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CHAPITRE XI Le Pénitencier

Les employés de la Caisse d'Épargne. — Les Eaux de Neuchatel. — Le Crédit mutuel et le Crédit Foncier. — L'affaire du Pénitencier ; hésitations et discussions : la Caisse d'Épargne doit-elle s'intéresser au projet, en application de l'article 12 ? — Objections de M. de Sandoz-Morel. — Décision de prêter à l'État Fr. 400.000 au deux pour cent.

AU milieu de toutes ces préoccupations d'intérêt général, le Directeur de la Caisse d'Épargne conçut la pensée de faire aussi quelque chose pour ses collaborateurs immédiats, c'est-à-dire d'améliorer le sort des employés de l'établissement. Il fit adopter par ses collègues une nouvelle échelle d'appointements et de gratifications. « Les employés, écrit-il dans ses Mémoires,

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apprirent ce changement avec joie et m'en remercièrent avec effusion. Cet état de choses commença avec l'année 1864. »

Nous lisons encore dans les Mémoires de M. de Montmollin : « Je proposai également au Comité de s'intéresser pour une forte part dans l'affaire des Eaux de Neuchâtel, question fort importante et dont dépend en grande partie la prospérité de notre chère ville. » En effet, les procés-verbaux nous apprennent que le 27 juillet 1864 le Comité, après avoir pris connaissance du résultat, non encore définitif, des deux souscriptions d'emprunts, fut rendu attentif par le Directeur à une nouvelle affaire qui paraissait mériter l'intérêt de la Caisse d'Épargne. Il venait de se former à Neuchâtel une société pour assurer à la ville une nouvelle alimentation d'eau. La Caisse d'Épargne, disait le Directeur, « vient de s'intéresser pour une somme considérable à l'emprunt de l'État ; elle est disposée à venir en aide d'une manière large aux Municipalités des Montagnes ; à mon avis, elle doit aussi faire quelque chose pour Neuchâtel, la réussite de l'entreprise étant d'ailleurs souhaitée par tout le pubHc ».

Sans hésiter, le Comité vota une souscription de Fr. 100.000 d'actions de la Société des Eaux. « Le Comité, écrit Montmollin, fut unanime à prendre cent mille francs dans cette entreprise, ce que je m'empressai d'annoncer à M. Paul Jeanrenaud, Président du comité provisoire. » Ceci se passait le 27 juillet. Dans sa réunion du 19 octobre suivant, le Comité apprit qu'il manquait encore trente-une actions de Fr. 500, faute de quoi la société ne pouvait se constituer. Il décida de faire souscrire ce solde par une tierce personne, dans l'assemblée qui devait avoir heu le lendemain, « cela

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afin de ne pas laisser tomber cette entreprise par défaut d'une si petite fraction du capital nécessaire ». Le Comité n'eut d'ailleurs à souscrire que cinq des actions disponibles, les autres ayant trouvé preneur entre temps.

Au printemps de cette année-là, le Directeur, qui décidément tenait en haleine son Comité, demanda si la Caisse d'Épargne, afin de demeurer fidèle à ses traditions de sollicitude pour l'intérêt public, ne devait pas s'intéresser à la société de Crédit mutuel qui venait de se fonder à Neuchâtel. La Caisse mit une somme de Fr. 10.000 dans cette affaire.

Deux mois plus tard (juin 1864), il demande l'autorisation d'avancer en compte-courant à 4 V, % au Crédit Foncier Fr. 400.000, à convertir plus tard soit en actions de seconde émission, soit en obligations 4 '///o, ^ cet établissement se trouvant momentanément arrêté dans ses opérations faute de fonds et les demandes d'emprunt qui lui sont faites étant considérables ». Le Comité décide, «pour le moment», de prendre Fr. 200.000 d'obligations 4'/,%. Le même jour, il consent à s'intéresser pour Fr. 50.000 à un emprunt que va faire la Compagnie neuchâteloise d'exportation. Un an plus tard, la situation de la Compagnie était devenue fort critique : elle se voyait réduite à liquider. La Caisse d'Épargne vendit ses cinquante obligations au porteur à 90 % de rabais.

