CHAPITRE XX
Un temps de répit. — Les dévots contre Colbert. — Laffaire Fouquel. — Les vœux monastiques. — Les fêtes chômées. — Les blasphémateurs. — A Grenoble. — Les héritiers de la Compagnie.
Ueveiions à 1664, au lendemain du jour où la Compagnie est parvenue à faire supprimer Tartuffe.
(( Le S° de juin, dit d'Argenson, l'assemblée se tint chez M. Leschassier où l'on travailla comme on avait coutume de faire dans la plus grande liberté de la Compagnie. La même chose se fit le IT*^ et le 26'^ de juin, encore chez M. Leschassier. On y parla de plusieurs affaires importantes. *» On ne pouvait garder pour soi tant de bonheur. (( M. le supérieur, disent les procès-verbaux de Grenoble (26 juin 1664), a fait faire la lecture dune lettre de ]\L Josse, intendant de la maison de Ms'" le prince de Gonti, du 17 juin 1664, par laquelle on a appris le rétablissement de la Compagnie de Paris, et comme ils se remettent dans les exercices ordinaires. A été résolu l'enregistrement et de faire réponse au premier ordinaire pour leur témoignei;^la joie que la Compagnie a reçue par cette nouvelle et leur faire savoir l'état de la nôtre. »
La cabale, toute à la joie de l'activité, se sentait un
Aunalcs. \). 136 (li.-F. 233).
entrain renouvelé. « Le 4° de juillet, dit son historiographe, l'assemblée se tint chez M. Loyseau, et il s'y fit de bonnes œuvres en grand nombre. On y lut plusieurs lettres des Compagnies dont le zèle consola fort l'assemblée, entre autres celles de Toulouse et de Grenoble, où l'on apprit qu'il se faisait des établissements d'hôpitaux fort considérables. L'assemblée du iS*^ de juillet se tint chez M. Frotté; il s'y fit beaucoup d'affaires dans l'esprit de la Compagnie^... » On aimerait savoir ce qu'elle faisait avec tant d'enthousiasme. Mais d'Argenson est soudain d'une discrétion qui frappe.
Un fait certain, c'est que les chefs de la cabale, à ce moment précis, combattent de toutes leurs énergies tous les actes de Colbert. Traqués par lui, ils le détestent cordialement. Par haine de sa personne, ils ont en horreur tout ce qu'il entreprend. Lamoignon donne le ton et l'exemple. A la chambre de justice, instituée en novembre 1661 contre les financiers prévaricateurs, le premier président n'a cessé d'être hostile à tous les désirs de la cour, c'est-à-dire du ministre. En mars 1662, dès les débuts des travaux, il a manifesté sa mauvaise humeur et il s'est trouvé à la tête d'un vrai parti. Colbert n'hésitait pas à attribuer cette attitude à l'influence des dévots, h de la cabale desquels, écrit-il, il est des principaux, sinon le chef, etqui n'ont pas accoutumés d'être favontlilos aux actions du roi ' »
L'opposition contre Colbert s'affirma surtout dans le procès intenté au plus important de tous les financiers. Sans doute Colbert et le roi avaient un dangereux mépris pour les formes; et des magistrats scrupuleux ne pouvaient qu'être très émus des irrégularités commises par les agents du pouvoir dans la procédure contre Fouquet. Mais il est malaisé de croire qu'il n'y ait eu dans leur émotion qu'un souci très beau de la légalité; et 1 on peut
' Annales, p. VM b (H.-F. 233).
* Letlrea, inslriiclions el inénioireu de Colùerl, (. VII, |i. 214. Cf. t. Il, p. 55, ÔG.
même se demander si les abus de la raison d'Etat n'ont pas été parfois provoqués, dans cette affaire, par les intrigues de gens acharnés à sauver un coupable : « Si Colbert, Pussort et Voysin, dit M. Chéruel, cherchaient à gagner ou à intimider les juges, il y avait une ligue fort active de dames, de religieuses, de dévots et dévotes qui travaillaient à représenter Fouquet comme la victime innocente d'une odieuse persécution ^.. »
Les dévots ne pouvaient ni ne voulaient oublier que la mère de laccusé avait été la fidèle collaboratrice de toutes leurs œuvres, prenant part à tous les comités de dames, bâilleuse de fonds jamais lassée. Ils se souvenaient aussi que l'ancien procureur général, en dépit de son esprit libre et de ses mœurs qui l'étaient encore plus, s'était plus d'une fois prêté à leurs sollicitations pour les saintes causes. Surtout ils ne voyaient plus en lui qu'un ennemi de leur persécuteur.
