'Orgon : « Le pauvre homme ! » C'est peu. On a nommé l'abbé de Roquette, sur le compte duquel on racontait une historiette peu édifiante; mais cette anecdote, en admettant que Molière s'en soit souvenu, ne lui a pas fourni l'idée maîtresse de sa pièce. Et puis il y a contre ces désignations d'individus un fait important. Molière a visé non pas un original, mais des originaux ; et ces originaux formaient une sorte de fciction. C'est lui qui lejbti et II lesavait. Rappelant les résultats, en apparence contradictoires, de notre analyse de tout à l'heure, nous ajouterons : un caractère de cette faction doit être de réunir le rigorisme des jansénistes et les principes jésuitiques sur la fin qui justifie les inoyens.„ N'en connaissons-nous pas une qui possède tous^^^
Il y a une expression qui est familière à tous ceux qui étudient d'un peu près la vie de cette époque : c'est celle de « la cabale des dévots ». On disait parfois d'un seul mot « les dévots » ou même tout simplement a la cabale )>;. et chacun entendait quel parti l'on nommait ainsi. On ignorait son vrai titre et son organisation; mais on sentait l'existence et l'action d'une force occulte. On ne se contentait pas toujours de cette expression toute générale. On désignait expressément les gentilshommes qui s'étaient groupés à la cour autour du comte d'Albon et du marquis de Fénelon, qui luttaient contre toutes les manifestations d'impiété et, en particulier, contre l'habitude des duels. Et nous avons déjà constaté que les colères soulevées contre eux n'ont pas été pour rien dans la persécution du « Saint-Sacrement ».
Il arrivait même que le nom de la Compagnie fût pro-
nonce, encore qu'on ne sût point ses rapports réels avec ce qu'on appelait « la cabale ». Deslions, par exemple, écrit dans son journal, à la date de juillet 1660 :
J'ai su de M. de la Fosse que M. de Dernières (Louvigni) de Caen était le plus spirituel de la Compagnie du Saint-Sacrement, qui y est établie et laquelle il m'a dit être toute gouvernée par les jésuites : que c'était un des intimes et des plus estimés de M. du Plessis, qui gouvernait fort la petite communauté de l'hermitage qui est à Caen et qui fut dissipée cet hiver par sentence du juge à cause de sa folle et séditieuse pénitence en procession qu'ils firent dans les rues à cause des jansénistes, et ensuite du démêlé de M. 1 abbé d'Aulnay contre les ursulines de Caen... Je soupçonne ou plutôt je crains que la dévotion de certaines gens qui se mêlent de missions aux infidèles, ne soit encore appuyée sur de semblables principes.
Nous savons ce qu'ignorait Deslions : quel comité mystérieux dirigeait les opérations de l'ermitage et fondait le séminaire des Missions étrangères. Mais il est évident que trop d'accidents avaient préparé la découverte du complot. Ce n'était plus, en juillet 4660, qu'une affaire de jours ou de semaines. Et quand la conspiration fut surprise, on ne le sut pas seulement chez les ministres. Guy Patin écrit le 28 septembre 1060 :
Il y avait ici de certaines gens qui faisaient des assemblées clanclestines sous le nom de Congrégation du Saint-Sacrement ; ces messieurs se mêlaient de diverses affaires et ne faisaient jamais leurs assemblées dans le même endroit : ils mettaient le nez dans le gouvernement des grandes maisons, ils avertissaient les maris de quelques débauches de leurs femmes : un mari s'est facile de cet avis, s'en est plaint et les a poussés à bout, après avoir découvert la cabale ; ils avaient intelligence avec ceux de la môme confrérie à Rome, se mêlaient de la politique et avaient dessein de faire mettre l'Inquisition en France et d*y faire recevoir le concile de Trente... C'était une machine poussée spirilu Loyolitico latente. Plaintes en ont été portées au Roi, qui a défendu de telles assemblées avec de rigoureuses menaces V, »
* Lettres de Guy Patin, édit. de Paris. 16'.)2. t. I. p. 490. Cf. J.a h rance au miiteii du dix -sep i Verne .siècle d'après ta correspondance de Guy Patin, par Armand Urette, p. 336. La lettre qui contient ce passage a été omise dans le recueil de M. Ré-
Ces textes sont de 1660, c'est-à-dire du moment précis où les autorités civiles partent en guerre contre la Compagnie du Saint-Sacrement. Il est impossible que cette « persécution des dévots. » n'ait- été. connue que des dévots eux-mêmes. On en parlait à la cour, on discutait sur ce complot clérical dont on ne pouvait dire exactement en cjjjoi il consistait^ on nommait les gens que l'on accusait d'en être. Et .quand le Tartuffe fut joué, personne n'eut de doute. « Cette..piè.(Le lui fit des affaires, écrit Charles Perrault, parce qu'on en faisait des applications à des personnes de grande qualité^. » Qui étaient ces « personnes de grande qualité » ? Le P. Rapin le dit avec précision, à propos de M. de Renty, c'est-à-dire d'un des chefs du « Saint-Sacrement ». Il ignorait, quand il a rédigé ces lignes, Thistoire de la Compagnie ; mais ce qu'il raconte est précieux comme un écho fidèle de ce que l'on répétait couramment autour de lui :
Comme on copie tout en France; il se trouva des personnes de qualité qui, vivant dans le siècle, voulurent imiter sa vertu ; et ce fut sur ce modèle que la secte des dévots qui fit depuis tant de bruit se forma, dont le marquis de Fénelon, le comte de Brancas, le marquis de Saint-Mesme, le comte d'Albon. tous personnes de qualité et de la cour, furent les principaux chefs, lesquels commencèrent à se liguer pour exterminer les duels dans le royaume et pour détruire le blasphème parmi les gens de qualité. ...Ceux mêmes qui en furent devinrent odieux à la cour par l'affectation qu'ils eurent de donner ou de faire donner des avis au cardinal sur sa conduite par des voies choquantes et nullement honnêtes : ce qui irrita le cardinal et l'obhgea à ren-
veillé-Parise (Paris, 1846) . — En 1667, Nicole écrira : « On a souvent vu en ce siècle que les dévotions déréglées et établies sur des caprices humains dégénèrent en illusions fanatiques. L'histoire des Ermites de Caen a été célèbre dans tout le royaume, et si l'on avait fait la recherche que l'on devait faire de la Compagnie du Saint-Sacrement, on aurait peut-être découvert bien d'autres choses de cette nature. » {Les Visionnaires, avertissement, p. 4). Dom Gerberon raconte à sa manière l'histoire de l'ermitage de Caen et il nomme « Sodalilé du Saint- Sacrement » l'association qui se réunissait dans cette maison {Histoire du jansénisme, t. II. p. 447 et suiv.). On voit que toute cette histoire n'est pas restée absolument secrète. ' Les Hommes illuslres (1696), t. I, p. 80.
