‹ La calineuseChapitre 10 sur 21 · LE MUTILE · texte numérisé non relu

LE MUTILE

Je partis de Naples comme au milieu d'un rêve. Des émotions si diverses, la fatigue dune journée de tête et de ehag'rin avaient tari en moi toute sensilnlité, edacé toute conscience. J'avais seulement cette idée fixe qu'il fallait m'éloigner au })lus tôt. eL aussi, qu'un grand mal venait de m'atteindre. Mais il ne me tourmentait pas encore. Je luontai dans le wagon connue ini enfant se laisse conduire par la main, sans reg'ret poui- cette ville (jue j'abandonnais. Une force, qu'on eût dit étrangère, me pressait à (juitter un pays où je n'avais plus qu'à soulfrir.

Mais dès que le repos meut rendu la pensée, tous mes souvenirs se précisèrent. La nuit, dans la demi-sonmolence du voyage, d'atroces fantômes m'entouraient. Criminel, abandonné, je sentais une barrière entre le monde et moi, que je ne voulais même pas franchir. Je me demandais pourquoi je me rendais à Paris; je n'avais nulle raison d'y revenir ; je fuyais au hasard, comme si on pouvait fuir un ennemi

194 LA CALTXEUSE

intime installé au lond de soi, et que seul doit renvoyer un caprice de la destinée.

C'est un état desprit étrange. La vie sécoule aussi abondante, aussi énergique qu'à l'ordinaire : et tout ce qui s'offre à nous apparaît terne, sans séduction. Nous souffrons, et je ne sais quel vacillant espoir nous onpèche de vouloir terminer cette souU'rance. L'assassin (jue Ion coniluit au Ijagne ou à la prison d'où il ne sortira que pour mourir, est résigné ou allolé : l'image dune lin inévitable domine peu à peu son esprit, l'entraîne lentement à la suprême renonciation. Au contraire, le mal qui nous trappe est sans franchise et perfide ; il vient nous surprendre dans toute l'ardeur de nos désirs, dans tcnite la Uoraison de la vie. dans toute la lucidité de l'intelligence. Il entièvre l'existence en même temps qu'il écarte tout ce qui pourrait l'embellir; il augmente son pouvoii'. l'entretient ilans une activité double, comme pour la rendre plus sensible à l'inquiétude, à l'angoisse. C'est une soif tijrturante et qui refuse d'être apaisée. (Jli ! qu'on maudit alors la minute où l'on s'est laissé séduire, le hasard qui vous a fait rencontrer l'Enneune. la Maîtresse !

On avait deux yeux qui nous suliisaient à aimer et à admirer le uionde; à rendre nos

LA CALIXKISE 190

jours variés, imprévus, sans redites: à nous consoler, par tout ce que nous apprenions de nouveau, tles maux semblables et anciens; et voici qu'une fois ces yeux ne nous sufiisent ])lus ; nous croyons rendre notre vision plus heureuse en l'unissant à une autre : un instant le monde nous apparaît plus beau, glorilié par un double désir. Le miracle est accompli ! Pour longtemps, [)our tmijours peul-élre. il nous sera impossible de considérer le m()n<le autrement: et, si lauteur du miracle, la magicienne complaisante, la dispensatrice de beauté s'éloigne, non seulement nous ne verrons plus ce quelle nous Taisait v<jir. mais nous ne verrons plus ce que nous apercevions de nous-même. avant sa venue. Xous n'avons plus nos yeux puis(iu'elle est al>seute: nous sommes des aveugles, nous sommes des mutilés!

A chaque moment je sent.iis que tout s'était transformé en moi. Je ne pouvais plus rien examiner avec calme et sang-froid. Dans le train, je me rappelai en détails la lutte du bateau, à laquelle, dans mon Irouide. je n'avais pas encore songé. Je me vois avec horreur meurtrier, et meurtrier d'un ami. \'olonliei's j'oublie notre ri\ alité, notre haine, et je me reporte à plusieurs années en arrière, à un soir de chasse où je causais joyeu-

IC)6 LA CALINEUSE

sèment avec Paul Ancelle. des exploits ou des maladresses de la joui'uée. Mon attendrissement ne dure pas. Je retrouve pour maudire Ancelle une jalousie irritée, cruelle. C'est lui qui ma forcé à le frapper, cest à cause de lui que Juliette ne veut plus me voir. Peut-être même la-t-elle aimé? Mon imagination surexcitée multiplie les idées douloureuses, exécrables. Il me semble quils sont là enlacés devant moi. Et. de toute la force de mon être, voici cpie je déteste ce rival misérable qui, sans iloute. n'est plus à présent qu'un cadavre.

