‹ La calineuseChapitre 9 sur 21 · II 4 LA CALIXF.USE · texte numérisé non relu

II 4 LA CALIXF.USE

avec violence, avec ivresse, la beauté, l'horreur, l'ig'noininie. (]es hautes maisons l)lanches au clair de lune, ces l'euètres innombrables qu'illumine d'une clarté rouge la lampe domestique, cet enlacement, cet entrecroisement de fiacres et de charrettes.' ces lanternes qui courent à je ne sais quel but ignoré, toutes ces passions qui s'agitent autour de moi me deviennent précieuses : Paris mappellc de ses grâces connues et de son mystère.

L'idée de Juliette s'est glissée en moi : elle occupe ma pensée, délicieuse et irritante comme le baiser d'une bouche lorsque le corps se refuse ou se dérobe. Je vois la jeune femme devant mes yeux ; je pourrais croire quelle est à mon côté, et je me demande si je la rencontrerai jamais. Les soupçons s'évanouissent, et aussi le souvenir des violences, des injures (jue j'ai surprises. Pourquoi la fuir ? Il me sendjle à présent ([ue c'est un acte de courage tout à fait inutile. Kt cependant je narrèle point la voiture, je presse le ((jchei" : j'ai peur de Juliette et de moi-même.

J'arrivai à la gare de Lyon i)anni beaucoup de voyageurs. Couples heureux, visages que torture l'anxiété, errants mélancoliques c|ui vont promener leur richesse et leur ennui aux

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([uatre coins du monde. Tous sont tel)riles, impatients. De i;randes i'emmes. enveloppées d'un pardessus quadrillé qui tumbe jusqu'à leurs bottines, se promènent dun pas militaire et en silence. Une Irénésie de mouvement nous agite tous, dans cette gare si tranquille, si peu en harmonie avec les ambitions qui s'élancent sur ses rails, et qui conserve ses apparences de paix, de modestie provinciale au milieu des colères rouges et sifflantes des locomotives, des délilés incessants et fantomatiques des trains, des ombres, des fumées charnues, des clartés de lune, de feu. de soleil. Elle paraît indilléreute ii tant de départs hasardeux, coupables, enivrés. Elle ne vibre ni ne résonne aux passions qu'elle abrite. On dirait quelle a peur de porter ces bruits de voyage et de délivi-auce aux détenus de la prison \ oisine qui s'aflbleut de voir leur vie innnobilisée. Et pourtant les jouissances qu'annonce cette agitation lunniltueuse sont bien souvent vaines et illusoires. Les voyages, disait Lord Beresford, sont une mort volontaire pour ressusciter meilleur et plus beau, mais combien en i-eviennent sans avoir changé de formes, sans avoir rien fait que découvrir les murailles et les barreaux d'une geôle qu'ils ne soupçonnaient point 1

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Lord Beresfoi'd, lorsqu'il avait mal à l'estomac et ne se se sentait pas (.linclination à être épicurien, s'inspirait volontiers du pessimisme noir de l'Ecclésiaste. Cette pratique est d'un grand secours dans les situations difticiles. On tarit le désir (|uc l'on ne peut plus satisfaire et on se crée un esprit contempteur de tout ce qui nous est refusé.

Par malheur, dans la fâcheuse disposition où je]me trouve, j'essaie vainement d'enlever des charmes à ce que j'abandonne. Mlle de Kequoy elle-même devient, dans mon imagination, comme une des suivantes de Juliette destinée par un savant et joli contraste, à reudi'e plus attirante l'amoureuse unique, ou. si l'on veut. la preuiière aimée.

Ce fut au milieu de tant de regrets que vint me surprendre l'apparition de Paul Ancelle. Qu'il fut là. dans cette gare, je ne |)Ouvais d'abord en ci'oire mes yeux. Car. enfin, pourquoi quittait-il Paris ? Je savais qu'il n'avait pas de famille ni d'intérêts dans le Midi ; et, amoureux comme il l'était de Juliette, il ne pouvait lui venir Tidée d'entreprendre seul un voyage d'agrément. Or Juliette n'était pas libre. Un moment je m'imaginai qu'elle lui avait tout sacrifié, et avec une sorte d'angoisse

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je cherchai roUement la jeune lemnie auprès de lui. J'éprouvai une grande joie à constater quil nétait pas accompagné.

