‹ La Caisse d'épargne de Neuchâtel, 1812-1912 [microform]Chapitre 3 sur 105 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les Origines

L'« esprit public » neuchâtelois. — La Société d^Ëmulation et la Société du Jeudi. — Première idée d'une Caisse d'Épargne en 1799. — Appel inutile aux autorités. — Etudes préliminaires.

ON a remarqué que l'histoire du peuple neuchâtelois ne contient guère de pages proprement héroïques. Les grands faits d'armes, les actions éclatantes y sont rares. Ce qui en constitue l'originalité et le principal intérêt, c'est la continuité de l'effort national vers la liberté. Pour atteindre ce but, les Neuchâtelois, obéissant à leur instinct d'hommes pratiques et avisés, ont presque toujours dédaigné les moyens violents. Ils ont usé de

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souplesse, de patience, de diplomatie ; ils ont discuté, ergoté, plaidé. Ces «âmes de notaires », qu'un graphologue célèbre prétendait discerner dans toutes les écritures qu'il étudiait parmi nous (i), ont constamment compté beaucoup moins sur le droit de la force que sur la force du droit. Et si l'émancipation finale s'est accomplie en 1848 par une prise d'armes, ce ne fut là pourtam qu'une révolution toute pacifique, où l'héroïsme neuchâtelois n'eut point, grâce au ciel, l'occasion de donner sa pleine mesure, puisque le fruit, parvenu à maturité, tomba sans trop forte secousse de la branche.

Devons-nous rougir de cette histoire dépourvue de gestes épiques? Ce serait l'avoir bien mal comprise et bien superficiellement étudiée. La beauté de nos annales, c'est qu'elles sont la révélation d'une conscience nationale : les Neuchâtelois, qui se flattent volontiers d'être des «têtes mousseuses», sont en réalité des hommes qui savent toujours ce qu'ils font, ce qu'ils veulent et où ils vom. Jamais la chimère d'un idéal impossible n'égare leur clair jugement. Ils ne som point encHns aux séductions du rêve, ne s'envolent guère dans le « bleu », mais s'avancem à pas prudents sur le terrain solide de

la réalité

Il importe d'ajouter que, dès les temps de la Réforme, ils furent soumis à une excellente discipline religieuse et morale ; ils ont ainsi contracté de saines habitudes, qui sont devenues des vertus. Leur commerce est sûr ; ils sont loyaux et probes ; fidèles dans leurs amitiés, qu'ils ne donnent ni ne retirent au hasard ; et, quoiqu'en ait dit Jean-Jacques en un jour d'humeur, leur charité n'est point seule-

(i) L'abbé Michon, créateur de la graphologie.

LES ORIGINES

ment «l'affectation de donner l'aumône» (i): très active, au contraire, et très ingénieuse, elle procède d'un fond de sentiment religieux dont il ne faut pas méconnaître la sincérité. Cette charité même, il est vrai, n'est point sujette aux enivrements mystiques ; pondérée comme leurs autres vertus, elle est prête à tous les sacrifices, mais avec clairvoyance, avec méthode, sans entraînements irréfléchis.

L'histoire de la philanthropie neuchâteloise est l'illustration de ces vérités. Histoire admirable, hâtons-nous de le proclamer. Si admirable, que si quelque railleur nous demandait, pour humilier notre fierté nationale : « Où donc trouver de la grandeur dans le passé neuchâtelois?» nous lui répondrions sans hésiter, avec le vénérable Messager boiteux (2) : «Dans ce pays, on nest jamais riche pour soi tout seul y).

Puisque nous venons de citer XAlmanach, témoin, depuis tant de lustres, de la vie et de l'activité neuchâteloises, recueillons encore cette fière déclaration qu'y faisait, en 181 3, un de ses rédacteurs anonymes (3) :

Je me réjouis d'être né dans une contrée d'où l'esprit public n*est pas banni, où chaque année voit naître ou achever des fondations pieuses ou des établissements utiles, où une entreprise proposée pour le bien général trouve toujours des coopérateurs et des soutiens, où régnent des habitudes d'ordre et de travail qui suppléent au manque de ressources territoriales, où malgré tout ce que l'on dit de l'aridité du sol et de l'âpreté du climat, ce n'est pas en vain qu'on s'occupe d'économie rurale et qu'on travaille à perfectionner l'agriculture...

(i) Lettre au maréchal de Luxembourg, 20 janvier 1763.