dre CCS gens suspects au roi, lequel pour les décrier, les fit jouer quelques années après, sur le théâtre, par Molière*.
Et ce rapp^rpchemjnt jny;e l^«JH[v^^ et les chefs
des « dévots » s'inippsa si bien c^ue le souvenir en a été conservé par les meilJeursjuTiis de^^ gens que. l'on yi$ai.t . En 1690, un anonyme — Jean Passavant, d'après le P. Lelong — écrivant la vie de la mère dautron, supérieure du monastère de la Fidélité de Saumur, fut amené à raconter dans ce livre les vertus édifiantes du principal bienfaiteur de ce monastère, c'est-à-dire du marquis de Fénelon. Son ouvrage était dédié à la fille même du marquis, la marquise de Laval ; il était fait sur les documents fournis par la famille ou ses intimes. On y lit à propos de l'affaire des duels et de la conduite de Fénelon à la cour:
Il lui avait fallu souffrir pendant plusieurs années presque une continuelle persécution, dont une vertu médiocre aurait été ébranlée. On disait quil était de la cabale et de la faction des dévots qui étaient alors regardés comme des gens remuants et dangereux. Quand la comédie du Tarln/fe parut, on dit à fauteur qu'il aurait bien mieux fait de donner une épée qu'une soutane à son faux dévot, on voulait indiquer M. de Fénelon *.
Nous n'avons pas besoin de siU)JH)S<^MJes confidences politiques du roi au poète. Une approKifton de son projet nous suffit; et il paraît bien certain que Molière a eu cette approbation. Il vivait à la cour, il ne pouvait ignorer les racontars qui circulaient et il a pris son bien dans ce dont tout le monde parlait.
Or il y a plus et mieux à dire. Molière avait desjaisons personnelles d'en YQulQir.iiQa pas seulement aux dévots eo géi)érnl,miUji àxauAX. 4111 nous .occupent. Il avait débuté, avec sa premTef(rtroupe, dans le jeu de paume des
' Mémoires, t. I. p. 294.
■ La vie de la révérende mère Madeleine (iautron. prieure du monastère de la Fidèli/é de >Vnn/</o- (Paris, chez Antoine Seneuze,
u-1'2. ir.<.»U). p. :ii:i.
métayers, près de la porte de Nesles, c'est-à-dire dans la paroisse de Saint-Sulpice, et en 1643, c'est-à-dire dans le temps où M. Olier-y traquait la comédie et les comédiens. Ce sont les efforts d'Olier et de ses collaborateurs qui firent le vide dans la salle des jeunes acteurs et qui réduisirent leur chef à entrer pour dettes au Chàtelet '. Il est difficile que Molière ait ignoré plus tard que l'abbé Olier et ses amis n'étaient pomt^ sans rapports avec la cabale soupçonnée, à la cour, d'ambitions hypocrilcs et de desseins cachés. Ce n'était un mystère pour personne que le comte d' Al bon, le marquis de Fénelon et les autres meneurs de Tassociation contre les duels prenaient leur inspiration à Saint-Sulpice, et on les désignait partout comme les principaux membres de la cabale.
On connaît un autre incident de la vie de Molière. Au début de 1655, le prince de Conti s'était pris d'une admiration enthousiaste pour le poète, qui avait été son condisciple au collège de Clermont : « 11 entretint longtemps à sa suite une troupe de comédiens, nous dit l'abbé de Voisin. Ne se contentant pas de voir les représentations du théâtre, il conférait souvent avec le chef de leur troupe, qui est le plus habile comédien de France, de ce que leur art a de plus excellent et de plus charmant. En lisant souvent avec lui les plus beaux endroits et les plus délicats des comédies tant anciennes que modernes, il prenait plaisir à les lui faire exprimer naïvement, de sorte qu'il y avait peu de personnes qui puissent mieux juger d'une pièce de théâtre que ce prince-. » Cet amour de la comédie était le moindre péché d'un homme qui s'était roulé dans toutes les ordures et qui était rongé de débauches. Il se convertit en 1656jet^^d^ décréter la sainteté çt à proscrire, avec un égal entrain, l'hérésie et le rire. Le règlement de sa maison fut ter-
' Faillon, Vie de M. Olier, t. II, p. 374,
- Défense du Traité de Monseigneur le prince de Conti touchant la Comédie et les Spectacles, Paris. 1671, p. 419. L'abbé de Voisin avait été, depuis 1642. attaché à la maison ecclésiastique du l)rince.
rible. C'était la piété par ordre et tambour l^attanl. L'interdiction de la comédie en était un article essentiel.
On connaît ce passage d'une lettre que Racine devait écrire d'Uzès quelques années plus tard :
M. le prince de Conti est à trois lieues de cette ville et se fait furieusement craindre dans la province... Une troupe de comédiens s'étaient venus établir dans une petite ville proche d'ici; il les a chassés, et ils ont passé le Rhône pour se rendre en Provence. On dit qu'il n'y a que des missionnaires et des archers à sa queue. Les gens du Languedoc ne sont pas accoutumés à de telles réformes, mais il faut pourtant plier *.