Paul, je pense bien, ne mavait pas aperçu, mais il se dirigeait de mon côté. Gomme il me déplaisait de lui parler, je me hâtai de monter dans le train.

Une main sèche, tendue mollement avec la nonchalance dune petite maîtresse qui oftre ses doigts à un baiser, vint chercher la mienne et m'arrêta dans le couloir du sleeping-car.

C'était Pierre Chaperon, romancier, poète, chroniqueur. Je voulais fuir Paris et, déjà, le Tout-Paris s'accrochait à moi. me sui^■ait comme une femme jalouse, qui, sans aA'oir l'excuse d'un réel amour, tient cependant à proclamer ses droits sur ses amants.

— ^'ous avez devant vous, cher ami. dit-il d'une voix dolente et rythmée, un homme en galanterie avec la Mort. Mais je l'ai si bien courtisée, que la Mort, qui est capricieuse comme toutes les femmes, ne veut plus de moi. Alors je la fuis à mon tour, et je quitte Paris, son entremetteuse. Figurez-vous que je ne dors plus, sauf aux conférences de M. Legrier, et mon médecin vient justement de me les défendre, car ces dames y fout un tel abus de parfums qu on eu sort avec d'atroces mi-

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graiues. l^oui- paicr à cet inconvénient j'ai pensé une minute à nie déguiser en femme et à inviter M. Legriei* à nrcndorniir chez moi. mais il parait qu'il a renoncé aux conférences privées depuis son aventure avec la marquise de Palestro où il l'ut des plus aimables à Tégai-d de la grande dame, et où ne lui manqua (jue la parole ([uand il s'agit de dépouiller de vieux titres et de découvrir l'élcriicl l'éiMinin. Voyez comme nos sa\auts mêmes se laissent ahuser par leurs désirs ! Avec plus d'audace familière. M. r.egrier. en ti'oussant un peu de Palestro, eût trouvé encore beaucoup de cette Maria Gonzalès qui dansait avec une si gentille gaminerie dans les bouges de Toulon : mais on a les grandes dames qu'on peut. M. Legrier en voulait une à tout j)rix. Kt. comme a dit Voltaire, si les marquises n existaient pas. il faudrait les inventer,

Les paupières demi-closes comme une vierge ou une coquette précieuse, il parlait avec lenteur et vivacité, tantôt caressant ses phrases, tantôt enfonçant sa pointe légèrement et d'un air détaché. Lors({ue le Irait venait bien, ses yeux s'ouvraient tout grauils et il riait d'un bon rire jovial. Appelé à vivre parnn des êtres ivres d'and^ition. de vanité, d'envie, et qui n'ont pas de jouissance plus i)rofoude que

de dévorei" leur prochaiD. Pierre Chaperon a tiré de la méchanceté tout un art. 11 s'est donné une bonne fois tous les vices, pour avoir, dans la suite, le droit déjouer avec ceux des autres : au besoin, alin de mieux connaître, de mieux railler les i-idieules à la mode, il les etÏÏeure, il y trempe comme par badinage. Il met une grâce raffinée et toute sociable à apprêter les sauvages et cordiales agapes quon réclame de lui. où l'on se mange un peu les uns les autres et d'où l'on ne sort ipu* uieilleurs amis. Spirituel, naïf, enthousiaste, un peu ilupe. suffisamment pervers, capable de dévouement par nature, de pertidie par attitude et pour le plaisir d'un instant, il allie en lui les vices, les qualités les plus contraires et compose de tout cela l'ensemljle le plus séduisant. Dans une ' démocratie grossière, il apporte quelque chose de l'élégance fine et avisée du dernier siècle, glanant l'esprit d'une époque qui n'est point celle d'un Chamlbrt et à laquelle il prête bien plus souvent qu'il ne reçoit.

Pierre Chaperon était un couqjagnon de voyage pour un liouime moins résolu que moi à la solitude, mais je n'avais point envie de causer, et puis il me rappelait trop un monde que je voulais oublier.

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Cependant le train sifUa. sébranla. Une petite femme arriva très vite devant nous, suivie dun voyageur encombré de valises. Nous fûmes obligés de nous effacer dans létroil couloir pour la laisser passer.

Elle me pressa de toute la plénitude de ses hanches et. se détournant, elle eut sous la voilette un coup d'œil rapide et indifférent vers moi.

— Pardon, dit-elle entre les dents et connue avec un ennui dètre polie.