(2) Almanach de 183 1.

(3) Lettre d^un campagnard.

Cet « esprit public », dont l'auteur de ces lignes saluait il y a cent ans les fécondes initiatives, il a accompli parmi nous des choses d'autant plus grandes, que le gouvernement lui a toujours garanti la vivifiante atmosphère de la liberté. Dans son attachante étude intitulée Un demi-siêck de ÏUstoiu économique de NeuchâUl, (i) Alphonse Petitpierre a pu faire la remarque suivante :

L'État n'a jamais cherché, sous les régimes qui ont précédé le nôtre à embarrasser le chemin aux entreprises utiles; il les a bien plutôt solhc.tées. Dans cet ordre de faits, l'action des individus s'est toujours exercée en liberté, et elle a dû même remplacer parfois la volonté ou les ressources qu. manquaient au pouvoir... Dans notre pays, la liberté individuelle a plus produit que ne l'aurait fait le pouvoir le plus centralisateur.

Au commencement du xix" siècle surtout, on vit se manifester dans le pays de Neuchâtel une magnifique efflorescence de cet esprit public. Ce phénomène n'est d'ailleurs point isolé : dans la plupart des cantons s'éveille, vers la fin du xvi.i- siècle, une vive sollicitude pour toutes les questions d'intérêt général. Est-il besoin de rappeler la fondation de la Société helvétique (1761-1762), qui fut « l'asile de l'esprit de liberté, de philanthropie et de patriotisme? » (2) Ne sait-on pas qu'une Société économique existait à Berne dès 1759; que des associations analogues, créées à Soleure, à Fribourg, à Schaffhouse, dans les Grisons, à Lausanne et dans plusieurs autres villes vaudoises, vouèrent principalement leurs soins aux sciences agricoles et économiques ; qu'à Genève naît en 1768 la Société pour lavance-

(i) Neuchâtel, Sandoz, 1871, p. 3-4- (2) A. Petitpierre, op. cit.

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LES ORIGINES

ment des arts et de l'agriculture? Ce mouvement des esprits est général en Suisse : Neuchâtel, alors déjà, était trop suisse pour y échapper. Il le pouvait d'autant moins que nos hommes d'État entretenaient des relations fréquentes et cordiales avec les citoyens les plus éminents des cantons voisins, et que, par là seul, leur attention devait être portée sur les questions sociales, économiques, et tout ce qui touche à l'amélioration morale ou matérielle du peuple et des habitudes populaires.

Notre Société d'Emulaticm patriotique, fondée par le pasteur et littérateur Henri-David de Chaillet, rédacteur du Journal helvétique, a accompli dans ce domaine une œuvre considérable et singulièrement intelligente. Qui donc étaient les sept Neuchâtelois réunis le 25 Avril 1791 dans le cabinet du pasteur de Neuchâtel? Ils appartenaient tous à la classe patricienne qui tenait alors en ses mains le gouvernement du pays. C'étaient Louis de Marval, châtelain du Landeron ; MontmoUin, maire de Valangin ; le chancelier de Tribolet; Rougemont, commissaire général; le professeur Meuron; de Pierre, du Grand Conseil; le baron de Chambrier d'Oleyres. Et quel était leur but? La formule qu'ils adoptèrent est d'une ambitieuse et touchante simplicité : Tout ce qui peut contribuer au bien public.

Il fallut pourtant choisir dans ce programme aussi vaste que la vie: Y Emulation s'occupa surtout d'économie rurale, et en même temps multipha les efforts pour développer et stimuler nos industries : la dentelle, l'élève du ver à soie, l'horlogerie. Plus tard, elle chercha à éveiller, à entretenir dans notre peuple le goût de l'histoire locale. On connaît ces « descriptions topographiques et éco-

6 LA CAISSE d'épargne DE KEUCHATEL

nomiques» de nos diverses mairies (ou juridictions), dont la plus "iZst /. Mérie de NeucMtel,?.r Samuel de Chambner. et qm lant de précieuses monographies que ^ÉmuLion a susa ée Ce n'est qu'en 1850 que cette utile association acheva son exis tence (0 A ce moment, la Société du Jeudi, sœur cadette de l£«m- X avait depuis longtemps cessé de vivre, mais sa courte carrié^n avait poi'nt été sans fruit, puisque c'est à elle que nous devons, entr autres, la Caisse d'Épargne de Neuchâtel.

