CHAPITRE V Succès croissant
Avertissements aux ouvriers de l'industrie. — Premiers employés rétribués. — Berlin approuve la marche de l'établissement ; le Conseil d'État aussi. — Premiers revers. — Un noble geste : le cautionnement de 183 1. — L'insurrection de 1 831. — On décide de bâtir. — Les domiciles successifs de la Caisse. — Le Règlement de 1840; l'article 12.
LA réalisation de nos projets n'est jamais exactement conforme à ce que nous avions rêvé. Les fondateurs de la Caisse d'Épargne n'avaient pas tardé à en faire l'expérience. Nous Usons dans le procés-verbal du 7 juillet 18 19 l'avis suivant, qui fut rendu public comme tous les autres :
En examinant avec attention la liste des créanciers, la Direction a eu lieu de se convaincre que le but de l'établissement est parfaitement rempli pour ce qui concerne les domestiques et les agriculteurs, mais qu'il est fort éloigné de l'être relativement à la classe beaucoup plus nombreuse des ouvriers occupés aux diverses branches de nos industries. On a lieu, en effet, d'être surpris du petit nombre d'entre eux qui font des placements à la Caisse d'Epargne, et on en conclut que vraisemblablement ils ne font point d'économies. Les années calamiteuses de 1816 et 1817 (i) auraient dû cependant leur faire sentir la nécessité de ne pas dépenser la totalité de ce qu'on gagne, lorsque le bas prix des denrées permet de vivre avec moins; elles auraient dû lever tous leurs doutes sur le grand avantage qu'ont des ouvriers de pouvoir déposer dans une caisse une partie de leurs gains, avec la certitude de le (sic) retrouver, lorsque, comme cela arrivera nécessairement, la cherté ou la disette succéderont à l'abondance. La Direction estime donc qu'il serait très important que les chefs d'ateliers ou autres personnes influentes profitassent des circonstances actuelles pour représenter aux ouvriers que leurs véritables intérêts exigent qu'ils règlent leurs dépenses de manière à ce qu'elles n'absorbent pas tout leur gain, en sorte que chaque semaine ou chaque mois ils puissent verser à la Caisse d'Epargne une somme, si minime qu'elle soit ; de leur faire surtout comprendre que tout argent dont ils peuvent se passer et qui reste entre leurs mains, est tôt ou tard employé en vêtements de luxe ou en aliments superflus, tandis que, placé et successivement accru, il peut prévenir les plus pressants besoins.
L'année suivante (2 mars 1820), la Direction « renouvelle, avec l'espérance d'un meilleur succès, l'avertissement qu'elle donna l'année
(i) Les années du cher temps, comme on les appela chez nous. Le correspondant de Bevaix, le pasteur Barrelet écrivait à la Caisse le t6 avril 181 7 : « J'ai été aussi étonné que réjoui de l'augmentation considérable de l'établissement, surtout pendant les six derniers mois de 18 16. Je ne suis pas surpris, mais affligé, de ce qu'à Bevaix, pendant ce temps et depuis le nouvel-an, on n'y ait pas placé. La cause n'est que trop évidente : la cherté croissante des denrées et la non augmentation des salaires. »
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L'année suivante (2 mars 1820), la Direction « renouvelle, avec l'espérance d'un meilleur succès, l'avertissement qu'elle donna Tannée
(i) Les années du cher temps, comme on les appela chez nous. Le corrcs de Bevaix, le pasteur Barrelet écrivait à la Caisse le t6 avril 1817 : » J'a' •'< « ^'' étonné que réjoui de l'augmentation considérable de l'établissement. *<" - ■ •' les six derniers mois de 1816. Je ne suis pas surpris, mais affl:>ié, U v -^^ •• -*.-!< a, pendant ce temps et depuis le nouvel-an, on n'y ait p;>'- v*h é I è CJu-se n est que trop évidente: la cherté croissante des denrt-«8 ?' '• • r augmentation des salaires. »
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SUCCES CROISSANT
dernière à la nombreuse classe des ouvriers occupés aux diverses branches de notre industrie, de profiter de la circonstance favorable du bon prix des denrées et d'épargner pour des temps moins heureux ».
Ces « avis » montrent d'une façon assez significative que les habitudes de prévoyance et d'épargne n'étaient point encore entrées dans les moeurs de nos ouvriers. On l'a maintes fois déploré dès lors ; et sans doute leur éducation sur ce point est aujourd'hui plus avancée qu'il y a cent ans. Mais, par bonheur, en ce temps de «gouvernement paterneb^ les directeurs de la Caisse d'Épargne estimaient avoir mission de donner à la classe ouvrière des avis, des conseils, même des « avertissements », et de les réitérer quand ils n'avaient pas produit leur effet ; et cela n'avait rien de choquant dans les mœurs de cette époque. Aujourd'hui, les ouvriers reçoivent aussi des avis, des suggestions et des conseils : ils ne valent pas nécessairement mieux que ceux du bon vieux temps.