Le prince n'avait pas attendu longtemps pour éprouver l'horreur profonde de ce qu'il avait tant aimé, et Molière en souffrit immédiatement dans ses intérêts. Les États du Languedoc, tenus à Pézenas du 4 novembre 1655 au 22 février 1656, l'avaient gratifié dune somme de six mille livres dont le reçu existe entièrement écrit de sa main. Les États tenus à Béziers, du 17 novembre 1656 au 1^"" juin 1657, furent beaucoup moins généreux. Us votèrent le 16 décembre la résolution suivante :
Sur les plaintes qui ont été portées aux Etats par plusieurs députés de l'assemblée, que la troupe des comédiens qui est dans la ville de Béziers fait distribuer plusieurs billets aux députés de cette Compagnie, pour les faire entrer à la comédie sans rien payer, dans l'espérance de retirer quelque gratification : a été arrêté qu'il leur sera notifié par Loyseau, archer des gardes du Roi en la prévOté de l'hOtel, de retirer les billets qu'ils ont distribués, et de faire payer, si bon leur semble, les députés qui iront à la comédie, l'assemblée ayant résolu et arrêté qu'il n'y sera fait aucune considération et défendu par exprés à messieurs du bureau des comptes de directement ou indirectement leur accorder aucunes sommes, ni au trésorier de la bourse de les payer, à peine de pure perte et d'en répondre en. son propre et privé nom.
Il était difficile à Molière de ne voir qu'une simple co'in-
* Œuvres de Racine, édition des Grands Ecrivains de la France, t. VL p. 497.
' Cet extrait de procès-verbal est reproduit dans le tome X
). 182) du Molière de la collection des Grands Ecrivains de la
cidence entre cette mesure de rigueur et la conversion de Conti. Le prélat qui avait déterminé cette conversion à Pézenas, Pavillon, évèque d'Alet, était aux États de Béziers. Il y jouait un rôle capital et présidait le bureau des comptes ^
Molière quitta Béziers avant la clôture des Etats. De février à juin i6o7, il était, à Lyon. C"e^^l là que la rupture devint définitive entre le poète cl son aaticn protccteutu Celui-ci passa par la ville, se rendant de Paris en Italie et il écrivit le 15 mai à son directeur, l'abbé de Ciron, à qui Pavillon l'avait confié : « Il y a des comédiens ici qui portaient autrefois mon nom ; je leur ai fait dire de le quitter, et vous pensez bien que ja ^^ajfiJeu^arde de les aller voir- ». On sa ^fcp-iirerait malaisernentgue Molière n'eût point resseiîliae>Tanguilfî contre les homme auxquels il devait cette mésaventure. Il ne peut qu'avoir eu quelques doutes sur l'absolue sincérité d'un pénitent qui passait, du jour au lendemain, des pires excès de débauche à l'ascétisme le plus farouche et qui, rêvant tout-à-coup de la sainteté, l'exigeait des autres avec autant de fureur que de lui-même. Et par malheur, si Pavillon, Ciron et
* En cette qualité de président du bureau des comptes, il avait la surveillance du comptereau : a Ce comptereau contient ordinairement les menues dépenses des Etats, comme la musique, les cierges, buvettes, et autres gratifications et dépenses arbitraires. » {Mémoires pour servir à l'histoire du Languedoc, par feu M. de Basville, intendant de cette province, Amsterdam, 1734, p. 197). D'autre part on lit dans la Vie de M. Pavillon (édit. de 1738), t. I, p. 250 : « Après qu'il se fut absenté pendant plusieurs années de l'Assemblée des Etats, les gens bien intentionnés le sollicitèrent avec tant d'instance d'y reparaître qu'il crut devoir se trouver à celle qui se tint à Pézenas en 1655. M. le prince de Conti y présidait, en qualité de gouverneur de la province; et ce fut en cette occasion qu'il fit connaissance avec notre saint évoque dont les sermons commencèrent alors sa conversion ». Un peu plus loin, p. 113 (Môme volume, suite du 2« livre), il est dit que l'archevêque de Narbonne « fit nommer M. d'Alet, président du bureau des comptes pour l'année suivante. » Les Etats de l'année suivante furent ceux de Béziers, 1656-1657 (Cf. p. 117). C'est M. Huyot, professeur au lycée Louis-le-Grand, qui m'a rendu attentif à ces passages de la Vie de M. Pavillon et des Mémoires de Basville.
' E. de Barthélémy, Une nièce de Mazarin, p. 90.
Conti étaient sincères, les courtisans qui s'agitaient autour du prince Tétaient moins. IMus d'un se hâta dimitcr les gestes du maître pour conserver sa faveur; et tandis que lévèque d'Alet et le chancelier de Toulouse étaient édifiés par tout ce qu'ils virent et entendirent.. Molière fut écœuré par la comédie de piété que jouèrent quelques favoris empressés de se mettre au ton du moment et habiles à consoler en cachette leur pauvre chair *.
En 1662, quatre ans après son retour à Paris, il eut son premier choc avec les dévots de la cour. C'était à propos de V Ecole des Femmes. Le « sermon » burlesque d'Arnolphe et les « Maximes du Mariage » parurent une profanation de la littérature d'Église. Certains propos furent stigmatisés comme une prétendue parodie d'une plirase de saint Augustin et de plusieurs versets d'hymnes. Boursault céda à la pression de gens « auxquels, nous dit sa petit^fiUe, il ne pouvait rien refuser », et, dans son Portrait du Peintre, il reproduisit les griefs religieux de la cabale. P^, Molière était averti. Il savait qu'il avait contre lui, outre
V la coalition des Précieuses et des Marquis, celle de per- I sonnages qu'il prenait pour de pieux intrigants, qui / étaient accusés de poursuivre des desseins personnels
^\ sous couleur de vouloir la gloire de Dieu, et qui, pour / mieux détruire le péché, semblaient s'acharner à suppri-
V mer les pécheurs eux-mêmes. Il rêva dès lors de démasquer et de flétrir l' « imposteur ».