C'est ainsi que, sous les verrous de la Bastille, Fouquet était prévenu, avec une étonnante exactitude, de tout ce qui était machiné contre lui, et l'on disait couramment de qui il tenait ses informations. Le 3 avril 1664, par exemple, d'Ormesson, rapporteur du procès, et le greffier Foucault s'étaient rendus à la prison. Le détenu leur déclara qu'il ferait une réquisition contre le conseiller Chamillart, que ce conseiller avait avancé dans la chambre du conseil des affirmations contraires à la vérité et qu'il avait eu, en cachette, des conférences avec un agent de Colbert, M. Berryer. « Étant sorti de sa chambre, raconte d'Ormesson, Foucault me dit qu'il était vrai que Chamillart avait conféré avec M. Berryer, et qu'il était surpris comme M. Fouquet l'avait su, car ils s'étaient cachés avec toutes les précautions imaginables, et que jamais homme n'avait été si bien servi que M. Fouquet et qu'il était averti à point nommé de toutes choses, que les dévots étaient pour lui, et que mon curé sollicitait pour lui. Je lui répondis avec négligence qu'il ne m'en
* Mémoires sur Fouquet, t. II, p. 424.
414 LA CADALE DE> DKVOTS
avait parlé que deux fois, me recommandant toutefois la justice sur toutes choses. » Pourquoi d'Ormesson nous confic-t-il qu'il a cru devoir répondre « avec négligence^ »?
Plus le drame judiciaire s'acheminait vers son dénouement, plus se déchaînait le zèle des dévots en faveur de l'accusé. Ce n'étaient que visites auprès des juges, efforts pour attendrir le chancelier, tentatives d'intéresser la reine mère à l'issue du procès. On avait déjà prétendu, en 1663, qu'Anne d'Autriche était mécontente de Colbert et que, sur son intervention, la cause allait être « civilisée ». En novembre 1664, on affirma soudain qu'elle devait une guérison à M'"° Fouquet la mère. Celle-ci lui avait donné un emplâtre qui, disait-on, avait fait cesser ses convulsions. On colporta partout que le roi ne pouvait accorder moins que la grâce du prisonnier. « Ce qui est admirable, écrivait M"® de Sévigné, c'est le bruit que tout le monde fait de cet emplâtre, disant que c'est une sainte que M'"° Fouquel, et qu'elle peut faire des miracles ».
Et pendant que se déroulaient ces événements, la Compagnie favorisait la création d'une succursale à Besançon -, décidait de fermer aux Huguenots l'entrée de la Compagnie du commerce, organisait une mission vigoureuse en Poitou, dépouillait les rapports des ouvriers apostoliques d'Extrême-Orient, soutenait les entreprises des confrères des provinces contre les hérétiques, consolidait les sociétés paroissiales, travaillait comme si elle devait vivre toujours, se préparait des héritiers comme si elle était à la veille de disparaître.
Les consolations de l'année 1664 n'avaient donné d'illusions sérieuses à personne. Dès le mois de novembre, c'est-à-dire juste dans le moment où les intorvjMitions
* Journal d'Olivier Le Fèvre d'Ormesson, t. II. j). Mii. « Annales, p. 136 b (B.-F. 234).
dévotes dans le procès de Fouquet irritaient la cour, on sentit que le péril d'une surprise était plus grand que jamais. « On résolut de ne donner entrée dans la Compagnie à pas un des confrères des provinces, vu l'état des affaires, mais de convier chacun à sa propre perfection en particulier, puisque les supérieurs temporels combattaient et improuvaient si fort les assemblées de la Compagnie ^ ». On redoutait un prochain orage. Quand il éclata, il emporta tout.
Un curé de Paris avertit la cour d'une assemblée secrète qui se tenait dans sa paroisse. D'Argenson ne peut s'expliquer cette dénonciation que par des motifs intéressés. Quoi qu'il en soit, 1' « entêtement» du pouvoir contre les dévots redoubla. Il fallait se rendre à l'évidence. « Les officiers jugèrent qu'il était de la prudence de ne se plus assembler ; ils crurent que Dieu n'avait plus leur service agréable par cette voie et qu'il fallait céder à Forage en attendant qu'il plût à la divine Providence de faire renaître des jours de calme et de liberté. Ainsi tout fut anéanti. On retira le mieux qu'on put tous les registres des cantons ; ils furent mis dans le dépôt commun dont très peu de personnes avaient connaissance 2 ».
Gela se passait dans les premiers mois de 1GG5. La Compagnie était destinée à mourir. Mais les confrères n'étaient pas hommes à renoncer si vite à leur œuvre. Le 10 décembre précédent, chez M. de Morangis, on avait donné « plusieurs avis importants à la gloire de Dieu ». On s'en était occupé à toutes les séances suivantes. Il est fâcheux que d'Argenson, ici encore, n'ait point dit quelles étaient ces affaires. Il y a des chances que l'on causa, dans ces conciliabules, de Colbert et des projets qu'il préparait.