LES ORIGINES

Le terme de M vieu. imp. n'est point vide de sen . se ^ fie aux yeux de l'historien réfléchi par je ne sais qu lie patriarcale bonhom'e qui caractérisait les allures de nos pères même dans leurs o upalns les plus graves. La Société du Jeudi en est un exeirj . C'étaient quelques braves citoyens, tous gens appartenant al élite ae Uo !?:>,- ce qui .mpliquait alors le privilège d avoir avec des loisirs, plus de devoirs que les autres envers la coUect v^^ I^

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(i) Voir A. Petitpierre, op. cit.

M'"* de Charriére) ; Henri de Meuron, le spirituel et savant petit bossu, qui fut le premier directeur de la Bibliothèque de Neuchâtel, où l'on peut voir son portrait ; le pasteur Daniel de Meuron et le capitaine Auguste de Montmollin ; Jacques-Louis DuPasquier, chapelain du Roi; George de MontmoUin, conseiller d'État; Jean de Merveilleux, du Petit Conseil de Ville.

Un soir — c'était le i" février 1802 — la plupart de ces messieurs soupaient chez le procureur-général de Rougemont. La conversation roulait sur les affaires publiques (on dirait aujourd'hui: sur la politique ; mais le mot éveille une idée de lutte, qui serait, pour ce temps d'oligarchie incontestée, un anachronisme). Ce qui fut remarquable dans cet entretien, c'est que les interlocuteurs s'occupèrent beaucoup moins de leurs intérêts particuHers que de la chose publique. Ils en vinrent à se dire que celle-ci pourrait recueillir de réunions pareilles quelques avantages. « Si nous nous retrouvions chaque jeudi ! » suggéra quelqu'un. Tout le monde approuva l'idée.

Dès lors, chaque semaine, à partir de l'arriére-automne jusqu'au commencement de l'été — (car il faut bien, n'est-ce pas? jouir de sa « campagne », y recevoir les « tombées » d'amis, puis surtout faire sérieusement ses vendanges et fermer son pressoir avant de redevenir homme du monde) — chaque semaine donc, le jeudi à six heures du soir, on se rassemblait chez un de ces messieurs, à tour de rôle. Celui d'entre eux qui recevait la compagnie avait en échange l'honneur de la présider. Avant que s'ouvrît la séance, sa femme servait le thé : que si l'amphitryon, pour son malheur, n'avait pas de femme, c'était au secrétaire à remplir cet office domestique. A

neuf heures (nous avions, en ce te^ps-lMes « réglées), on

levait la séance, et chacun rentrait souper ^^^^^^^

Ces magistrats (ils l'étaient P-^'l- ^f ;;X^,„, i, ^emps et (ils l'étaient tous, assurément) ^,;^^';^^l':^!'ZvénJ^^s l goût de lire, d'étudier de -A^f ^; J^";,, ^n causant, des affaires, et la passion du bien pubUc^ H 1 ur v ^^^^

idées. Leur réunion h^bdomada. e p t J le ^^^^ ,,„, „,ance académie libre des sciences mo«le ^^^^^^^^.^^^.^ ^,,, „e se bien significative, car eUe ^^,^^^ ^,,aphysique, nourissaient nullement de théories et a p ^^^

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le plus à cœur d'y contribuer, a fait na«re le pro, ^^^^^ ^^ ^^

s'occuperait que de chos^ ^'''^'^"^iSé^^c. de répandre des connaisdisJions suivies, on ^^^^"^'^^^^^^^ diverJ branches de police «nces et des lumières -^ -; X^^^pûblique. et d'administration, et autres 0D)eis u

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LES ORIGINES 9

mais elle s'abstint même de prendre un nom, un titre plus ou moins ronflant : elle ne voulut être désignée que par le jour où elle s'assemblait, « n'étant, dit le protocole, et ne voulant être qu'une réunion d'amis, qui sont convenus de passer ensemble quelques heures chaque semaine à s'entretenir familièrement de choses utiles, pour substituer ainsi au jeu et aux futiles conversations des discussions instructives qui, tout en les récréant eux-mêmes, pussent devenir profitables à leurs concitoyens ».

Nous ne donnons pas cette phrase pour fort élégante : mais quelle élégance morale dans la pensée qu'elle exprime! Et comme on se sent pris d'estime et de respect pour ces braves particuliers qui, ayant le temps, le moyen et le droit de se divertir, n'envisageaient que le devoir de travailler au bien de tous !