Ce ne sont pas toujours d'excellents placements que la Caisse consent à faire ; il en est que la philanthropie suffit à légitimer à ses yeux. C'est ainsi que l'Asile de Buttes demandant Fr. 4.000 sur une maison qui en vaut 5.000, le Comité déroge à la règle de ne prêter jamais que la moitié de la valeur de l'immeuble offert en

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hypothèque, et consent le prêt, « quoique les garanties matérielles soient insuffisantes, et cela afin de favoriser une œuvre charitable ». Avant d'aborder un sujet bien plus important, notons encore que le 15 mai 1865, la Caisse répondit à une demande qui lui était faite pour la construction d'un hôtel à Chaumont, en souscrivant pour Fr. 10.000 d'actions.

Mais, à ce moment, la question du Pénitencier va primer toutes les autres. Elle était d'une haute gravité et se compliquait de problèmes d'ordres divers : il ne s'agissait point seulement d'un concours financier à prêter à l'État, mais de la portée morale de l'entreprise. Fallait-il l'approuver en principe, et par conséquent la seconder en fait ? Notre petit pays devait-il s'accorder un établissement pénitentiaire modèle, que de fort bons esprits tenaient pour un luxe? Quant à la Caisse d'Épargne, s'associer à cette création n'était peut-être pas la manière la plus heureuse d'être utile à la république.

Les administrateurs de l'établissement étaient fort partagés sur cette importante affaire. Ils la débattirent pendant près de deux ans, de janvier 1865 à novembre i86é. Leurs hésitations ne seront peut-être point jugées ridicules par les Neuchâtelois d'aujourd'hui, qui ont vu l'État de Neuchatel, pressé par la nécessité de faire des économies, renoncer à l'entretien coûteux du Pénitencier créé quarante ans auparavant. Mais la ténacité de François de Montmollin finit par triompher des résistances de quelques-uns de ses collègues, et cela dans des conditions qui font le plus grand honneur à la

Caisse d'Épargne. Ici encore, laissons la parole au Directeur, qui résume, dans ses Mémoires, toute la marche de cette affaire :

Décembre 1864... Je songeai de nouveau (c'était une idée qui me préoccupait depuis longtemps) à affecter une partie du Fonds de réserve à un objet de piété et de charité d'une utilité publique et générale (art. 12 du Règlement). L'occasion toute naturelle m'en fut fournie par un excellent rapport que fit M. Lardy, D"" en droit et avocat, sur les maisons pénitentiaires, à la Société pour l'avancement des sciences sociales. Dès lors, je pris la décision de proposer à la Direction d'affecter une somme de Fr. 350 à 400.000 à un établissement de cette nature ; car nos prisons sont dans un état déplorable, et s'il y a une œuvre de piété et de charité à entreprendre, c'est bien la construction d'une maison pénitentiaire.

Janvier iSéj. Dans les premiers jours du mois, j'ai fait au Comité de la Caisse d'Epargne les premières ouvertures relatives à l'établissement d'une maison pénitentiaire. L'idée a été accueillie avec faveur par la majorité du Comité; deux membres ont demandé à y réfléchir... Quelle que soit la décision du Comité, j'irai jusqu'au bout, et fût-elle négative, je porterai l'affaire à la Direction, qui prononcera en dernier ressort. Si celle-ci se prononce pour l'affirmative, j'en serai heureux, parce que je crois qu'on rendra un grand service au pays; si, pour la négative, je verrai quel parti j'aurai à prendre.

... Dès lors, les affaires se sont envenimées. Dans la séance du 2 février, le Comité décida qu'il ne pouvait pas accepter ma proposition telle qu'elle était formulée.