Mou cœur battit avec force, car javais reconnu Juliette. Et elle aussi mavait bien recounu. mais elle n'eut pas l'air dètre surprise ni de se soucier de ma présence.

— Une jolie grue! fit Pierre Chaperon avec un sourire, mais, mon cher, il me semble ({ue vous la regardez avec une attention qui minquiéterait si j'étais son époux.

Je ne lui répondis point. Je ne m'occupais point de ses paroles. L'emidoyé de service venait d'ouvrir le compartiment qiu> Juliette et son compagnon avaient retenu, et je les écoutais s'installer pour la nuit.

— Dis-moi, petit rat, fit cette voix à la fois grasse et brève que j'avais eutendue au bal des Jolies-Rencontres, dis-moi où tu as mis la pharmacie.

CtHait le eonunandant. lami en titre de Juliette.

— Vous êtes stupide en vérité, répliqua le « petit rat ». mes malles m'ont donné assez de tracas aujourdhui sans que je moceupe de vos affaires.

— Mais, petit rat. cest pour toi que j'emporte une pharmacie. Je suppose qu'à Naples. tu tombes malade. Comment te soigner? Avec cpiels remèdes? ^loi qui ne sais pas un mot d'italien. On t'empoisonnerait que je n'y verrais que du feu.

— Vous voilà bien ! Je vous reconnais 1 Gai comme un employé des pompes funèbres.

Nous partons en voyage. Au lieu d'être heureux, de penser à vous amuser, vous songez à ma pi'ochaine maladie. Mais, petit sot. je me porte à merveille, vous entendez, à merveille !

Le compagnon de route fut sans doute ravi de s'entendre appeler « petit sot ». Ce mot dut lui donner la conviction que Juliette ne voyait pas ses cheveux grisonner ni sa peau se craqueler de rides : dès lors, il s'abandonna à la plus franche gaieté. Derrière la porte nous entendîmes partir de jolies fusées de rires.

Le commandant avait dit qu'il allait à Naples. Je n'avais pris mon billet que pour Meu-

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ton. mais je coiilimiei'ais la roule, je les suivrais partout !

A ce monieut Pierre Chaperon me quitta.

— Bonsoir, mon cher, lit-il. Ne croyez pas que jaille retrouver Caylus ni Manon, mais bien une vieille tante — sans jeu de mot. Le mallieur. c'est (jiiClle nest pas une tante à héritage. — Un Pierre Chaperon en l'amille, n'est-ce pas que c'est bien parisien ? (^ue voulez-vous? J'ai assez des succès mondains ; je deviens vieux, jauibitionne le prix Montyon.

Je ne pensais qu'à Juliette et je ne pouvais détacher mes yeux de cette [xn'le t'ermée qui me séparait d'elle. Connue j'aurais tlésiré l'étreind)-c. la presseï-. quelle le voulût ou non ! Une douleur persistait, dans tout mon être, de son brusque passage auprès de moi. Elle eût pu. sans se compromettre, d'un clin d'ceil. d'un sourire rapide, me reconnaître. Pourijuoi ne 1 avait-elle pas fait ?

Le voyage ne lut p(mr moi qu'une attente anxieuse. Je ne goûtai point la beauté des pays que je traversais. De plus en plus, cette petite i'emme occupait despotiqueuient mes sens et ma pensée. Souvent dans le wagon nous nous rencontrâmes. Elle ne lit pas plus attention à moi (pie la première l'ois. Seule-

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nient j"olJsol•^ ai ijuc le voyago l'av^iit un peu IVipée et déiraîcliie. (|u"eile était assez poudreuse et négligée. Je pensai que son orgueil en était humilié et j en lus heureux. Ce lut là mon unique triomphe.

Je me suis dit souvent que je me serais ailligé bien davantag<' si j'avais vu l'aul auprès délie. Je m imaginai i|uil ne n<tus axait pas aecoinpagnés. et s(jn image même <lispai'ut de ma pensée.

Au train qui eourail à tmile vapeui- dans le plus admirable l>ays du nnjude. je reprochais de ne pijint assez se liàtei-. Jetais si impatient d être à Xaples ! Là sans doute je pourrais lui parler,

llieu ne venait me distraire, ni le paysage, ni mes voisins de route. Pierre Chaperon luimême n'osait plus se montrer, craig'nant sans doute que je lusse avec lui trop taciturne et mélancolique.

