CHAPITRE X
Les emprunts montagnards
Confidences de François de Montmollin. — La conversion de l'emprunt de 1856. — La décision patriotique du 6 juin 1864. — Aide accordée aux Municipalités des Montagnes.
LES deux principaux objets qui occupèrent le Comité pendant l'année 1864 sont encore des questions d'intérêt général, disons : national. La Caisse d'Épargne est maintenant dans une situation si prospère, et son fonds de réserve constitue un moyen d'action si puissant, qu'elle va pouvoir tenir le rôle de bonne
CAISSE d'Épargne — 23
providence auprès de l'État de Neuchâtel et des grandes Municipalités du pays. Citons ici quelques pages fort intéressantes du journal de François de MontmoUin ; elles serviront à orienter le lecteur :
1S64. Sentant mes forces décliner assez sensiblement et devant prévoir le moment où, de gré ou de force, je serais obligé d'abandonner tout ou partie de mes fonctions, je voulais encore, pendant que je le pouvais, donner une certaine impulsion à quelques objets que je considérais comme des œuvres d'utilité publique et vraiment patriotique. J'espère être parvenu à mener les choses à bonne fin...
Depuis longtemps déjà, je songeais à la conversion en 4 "/o de la dette de 3 millions faite à Bâle en 1856 au taux de 4 V4 Vo- Je pris le parti d'aller à Bâle m'entendre avec MM. Passavant & G'. A mon retour, soit le 15 octobre [1863], j'eus à ce sujet une longue conférence avec le Directeur des finances, M. Marcelin Jeanrenaud, qui accueillit cette ouverture avec reconnaissance, tout en témoignant beaucoup de doute sur la réussite d'une pareille opération, malgré tout ce que je pus lui dire des intentions de la Caisse d'Épargne pour une coopération active et proportionnée à la somme due. Le 15 décembre, nous reprîmes la conversation à ce sujet, et je lui annonçai comme préliminaires que la Caisse d'Épargne se mettait à la disposition du gouvernement pour payer les intérêts dudit emprunt à Bâle, dans les premiers jours de janvier 1864, ce qui fut accepté.
Février [1864.] Je finis par obtenir que M. Marcelin Jeanrenaud, Directeur des finances, convoquât officiellement quelques personnes pour sonder l'opinion publique au sujet de la conversion. La réunion eut lieu au Château le 18 février, et le résultat de cette conférence fut si favorable que je n'eus plus de doute sur la réussite. Cette conviction fut partagée par mes collègues, surtout lorsque je leur annonçai quelles étaient les ressources que la Caisse d'Épargne avait en réserve pour donner à la conversion une vive impulsion. Tranquillisé sur ce point, je me décidai à faire un voyage à Bâle pour m'entendre encore avec MM. Passavant & C'«... Rentré le 2 mars, j'eus une nouvelle conférence avec le Directeur des finances pour le mettre au courant de mes agissions.
LES EMPRUNTS MONTAGNARDS
28 mars... La réussite probable, quoique non certaine encore, de la conversion de la dette de l'État, me suggéra définitivement l'idée, que je nourrissais depuis quelque temps déjà, que peut-être la Caisse d'Épargne, moins chargée en expectative par cette opération, pourrait venir en aide d'une manière quelconque aux municipalités des Montagnes, pour alléger leur fardeau. J'en écrivis donc à mon ami Jules Huguenin.
S avril. Je convoquai pour ce jour-là MM. Jules Huguenin, du Locle, et Jules Cuche, de La Chaux-de-Fonds, tous deux membres de la Direction de la Caisse d'Épargne, pour, avant de faire des propositions au Comité, m'entendre avec eux sur la manière en laquelle la Caisse pourrait venir en aide aux Municipalités. Deux moyens furent proposés. Le premier était de prendre part à un emprunt que feraient les Municipalités pour consolider leurs dettes flottantes ; le second, d'acheter des obligations de leur ancienne dette au-dessous du pair, sauf plus tard à leur bonifier cette différence, et en outre à ne les débiter des sommes déboursées pour ces achats qu'à un intérêt de 4 "/o, ce qui serait encore pour elles un avantage, puisqu'elles paient 4 Va "/o aux porteurs d'obligations. Toutefois, il fut convenu que tout resterait parfaitement secret jusqu'après la souscription à la conversion de la dette de l'État, qui devait avoir lieu du i" au 15 mai.
Le )i mai, la souscription de la dette de l'État ayant réussi au-delà de toute attente, et la Caisse d'Épargne devant y prendre un intérêt moindre que celui sur lequel j'avais compté, je résolus de reprendre sérieusement l'affaire des Municipalités. En conséquence, M. Louis de Pury eut l'obligeance de venir à Travers (i) sur ma demande, et nous convînmes que le Comité de la Caisse d'Épargne serait cité à bref délai pour lui soumettre des propositions, d'accord avec les préliminaires dont j'étais convenu avec MM. Cuche et Huguenin. En effet, la réunion du Comité eut lieu le 6 juin. Nos propositions furent adoptées, et MM. L. de Pury et Sandoz-Morel furent chargés de sonder des membres influents des conseils des Municipalités.