Ils ne négligeaient aucune occasion d'étendre leurs connaissances. Deux savants étrangers, le géologue Léopoldde Buchet le physicien Tralles, passant quelque temps à Neuchâtel, furent conviés à assister aux séances du Jeudi pendant la durée de leur séjour.

Parmi les initiatives que prit la Société, il faut citer la suivante. Désireuse de répandre dans la population les idées germées et mûries dans son sein, elle songea d'abord à instituer une feuille périodique ; mais elle s'arrêta de préférence à la publication d'un almanach. Et c'est ainsi que parut en 1805 le Véritable Messager boiteux de Neuchâtel. On sait les services qu'il a rendus depuis et la valeur qu'a acquise sa collection complète aux yeux des Neuchâtelois soucieux du passé de leur pays.

C'est encore dans la Société du Jeudi que fut étudiée et résolue l'importante question de l'assurance immobihére contre l'incendie. La

CAISSE d'Épargne — 2

LES ORIGINES

Chambre d'assurance, créée en mars 1810, a pu célébrer, il y a deux ans, son jubilé centenaire (i).

Nous voyons l'active association s'occuper également de la fondation d'une maison de travail pour les pauvres, et de l'introduction des exercices gymnastiques dans les écoles publiques.

Dans ses quatorze années d'existence — car elle ne subsista que jusqu'en 1816 — la Société du Jeudi a donc fidèlement poursuivi son noble but. Mais le plus important service qu'elle ait rendu à notre pays, c'est d'avoir fait aboutir, par de patients efforts, le projet de Caisse d'Épargne que l'Émulation avait eu l'honneur de concevoir, et qui remonte à 1799.

A cette époque, il n'existait en Suisse, et même en Europe, qu'une seule institution de ce genre, la Caisse d'Épargne de Berne, créée en 1787, en faveur d'une catégorie restreinte de déposants, à savoir les domestiques. Le gouvernement lui avait avancé éo.ooo francs et s'était réservé en échange le droit de nommer les administrateurs (2).

(i) Voir La Chambre d'assurance de la République et Canton de Neuchâtel en Suisse. 1810-1910. — Neuchâtel, imp. Seiler, 1910. Grand in-4°.

(2) Notons ici quelques renseignements sur les établissements similaires les plus anciens. La Caisse d'Épargne de Zurich fut créée en 1805, sur des bases plus larges que celle de Berne, et prit un développement rapide. Celle de Bâle est de iSio ; son grand essor date des années i8i4et 1815, où elle put fournir à plusieurs familles les moyens de supporter les charges extraordinaires que l'état troublé de l'Europe avait fait peser sur cette ville. V Établissement d'Épargne de la ville de Saint-Gall date de 181 1. La Caisse d'Épargne d'Argovie est née, comme la nôtre, en 18 12. Elle n'avait encore

A Neuchâtel, l'expérience n'avait que trop clairement démontré la nécessité d'un étabhssement analogue. On lit en tête du premier registre des Règlements et délibérations de la Caisse d'Épargne une note ainsi conçue :

«Plusieurs faillites, dans lesquelles un grand nombre de domestiques avaient perdu le fruit de leurs travaux, firent sentir la convenance d'une Caisse publique destinée à recevoir et accumuler les économies de cette classe de nos concitoyens. »

Un jour de l'année 1799, deux membres de la Société d'Emulation, Louis de Marval, conseiller d'État, et Jean-Jacques-François Vaucher père, négociant, échangèrent les idées que leur suggérait la fâcheuse situation des ouvriers et des domestiques. Ces modestes travailleurs éprouvaient une extrême difficulté à placer sûrement leurs épargnes ; plusieurs les confiaient à des paysans de leur village, dont les immeubles constituaient une garantie suffisante, il est vrai ; mais le service des intérêts était incertain et difficile. Quant aux maisons de commerce, elles n'avaient que faire des sommes infimes offertes par ces gagne-petit; si elles les acceptaient, cet argent courait le risque de spéculations hasardeuses. Marval et Vaucher résolurent d'attirer sur cet objet la sollicitude de leurs collègues de Y Emulation. Dans la séance du 7 avril 180 r, Marval leur représenta

reçu, après trois années d'existence, que 1 3,000 livres, résultat qui était pourtant enregistré comme satisfaisant. La Caisse d'Épargne de Schwyi est également de 1812. La première Caisse d'Épargne du canton de Vaud fut celle de Vevey (18 14). Celle de Genève a été établie en 18 16, sur le modèle de la nôtre, comme aussi celle de Lucerne, en 181 8. La Caisse d'Épargne de Schaffhouse et la Caisse d'Épargne et de Prévoyance de Lausanne sont toutes deux de 1817.