PeutrûajCÊQQimaike^„ansJa comédie Aç Tartufe des allusions à la Compagnie du Saint-Sacrement ? Il ne s'agit pas d'y chercher une sorte de reportage mis à la
* Voir plus haut. p. 337, le témoignage de Daniel de Cosnac. Ceux qui voulurent voir dans rabi)é de Roquette loriginal de Tartuffe se souvenaient de ces incidents. Deslions 6rril dans son journal A la date du :*9 août 1005 : « C'est contre cet abbé qu on dit (jue Molière a composé le TnrlufJ'e ou VHj/pocrife par envie qu'il a. dit-on, con(r;icl<''<' coiitic lui clicz le pi-inc<' de Corili ou ils demeuraient. »
scène. Ce serait méconnaître le caractère vrai du poète, qui ne copie pas la réalité, mais qui, recevant d'elle une impression, crée librement un personnage vivant. On se demande seulement s^iljy^ a dans la pièce, des détails qui puissent nojis réy^ler^ chez une préoccupation^
inspirée par la cabale et une intention d'atteindre cette cabale.
Tartuffe entre en scène. Un de ses premiers mots est celui-ci :
Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers Des aumônes que j"ai ])artager les deniers.
Puis il fait un geste à jamais célèbre; et, tendant un mouchoir à Dorine, il la prie de couvrir une gorge qui lui paraît provocante. Du coup, le spectateur, un peu au courant de ce qui se passe à la cour, est fixé. Les gens du « Saint-Sacrement » sont grands visiteurs de prisons. Et, de plus, parmi les scandales les plus abominables, ils dénoncent 1' « immodestie » des toilettes. Depuis des années, ils sollicitent et obtiennent des mandements qui la condamnent, et leurs efforts sont favorisés par la reine mère. Qu'il soit injuste ou non de taxer d'affectation hypocrite cette double activité, le signalement de Tartuffe, fourni par lui-même, est frappant.
11 est complété par Orgon :
Je vois qu'il rei)rend tout, et qu'à ma femme même Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême. Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux, Et plus que moi, six fois, il s'en montre jaloux.
Y2i].à ^u L rappel le avec une étrange préci^sio n ii n d e s giiefs que l'on avait partout contre les. çijnfrères du «Saint-Sacrement» : « Us mettaient le nez, a déjà écrit (iuy Patin, dans le gouvernement des grandes maisons, ils avertissaient les maris de quelques débauches de leurs femmes ».
-JLiJ£.aigaalement a, d'ailleurs, été donné déjà par €léante dans sa tirade sur les vrais et les faux dévots. C'est une
famille bourgeoise qui est représentée. Il n'est pas une mot de Cléante qui ne s'applique plutôt au monde du Louvre ou de Saint-Germain. Les faux dévots
veulent acheter crédits et dignités
A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés.
Ils courent à leur fortune par le chemin du ciel et
...brûlants et priants, demandent chaque jour Et prêchent la retraite au milieu de la cour.
Ils mettent toutes les puissances du monde au service de leurs rancunes:
Et, pour perdre quelqu un, couvrent insolemment De l'intérêt du Ciel leur fier ressentiment; D'autant plus dangereux dans leur âpre colère. Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère, Et que leur passion, dont on leur sait bon gré. Veut nous assassiner avec un fer sacré.
Le portrait qui sert d'antithèse à celui-là n'est pas moins clair. Les hommes vraiment pieux
attachent leur haine au péché seulement.
Et ne veulent point prendre avec un zèle extrême Les intérêts du Ciel plus qu'il ne veut lui-même.
Et puis le mot significatif est prononcé ;
Point de cabale en eux, point d'intrigues à suivre.
L'allusion n'est-elle point nette à ce qu'on nommait la « cabale des dévots » ? Elle réapparait encore dans ces vers où Cléante avoue la force du fourbe :
Il aura des ressorts
Pour donner contre vous raison à ses efforts; Et sur moins que cela le poids d'une cabale Emoa.fasse les gens dans un fâcheux dédale.
o 11 eu est ainsi, |e dénouement de la pièce n'est pas un pur artifice, une hiédiocre façon de se tirer d'embarras par une flatterie de courtisan. Le roi n'intervient pas
comme une sorte de deus ex machina. Nous sommes en pleine histoire. Dans le raccourci d'une scène, Molière ramasse et résume la lutte de Louis XIV contre la cabale, contre la vraie, celle qui se faisait craindre à la cour et à la ville. Les dates sont significatives. La réaction de la société laïque contre la Compagnie du Saint-Sacrement a commencé en 1660; elle semblait se terminer par une victoire au moment où le poète achevait sa pièce. Quand il obtiendra l'autorisation définitive de la jouer librement, la Compagnie aura été dissoute depuis plus d'un an. Et l'on comprend qu'il ait obtenu pour ce dénouement l'approbation de Louis XIV lui-même : « M. Despréaux, raconte Brossette, lui avait donné envie de corriger ce dernier acte. Il avait en effet changé l'endroit où il donne des louanges au Roi ; mais quand Sa Majesté entendit réciter par Molière ce changement, elle lui conseilla de les laisser comme elles étaient auparavant. » Il pourrait bien y avoir dans ce conseil du souverain autre chose que le désir naïf de maintenir dans un chef-d'œuvre des éloges agréables à sa personne.
Aussi longtemps que la cabale avait vécu, elle s'était mise en travers des desseins de Molière. Avant toute représentation publique de la comédie, elle avait été mystérieusement avertie et s'était émue. C'est le 12 mai 1664 que les trois premiers actes furent joués à Versailles. Or, dans sa séance du 17 avril, la Compagnie « parla fort de travailler à procurer la suppression de la méchante comédie de Tartuffe. Chacun se chargea d'en parler à ses amis qui avaient quelque crédit à la cour pour empêcher sa représentation^ ». C'est la confirmation d'une note de Brossette, qui paraissait un peu énigmatique : « Quand Molière, dit-il, composait son Tartuffe, il en récita au roi les trois premiers actes. Cette pièce plut à Sa Majesté qui
Annales, p. 125 b (B.-F, l>31).
en parla trop avantageusement pour ne pas irriter la jalousie des ennemis de Molière et surtout la cabale des dévots ^ ».