Conversion de la dette. J'eus encore dans les premiers jours de mai quelques conférences avec le Directeur des finances, lequel, malgré tout ce que je pouvais lui dire, était dans des transes mortelles que l'opération ne réussît pas.
(i) Où MontmoUin était alors en séjour.
La suite prouva combien peu elles étaient fondées. Elle prouva en outre que la Caisse d'Épargne, n'étant intéressée dans la conversion que pour un million, tandis que j'en avais au moins deux en réserve, la tractation de l'affaire des Municipalités devenait de plus en plus facile.
Nous n'aurions certes pu résumer aussi bien que vient de le faire le Directeur l'activité déployée par la Caisse d'Épargne, telle qu'elle apparaît dans les procés-verbaux. Ceux-ci nous instruiront maintenant du détail de ces deux grandes opérations, menées de front si vaillamment par M. de MontmoUin et ses collègues.
C'est en octobre 1863 que le Directeur avait entamé les pourparlers, d'abord avec les banquiers de Bâle, puis avec le Directeur des finances de l'État. Le 17 mars 1864, il saisit ses collègues, les directeurs, de cette affaire mûrie au sein du Comité, lequel, à ce moment, avait déjà acheté pour Fr. 407.000 d'obligations de l'emprunt. La Direction approuve cette initiative. Alors, voyant se dessiner le succès de la première opération, M. de MontmoUin aborde la seconde, destinée à venir en aide aux Municipalités de La Chaux-de-Fonds et du Locle. Celles-ci voyaient leur crédit momentanément ébranlé par la création du Jura-Industriel : les titres de leurs emprunts baissaient d'une façon inquiétante. En achetant un lot considérable de ces valeurs discréditées, la Caisse d'Épargne pouvait enrayer le mouvement de baisse et faire renaître la confiance. C'est la décision qu'elle prit, sur l'initiative de M. François de MontmoUin. (i)
(i) C'est par erreur que M. A. G. [Arnold Grosjean], dans le National suisse du 26 février 1893, attribue cette initiative à M. Albert de Coulon. Celui-ci ne faisait point
La suite prouva combien peu elles étaient fondées. Elle prouva en outre que la Caisse d'Épargne, n'étant intéressée dans la conversion que pour un million, tandis que jen avais au moins deux en réserve, la tractation de l'affaire des Municipalités devenait de plus en plus facile.
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LES EMPRUNTS MONTAGNARDS
Celui-ci commence par s'assurer de l'assentiment de MM. Huguenin-Vuillemin et Jules Cuche, qui représentent dans la Direction ces deux importantes localités. Après entente avec eux, il propose le second parti qu'il nous a exposé tout à l'heure, c'est-à-dire de faire acheter, aussi discrètement que possible, des obligations de ces Municipalités, pour une somme à déterminer, et de les débiter du prix, qui, à ce moment, est de beaucoup inférieur au pair ; les Municipalités seraient annuellement débitées des intérêts à 4% de la somme déboursée, et créditées en échange des intérêts perçus. De cette manière, leur compte diminuerait chaque année, en sorte qu'au bout d'un certain temps la Caisse d'Épargne pourrait leur faire cadeau d'une certaine partie des obHgations qu'elle aurait en mains.
Le Comité, favorable à cette procédure, n'attendait pour s'y rallier définitivement que le succès de l'emprunt de 3 millions. Au milieu de mai, les souscriptions atteignaient près de 2 miUions, exactement Fr. 1.950.000. La participation de la Caisse d'Épargne se limitait donc à la différence, soit à Fr. 1.050.000, somme inférieure à celle que M. de Montmollin avait prévue :
L'opération, dit-il, avait réussi au delà des espérances que l'on aurait pu concevoir. J'avais donc des ressources disponibles, ce qui me mit à même de fixer l'attention du Comité sur l'état où se trouvaient les Municipalités des Montagnes. Mes collègues décidèrent en principe que la Caisse d'Épargne donnerait un bon coup d'épaule.
encore partie de l'administration de la Caisse d'Épargne, où il n'est entré qu'en 1875, après la mort de M. de Montmollin. Mais c'est M. de Coulon, comme on verra, qui eut le plaisir, en 1884, de communiquer aux Municipalités des Montagnes l'heureux résultat de l'opération imaginée par M. de Montmollin.