En 1G64, le ministre avait déjà proposé de « diminuer doucement et insensiblement les moines de l'un et de
' Annales:]^. 138 (B. -F. 236).
* Annales, p. 141 (B.-F. 241).
l'autre sexe ». En 1665, il s'éleva de nouveau contre « le trop grand nombre de prêtres, moines et religieuses ». La cabale, déjà dissoute officiellement, s'agita. Les confrères firent, comme particuliers, ce qu'ils ne pouvaient pas entreprendre au nom de la Compagnie. Lorsque Colbert, en décembre 1666, proposa de reculer l'ordination des prêtres jusqu'à vingt-sept ans, les vœux des religieuses à vingt ans, et ceux des religieux à vingt-cinq, il se heurta contre une résistance irréductible. Lamoignon était à la tête de l'opposition. Le ministre se rendit chez le magistrat intraitable, pour défendre lui-même le principe de sa réforme. Le premier président lui déclara qu'elle « allait ruiner la religion en France ; qu'on ne ferait plus de vœux après vingt-cinq ans ; qu'un Hollandais, élevé dans ces petites idées de la république, où la plus grande disette était celle des sujets, pouvait avoir de pareilles vues pour les ménager; mais qu'en France, après tous les couvents pourvus, il y en aurait de reste plus qu'il n'en faudrait pour trafiquer ». Il ajouta qu' « il ne fallait pas s'étonner si les Hollandais ne faisaient pas de fêtes des saints, parce qu'ils n'en connaissaient pas, et qu'il ferait tort à un royaume chrétien de se réglera ce sujet sur une république hérétique ^ » On ne put vaincre cette résistance.
Les derniers mots deLamoignon à Colbert visaient une autre réforme que la cour méditait. Colbert tenait à faire supprimer plusieurs des fêtes pendant lesquelles tout travail était défendu. H obtint de l'archevêque de Paris un mandement qui en abolissait dix-sept (20 octobre 1666). En vain le prélat, qui comptait parmi les meilleurs amis de la Compagnie, avait-il rappelé que bien des gens, au lieu de consacrer ces jours de loisir à la piété, les passaient dans les jeux et la débauche. En vain avait-il exigé qu'on sanctifiât mieux les fêtes maintenues. La cabale se déchaîna : « On vient de me dire, écrit Sauvai, que ce matin (15 novembre 1666) divers commissaires allaient par
« Le P. Rapin, Mémoires. ( III. p. 387.
les rues, les uns de la part de l'archevêque, pour faire ouvrir les portes, les autres de la part du Parlement, pour les faire fermer^ ». Cette fois encore, Lamoignon menait la campagne. On lui avait demandé si le Parlement tiendrait séance le jour de sainte Catherine, l'une des fêtes retranchées ; et il avait répondu que non, « parce que le Parlement n'avait pas été informé régulièrement de cette ordonnance ». Quelques jours plus tard, la Cour, sur l'ordre formel du roi, signifia le mandement de l'archevêque à tous les tribunaux du ressort, en stipulant néanmoins qu'ils continueraient à chômer les jours de saint Barthélémy, de saint Nicolas et des Innocents, qui étaient fêtes du Palais '^. C'était tout ce que les dévots avaient gagné.
Ils eurent plus de succès contre les hérétiques et autres mécréants. Les Etats du Languedoc avaient renouvelé en 1665 leur demande, qu'il ne fût plus permis aux catholiques d'embrasser la religion réformée. Ils en chargèrent leurs députés en cour. De peur que cette délibération n'eût pas son plein effet, ils ordonnèrent qu'elle serait envoyée dans tous les diocèses de la province afin que les assemblées pour l'assiette des tailles en prissent une semblable. Enfin l'assemblée du clergé, qui devait se réunir en mai, fut priée d'appuyer cette requête. Le conseil du roi, devançant tous ces vœux et n'osant pas, non plus, les réaliser en entier, trouva que la déclaration de 1663 contre les relaps était trop vague et en publia, le 20 juin, une nouvelle qui les condamnait au bannissement perpétuel. Il y avait longtemps que la Compagnie réclamait la mesure officiellement sollicitée par les Etats du Languedoc. Sans avoir obtenu encore satisfaction complète, elle ne put que se réjouir d'avoir une arme un peu plus précise contre ces relaps qu'elle ne cessait de poursuivre.
Avant de se résoudre à disparaître, elle s'était aussi
* Histoire et recherches sur les aniiquilés de la ville de Paris t. Il, p. 624.