La figure placide et un peu niaise d un gendarme, quejentrevis à la douane française, me causa une nouvelle préoccupation. J'avais tué. ou pouvait découvrir f[ue j'étais meurtrier, et bien que ce fût un cas de légitime défense, m arrêter, maccuser. Le ridicule plutôt que le tragique de ma situation mapparut. Que la justice sous la forme de cet lionime à chapeau à cornes et à grand sabre entrât dans ma vie et en devînt maître, il me semblait que c'était absurde comme un jaillissement de boue sur une toilette neuve. Une société sans chef, sans direction, sans ordre, qui laisse mourir de faim les hommes, n'est-elle pas assez mal venue de se faire justicier et comptable des

LA CALINEUSE ig^

existences, d'excéder les droits ordinaires de police, et de prétendre rég-enter les passions? Il y a des crimes isolés, qui n'ont aucune importance sociale cl qui sont réellement des accidents chez leurs auteurs. Supprimer une existence utile parce qu'il s'y trouve un acte mauvais, se priver de tous les services qu'elle peut rendre pendant des années parce que. par hasard, dans un moment, elle s'est trouvée nuisible, cela n'est [)as moins déraisonnable que ne le serait la suppression des chemins de Ter à la suite d'un déraillement ou d'une collision de trains. C'est des criminels, non pas des crimes que l'on doit s'occuper, et des actes bien moins fjue des hommes. Quiconque a un peu Voyagé ou seulement un peu A'écu, un peu réiléchi. doit sentir qu'il est des circonstances ncjmbrcuses où la société ne vous [)rotètce point, ne peut vous protéger, et où l'on doit se défendre soi-même : il y a ainsi tout un domaine qui devrait être fermé à la justice. comme il serait fermé éji^alement à la sécurité. L'Amour couq)orle des chances de crimes comme les traversées conq)orteut des tempêtes et des naufrages. Mais ce culte (pie l'on rend, après tant de cultes détruits, à l'Existence de l'homme. au((uel chaque jour on immole solennellement c|uelques hommes,

198 LA CALIXEUSE

et. ce qui csl plus grave encore, les plaisirs et la liberté d'action de tous les autres, ce culte fort tle la piété et de la terreur de toutes les anciennes dévotions qui sont venues sunir en lui. ne permet pas que Ion regarde un assassinat connue un accident ordinaire. Cette vie humaine, dont chaque instant est menacé, qui porte en elle-même ses meurtriers, quand elle ne les trouve pas dans un simple contact avec les êtres ou les choses qui lentoui-ent. est devenue un dieu qui, une fois mort, réclame ses victimes.

Il métait arrivé déjà dans mes voyages, et ce qui pourra surprendre, dans de petites villes de France et dltalie. qui semblent fort paisibles, des aventures du même genre, sans que je m'en fusse ému. Je me gardais toujours d'occuper la police de mes défaites et je ne me souciais pas beaucoup, non plus, des conséquences de mes victoires. Mais cette fois, comme je l'ai dit. j'étais un « mutilé ». l'houime à qui manque son soutien ordinaire, l'opium dont il s'est fait une habitude et sans lequel il n'a plus de courage. Aussitôt à Paris, je courus à la recherche de j(»urnau\ napolitains: je n'y trouvai aucune mention de l'événement. Le lendemain de mou arrivée et les jours suivants pendant plus d une semaine, je

LA CALINF.USE I99

lus encore avidement les journaux. Il n y avait rien (|ui put me concerner.

