ACTE I, SCENE II
POLINICO
Il est bien vrai que plus un maître a de valets, plus il a d'ennemis. Celui-là te conduit à la potence, et quand même nul autre malheur ne t'en adviendrait, tu en aurais toujours un remords dans l'âme, car il n'est pas de plus cruel supplice que le souvenir des fautes commises. Quitte donc cette femme, Lidio.
LIDIO
Je puis autant la quitter qu'un corps peut quitter son ombre.
POLINICO
Tu ferais encore mieux de la détester que de la quitter.
FESSENIO
Oh ! oh ! oh ! il ne peut porter le veau, et tu veux qu'il porte le bœuf?
POLINICO
Elle te quittera bien, elle, dès qu'elle sera recherchée par d'autres; les femmes sont capricieuses.
LIDIO
Oh ! oh 1 oh ! elles ne sont pas toutes d'un même acabit.
POLINICO
Elles n'ont pas toutes même air, mais elles sont toutes de même nature.
LIDIO
Tu t'abuses grandement.
POLINICO
O Lidio, écarte le flambeau de façon que les visages ne puissent se voir, et il n'y aura pas entre elles une différence au monde. Sache qu'on ne peut voir à fond une femme, etiam quand elle est morte.
FESSENIO
Notre homme fait encore mieux que tout à l'heure je ne le lui reprochais.
POLINICO
En quoi ?
FESSENIO
Tu t'accommodes très bien à notre temps.
POLINICO
Mais non, je dis ce qui est vrai à Lidio.
FESSENIO
Plus haut encore est Madame la Lune.
POLINICO
Enfin, que veux-tu inférer?
FESSENIO
Je veux inférer que tu t'accommodes aux mœurs d'aujourd'hui.