* Journal d'Olivier Le Fèvre d'Ormesson, t. If, p. 478.
préoccupée de ces criminels par excellence, les blasphémateurs, dont les forfaits avaient le ciel même pour victime. Le 17 janvier 1665, chez le marquis de Laval, on s'entretint à fond de la nécessité de procurer contre cet attentat une nouvelle déclaration*. Il fallut du temps pour l'obtenir. Elle fut enfin rendue le 6 septembre 1666. Les atroces mutilations, ordonnées par les édits de 1636 et 1651, étaient maintenues : et pour que la vengeance de Dieu, de la Vierge et des Saints fût assurée, une lourde amende était promise aux témoins des blasphèmes qui ne les dénonceraient pas, et une prime fort alléchante à ceux qui révéleraient ces crimes -.' La Compagnie voulait bien mourir, mais entendait, jusqu'à sa dernière heure, porter des coups aux ennemis du ciel.
Quelques-unes des succursales des provinces étaient mortes avant leur mère. Le 13 juillet 1661, la Compagnie apprit la fin de celle de Narbonne, dont on lui rendit le cachet, le registre et les papiers. Le confrère qui rapportait ces objets témoigna que les Compagnies de Toulouse, de Pézenas et d'Avignon étaient en pleine prospérité. En 1664, celle de Bordeau.x demanda « s'il n'y aurait point d'inconvénient à recevoirde nouveaux confrères » (4 septembre). Le 17 décembre de la même année, d'Argenson visita celles de Périgueux, d'Angoulème, de Poitiers et d'Orléans; elles étaient «dans t'>>)^ 1<^^ bons sentiments que l'on pouvait désirer^ ».
* Atmales, p. 139 (B.-F. 237).
* Sur la façon dont cette ordonnance fui applicjucc, on jkmiI consulter une brochure. (|ui a élé i)ul)liée. vers l()8o, pour 1 édification des j)euples : Hecueil des déclaiations du roi el arrêts delà cour de Parlement, rendus contre les j tireurs et blasphémateurs du saint nom de Dieu, de la Sainte Vierge et des Saints (Archives Nationales. AD. III, 'iJlG). Ce recueil copie intégralement celui de 1061 dont nous avons |)arlé (V. j). 216. il7), donne la déclaration de 1606 et rappelle ensuite des s('fti<Mi«-.>< de 1600, 1007, 1681 et lOS.").
» Annales, p. 1i>7. \'M. iH« h <B -F iMS. S.l.i. 237».
Les détails manquent sur ces sociétés et sur toutes les autres. On est mieux informé sur celle de Grenoble. Le 30 septembre 1660, des nouvelles tout à fait alarmantes y arrivent de la capitale :
Nous avons reçu une lettre de nos amis de Paris par laquelle ils nous marquent qu'on a dessein pour détruire notre Compagnie, qu'on fait ce qu'on peut pour nous découvrir. Ils nous prient d'être dorénavant plus secrets que jamais, de cacher nos registres, de ne nous assembler que de quinzaine en quinzaine, de changer le lieu et les jours de nos assemblées.
A été résolu que les registres seraient remis à M. de Combes, que nos assemblées seraient de quinzaine en quinzaine, et qu'on changerait le jeudi au dimanche, que chacun en son particulier ferait des prières pour détourner cette persécution, que la Compagnie ferait dire une neuvaine de messes à N.-D. de Mians à ce dessein. M. le supérieur y allant s'est chargé de cela.
A Paris, la tempête s'abat sur la cabale. A Grenoble, tout est calme. Cependant les confrères éprouvent, de temps en temps, d'assez vives alarmes. Certain jour, le 24' mars 1661, leur bon ami, M. de Yilliers, qu'ils mènent si joliment, raconte à M. de Combes qu'une assemblée de dévots, qui se tient chez M. de Saint-Ferjus, s'oppose au renfermement des pauvres. C'est, en effet, chez M. de Saint-Ferjus que la Compagnie se réunit souvent. On commence donc, dans le public, à soupçonner l'existence de la société, bien qu'on se trompe lourdement sur sa besogne réelle. Pour mieux dérouter M. de Yilliers, on s'assemblera jusqu'à nouvel ordre chez son confident, M. de Combes. Quelques mois plus tard, c'est un autre propos plus grave qui est rapporté :
M. le doyen a dit comme M. le grand vicaire lui a assuré de savoir de fort bonne part comme dans toutes les grandes villes il se fait des Compagnies de gens dévols qui veulent gouverner là où ils sont établis, et que même il y a des livres composés sur cela. Il croit que cet avis ne doit pas être méprisé, afin que, par une prévoyance, nous tâchions d'éviter d'être soupçonnés de semblables assemblées. La Compagnie, ayant appris que le livre a été composé contre la Compagnie de Caen, et qu'il est présentement entre les mains de M. de {nom illisible), a prié
M. Marnais de le retirer afin que par sa lecture elle délibère ce qu'elle aura à faire*.
Quinze jours après, M. Marnais expose ce qu'il a trouvé dans ce factum, et l'on décide « qu'on n'en fera aucun semblant ». La Compagnie ne peut se dissimuler que les hostilités grandissent autour d'elle. Mais les « libertins », tout excités qu'ils soient contre les dévots, ne savent à qui s'en prendre. Ignorant le comité secret du « Saint- Sacrement », ils croient que tout part de la Congrégation de la Propagation, dont l'existence est publiquement connue et dont la plupart des confrères font partie. C'est contre elle que l'on agit.