Dès lors la pensée de cet amour perdu domina seule et étreignit mon existence. Je me réveillais avec une impression daccablement. la douleur dun être qui n'arrive pas à respirer. Puis quand ce premier malaise s'était dissipé, je sentais autour de moi une décoloration de toutes choses : la lumière des plus beaux jours, les teints de femmes les plus frais, uie paraissaient fanés ; les livres ne me parlaient plus. J'étais du uuitin au soir enfoncé dans un dégoût soud)re. comme dans un marécage battu de pluie. Si un faible espoir m'en sortait un instant, ce n'était que pour m'y laisser ensuite retomber plus profondément.

Dans la rue. bien souvent, il me semblait la voir. Sans me ilemander si elle me parlerait, je me précipitais à sa rencontre et j'avais le désespoir de trouver devant moi une autre fennne. qui. presque toujours, n'avait pas un trait de ressemblance avec Juliette. Le désir que j'avais de la retrouA'er. brouillait ma vue. me rendait halluciné.

(^uuime furlivenu^nt elle s'était insinuée en moi. la cruelle passion ! comme il lui avait fallu peu de temps pour écraser mon orgueil, et faire une loque d une volonté <pii avait des raisons

200 LA CALINET si:

de se croire puissante et ii lépreuve de pareilles surprises !

Un jour enfin je me décide à me rendre boulevard Péreire. Un pâle soleil brillait derrière les arbres défeuillés. sans pénétrer de sa lumière lécorce verdàtre et Immide. Ce ciel clair au-dessus des allées oliscures et froides me rappela d'abord, par conti-aste. les belles après-midi de Naples, en me taisant sentir davantage mon abandon; puis ces rayons, qui se posent à peine sur la terre, menlevèrent peu à peu à mes chagrins, m'inspirèrent de vastes espoirs.

De quelles hauteurs brillantes je tombai quand j'aperçus à la porte Técriteau annonçant un appartement à louer! Je fus aussitôt assuré que c'était le sien, connne si elle eût habité seule la njaison. Levant les yeux sur ses fenêtres j'aperçus des carreaux noirs sans rideaux et des volets fermés. La concierge, interrogée, me dit :

— Cette dame a déménagé, voilà plus de quinze jours.

J'éprouvai par tout le corps le frisson qui vous saisit à l'idée d'un mallieur irréparable et dont on est l'artisan. Pourquoi n'étais-je pas venu plus tôt! Je l'aurais vue certainement, et peut-être maurait-elle pardonné. Je

LA CALINEfSE 20I

demandai, tout en pressentant déjà la réponse :

— Savez-vous où elle demeure à présent?

— Xou. monsieur, eette dame ne m'a pas laissé son adresse.

Je vis bien à son air indill'érent que cette femme n'observait nulle consigne, que réellement elle ne savait rien. Me rappelant alors le nom de « cet amour de petit tailleui' » dont •lulielte m'avait parlé, je me suis rendu chez ce fournisseur sous prétexte de solder une note et de lui commander pour elle un costume de voyage. Mais le tailleur me reçut en souriant et me répondit d'un ton badin que Madame Juliette Fournicr ne lui devait rien et (ju il irait la V(jir à son retour, car elle n'était plus en ce moment à Paris. Il venait justement, le matin même, de recevoir d elle une lettre datée de lélranger. Il me fut impossible d'en savoir davantage.

Connue je sortais, je croisai 1 ami de Juliette, le commandant qui lavait accompagné en voyage. Il marchait le dos voûté, les yeux baissés, aveugle, insensible à l'agitation de la rue, se heurtant aux passants, pareil k quelque songe-creux absorbé par sa folie.

— Il nest donc pas avec elle! pensais-je. tille la donc quitté, lui aussi !

Et nie souvenant de l'air hâbleur du coni-

202 LA CALrXEUSE

mandant, de l'expression de forfanterie qui lui était ordinaire, j'étais frappé, ])resque attendri, par la peine inattendue, toute nouvelle, ({ue témoignait son visage. 11 soufïrait conmie moi ! Cette apj)arition acheva de me désoler. Fille avait transfornjé. peut-être transi)Ianté sa vie au loin : elle m'écluippait pour toujours. Jamais plus à présent ces yeux aux longs cils, cette grâce vive, ardente, libre, enjouée, diverse, tout le charme de ce corps souple et caressant ne viendraient mcnchanter. Et la douceur de vivre s'envolait avec cette journée.

XIY

Page 1