M. Louis de Pury qui, de son côté, avait causé confidentielle-
iTsa dÏÏ '" Tr 'f '" ''°"*^^""' ^°"''^"''« ---^"t qu'on les mdat a consolider leurs dettes flottantes, afin de leur permettre
d asseoir chaque année leur budget. MM. Pury et Sando.-Morel
hargés de s'entendre avec les autorités locales, les assurèrent de a
rnpathie avec laquelle une démarche de leur part serait accueillie
par 1 administration de la Caisse d'Épargne. La Municipalité du Lode
écrivit donc à celle-ci :
version de sa dette, et les sentiments d'intérêt que vous avez toujours eus pour vos conctoyens des Montagnes, depuis ,ue vous les voye sou , po d
ot etlui'lTTl"" '""''" ''''''■ "°"^ ^"^^^- ' -'^ - le votre appu, afin de réaliser une oeuvre qui nous paraît devoir produire d'hen
reux résultats pour notre administration municipale, à mesure que sans .1"
duirepréc sèment un allégement de charges pour .; contXable 'e riu'^
au moins le mérite d'assurer à nos budgets un équilibre qui leur est ;éce saire
En concourant avec nous à la solution de nos difficultés financières vouTferë;
non seulement le bien des Montagnes, mais encore le bien du ays et vl «
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La Chaux-de-Fonds ayant fait une démarche analogue, la Caisse d Epargne annonça le 6 juin aux deux Municipalités qu'elle s'intéresserait aux emprunts 4 % contractés par elles et destinés à consolider leurs dettes flottantes. Nous tenons à reproduire les termes très significatifs de la résolution prise par la Caisse d'Épargne:
en aillltr,' 7 '" "' t "^^ '" '"""^" ''""^ "^rnefamu de se venir en a,de. a est du demr auss, des corporations Sun mime pays de s'entr'aimer ; jue
LES EMPRUNTS MONTAGNARDS
les Communes ou Municipalités de nos Montagnes étant dans la gêne, les individus qui les composent doivent en souffrir aussi, et comme le malaise des Montagnes doit rejaillir sur le Bas, il est patriotique pour la Caisse d'Épargne, institution créée dans ïintérét du pays entier, de leur venir en aide dans la limite commandée par l'intérêt de ses déposants ; par ces motifs, le Comité décide de souscrire à chacun de ces deux emprunts pour la somme de Fr. 200.000, à la condition cependant que le surplus se trouve soit dans chacune de ces localités, soit dans le restant du pays, et que les dites Municipalités fassent approuver leurs emprunts par le Conseil d'État, ou par les contribuables, si cela est nécessaire.
Le Comité décide ensuite que si Tune ou l'autre de ces Municipalités n'utilise pas en entier la dite somme de Fr. 200.000, la différence sera placée en obligations des anciens emprunts de ces deux localités.
Les deux Municipalités exprimèrent à la Caisse d'Épargne leur vive gratitude de l'offre bienveillante qu'elle leur avait faite. « Certes, dit la lettre de La Chaux-de-Fonds, si nous réussissons dans notre entreprise, c'est bien à vous que nous le devrons ; en nous prêtant un secours efficace, vous avez eu une influence considérable sur la décision que nous avons prise. »
Le 15 août 1864, la question des emprunts montagnards revint à l'ordre du jour : les souscriptions pour Le Locle atteignaient Fr. 303.000; la participation de la Caisse d'Épargne devait donc
être de Fr. 197.000 —
Pour La Chaux-de-Fonds, les souscriptions
montaient à Fr. 242.500; la Caisse devait
donc fournir » 157.500 —
Le total de sa participation formait ainsi. . . Fr. 354.500 —
Le Comité décide de souscrire ces sommes. Il autorise en outre le Directeur à acheter des titres des anciens emprunts 4 'A % pouï
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parfaire, avec la souscription ci-dessus et le prix d'achat de ces anciennes obligations déjà en portefeuille, une somme capitale de
Fr. 500.000.
Il est décidé d'ouvrir aux Municipalités un compte-courant dans lequel elles seront ensemble débitées du prix d'achat des anciennes obligations achetées et à acheter, soit d'environ Fr. 145.000. Ce compte sera chaque année, au 3 1 décembre, débité de l'intérêt à 4 7o, puis, en échange, crédité au fur et à mesure des intérêts
perçus.
Le Comité décide enfin que le bénéfice de cette opération profitera par moitié à chacune des Municipalités, sans que Ton fixe dés maintenant l'époque à laquelle le compte sera liquidé.
Qui donc parlait d'antagonisme entre le Vignoble et la Montagne î Personne moins que la Caisse d'Epargne n'a prêté à cette légende un semblant de vérité. Elle a fourni, au contraire, un des plus éloquents témoignages de cet esprit de solidarité nationale qui, en dépit de toutes les différences de mœurs, de tempérament et de conceptions politiques, font du peuple neuchâtelois une seule famille.