En dépit des sollicitations contraires, la pièce fut jouée. Ce n'était point pour calmer les pieuses colères. « M. de Péréfixe, archevêque de Paris, continue Brossette, se mit à la tête des dévots et parla au roi contre cette comédie. Le roi, pressé là-dessus à diverses reprises, dit à Molière qu'il ne fallait pas irriter les dévots. » Molière joint son témoignage à celui de Brossette, en ajoutant que le coup est venu de ceux qu'il avait voulu peindre : « Les Tartuffes, sous main, ont eu l'adresse de trouver grâce auprès de Votre Majesté, et les originaux enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu'elle fût et quelque ressemblante qu'on la trouvâfcâl » Et d'Argenson précise tous ces détails : « A l'assemblée du 27"^ de mai, on rapporta que le roi, bien informé par M. de Péréfixe, archevêque de Paris, des mauvais effets que pouvait produire la comédie de rar<if^e,J'aYait Ab§olumejit défendue -. »
« Absolument défendue » "? — Il semble bien que la cabale ait un peu exagéré les sentiments de Louis XIV. La préface de la pièce rapporte ce mot du roi : « Je voudrais bien savoir pourcpioi les gens qui se scandalisent si fort de la pièce de Molière, ne disent rien de celle de Scaramouche. » D'autre part, dans son premier placet, Molière dit expressément : « J'ai cru. Sire, que Votre Majesté mutait tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu'elle ne trouvait rien à dire dans cette comédie qu'elle me défendait de produire en public. » Il y aurait eu impudence et témérité, pour l'auteur comique, à dénaturer la pensée et les propos du roi.
La version contraire — celle de la cabah; — était publiée, quelques semaines plus tard, par Pierre Uoullé,
* Correspondance entre Brosaelle et Hoileau , publiée par A. Laverdet (1858), p. 5G3 et 5C5.
* Annales, p. 130 (IJ.-F. 232).
curé de Saint-Barthélémy, dans son pamphlet le Roy glorieux au monde :
Sa Majesté, après lui avoir fait un sévère reproche, animé d'une juste colère, par un trait de sa clémence ordinaire en laquelle il a imité la douceur essentielle à Dieu, lui a. par abolition, remis son insolence et pardonné sa hardiesse démoniaque, pour lui donner le temps d'en faire pénitence publique et solennelle toute sa vie. Et afin d'arrêter avec succès la vue et le débit de sa production impie et irréligieuse, et de sa poésie licencieuse et libertine, elle lui a ordonné, sous peine de la vie, d'en supprimer et déchirer, étouffer et brûler tout ce qui en était ait, et de ne plus rien faire à l'avenir de si indigne et infamant, ni rien produire au jour de si injurieux à Dieu et outrageant l'Eglise, la religion, les sacrements et les officiers les plus nécessaires au salut ; lui déclarant publiquement et à toute la terre qu'on ne saurait rien faire ni dire qui lui soit plus désagréable et odieux, et qui la touche plus au cœur, que tout ce qui fait atteinte à l'honneur de Dieu, au respect de l'Eglise, au bien de la Religion, à la révérence due aux sacrements '.
Le pamphlet de Roullé a dû être écrit entre le 28 juillet et le 13 août 1664. Molière répondit par son premier placet. Il semblait décidé à lutter contre la calomnie; et l'on a quelques raisons de croire que le roi fit marquer son mécontentement au curé dénonciateur ^. La Compagnie réfléchit à la situation; et, dans sa: séance du 14 septembre, « elle résolut de faire exhorter une personne de capacité de ne rien écrire contre la comédie de Tartuffe, et l'on dit qu'il valait mieux l'oublier que de l'attaquer, de peur d'obliger l'auteur à la défendre ^ ».
' Le Roy glorieux au Monde, p. 47-50. Roullé, dans le reste de son pamphlet, tient des propos qui rappellent fort le programme de la Compagnie. Il encourage le roi à suivre en tout les conseils du P. Annat. Il le félicite de ses rigueurs contre les jansénistes, de la persécution qu'il fait à toutes sortes de vices, de ses édits contre les blasphémateurs et les duellistes. Il lui prête le dessein de révoquer l'édit de Nantes et de chasser les hérétiques. Il célèbre la démolition des temples et l'ordonnance contre les relaps. Il vante le zèle de Louis XIV pour les missions extérieures.
* Molière, de la coUect. des Grands Ecrivains, t. IV, p. 286.
^ Annales, p. 137 (B.-F. 235).
402 r.A CABALE DES DEVOTS
Un coup de force., puis le silence : c'était mieux dans sa méthode.
Oui était « la personne de capacité » dont on a retenu la plume vaillante? On peut conjecturer que c'est l'auteur anonyme des Observations sur le festin d€ Pierre, parues en avril 1665. Si cet écrivain, qui feint de signer B. A. sieur de Rochemont, n'est pas un membre de la Compagnie, il est certainement de ses amis. Il a sa haine pour le jansénisme, qu'il appelle tout court « l'impiété », et il félicite le roi de ses mesures de rigueur : « Il l'a bannie de sa cour où elle entretenait sourdement des pratiques; il a châtié ses partisans, il a ruiné ses écoles, il a dissipé ses assemblées *. » L'inconnu célèbre ensuite l'énergie du roi contre certains fléaux que la Compagnie a fait vœu d'extirper : « La fureur du duel, qui ôtait à la France son principal appui et qui l'affaiblissait tous les jours par des saignées mortelles et dangereuses, a été tout d'un coup arrêtée par la rigueur des édits. Cet art de jurer de bonne grâce, qui passait pour un agrément du discours dans la bouche dune jeunesse étourdie, n'est plus en usage et ne trouve plus de maîtres qui l'enseignent ni de disciples qui le veuillent pratiquer. » Enfin le pamphlétaire sait si bien la portée de la campagne ouverte contre les protestants et les conséquences prévues de l'application de ledit de Nantes à la rigueur qu'il écrit cette phrase : « L'hérésie, qui a fait tant de ravages dans cet Etat, n'a plus de mouvement ni de force; et, si elle respire encore, s'il lui reste quelque marque de vie, l'on peut dire avec assurance qu'elle est aux abois et qu'elle tire continuellement à sa fin. » Aujourd'hui, par tout ce que nous savons du drame qui s'est joué de 1601 â 1685, nous sommes en état d'affirmer que « la ruine de l'hérésie », selon le mot de d'Argenson, avait nioi's commciu'é. Mais, en 1065. porsonno, on
'Ces propos sutlist'iit pour luire juger riiicuiicovjjblo précipitation avec laquelle on a allribué les Observations au jansônisic Barbier d'Aucourl. C'est M. Ch -L. Livef (jui a mis (•(■(!<• erreur en circulation.