Dés 1822, l'administration envisage la nécessité d'accroître le fonds de réserve, « afin de mettre l'établissement en état de salarier un teneur de livres et un caissier, lorsque MM. Coulon et de Pourtalès ne pourront plus continuer à se charger des fonctions qu'ils remplissent gratuitement aujourd'hui ». Nous apprenons bientôt que M. Coulon a dû se faire seconder pour une partie du travail d'écritures par un des employés de son comptoir. En effet, le 24 mars 1823, la Direction, « informée du travail considérable que le sieur Delachaux, (i) commis dans la maison Coulon, a fait gratuitement
(i) Aimé Delachaux, qui fut le père de l'avocat Auguste Delachaux et du pasteur Constant Delachaux, tous deux bien connus dans notre pays dans la seconde moitié du siècle dernier, était né à Valangin en 1775. Il était commis dans la maison
CAISSE d'épargne — 10
avec le plus grand zélé et la plus grande exactitude », lui accorde une gratification extraordinaire de 210 livres tournois.
C'est la première rétribution d'employé qui soit mentionnée
dans les procés-verbaux. L'année suivante, à la gratification succède un traitement fixe. Nous lisons (25 mai 1824) :
M. P.-L.-A. Coulon, qui jusqu'ici a tenu le Grand Livre de la Direction, ne pouvant plus, à raison de ses autres occupations et de laffaiblissement de sa vue, continuer à se charger seul d'un travail qui, d'une année à l'autre, devient plus pénible et plus considérable, la Direction, en reconnaissant les obligations infinies qu'elle a envers M. Coulon, l'a prié de faire tenir les livres par le S" Delachaux, auquel il sera alloué un traitement annuel de 420 livres, M. Coulon voulant bien se charger de la surveillance et du contrôle de ces écritures, et se porter garant de la gestion du S' Delachaux.
AIMÉ DELACHAUX Comptable et Caissier , ,
Une année encore, et cest la recette
de Neuchatel qu'il faut pourvoir « d'un
homme constamment à la disposition du public et à portée de
s'entendre avec les directeurs de l'établissement ». M. Delachaux
est donc chargé de recevoir les dépôts, sous la garantie et caution
Coulon dès 1811 ou 1812, et il est probable qu'il seconda son patron dans la tenue des comptes de la Caisse d'Épargne dès le début de celle ci. Cet homme de bien est mort à Neuchatel en 1843.
SUCCÈS CROISSANT
de M. Coulon. Et « vu les bons services que le sieur Delachaux continue à rendre dans ses fonctions de teneur de Hvres », la Direction élève son traitement de 420 à 672 livres.
M. Coulon continue cependant de tenir les premières écritures et celles du Grand Livre jusqu'au 15 mars 1827. La Direction décide alors de « le soulager d'une partie du fardeau toujours plus considérable qui repose sur lui», et juge que, dorénavant, il faut remettre aussi le Grand Livre à M. Delachaux. Si bien que, dès 1828, cet employé dut consacrer tout son temps à la Caisse d'Epargne et que son traitement fut augmenté de 10 louis d'or neufs.
Onze ans plus tard, cet excellent employé, ayant donné sa démission, fut mis au bénéfice d'une gratification extraordinaire, et la Direction le remplaça (le 7 novembre 1839) par J.-F. Dardel, notaire, à qui fut attribué un traitement de 80 louis d'or neufs. M. Dardel fut longtemps, pour le gros pubHc, l'homme qui incarnait la Caisse d'Épargne ; les initiales J. F. figurant dans sa signature lui avaient valu le sobriquet, emprunté à Eugène Sue, de « Jacques Ferrand ».
A mesure que s'étendait le cercle des affaires, il fallut nommer de nouveaux employés à poste fixe. En 1835, le lieutenant Gaberel, de Valangin, fut chargé, aux appointements de 200 livres, de la surveillance des débiteurs et des poursuites qui pouvaient être nécessaires. Bientôt on reconnut qu'on ne pouvait plus demander un service gratuit aux correspondants des Montagnes. Nous lisons à la date du 3 juin 1837 :
Les difficultés toujours croissantes, l'impossibilité qu'il y a à remplacer les correspondants dans les localités importantes du Locle et de La Chaux-de- Fonds, et la grande importance de ne pas laisser ces emplois vacants, a engagé
la Direction à autoriser son président à allouer quelque indemnité aux personnes qui voudront bien se charger de ces fonctions.
Un an ne s'est pas écoulé, que 200 francs pour frais de bureau et indemnité sont alloués à chacun des correspondants des deux grands
villages, « toutes les démarches tentées pour faire remplir gratuitement les fonctions de ces deux recettes étant demeurées infructueuses », ajoute mélancoliquement le procésverbal du 26 mai 1838.
Les directeurs de la Caisse d'Épargne n'avaient point négligé de faire connaître à BerHn l'heureux succès de leur institution : ils réussirent à éveiller en sa faveur l'intérêt du ministre. Nous avons trouvé une lettre du comte de Bernstorif, en date du 2 mai 1824, (i) relative aux industries et cultures de notre pays, — qui se termine par cet alinéa :