Malgré tout, si violente que devînt déjà cette possession amoureuse, je trouvais la force de maudire ma chancelante résolution. Je me répétais : « A quoi bon aimer cette l'ennne-là ? » Seul le dieu qui {)Ousse les êtres les uns vers les autres eût [>u me répimdrc : nous ne sommes, nous, i[ue des jouets dans sa main et qui ue savons rien de ses caprices.

PROIITS AArOUREUX ft IN VOYAGE

Trois jours après mon arrivée, je me trouvais au restaurant Ju Château de l'Œuf". Un tiède et heureux soleil d'automne illuminait d'une clarté fine, légère, la mer et le Pausilippe. En compagnie de Pierre Chaperon et de toute une caravane je laissais fuir les heures devant des verres de Falerne. Une volée de corneilles n'emplit pas les airs de bruits plus bizarres que ces hommes de tous pays, anglais, allemands, français, russes, polonais, se servant tour à tour des idiomes les plus variés, sans perdre rien, d'ailleurs, de leur accent national. Pierre Chaperon, seul, ne s'exprimait qu'en français, soit ((uil ignorât les autres langues, soit qu'il dédaignât de les parler aussi imparfaitement que ses compagnons.

— Je viens, mon cher, disait-il. de découvrir un bijou ! Dans un magasin de Chiaia. J'ai failli me ruiner. Figurez-vous un portrait qui réunit les grâces des deux sexes. C'est hardi, robuste, et en même temps cela vous a des airs langoureux, d'une tristesse, dune

i-jG la calineuse

gi'àce !... N'uiis niiiuii^iuez pris. (Jn ne retrouve aujourd'hui ces expressions que chez certaines Américaines ou parfois, k Rome, chez quehjues adolescents du peuple... Le professeur Cicogna prétend que cest un Saint Jean- Baptiste du Sodoma. M. l>arl>arani soutient au contraire que c'est une Sainte Catherine de (îaudenzio Ferrari. N "est-ce pas charmant que deux passions se satisfassent ainsi devant une seule image ?

M. de Sonsfeld, liculenanl aux Imssards de la Gai'de, haussa les épaules et s'écria :

— A (lez-fous llini avec fos saints. (Jn ne parle que de Sainte Vierche, de Pon Tieu ici. Fous ne sortez d'une église quepourentrer dans une autre. Faites-fous tonc curé tout de suite. Moi che n'aime pas les imaches. Ch'ainie la réalité, le ziel, la mer, les betits enfants.

— Comme le Christ, monsieur de Sonsfeld... Mais nous ne vous empêchons pas de regarder les jeunes Napolitains. Seulement conuuencez par leur dél)arbouiUer le visage, si vous ne voulez pas avoir les ennuis de M. Mielgouuof.

— Guels ennuis ?

M. Mielgounof. ini violoniste russe né en Pologne, n'avait pas compris cette allusion à d'anciennes faiblesses, cl il dit doucement, d'une voix de fausset :

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— Oh ! on ne s';iiiiii5l' pas à Xapoli,.. Voulez-vous que je vous ilise où on s'amuse? Eh l>ien. e'esl à Vàsovie. Ainsi l'année Jènière. j'étais à Vàsovie. Le prince Rodolphe est venu. On a fait la fête. Eh bien, nous avions avec nous la plus belle femme tle Vàsovie... Une femme malhonnête, par exemple, mais belle. Xous lui avons donné un bain de cliampagne, et puis après nous avons bu dans son bain. Oh ! on s'amuse à Vàsovie. Venez un jour, vous verrez !

— Pas avant de vous avoir inter\ iewé. riion cher ujaître. dit M. Coningsl>y. rédacteur au Sn/i de Xe\v-Y(U'k et au Mooiis/iine de Chicai;o.

— Oh ! laissez-moi, je suis fatisfué aujourd hui. et puis j'ai ma sonate à repasser pour ce soir.

— Bien î Bien ! Vous ne voulez pas vous baisser interviewer, mais je me vengerai.

— Oh 1 lit yi. dv Mielgounof épouvanté, et comment cela ?

— Xous avons plus d'un moyen. Par exemple, nous vous ferons dire que Moussorgski est le plus grand compositeur ({ui ait jamais existé.

— Mais, c est faux I .Je ne h' [teiise pas. vous le savez bien ! Je le hais 1

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— Raison de plus. Nous dirons aussi que vous détestez Sarasate.

— C'est ignominieux, c'est infâme ! Moi qui le joue avec religion, avec la piété d'un ange !