dehors des initiés, ne pouvait s'en douter. Cet ineonnu était du nombre des initiés *.
Il était, de plus, en position d'être informé de bien des choses. Le public ignorait le placet présenté au roi en 1664, et Molière ne devait l'imprimer qu'avec sa pièce en 1669. Or le mystérieux Rochemont le connaît. Il le cite à cinq reprises. Gomment et où a-t-il pu le lire? Du coup, l'on soupçonne qu'il a peut-être des raisons de parler de la reine mère et d'invoquer ses sentiments : « Il (Molière) ne doit pas abuser de la bonté d'un grand prince ni de la piété d'une reine si religieuse à qui il est à charge... L'on sait qu'il se vante hautement qu'il fera paraître son Tartuffe d'une façon ou d'une autre; et que le déplaisir que cette grande reine en a témoigné n'a pu faire impression sur son esprit ni mettre des bornes à son insolence... U n'est point honteux de lasser tous les jours la patience d'une grande reine, qui est continuellement en peine de faire réformer ou supprimer ses ouvrages... » Ceci nous rapproche peut-être encore de la Compagnie du Saint-Sacrement,
L'anonyme a pris la plume pour flétrir le Festin de Pierre', mais sa grande rancune semble lui être inspirée par le Tartuffe. Il attaque la première pièce tout autant que la seconde. Et sa préoccupation n'a pas échappé à ceux qui lui ont répliqué au nom du poète : « A quoi songiez-vou3, Molière, écrit l'un d'eux, quand vous fîtes dessein de jouer les ïartufles {sic)^ Si vous n'aviez jamais eu cette pensée, votre Festin de Pierre ne serait pas si criminel. Comme on ne chercherait point à vous nuire, l'esprit de vengeance ne ferait point trouver dans vos ouvrages des choses qui n'y sont point. » « Je pourrais dire, écrit encore le même à propos du roi, qu'il savait bien ce qu'il faisait en laissant jouer le Festin de Pierre; qu'il ne voulait pas que les Tartufles eussent
* Ces Observations et les deux réponses qu'elles ont provoquées sont reproduites dans le Molière de la Collection des Grands écrivains de la Finance, t. V, p. 217-255. C'est à cette reproduction que je renvoie.
plus d'autorité que lui dans son royaume, et qu'il ne croyait pas qu'ils pussent être juges équitables, puisqu'ils étaient intéressés. Il craignait encore d'autoriser l'hypocrisie et de blesser par là sa gloire et son devoir, et n'ignorait pas que, si Molière n'eût point fait Tartuffe, on eût moins fait de plaintes contre lui ^ ». Ne sent-on pas que, répliquant à ce critique, l'ami de Molière vise bien un homme de cette cabale que Tartuffe avait dévoilée et qui avait fait interdire la pièce?
Il est curieux enfin de remarquer que le pamphlétaire masqué n'oublie, dans ses attaques, qu'un seul passage du Festin de Pierre. C'est celui dans lequel don Juan déclare qu'il va se faire faux dévot :
-^ Aujourd'hui la profession d'hypocrite a de merveilleux avan- ,' tages. On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti... Qui en choque un se les attire tous sur les \ bras; et ceu.x que Ton sait même agir de bonne foi là-dessus et \ que chacun connaît pour être véritablement touchés, ceux-là, i dis-je, sont toujours les dupes des autres; ils donnent bonnement dans le panneau des grimaciers et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois-tu que j'en connaisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se font un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus méchants hommes du monde ? On a beau savoir leurs intrigues et les connaître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pour cela d'être en crédit parmi les gens, et quelque baissement de tête, un soupir mortifié et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire... Je ne quitterai point mes douces habitudes; mais j'aurai soin de me cacher et me divertirai à petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la 'cabale, et je serai défendu par elle envers et contre tous. Enfin, c'est là le vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des actions d autrui, jugerai mal de tout le monde et n'aurai bonne opinion que de moi. Dés qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du ciel, et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets qui, sans conaissance de
cause, crieront en public après eux, qui les accableront d'injures et les damneront hautement de leur autorité privé *.
Ce passage de la nouvelle pièce et d'autres encore révélaient assez contre qui Molière dirigeait ses coups. Les Observations de Rochemont n'avaient servi qu'à provoquer deux répliques de Molière ou de ses amis, et la Compagnie sentait que c'était une faute; caria lutte lui devenait de plus en plus difficile. Les confrères, qui avaient cru, en 166i-, au retour définitif des beaux jours, étaient de nouveau poursuivis avec une impitoyable ténacité. Ils sentaient bien que c'était la fin et que la moindre imprudence risquait de la hâter. En 1660, il fallut se disperser. Les particuliers s'efforcèrent de continuer la lutte que la société vaincue et dissoute ne pouvait maintenir. Or, l'année suivante, avant de partir pour les Flandres, Louis XIV donna à Molière l'autorisation de jouer publiquement Tartuffe. L'esprit du mal, dont on avait gêné les entreprises, allait-il prendre sa revanche? En l'absence du roi, le premier président du Parlement était chargé de la police de Paris. Nous le connaissons, et son zèle pour la bonne cause. La comédie ayant été jouée le 5 août, « le lendemain 6, dit le Registre de la Grange, un huissier de la cour du Parlement est venu, delà part du premier président, M. delà Moignon, défendre la pièce ». Brossette prétend que le
* Acte V, se. II.