C'est le 9 janvier 1865 que le Directeur s'ouvrit de ses intentions à ses collègues du Comité et leur communiqua le texte que reproduit le procès-verbal. Après avoir rappelé l'article 1 2 du Règlement, qui prévoit que l'excédent du fonds de réserve pourra être appliqué à « des œuvres de piété et de charité d'une utilité publique et générale », M. de MontmolHn constate que ce fonds s'élève à Fr. i .260.000,

sans compter les intérêts arriérés, les ducroires et l'avance du compte de Profits et Pertes pour l'année 1864. Puis il poursuit:

Vous savez que dans ces derniers temps l'on s'est préoccupé de la construction d'une maison pénitentiaire commune pour les cantons de la Suisse romande, mais que, sur le refus de Fribourg, Valais et Vaud, le projet a été abandonné. Reste Genève, qui est en instance auprès du gouvernement de Neuchâtel pour construire en commun. Je crois que cette fusion serait fâcheuse; mais ce n'est pas le moment de m'étendre sur les motifs qui me portent à avoir cette opinion. D'un autre côté, et aux yeux de toutes les personnes compétentes, il est d'une nécessité absolue de modifier le système actuel ; car vous n'êtes pas sans avoir entendu parler des inconvénients excessivement graves qui en résultent pour le moral des détenus, et j'ai lieu de croire que si le canton avait été dans une situation financière plus prospère, le gouvernement aurait déjà mis la main à l'œuvre.

Je pense donc que la Caisse d'Épargne, le pouvant, doit venir en aide à l'État dans cette circonstance et lui fournir le moyen de construire une maison pénitentiaire, ce qui pourrait se faire dans des conditions telles, qu'elle n'aurait pas à risquer la diminution de son fonds de réserve.

Sur le principe même, M. de Montmollin renvoie ses collègues au rapport de M. Lardy, qui va sortir de presse. Quant à l'exécution, il affirme, d'après des renseignements puisés à bonne source, qu'une maison pénitentiaire de cent cellules — nombre suffisant pour notre canton — coûtera de Fr. 350 à 400.000, somme qu'il propose d'avancer au gouvernement. Il terminait son exposé en insistant sur l'importance de ce projet, puisqu'en l'exécutant, la Caisse d'Épargne « rendrait au pays le service le plus signalé », et que, « s'il existe une œuvre de piété et de charité d'une utilité publique et générale, c'est bien l'établissement d'une maison dans

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laquelle le physique et le moral des détenus sera convenablement soigné ».

Pratiquement, M. de Montmollin concluait par la résolution suivante :

1° Il sera proposé à l'État de lui avancer la somme nécessaire pour la construction d'une maison pénitentiaire, somme qui ne devra pas excéder Fr. 400.000.

2*> Les fonds seront remis par la Caisse d'Épargne au fur et à mesure des besoins de la construction.

3** Ce prêt ne sera passible d'aucun intérêt et ne sera remboursable par l'État que si, dans le cas de liquidation de la Caisse d'Épargne, ou de pertes absorbant le fonds de réserve, il ne se trouvait pas les fonds suffisants pour payer intégralement les déposants en capital et intérêts.

Autant dire que la Caisse d'Épargne offirait à l'État de Neuchâtel un cadeau de Fr. 400.000...

Le Comité aborda la discussion de ce grave objet dans sa séance du mois suivant (2 février 1865). Le Directeur présenta un tableau établi par M. Borel-Wavre, constatant que le fonds de réserve, qui figurait dans les écritures pour Fr. 748.000, était en réalité — tout compris — de Fr. 1.350.000.

Les membres du Comité furent unanimes à féliciter le Directeur « de son idée d'utiliser d'une manière aussi utile au pays le fonds de réserve excédant les besoins de l'établissement ». Toutefois, trois d'entre eux rappelèrent que l'on avait récemment supprimé les trois mois de chômage pour les dépôts et porté l'intérêt de 3 '/, à 4 % ; qu'en outre la Caisse d'Épargne avait fourni cette année plus d'un million pour la conversion de la dette de l'État et près de

Fr. 400.000 pour les Municipalités des Montagnes : ne serait-il pas prudent de différer l'exécution de la mesure proposée, de peur que le public « ne s'alarme de décisions aussi graves et aussi rapprochées » ?