— Je me venge, vous le savez. Oh! j'ai t'ait dire bien d'autres choses à mes iutervie- Avés. Tel que vous me voyez, j'ai interviewé toute l'Europe. Je suis allé chez M. de Bismarck. Il ma crié : « Weg! Weg! » en me montrant la porte, .\ttendsunpeu. mon bonhomme! Je l'ai salé en ti'ois colonnes où mon prince l'ecounaissait ({u'il avait causé tous les maux de l'Allemagne et demandait pardon à Dieu et à son pays. Je suis allé aussi chez M. de Moltke. II a été très poli. Il m'a dit : « Cher monsieur Coningsby, je désirerais vous l'aire des conlidences. Malheureusement cela m'est impossible. Mille regrets. » Je lui ai rendu sa politesse en deux colonnes. Cliez M. Crispi. je n'ai même pas été reçu. Pour du coup, je me suis lâché tout rouge. Le ministre a écopé dans une feuille entière. Je lui faisais faire des excuses au roi d'Italie. M. Crispi a prétendu que je lui prêtais des paroles qui n'étaient pas les siennes. L'éditeur du Sun s'en est plaint à moi. Je lui ai répondu : « Est-ce M. Crispi qui est rédacteur au Sun. ou bien M. Coningsby? Si c'est M. Coningsby. alors

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j'ai le droit de rédiger mes «irticles coninie il me plaît et en me privant de la eollaboratiou d'un Italien qui ne connaît pas comme moi, je pense, le goût de mes lecteurs d" Amérique.

— Kt pourquoi donc tenez-vous tant à avoir ma ciiUabo-àtion. Inventez-moi.

— Je ne saurais, je vous l'avoue. J'ignore la inusi<[ue et il m'est impossible d'imaginer trois colonnes de vos opinions. Et puis j'ai besoin de temps à autre d'interviews authentiques qu'on ne démente point, pour inspirer confiance.

— Prenez un autre homme célèbre. !\I.

Pierre C.haperon. pai' exemple.

— ^'ous êtes célèbre, monsieur".' Répondezmoi Iranchenient. A'ous savez, nous autres Américains, quand nous nous adressons à des Européens, nous voulons de véritables, de grandes, d'absolues célébrités. Combien gagnez-vous par an ? Cent, deux cent mille francs ?

— Je ne puis certes lutter en célébrité avec M. Mielgounof, répondit Pierre Chaperon.

— Ah ! observa simi)lement Mielgounof c est l'avantage de la musicjue sur les autres arts : on n"a besoin que d'avoir des oreilles pour la comprendre. A Vàsovie, à Londes. à Petesbourg. à Paris, pàtout je suis connu. Je

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fais pleurer quand je joue mes sonates. J'ai fait pleurer le tzar. J'ai fait pleurer lautre jour Mme Sarali Bernliardt. P^lle ni a «lit : « M. MielpiounoT. vous êtes le plus «çrand àtiste que j aie rencontré! » Voilà ce qu'elle m'a dit, Mme Sarah Bernliardt !

— Et (piaurait-elle tonc tit en endeudant ces quitaristes. repartit sans malice le lieutenant des hussards de la Garde.

— Oh ! ceux-là î Ce sont des ciuiinels ! Ils déshonorent leurs instruments. On devrait les mettre à la torture. Tenez ! Je m'en vais repasser ma sonate. Je ne puis pas entendre ces scélé-ats !

M. Mielgounof partit au nH)ment ou un joueur de mandoline (>t un guitariste entraient dans la salle pour nous faire entendre leurs chansons napolitaines pleimîs d'ironies, de tristesse et de volupté, (pii vous exaltent et où Ton s'absorbe coninu' dans ce largue paysap^e de Xaples, riche de toutes formes et de toutes lumières. Leurs pizzicati gouailleurs (pu- terminent des notes Idées et langoureuses, comme des cris d'oiseaux envolés et ravis dans le ciel, me rendaient à ma passion, dont ne niavaient distrait qu'un instant le babil el les folies des touristes.