- Celui-ci par exemple : Don Carlos : « Il suffit, don Juan, jo vous entends. Ce n'est pas ici que Je veux vous prendre, et le lieu ne le souffre pas; mais, avant qu'il soit peu, je saurai vous trouver. — Don Juan : Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque pas de cœur, et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m'en vais passer tout à l'heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand couvent ; mais je vous déclare, pour moi, que ce n'est point moi qui veux me battre : le ciel m'en défend la pensée ; et, si vous m'attaquez, nous verrons ce qu'il arrivera » (Acte V, se. m). Il faut rapprocher de ce passage ce que nous savons de l'attitude de Fénelon et des autres ligueurs en face des provocations. Il y a ici comme un écho d'un passage de la Vie de M. Renly, par le P. de Saint- Jure. V. plus haut, p. 328, 331.
magistrat envoya le guet déchirer les aiTiches et fit même fermer et garder les portes du théâtre.
Molière ne perdit pas tout espoir. Il se fit recommander au premier président par deux de ses parents; puis un matin, à l'issue de l'audience qui durait de sept à onze heures, il lui fut présenté par Boileau. Il invoqua fautorisation accordée par le roi. Lamoignon ne voulut rien entendre : « Monsieur, dit-il, je fais beaucoup de cas de votre mérite, je sais que vous êtes non seulement un très habile homme qui faites honneur à votre profession et à votre pays; cependant, avec toute la bonne volonté que j'ai pour vous, je ne saurais vous permettre de jouer votre comédie. Je suis persuadé qu'elle est fort belle et fort instructive, mais il ne convient pas aux comédiens d'instruire les hommes sur les matières de la religion : ce n'est pas au théâtre à se mêler de prêcher l'évangile. Quand le roi sera de retour, il vous permettra, s'il le juge à propos, de représenter Tartuffe. Mais, pour moi, je croirais abuser de l'autorité que le roi m'a fait l'honneur de me confier pendant son absence, si je vous accordais la permission que vous me demandez. » Et M. le Premier rompit rcntrctien par ces mots où l'on est fort tenté de voir une allusion à certains propos de Tartuffe : « Monsieur, vous voyez qu'il est près de midi : je manquerais la messe, si je marrêlais plus h)ngtemps *. » La cabale triomphait.
Cependant Molière avait dépêché deux camarades sous les murs de Lille. Ils étaient allés présenter au roi un second placet ^^. Ils pouvaient rapporter, d'un jour à
* Hrossollo, loc. cil.
* C(Mix (lui auraient des doutes sur 1' « identité» des Tartuffes méditeront avec intérêt ce passagi' <hi second placet : « J'ai eu beau... mettre en plusieurs endroits des adoucissements et retrancher tout ce (pie j'ai ju^é capable de fournir l'ombre d'un l>rétexte aux célèbres orij^inaux du portrait (pie je \ oulais faire; tout cela n'a de rien servi. La cabale s'est réveillée aux simples conjectures qu'ils ont pu avoir de la chose. Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits (pii, dans toute autre matière, font une hatde profession de ne se point laisser surprendre. » Molière fait ici allusion iv Lamoi/,Mum dont il iirnorait raftiliation
TARTUFFE iO"?
l'autre, l'ordre de laisser jouer la pièce. Il fallait prendre sans retard une mesure plus décisive. L'archevêque de Paris en fut chargé; et, le 11 août 1667, il lança une ordonnance où on lisait : « Faisons très expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce sous peine d'excommunication. » Le bon vouloir royal était paralysé. LdiâJiûûfi±i:iis^ar.ui:aalpi£uJtrèk lis purent se consoler de s'être, ainsi désignésj par leur animosité tenace, comme les originaux d'une pièce qu'ils étaient parvenus à supprimer. Ils ne prolongèrent leur victoire que jusqu'au 5 février 1669. Ce jour-là, la pièce maudite prit possession définitive de la scène. A cette date, la cabale semblait bien morte.
Une question essentielle est donc résolue pour nous. ^ ÇLliâ-Sii vpjQ s o^^jp rend rje .. Ics^^.g que Molière, a ^.isé s, Avons-nous cxactemxiiit^rép£)ndu à riiitcrrogatioa- -de ~. M. Brunetière : Où étaient-ils, entre 1660 et 1664 .ces h y p QC rltea -.eL.!:ie^XiiiL:LJLlûyjQts.l,D e quels si grands dangers menaçaient-ils la société ? Et de quels noms se nommaient-ils ? Nous distinguons bien une cabale qui inquiétait, à ju^tc titra. Ja. société laïque. Mais nous n'avons point dit qu'elle se composât de « faux monnayeurs en déxQtmn,>j j et .perso]iiio ii'aurail \c droil de riiisiuiHM'. Les membres de la Compagiiio du Saint-Sacrement étaient desianailques coiu aiiicas.et qui cQjafûimaieiit.k]iui.yieJL. leurs, convictions. En y regardant de près, on trouverait peut-être qu'ils savaient s'entraider et que plus d'un a su se faire pousser dans le monde par les confrères. Au
à la Compagnie du Saint-Sacrement. Après avoir rappelé sa conversation avec le j)remier président, il continue : « Je ne doute point, Sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprôs de Votre Majesté... »
fond, les calçu|s^ersj)njiels sont étrangers à cette coterie ; ils n'y sont que par accident. Les pieux conspirateurs ne songent qu'à sauver l'àme de leurs semblables et qu'à purifier une société souillée. Pour mettre en doute, .■ rabsolue et farouche gjjicfirité dje. leur^-zèley. il - fa nd rait n'avoir rien compris. .aie uj: psychologie.,^.