« combien il serait avantageux pour cet État qu*il y eût une Caisse où les domestiques et les ouvriers pussent placer sûrement le fruit de leurs travaux et de leurs peines ». On fit bon accueil à son idée, et on le chargea «de travailler de concert avec M. Vaucher au plan de cet établissement et d'aviser aux moyens d'en assurer le succès», (i) Or le succès, en pareille matière, dépend de la confiance publique. Il s'agissait donc tout d'abord de trouver des « assurances » d'une telle solidité que les domestiques fussent certains de ne perdre en aucun cas leur argent. Et comment trouver ces « assurances » ? Nos philanthropes songent à ouvrir une souscription publique d'actions de garantie. Ils décident de s'adresser en premier lieu au Magistrat de Neuchatel. Mais on ne peut se borner à réclamer le concours de l'autorité locale, puisque l'établissement qu'on rêve ne doit pas profiter seulement au chef-lieu, mais qu'il s'agit (( d'en doter le pays tout entier ». Il convient donc « que tout l'État y prenne part». Peut-on espérer que le Prince de Neuchatel (c'était alors Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse) voudra s'intéresser au projet? Marval et Vaucher ne paraissent pas le croire : « Il serait superflu, disent-ils, de détailler les raisons qui repoussent l'idée de solliciter la munificence de notre magnanime souverain : c'est une entreprise aventurière, et il ne peut convenir à Sa Majesté, si éloignée de nous, d'y prendre part.»

(i) Dans une liasse de documents provenant de la Société d'Èmulaiion et de la Société du Jeudi, conservée à la Bibliothèque de Neuchatel, on trouve un mémoire de MM. de Marval et Vaucher, en date du 13 avril 1801, inmu\é : Quelques idées pour l'établissement d'une Banque en faveur des domestiques. Nous allons en résumer les parties essentielles.

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LES ORIGINES

Reste l'appel aux particuliers, au concours de tous. « Il conviendrait, dit à ce propos le Mémoire, de mettre les actions à un taux fort bas, et que les moins fortunés des gens aisés pussent prendre au moins une action. Non seulement cela donnera à l'établissement un surcroît de fonds et de solidité, mais encore cela lui assurera des partisans. »

L'administration en devra être «purement gratuite», et, «vu son objet, affirment nos généreux optimistes, il ne sera pas difficile de trouver des gens de bonne volonté qui s'en chargeront ». Ils ont soin d'ajouter: «La Banque ne recevra aucun dépôt que des domestiques et journaliers ou de quelques gens de métiers du pays, pauvres et recommandables... Les vignerons seront bien reçus. »

En dépit du peu d'espoir que Marval et Vaucher fondaient sur le concours du Prince, leur projet fut présenté au gouverneur, M. de Béville, qui lui fît bon accueil et se déclara disposé à transmettre au roi la demande d'un prêt de 500 louis. Néanmoins, il conseilla aux requérants — et ce conseil était un moyen dilatoire — de s'adresser d'abord au Magistrat de Neuchâtel. C'est ce qui fut fait. On demanda à la ville de souscrire la moitié des fonds jugés nécessaires. Nous lisons à ce sujet dans le Manuel du Conseil de Ville: (i)

Du ) août 1801. — Le projet présenté pour l'établissement d'une Caisse à faciliter le placement des épargnes des domestiques et artisans est renvoyé à l'examen de la Commission des finances pour entendre son préjugé là-dessus; et quel que soit son aperçu, le Conseil rend justice d'avance aux bonnes inten-

(i) N° XXXI. Archives de la Commune de Neuchâtel.

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lions de ceux qui l'ont conçu en faveur de cette classe de personnes, qui, depuis un certain temps, ont été exposés (sic) à des pertes pénibles et fâcheuses dans les diverses faillites qui ont eu lieu.

Le maître-bourgeois Gallot (i) fut chargé de l'examen de cette requête: quelques jours après, il déclarait à Marval que l'affaire serait trop onéreuse pour la ville, mais que celle-ci ne refuserait pas , de souscrire quelques actions. Vainement son interlocuteur lui représenta qu'il ne s'agissait point d'une opération mercantile: Marval ne put convaincre le prudent maître-bourgeois. Gallot eût été bien étonné si on lui eût dit qu'en 1912, la Commune de Neuchatel serait tout heureuse d'emprunter quatre cent mille francs, à 3 % d'intérêt, à cette Caisse d'Épargne dont il jugeait le succès si douteux !