Les deux autres membres du Comité poussaient au contraire à une réalisation immédiate du projet, afin de prévenir une action commune des gouvernements de Neuchâtel et de Genève, qui ne leur paraissait pas désirable. Ils faisaient observer que le Grand Conseil n'avait pas encore abordé cet objet, et qu'il faudrait bien deux ou trois ans pour prendre une décision, trouver un emplacement qui convînt et élaborer des plans : durant ce délai, le fonds de réserve s'accroîtrait sensiblement. Le public n'avait d'ailleurs aucun sujet de s'alarmer des sommes accordées à l'État et aux Municipalités, qui sont des prêts comme d'autres et peut-être meilleurs que d'autres.

Il fallut au Comité une seconde séance pour se mettre d'accord sur le préavis à présenter à la Direction : on décida enfin de proposer simplement que la question fût remise à l'étude du Comité, et c'est en effet ce que résolut, le 20 février, la Direction unanime. Notons cependant que, sans s'opposer à l'examen de la motion, quelques membres manifestèrent « des doutes sur la prudence qu'il y aurait à disposer maintenant d'une partie aussi forte du fonds de réserve».

Les procés-verbaux nous renseignent sur l'étude à laquelle se livra le Comité. L'idée lancée par M. de Montmollin en avait fait naître d'autres, celle, par exemple, de la création — bien nécessaire aussi — d'un hôpital d'incurables. Une sous-commission fut chargée plus spécialement de l'examen de ce second problème. Et, tandis

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qu'elle s'y appliquait, l'État fit à la Caisse d'Épargne une offre de Fr. 50.000 pour l'acquisition de l'immeuble de la Place d'Armes, où il se proposait d'installer la Préfecture (5 avril 1865). Le Comité accepta avec empressement ces ouvertures, mais en réservant l'époque de l'entrée en jouissance, qu'il n'était pas encore possible de fixer, puisque la nouvelle maison n'était point achevée, (i)

Le 8 mai, la commission saisie du projet Montmollin présenta ses conclusions. Elle estimait, dans sa majorité, que les fonds de réserve et de ducroire réunis devaient toujours être maintenus au 10% des sommes déposées, et qu'une fois ce résultat obtenu, le surplus des bénéfices, constitué en fonds spécial, pourrait seul être appliqué à la destination prévue par l'article 12. M. Louis de Pury proposait au contraire d'offrir immédiatement à l'Etat, pour la construction du Pénitencier, une somme de Fr. 400.000 à verser en quatre ans.

Le Comité se partagea en deux fractions égales, et l'affaire ne revint devant la Direction qu'en octobre. Dans l'intervalle, M. de Montmollin fut appelé à siéger dans la commission d'Etat saisie de cet objet. « La construction est jugée très urgente, vu l'état de nos prisons, disait-il à ses collègues le 5 octobre, et le Conseil d'État va s'entendre avec le gouvernement de Genève, à moins qu'il ne puisse se procurer dans le pays les fonds nécessaires. » Le 20 octobre, il proposa d'avancer à l'État la somme de Fr. 400.000, à verser en quatre ans depuis le commencement des travaux, avec un intérêt

(i) Nous avons vu dans le chapitre IX que la Caisse d'Épargne s'y installa le 20 novembre 1865.

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à I %, le capital n'étant à rembourser par l'État qu'au cas où la situation de la Caisse d'Épargne le rendrait nécessaire. Mais l'État devait s'engager: 1° à entreprendre cette construction pour son compte, sans se lier avec d'autres cantons ; 2° à établir le Pénitencier « à la plus grande proximité possible du chef-lieu ».