Mais si cette conclusion sîmpose à qui peut les suivre dans leurs marches et démarches, à qui étudie les procèsverbaux de leurs délibérations, à qui sait avec précision ce qu'ils ont fait et ce qu'ils ont voulu, un contemporain était moins bien informé et devait forcément s'y tromper. A qui la faute, sinon aux confrères eux-mêmes? On ne saisissait leur action que souc la forme dintrigues devinées ou de cabales surprises. On ne reconnaissait leur travail qu'à des sollicitations dictées par l'intérêt du ciel, mais toujours âpres et vindicatives. On ne constatait, comme résultats de leurs efforts, que menaces contre les individus suspects d'indépendance morale, mesures de rigueur contre des gens inoffensifs, acharnement contre les pécheurs, ruine ou mort d'hommes attaqués avec un fer sacré. S'ils avaient agi en pleine lumière, ils auraient passé pour ce qu'ils étaient. Cachés dans l'ombre, ne faisant jouer que des ressorts secrets, il était impossible qu'on ne se méprit point sur leurs intentions réelles et sur la sincérité de leur zèle. A la rancune inspirée par leur fanatisme s'ajoutait nécessairement la haine que souffle aux âmes une hypocrisie soupçonnée. On disait couramment à Versailles : « Les dévots sont intéressés. » Ceux des évêques qui ne les aimaient point étaient les premiers à les qualifier ainsi. Molière ne pouvait avoir sur eux que l'opinion commune.
Dès lors une question obsède celui qui rélléchit à toute cette histoire. M. lirunetière a fait une remarque intéressante :
Queik' ••-l la di- linclicn «|iic (!I(miiIi" f^avf (rclaldir ciUre les^ yniis » cl le.-. « lauA » Uc\ula .' Lo faux d»'-v(>ls, ce sonl, f)our lui, tous cciix (jui « cialfiil •>, >i je jjuis ainai dii'C ; ce sont iHi> (Tiix (jui j)raii(iiMi)( en (luchiin- >urW ouvertement ; ce bonl
tous ceux qui ne se [cachent point de leur dévotion comme d'une faiblesse ou comme d'un crime. Mais l'enseigne des vrais est de ij^^îas avoir; ils se coatentent d'ôtre dévots pour eux-mêmes ; et pourvu qu'ils vivent bien, ils laissent les autres vivre à leur guise. En d'autres termes encore, la marque de la vraie piété, pour Gléante, c'est de ne se spucjerjLue,dJ]eJle^^^ que
la religion prétend s'ériger en guide de la vie, elle luJL dai-iênJ.suspecte, comme il dit encore, de « faste, et d'insincérité ».
Ces traits sont beaucoup trop accusés. La piété indiscrète, que Molière dénonce, est toujours accompagnée de colère, de violence et de mensonge. Rien n'autorise à soutenir qu'il n'en conçoit pas une autre, qui pourrait se manifester au dehors, se préoccuper du monde et ne point se compliquer d'intolérance et d'hypocrisie. Il n'en reste pas moins que, sans être un libertin comme Des Barreaux ou Saint-Pavin, ou un philosophe à la facondes encyclopédistes, le comédien n'avait pas une piété très chaude. Sans doute il s'acquittait des pratiques du catholicisme et, un an avant sa mort, il avait communié. Sans doute les sœurs de charité qui l'assistèrent à ses derniers moments ont témoigné qu'il avait fini en chrétien. Sans doute l'éloge de la raison et du raisonnable, qui circule cà travers toute son œuvre, est dû beaucoup plus à l'influence de Descartes qu'à celle du naturalisme épicurien. Malgré tout cela, Molière était peu religieux. Par suite, il est possible que, dans une pensée de derrière la tète, il.ait parfois identifié tout zèle pieux, même sincère^ aXÊ£Jle-JzMÊ iasup4).QXtable de faïuitiques hypocrites. 11 e^t. possible qu'il .aiiété tenté de murmurer que tous les dévots, dès que leur piété veut agir sur les rapports sociaux, sont les mêmes et également dangereux. A-t-il eu vraiment cette pensée? M, Brunetière l'affirme. Je ne puis le suivre jusque-là ni affirmer le contraire^ La queslion"est posée et ne sera jamais vraiment résolue.. ..
Mais si Molière a eu cette opinion, à qui s'en prendre, encore une fois, sinon à ceux qui, par leurs actes connus, lui ont suggéré cette confusion? Pourquoi, à certaines. heures, n'aurait-il ^as entrevu ijue les organisateurs jde
tant de machinaUons sacrées et féroces ^é^^ tout, des gens d'ardente conviction? Et s'il s'en est douté, pourquoi n'aurait-il pas tremblé? Pourquoi n'aurait-il pas éprouvé quelque répulsion pour ce qui pouvait inspirer en même temps cette passion du bien et ce goût des voies tortueuses, cet amour des âmes et ce dédain de tout scrupule? Et, s'il y a, dans sa pièce, une trace subtile de cette répulsion, n'est-ce point l'enseignement le plus précieux qu'elle nous apporte?
Là serait, en effet, la révélation de l'effet moral que le mélange de l'intrigue et de la piété peut produire dans une âme droite. L'intrigue qui se fait haïr, attire la haine sur la piété à laquelle elle s'associe. On se figure servir la gloire de Dieu par des malhonnêtetés que l'intention est chargée de sanctifier ; on n'aboutit qu'à faire détester la fin elle-même qu'on déshonore par des moyens indignes. On veut convertir le monde et on lui communique la répugnance de la piété vivante. Après avoir poursuivi la conquête des âmes, on prépare la révolte des consciences. Ce qui s'est passé dans le for intérieur d'un poète comique résume peut-être et explique une grande partie de l'histoire morale de la France. Le wn*^' siècle a été celui des grands docteurs et des apologistes. Mais le xvHi^' siècle s'est souvenu d'autre chose, et, s'il a dénoncé avec fureur la religion, c'est qu'il y a vu surtout un système savant d'oppression par le mensonge, disons le mot: une tartuffeiie tyrannique. Si les cabales de dévots n'itilirninni la r.alomnio qiin sur filloa-rnfimes»Oû.s&XQJifiolerait vite de ce chAtiment,. JlUes l'attirent sur ce