En Dauphiné, comme dans toutes les provinces, l'intendant a rédigé pour la cour des notes secrètes sur le personnel du Parlement. Ici encore, il a dénoncé les dévots et accusé la plupart d'entre eux d'être contraires aux sentiments du roi^. Il prenait, lui aussi, la société de la
* Procès-verbaux, 11 décembre 1661.
* Voici quelques extraits de ces notes (Depping, Correspondance administrative sous Louis XIV, t. II, p. 78-91) :
« De Chevrières : Très habile et violent, laborieux, ferme en l'exécution de ses desseins ; a beaucoup d'esprit et serait capable de grandes choses, s'il ne se donnait tout entier à ses intérêts particuliers, auxquels il est fort attaché, à la chicane et aux procès qui l'occupent entièrement, et lui font négliger des offices de sa charge. Est le plus riche du Parlement et de la province... Fort contraire aux affaires de la cour.'
« De Beauchéne : Tout d'une i)ièce. relient de l'école, a de l'esj)rit et beaucoup de savoir, bien qu'il soit jeune, ayant toujours donné tout son temps à l'étude et ii la dévotion, a l'air pédant, fait sa charge avec honneur et intégrité, estimé dans sa compagnie pour sa probité et vie régulière, sans y avoir pourtant de crédit ; est assez souvent contraire à ce qui vient de la cour, quoi(iue timide et faible ; est de la Proi)agation et défère aux sentiments de M»» de Revel ; est assez des amis du président de Chevrières, son frère.
« Roux : Homme d'honneur et d'une grande intégrité, s'élant acquis beaucoup de créance et d'approbation dans sa Compagnie ; est dans une grande vénération parmi le peuple ix cause de sa probité et de sa grande dévotion, qui lui donne de grands scrupules dans l'exercice de sa charge. L'on se sert de lui quand le Parlement veut faire quelque; manifeste ou lettre. Il est dévot et des congrégations du Saint Sacrement et de Propaganda.
« Ouérin : Esprit dangereux, intéressé, capable de tout faire,
Propagation pour le centre de leur cabale. Les événements de Paris n'étaient pas ignorés de tout le monde. Il y avait des gens pour penser qu'ils auraient une suite à Grenoble; et la Compagnie recueillait lécho de ces bruits menaçants :
15 juin i66i. — M. Marnais a rapporté d'avoir appris que M. Perraclion avait publié que le roi avait dissipé à Paris la Compagnie du Saint-Sacrement et que bientôt il en devait faire autant de celle de la Propagation.
Les mois se passent ; les accidents redoutés n'arrivent pas. Mais on sent que Phostilité grandit. Et c'est toujours à la « Propagation » que les malveillants s'en prennent. L'évèque, qui semble avoir quelque rancune contre des gens trop empressés, favorise ces attaques ou les accueille avec complaisance. Il laisse connaître à la cour ses sentiments. Par arrêt du Conseil du 15 septembre 1662, Louis XIV commande que les titres de la
malgré la grande dévotion dont il se pare : a de grandes habitudes chez les jésuites ; est tourné en ridicule dans sa compagnie ; aime le sac et les épices et, pour en avoir beaucoup, dévorerait les procès s'il n'était retenu par ses confrères, qui les voient avec plus d'exactitude, quoiqu'ils affectent moins de dévotion. Est contraire à tout ce qui vient de la cour.
« Marnais: Bon homme, médiocrement éclairé, un peu vain, faisant bien sa charge... ; s'est fait prêtre depuis la mort de sa femme ; a beaucoup d'enfants et peu de biens ; aurait besoin de bénéfices; aime assez ses plaisirs; est quelquefois contraire à ce qui vient de la cour...
« Giraucl • Ne manque pas de lumière, est particulier et fort plongé dans la dévotion, qui lui donne de grands scrupules aux jugements des procès; de nulle suite dans le palais.
« De Galles: Homme d'esprit et de savoir, qui parle bien et facilement, fort dévot et vivant régulièrement; contraire aux affaires du roi...
« De Sautereaii : Homme habile et riche, mais vain, et qui présume beaucoup de lui et ne serait pas facile à gouverner.
« De Ponnat : Riche de 25 à 30 mille livres de rente,... Est très habile, a très grand crédit et réputation dans sa compagnie et aussi dans la province, étant employé à terminer la plupart des procès et différends, et a paru toujours fort posé et iDien intentionné ; mais il est adroit, jette la pierre et cache le bras ; ne fait pas les choses, mais les fait faire à d'autres.