Sur son préavis, les Quatre-Ministraux refusèrent tout net leur coopération. L'arrêt du Conseil est une fin de non-recevoir polie:

Du ly août 1801.— ...Le Conseil ne pense pas que le projet d'une banque à établir en faveur des domestiques et artisans pût atteindre l'objet qu'on s'y propose, malgré les bonnes intentions de ceux qui l'ont conçu, auxquels on se fait un devoir de rendre cette justice.

L'Émulation revint à la charge le 19 décembre 1802, en invoquant le fait que l'utilité d'une Caisse d'Épargne était «généralement reconnue dans le public». L'idée avait donc fait un peu de chemin.

(i) Abram-Samuël, né en 1740, et qu'il ne faut pas confondre avec Georges-Frédéric, plus tard maître-bourgeois aussi, et secrétaire de ville, qui a joué le rôle politique que chacun sait.

LES ORIGINES

Le Conseil de Ville se montra derechef moins que tiède et observa l'attitude expectante que reflètent les termes de son arrêt :

Du I'' août 180). — Le projet dune banque à établir en faveur des domestiques et artisans qui ont quelques épargnes à placer, dont le Conseil s'était déjà occupé dans ses assemblées des 3 et 17 août 1801, et qu'il n'avait pas trouvé de nature à remplir le but que l'on s'y propose, a été aujourd'hui de nouveau mis sous nos yeux et délibéré. Il a été dit que si la chose se met en train par voie de souscriptions, le Conseil se réserve de décider l'intérêt qu'il pourra y prendre, lorsqu'il verra le parti que le gouvernement de son côté prendra à cet égard.

L'Emulation avait en effet tenté une démarche analogue auprès du Conseil d'État. Elle solhcitait soit une souscription d'actions, soit un versement annuel pendant dix ans. Mais le gouvernement ne se montra pas beaucoup plus empressé que le Conseil de Bourgeoisie. Nous avons dû chercher jusqu'en 1805 pour trouver trace de cette affaire dans les documents officiels. Le 30 janvier de cette année, le Plumitif de la Chambre des comptes (i) mentionne le projet de la Société d'Émulation, tendant à l'établissement « d'une Caisse pour recevoir les économies des domestiques et vignerons, et en payer l'intérêt ». Mais « la Chambre n'estime pas que l'établissement projeté puisse avoir lieu, ni que dans le moment actuel il puisse être proposé à Sa Majesté ». Le Conseil d'État confirma ce préavis (2).

Il est certain que Frédéric-Guillaume III avait alors de plus gra-

(i) Archives de l'État.

(2) Manuel du Conseil d'État, ii février 1805.

ves soucis que de sauver les épargnes des vignerons de sa Principauté. Au surplus, les autorités de l'État et de la Ville avaient raison : ce n'est pas à elles qu'il appartenait d'entreprendre une création qui, selon les saines idées de nos pères, incombait à l'initiative privée. La Société d'Émulation, un peu déconcertée par la froideur de ce double accueil, n'abandonna pourtant point son idée. Mais elle avait compris qu'elle devait en poursuivre la réalisation sans le secours des pouvoirs publics. Et ce fut tant mieux ! Les membres de l'Emulation reprirent avec ardeur l'étude du dossier, envisageant « de front et sans aucune illusion » les difficultés de l'entreprise ; ils visaient maintenant à «une fondation indépendante, débarrassée des appuis financiers sur lesquels on avait trop compté ».

C'est à Jean-Jacques de Meuron-Tribolet que revient l'honneur d'avoir fait accepter par ses amis le principe qui allait triompher: en 1810, il leur présente un projet de Caisse d'Épargne créée sans le secours de subventions officielles. Son intéressant mémoire démontre qu'il est possible « de suppléer par des souscriptions volontaires à l'intervention des autorités ».

Ici commence l'activité de la Société du Jeudi. L'Emulation avait amorcé et poursuivi pendant dix ans l'étude de la question, et son enquête formait un riche dossier ; mais elle avait sur les bras beaucoup d'autres objets d'intérêt général. C'est désormais dans la modeste Société du Jeudi que vont se rencontrer, s'encourager et se concerter les promoteurs de la Caisse d'Épargne.