Au cours de la discussion, la Direction entendit une autre cloche : M. de Sandoz-Morel, empêché d'assister à la séance, exposa dans une lettre, qui a été conservée au procés-verbal, les raisons pour quoi il se refusait à voter les propositions du Directeur, même avec les modifications que celui-ci venait d'y apporter : un fonds de réserve de 10 % est, selon lui, tout juste suffisant pour donner pleine sécurité au public. On ne saurait diminuer de Fr. 400.000 le fonds de réserve actuel sans nuire au crédit de l'établissement. Le compte de ducroire de Fr. 300.000 est ignoré du public, et ne peut être porté à sa connaissance sans lui donner à penser qu'il existe encore d'autres sommes dont on ne lui parle pas, et lui suggérer ainsi une idée exagérée des bénéfices qu'a réalisés la Caisse d'Épargne.

D'ailleurs, ajoutait l'honorable membre de la Direction, il y a plusieurs placements que j'ai consentis par mon vote et que j'aurais refusés si j'avais pu croire que les fonds de réserve seraient diminués, parce que je ne crois pas ces placements à l'abri d'éventualités de perte. Ce qui vient d'arriver à un de nos établissements financiers est une preuve que je ne m'étais pas trompé, et que nous aurons probablement encore d'autres vides à combler, (i)

M. de Sandoz-Morel rappelait également l'augmentation du taux de l'intérêt, qui imposait aux administrateurs un surcroît de

(i) Allusion sans doute à la Compagnie neuchâteloise d'exportation.

prudence. Il montrait en terminant que la Caisse d'Épargne ne courait point le risque qu'on l'accusât de manquer de patriotisme, puisqu'elle venait de fournir un million et demi à l'État et aux cités industrielles des Montagnes, et de rendre possibles les entreprises des Eaux, de l'Hôtel de Chaumont, de la Société de construction, etc..

Cet et cetera comprenait entre autres l'opération à laquelle la Caisse d'Épargne venait de consentir : sur la demande de la Commune de Neuchatel, le Comité avait assumé la moitié de l'emprunt de Fr. 400.000 fait par la Municipalité du chef-lieu pour la construction du collège de la Promenade, (i) et avait décidé de venir en aide à la Chambre d'assurance, pour le paiement des indemnités dues aux incendiés de Travers (5 octobre 1865). (2) « Partout où les fonds de la Caisse d'Épargne ont pu être utiles, — ainsi concluait M. de Sandoz-Morel, — leur concours n'a pas manqué. Mais il y a des bornes même au patriotisme, lorsqu'il s'agit d'argent dont on n'est qu'administrateur, et surtout de fonds qui servent de garantie aux placements du travail et de l'épargne. »

Ce langage prudent a aussi sa noblesse, s'il est vrai qu'on ne saurait trop réprouver la maxime cynique : « Les affaires, c'est l'argent des autres. »

Sur la demande même de M. de MontmoUin, la lettre que nous venons de citer fut comptée pour une voix, et, dans le vote qui intervint, la Direction se trouva partagée, sept contre sept !

(i) Ce prêt fut en réalité réduit à Fr. 150.000, l'emprunt municipal n'ayant été que de Fr. 250.000, et la Commune ayant fait Fr. 100.000 pour sa part.

(2) Le jour même, 20 octobre, le Comité accordait encore Fr. 300.000 à la Fabrique de télégraphes.

M. Daniel Dardel, — le magistrat vénéré, qui remplaçait le Président malade, M. d'Ivernois, — refusa prudemment de départager, « n'ayant été appelé au fauteuil qu'accidentellement ». La proposition du Directeur n'avait donc pas obtenu la majorité. Il ne restait qu'à la laisser dormir quelque temps, et ce n'est, en effet, que le 23 mars 1866, soit cinq mois après, qu'elle revint sur le tapis, comme nous le verrons tout à l'heure.

Mentionnons rapidement les objets qui, dans l'intervalle, occupèrent le Comité.