« De Combes: Homme de peu de capacité, plongé dans la plus grande dévotion, et qui ne se môle de rien. Est frère de M. de I^onnat.
société dénoncée lui soient rapportés; et, en attendant, il a fait « très expresses inhibitions et défenses à toutes personnes, de quelque condition et qualité qu'elles soient, de s'assembler dans la ville de Grenoble ni autres de la province de Dauphiné ou ailleurs, sous prétexte de tenir les congrégations de la Propagation, ni autrement pour quelque cause et occasion que ce soit, à peine de désobéissance ». Provisoirement, il met les biens et l'œuvre de la société sous la direction exclusive de Tévêque *. Et le prélat, de son côté, en décembre, donne une ordonnance contre la « Propagation », lui enjoint de ne tenir plus de séances et ferme sa chapelle. Le « Saint-Sacrement », qui sait à qui l'on en veut, est tout ému. Le 16 décembre, M. de Gales raconte qu'il a vu 1' « arrêt » contre les assemblées interdites; il a constaté « la résolution d'y veiller avec grand soin », et il craint que les réunions de la Compagnie ne soient surprises. 11 faut aviser. Les « officiers » délibèrent le 26 ; et, le 30, les précautions décidées par eux sont adoptées. La Compagnie sera divisée en quatre sections de six membres : chacune d'elles sera présidée par un « officier » avec un ecclésiastique pour dire les prières ; elles se réuniront l'une après l'autre à quinze jours d'intervalle; et ces quatre assemblées restreintes seront suivies, après le môme temps, d'une générale; après quoi la série recommencera.
Cependant, 1' « adversaire » s'acharne sur la « Propagation ». Les titres qu'elle a présentés au Conseil sont nuls. La société n'a été établie par aucune lettre patente de Louis XIV ni de ses prédécesseurs. Tout ce qu'elle peut invoquer, c'est une lettre d'affiliation à la « Propagation de Paris ». Les lois civiles sur la formation de cette sorte d'établissement ont été violées ou méconnues. Par lettres patentes de janvier 1663, le roi, après avoir pris l'avis de l'évoque de Grenoble, supprime et abolit les assemblées de la Propagation, « avec défense à toutes
' Archives départementales de Vlsère, U. 2.938. f. 580.
personnes d'y assister ni d'en faire sous quelque prétexte que ce soit, à peine d'être procédé contre elles suivant la rigueur des ordonnances ». 11 incorpore, en même temps, à l'Hôpital les biens de la société ^ La Compagnie du Saint-Sacrement, tout en se cachant, prend avec passion la défense de l'œuvre que Ton traque à sa place. Elle intervient à Tévêché pour que les dévotions puissent être continuées à la chapelle. Elle s'efforce, au Parlement, de retenir le zèle du premier président, de retarder l'enregistrement des lettres du roi, et d'empêcher, pour sauver l'avenir, l'attribution des biens de la « Propagation » à l'Hôpital. Elle se remue si bien que les prétextes mis en avant par elle sont admis par la cour. Par lettres patentes d'avril 1663, Louis XIV sépare à nouveau les biens de la a Propagation » de ceux de l'Hôpital et décide que la maison naguère destinée aux Nouveaux-Convertis leur sera rouverte, mais sous la surveillance directe et l'administration exclusive de l'évêque. Les assemblées continuent d'être interdites^. Pourtant, comme il faut que l'évêque soit aidé dans ce soin par des personnes de confiance, on espère que sa confiance sera habilement dirigée. On s'aperçoit bientôt que 1 ennemi n'a pas désarmé :
3 septembre 1663 : M. le président de Chevrières a donné avis à la Compagnie de la dernière lettre du roi sur le sujet de la Propagation, par laquelle il casse la nomination qui avait été faite de quelques personnes pour en prendre soin, ordonne à Mgr de Grenoble de le prendre lui-même ou son grand vicaire, ou en tout cas de ne se servir que de deux seules personnes pour le soulager de cette peine, défend de ce chef toutes sortes d'assemblées pour quelque prétexte que ce soit, et ne veut plus qu'on y continue la dévotion du Saint-Sacrement tous les premiers vendredis du mois comme on faisait auparavant. De manière que la Propagation ne pouvant plus agir pour la conver-
* Archives déparlemeiilales de l'Isère, B. 2,928. f. 580.
* Archives déparlementales de Vlsère, B. 2,928, f. 576. Ulnveniaire sommaire des archives de la cour des comptes, où se trouvent ces numéros, n'a pas relevé ces actes. Les mêmes actes se retrouvent dans les archives de l'évêché de Grenoble (où ils sont sous le n° 582) : mais l'inventaire n'en a pas été publié. C'est a M. Prudhomme que je dois ces documents.
sion des hérétiques comme elle faisait auparavant, il a exhorté cette Compagnie de vouloir prendre soin des choses qu'on avait accoutumé de renvoyer à celle de la Propagation.