La plupart d'entre eux nous sont déjà connus. Cétaient le pasteur Berthoud; Frédéric de Chambrier, le futur historier de notre pays- Louis Coulon, membre du Conseil de Ville ; Phihppe-

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ves soucis que de sauver les épargnes des •- i;snerons de sa Principauté. Au surplus, les autorités de rÉtar ' ^- ^^ Ville avaient raison : ce n'est pas à elles qu'il appartenait - ndro une création qui, selon les saines idées de nos pères, ;: aitàl' pnvée. La Société d'Émuktkm, un peu déconc^-^-- [^r la froideur de ce double accueil, n'abandonna pourtant point son idée. .Mais elle aVait compris qu elle devait en poursuivre U ition sans le secours des pouvoirs publics. Et ce fut tant mieu^ ' î r'; membres de /7':'...^ lation reprirent avec ardeur IVnjdt -»• ..K..svvr, cayisageap* de front et sans aucune illu>iv)P ^*^ ^^"^^ '^^

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C'est à Jean Jacqd'âvoir fait accepteen 1810, il leur prc le secours de si.

démontre qu il evt p^.

taires à Tinter" ention des autorités '

ici commence l'activité de la X... : au juu. i . .Jaiio^i avait amorcé et poursuivi pendant dix ans l'étude de la question, et son enquête formait un riche dossier ; mais elle avait sur les bras beau- ^ coup d-autres objets d'intérêt général. C'est désormais dans la modeste Société du Jeudi que vont se rencontrer, ^

concerter les promoteurs de la Caisse d'Épargne.

U plupart d'entre eux nous sont déjà connus. Cérii.^^t )c ni.teur Bfî-houd; Frédéric de Chambrier, le futur ' i^ aouc

p.r « Ljtùs Coulon. membre du Conseil dt Vutc j»c-

tjron</ai€ut ; memMte </e fa. Jjitecéian.

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LES ORIGINES

Auguste de Pierre, conseiller d'État ; Jacques-Louis DuPasquier et Daniel de Meuron, ministres ; le professeur Henri de Meuron ; Frédéric-Auguste de Montmollin, conseiller d'État ; Jean-Frédéric Ostervald, dernier de son nom, commissaire général ; Louis de Pourtalés, conseiller d'État ; Jacques -Louis de Pourtalés-Boyve ; Rougemont, procureur-général; le secrétaire d'État François de Sandoz-Travers, et Alphonse de Sandoz-Rollin.

Sur l'initiative de ce dernier, la Société du Jeudi prit, le 21 mars 181 1, la résolution « de s'occuper sans relâche et jusqu'à entière réussite de la fondation tant désirée et depuis si longtemps attendue ». « Il faut, disait Sandoz-Rollin, chercher avec la plus grande activité les moyens d'établir, à l'instar de ce qui s'est fait dans quelques cantons suisses, à Berne en particulier, une Caisse uniquement destinée à recevoir les épargnes des domestiques, et cela d'une manière à la fois commode et solide. »

Huit jours après, J.-J. de Meuron préconise derechef son plan de banque fondée sur des actions de garantie. Dès avril 181 1, les membres du Jeudi reprennent, pièce à pièce, tout le dossier formé par r Emulation ; ils épluchent ces documents, les discutent, avec une attention minutieuse. Aux premiers consultants viennent s'ajouter quelques hommes de bon conseil : Georges de Chaillet- Mézerac; Charles DuPasquier ; J.-P. Robert, de La Chaux-de-Fonds. Tous les projets déjà proposés sont passés au crible. Ostervald les critique sans ménagement, les déclarant tous beaucoup trop compliqués ; il demande qu'on « simplifie » le plus possible. On confie cette tâche à J.-J. de Meuron, et les séances sont interrompues pendant la durée de son travail, jusqu'au 13 février 1812.

CAISSE d'Épargne — 3

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Ce jour-là, Frédéric de Chambrier présente un projet qui « reposait, il est vrai, sur des données connues et déjà discutées, mais qui avait le grand mérite de la simplicité » et marquait un progrés sur tout ce qui avait été proposé précédemment.

C'est à ce moment que nous voyons Louis Coulon entrer en scène et prendre la tête de l'entreprise.

11 est temps de présenter au lecteur ce grand homme de bien.

KEUCHATEL : LA RUE DE l'hÔPITAL EN 182O

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