Le 27 décembre, la Caisse d'Épargne eut l'occasion de donner une nouvelle preuve de sa sollicitude généreuse pour les intérêts publics. Après l'incendie qui avait détruit, le 12 septembre 1865, le village de Travers, elle avait ouvert au comité de secours un compte-courant au 4 %. La somme déposée s'élevait à Fr. 290.000 et allait être employée. Or, les bons de dépôt à la Banque, à trente jours de vue, ne produisant plus que 3 % d'intérêt, la Caisse d'Epargne devait se trouver en perte, et le Directeur proposa de réduire à 3 o/, l'intérêt de ce compte de dépôts. Mais le Comité, « considérant qu'il s'agit d'un grand malheur et d'une œuvre patriotique »; que la différence d'intérêt ne représente point une somme importante, puisque le compte ne durera plus guère que six mois, et qu'il est encore possible d'escompter à 4 o/, du papier sur le pays, décide de ne rien changer au taux de l'intérêt. Le comité de secours fut simplement prié d'annoncer au moins trente jours d'avance le retrait des sommes dépassant Fr. 10.000.

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Le Comité consentit, le 5 janvier 1866, à porter à Fr. 200.000 le compte de Fr. 100.000 ouvert l'année précédente à la Société de construction, cela afin de lui permettre de compléter le massif rue Purry-rue du Môle, où la Caisse d'Épargne venait de s'installer.

Mais voici que, dans la séance du 23 mars i8é6, «on constate avec satisfaction la prospérité toujours croissante de l'établissement». M. de MontmoUin, saisissant la balle au bond, commence un de ces discours insinuants dont il paraît avoir eu le secret. Il commente ce « beau résultat de l'année », obtenu en dépit de pertes sensibles faites en cours d'exercice, et conclut que le moment paraît indiqué et propice pour charger le Comité d'étudier à nouveau la question du Pénitencier ; aussi bien l'érection en devient- elle urgente, vu « le mauvais état de nos prisons, dans lesquelles il est impossible de rien entreprendre avec fruit pour la moralisation des

détenus ».

La proposition, prise en considération, soulève derechef diverses objections dans la séance suivante (6 avril). La plupart des membres du Comité estiment que si la Caisse d'Épargne prend part à cette construction, ce ne doit pas être en exécution de l'article 12, mais à titre de prêt fait à des conditions avantageuses pour l'emprunteur. Plusieurs de ces messieurs jugent du reste la discussion prématurée, puisque l'État n'a encore formulé aucune demande et que le Grand Conseil n'a pas même décidé la construction d'un Pénitencier.

A quoi M. de MontmoUin répond que si l'Etat n'a rien demandé, c'est qu'il a pris, lui, MontmoUin, l'initiative de tout offrir...

Le Comité parvint, le 1 3 avril, à se mettre d'accord sur le préavis qu'il présenterait à la Direction. La discussion fut sérieuse. Un

membre fit remarquer entre autres que la Caisse d'Épargne avait fait pour Fr. 1.895.000 de ce qu'on peut appeler des <c prêts politiques ». C'était là une somme supérieure au total du fonds de reserve : n'est-ce point le moment de s'arrêter? On lui répond que J opinion n'a été nullement émue du prêt fait à l'État ; que les sommes prêtées dans les Montagnes pourraient être en ce moment réalisées avec bénéfice, s'il ne s'agissait pour le Comité d'une « véritable œuvre patriotique >,, et que la nature même de ces prêts, pour le moins aussi solides que tous autres, met largement à couvert la responsabilité de la Caisse d'Épargne.

Le Comité finit par adopter la proposition de M. Louis de Pury • lorsque le gouvernement aura pris une décision, et que les plans et devis auront été adoptés et rendus publics, la Direction examinera la question si la Caisse d'Epargne peut « faciliter cet établissement par un prêt, à un taux d'intérêt réduit et à des termes de remboursement qui ne puissent pas devenir gênants pour l'emprunteur » Cette proposition, - qui signifiait qu'on «verrait venir» réunit 1 unanimité. Mais le Directeur n'était pas content: il maintenait sa proposition du 20 octobre 1865, en remplaçant le c< un pour cent » par du «deux », et en abandonnam la clause de «la plus grande proximité possible du chef-lieu ».