La Compagnie entre dans cette vue. 11 faut., à tout prix, que l'œuvre sainte se fasse et qu'il y ait quelqu'un pour la faire. Un jour, sans doute, la Propagation la reprendra avec vigueur. Il importe, en attendant, de la maintenir et de la lui transmettre intacte... Et, durant que tous ces événements se passent, les ennemis des « dévots » sont convaincus d'avoir tué la cabale en fermant une chapelle et en écartant quelques personnes de la maison des Nouvelles-Converties. Grâce à cette diversion, la Compagnie du Saint-Sacrement peut se croire en sécurité. C'est à ce point que, dès le 27 mai 1G63, le président de Chevrières a proposé de reprendre la pratique primitive des réunions plénières et de quinzaine. On a pourtant résolu d'ajourner cette joie jusqu'à la Saint- Martin ; mais on a réduit à huit jours l'intervalle des assemblées. 11 y a donc une assemblée générale toutes les cinq semaines. Le 27 janvier 1664, on reprend l'habitude des séances selon l'ancien modo, et on la garde. On redouble pourtant de circonspection :
Il a été proposé (30 mai 1664) de se précautionner de quelque prétexte pour nos assemblées au cas que nous fussions découverts, afin qu'en ce cas-là, nous fussions tous conformes, et que nous ne donnassions jias lieu dr hdus découvrit' en nous coupant.
Le M juin, cette pieuse question est encore à l'ordre du jour :
• On a roii\<»Ni- a l ii>.sriiii;ii-f ])i(»(iiaini' la prijpusiiion »)tii uv im été faite la précédente, savoir est que nous convinssions ensemhle de ce que nous dirions touchant nos assemblées au cas qu'on s'en aperçût, de peur que, si nous n'étions pas conformes en nos réponses, nous ne donnassions par là plus d'occasion de nous découvrir. Pour cela chacun est prié d'y penser en son particulier, et afin de rapporter son sentiment digère à la première conférence.
Enfin, le 26 juin, on est craccord :
L'on a convenu, au cas qu'on nous demande le sujet de nos assemblées, que c'était pour le renfermement des pauvres et qu'on voulait profiter de l'occasion de la demeure de Mgr le duc de Lesdiguières en cette ville.
Et l'activité souterraine, insidieuse, de la coterie bien pensante continue. Avec M. de Lesdiguières, avec la municipalité, on travaille au renfermement des mendiants. On dresse sans cesse de nouveaux mémoires pour la répression des entreprises huguenotes. Tandis que ces besognes et bien d'autres se poursuivent sans la moindre entrave, on reçoit, le 5 mars 1665, une mauvaise nouvelle de la capitale :
M. de Beauchène a rapporté avoir reçu un avis de la Compagnie de Paris, comme ladite Compagnie de Paris est recherchée et qu'il y faut prendre garde. A été résolu de surseoir la Compagnie entière et de ne s'assembler plus de quelque temps que par pelotons.
Le 26 mars, on apprend la fin du comité central et directeur :
M. de Beauchène a fait voir une lettre que M. de Chevrières lui a écrite de Paris, comme il a vu un ami qui lui a dit que la Compagnie est plus recherchée qu'elle n'a encore été, que pour éviter une surprise il avait été résolu de ne s'assembler plus ni en général ni en particulier, et qu'il nous donnait avis d'y prendre garde.
Les confrères décident de s'astreindre à la prudence la plus rigoureuse. Mais ils n'interrompent aucun de leurs travaux. Ils donnent leurs soins à l'éternelle question de l'Hôpital général; ils attirent des ennuis à un cabaretier qui donne à manger de la viande les vendredis et les samedis; ils préparent l'établissement dans la ville d'une de ces communautés de tailleurs chrétiens que l'on doit à l'exemple du cordonnier Henry Bûche... Le registre de leurs procès-verbaux s'arrête au 8 avril 1666. Mais rien n'indique que la Compagnie se soit supprimée cà cette
date. A la dernière séance dont nous ayons le récit, elle s'occupait du séminaire diocésain et décidait de s'en entretenir « à toutes les conférences ». Ce jour-là, les confrères se sont séparés comme d'ordinaire, avec la pensée de maintenir leur œuvre. Il y a des chances que le compte rendu des réunions suivantes soit dans un registre qui n'a pas encore été retrouvé. Saura-t-on jamais la suite de cette histoire?