C'est dans la séance du 4 mai que la Direction eut à se prononcer définitivement. Plusieurs membres demandent qu'il soit pris une décision de principe sur la question si mûrement étudiée : la Caisse d Epargne participera-t-elle, oui ou non, par un prêt, à la construction d une maison pénitentiaire ? Mais alors, d'autres membres déclarent se refuser précisément à émettre un vote de principe en faveur

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de la construction d'un Pénitencier : ils ne pourront par conséquent voter le préavis, si on lui attribue cette portée.

La discussion devenait confuse, lorsque M. Jules Cuche, représentant de La Chaux-de-Fonds dans la Direction, fit une proposition qu'on peut résumer ainsi : lorsque le gouvernement aura pris une décision et que les plans auront été adoptés, la Caisse d'Épargne, si l'on fait appel à son concours, se montrera disposée à faire un prêt à l'État, à un taux d'intérêt réduit et à des conditions de remboursement favorables.

L'avis général fut qu'il importait de ne pas engager la Caisse au delà de Fr. 400.000. C'est en ce sens que fut accueillie la proposition Cuche ; elle fut finalement adoptée par 9 voix, contre 3 qui refusaient toute participation, et une favorable au préavis du Comité.

Le secrétaire fut chargé de communiquer cette décision au gouvernement.

Six mois s'écoulèrent, durant lesquels l'État, désormais assuré de disposer de la somme nécessaire à l'érection du Pénitencier, activa l'étude de la question. En novembre i8éé, il communiquait à la Caisse d'Épargne les plans et devis de l'établissement. Le projet prévoyait l'expropriation d'un domaine appartenant à la famille Rougemont et situé au Saarberg, à un kilomètre à l'est de la ville, au nord du cimetière du Mail. Les frais de la construction, qui comportait 120 cellules, étaient supputés à Fr. 500.000. Le gouvernement demandait si et à quelles conditions la Caisse d'Épargne consentirait à prêter cette somme à l'État. Il ajoutait : « Cette coopération généreuse à cette entreprise éminemment d'utilité pubUque lui acquerra de nouveaux titres à la reconnaissance du pays. »

La Direction fut unanime à juger que la Caisse devait consentir le prêt à des conditions avantageuses, soit à 2 %, puisque son fonds de réserve le lui permettait. Cependant elle décida, par 7 voix contre 6, que le prêt serait limité à Fr. 400.000. Elle arrêta de plus que le remboursement s'effectuerait par annuités, en vingt années, qui commenceraient à courir après un terme de dix ans. Au cas où la Caisse viendrait à liquider, ou bien à subir des pertes qui ne lui permettraient pas de payer intégralement ses créanciers, en capital et intérêts, au moyen des autres valeurs disponibles, le remboursement du prêt pourrait être réclamé même avant l'expiration des dix ans, ou postérieurement, sans égard aux annuités fixées, et moyennant un avertissement de deux ans.

Le 20 mars 1867, fut voté le décret suivant:

Le Grand Conseil

Vu les rapports du Conseil d'État et de la commission d'examen du Grand Conseil relatifs à la construction d'une maison pénitentiaire,

Déclare

qu'à l'unanimité de ses membres, le Grand Conseil de la République exprime ses vifs remerciements et sa reconnaissance à l'administration de la Caisse d'Épargne de Neuchatel, pour son concours généreux dans la réalisation de cette œuvre d'utilité publique.

Quelque lecteur jugerait-il peut-être que nous sommes entrés dans des détails superflus au sujet d'une affaire dont il eût suffi d'indiquer la solution ? Ce n'est point sans raison que nous avons exposé par le menu ces délibérations, au risque de répandre quel-

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que aridité sur notre récit ; elles font paraître une fois de plus certains traits distinctifs du caractère neuchâtelois : cette préoccupation constante de la chose publique, cet empressement à mettre à son service les ressources de l'initiative privée ; mais, en même temps aussi, cette circonspection qui entend ne rien livrer au hasard, qui n'a garde de s'abandonner au premier mouvement, qui pèse, examine, calcule, temporise, et ne passe à l'action qu'une fois assurée d'avoir tout prévu dans l'intérêt général.

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