Ainsi que M. de Chevrières l'avait annoncé aux confrères de Grenoble, la Compagnie de Paris était définitivement entrée dans son sommeil au commencement de mars 166G. Avant de se disperser, elle prit ses précautions. Tous les registres furent « abîmés... pour ne pas révéler un nombre infini de charités secrètes et d'assistances rendues au public et au particulier dans la pure vue de Dieu. » Le sacrifice était grand : « Si ses juges avaient vu ces registres, dit d'Argenson, ils auraient été édifiés du zèle et charmés du désintéressement de ceux qui agissaient dans l'esprit de cette assemblée *. » Il semble pourtant que tout n'ait pas été humilité dans cette discrétion. On vouh\it aussi éviter les appréciations sévères : « Comme l'Évangile même a trouvé des censeurs, on a jugé qu'il valait mieux ensevelir dans l'oubli tant de saintes pratiques qui pourraient exciter de la ferveur dans les âmes de bonne volonté que de laisser aux politiques des sujets de gloser sur ces pratiques et de blâmer les actions les plus chrétiennes. »
Elle consentait à mourir, mais non pas à laisser tomber ses œuvres principales. Elle porta sa sollicitude sur les assemblées qu'elle avait formées en vue d'un malheur possible. « La Providence, dit d'Argenson, lui avait donné ce réservement et cette prévision. Ainsi elle divisa son esprit entre ces différentes sociétés, et
* Annales, p. 140 b (B.-F. 230i.
Dieu y a versé une si grande bénédiction qu'elles durent toutes aujourd'hui. » Celle de l'Hôtel-Dieu dut pourvoir aux besoins spirituels des malades, et celle des prisons aux misères des détenus. La société des Missions étrangères vivait désormais de sa vie propre. L'Hôpital général pour les mendiants avait son existence assurée. Les assemblées charitables des paroisses, tout en se consacrant aux pauvres honteux, étaient chargées de la police spirituelle et surveillaient les scandales et les désordres publics ou particuliers ^
A toutes ces associations que d'Argenson énumère, il faut en ajouter d'autres qui devaient garantir l'avenir de la lutte antiprotestante : c'étaient les congrégations pour la Propagation de la foi. Nous avons vu leur dépendance cà l'égard de la Compagnie. A Paris, à Grenoble, au Puy, ta Metz, à Caen, elles avaient été fondées par les confrères. Il en surgit d'autres partout où les confrères durent renoncer à leur labeur secret; elles sauvèrent de ce labeur une partie essentielle. 11 s'en forma une à Alençon en 1666, une autre à Rouen en 1667. A Montpellier, on attendit jusqu'en 1679. Dans les tout premiers jours de cette année, une pétition vint supplier l'évèque qu'il lui « plût d'ériger en cette ville une congrégation sous le nom de la Sainte-Croix, pour la propagation de la foi, ad instar de semblables congrégations établies depuis quelques années dans les villes de Paris, Grenoble et autres. » Les postulants se proposaient d'être trente-trois confrères « à l'honneur du pareil nombre d'années que Jésus-Christ Notre Seigneur a conversé sur ia terre pour y répandre la lumière de la foi ». Leur but était de « s'assembler de quinze en quinze jours et plus souvent, si besoin est, pour traiter des moyens de ramener les dévoyés au sein de l'Église, instruire et assister les nouveaux convertis ». Charles de Pradel, évéque de Montpellier, s'empressa de leur accorder, dès le 10 janvier, une permission provisoire qui devint défi-
1 Annales, p. 141 b (B.-F. 241).
nitive le 3 juin. Les nouveaux confrères entrèrent sans retard en fonctions. L'héritage du « Saint-Sacrement » était entre les mains de bons policiers qui firent merveille dans le bas Languedoc.
Les sociétés de la Propagation de la foi ne négligèrent rien de la tradition reçue, espionnage, achat de consciences, chantage, violences. Et, comme les Compagnies qu'elles remplaçaient, elles étaient étroitement unies dans la collaboration à Toeuvre sainte. « L'on entretiendra, selon les occurrences, dit le règlement de Montpellier, correspondance avec les autres Congrégations établies pour la propagation de la foi dans les autres villes du royaume; et comme toutes ensemble n'en composent proprement qu'une seule, étant établie à une même fin, lorsque des confrères des autres villes se trouveront en celle-ci, ils seront conviés d'assister aux assemblées qui sy feront, y seront reçus, et on leur accordera voix délibérative ^ » La cabale était reconstituée, en partie du moins, sous un autre nom et elle continuait à creuser la mine sous les Églises réformées. Quand on la croira morte depuis près de vingt ans, elle aura son triomphe suprême le jour où le Roi Très Chrétien biffera sur l'édit de Nantes la signature de son aïeul, celle de son père et la sienne propre.
* Bulletin de la Société d'histoire du Protestantisme français, t. XXVL p. 113, 121, 158, 165; et t. XXVII. 213. 220. On y trouvera d'abondants extraits des procès-verbaux de la congrégation.