Je cherchais Julielle depuis mon arrivée. Je

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ne l'avais point vue descendre de train et j'avais vainement essayé de la rencontrer aux endroits que fréquentent d'ordinaire les étrangers. Cette déception m'accabla. La solitude de cette ville élrangère, où rien ne m'était (ainilier, exagéra ma peine. J'étais alors trop préoccupé pour prendre garde aux beautés et aux singularités de Ts'aples. Il n'y avait plus rien dans ma vie que l'idée de posséder une feuune. et une seule femme. Ardeur folle d'étreinte et de vengeance qu'entretenaient à la fois mes sens et ma vanité virile ! je promenais partout ma sombre affliction dans cette ville éclatante de clarté, où tout parle de jouissance, dure à l'amour malheureux comme le Londres gorgé de rickesses l'est à la misère et à la faim.

Pierre Chaperon et la caravane de cosmopolites me cachèrent un peu ma détresse. Ils vivaient à Naples comme s'ils n'avaient jamais quitté le pays natal, sans rien remarquer de l'existence environnante que la table d'hôte où ils se réunissaient chaque soir, et je me laissais entraîner au milieu d'eux connue le misérable s'en va chez le marchand de vins boire un peu d'oubli et se figurer un instant que la vie coule sans obstacles.

La musique des mandolines, des guitares, des chansons passionnées me rendait ma dou^

iSa I.A CALINEUSE

leur, mais elle me la rendait légère et ailée : tant que résonnent ces vives mélodies, on se sent un consolateur, un soutien ; ce nest quensuilc (|u"on se retrouve j)lus accablé.

(^ettc l'ois la musique tut pour moi le prélude dune l'été. A peine les dernières notes sétaient- elles échappées des cordes qu'une petite servante s'approcha de moi et me tendit une lettre. Elle avait des cheveux noirs plaqués en accroche-coiurs. des dents et des yeux brillants, une robe sale, mais un si joli sourire 1 Fillettes de ruelle et d'église, chairs innocentes et pétries d'artifices, ces mignonnes vont du confessionnal chez 1 entremetteuse, et mêlent dans leurs poches les rosaires et les billets d'amour.

C'était la première l'euimc <[nv je regardais avec plaisir depuis que j'étais à ?saplcs. C'i'est qu aussi elle m'apportait de quoi me rendre heureux : une leltrc, une invitation de Juliette !

« Vous avez beau vous l'aire introuvable, écrivait-elle : on parvient à vous dénicher. Je m assomme ici. Voulez-vous venir me désennuyer ? S'il vous plait de me rencontrer, trouvez-vous celte après-midi, à Porta C'.apuana. »

LA CALIXEUSE l33

.rétais e'incrveillé que Juliette eût pu nie clècouA rir. et je ne songeai point d'abord au ton eavalier de l'épitre.

(blette faeon brutale de convoquer un lionnne, qu'on ne sest point jus([ue-l{i soucié de voir et ([uon soup»;onne épris, était une des nianiéres de son art dainoureuse. Elle <jp})osait ainsi lorgueil à l'orgueil, jugeant ({uune impudeur licre est souvent la meilleure séduction.

Je remis une réponse et quelques lire à la petite servante qui s'envola en chantant.

Juliette avait choisi ce ([uartier de Xaples parce (pie c'est un quartier populaii-e oi'i ne s'aventurent guère les étrangers.

Je me rendis aussitfU à la Porte de Capoue où je ne l'attendis qu'un instanl. Elle arriva à pied connue si elle connaissait déjà lort bien le chemin.

— Bonjour, mon ami, lit-elle. Elle eut son joli rire l'ranc et heureux, en me tendaîU ]i-< mains.

Elle devenait une fennne si nouvelle qu il eût été absurde de lui garder rancune de fautes qui l'éellement nétaienl plus les siennes.

J'avais envie de la i)attre en venant à son rendez-vous et maintenant je ne voulais plus

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que l'embrasser. Nous eûmes le langage de vieux amants qui se seraient quittés la veille et nous ne parlâmes dabord que des menus faits de la journée.

— Vous savez, dit-elle, il a fallu m échapper pour venir vous voir. 11 devient insupportable.

— Le commandant ?

— Oui. Qui voulez-vous que ce soit? Nous sommes ailés aujourd hui au Musée. Il a pris des notes.

— Et que laisiez-vous pendant ce temps-là ?

— Moi je regardais. Il y a des statues admirables. Le Taureau Farnèse. Jai tout vu. Et puis il y a une pauvre petite Anglaise qui sest tiouvée mal. Heureusement que j'avais mes sels sur moi. J ai couru vers elle et je les lui ai l'ait respirer. Elle s'est remise promptement. Elle ma dit : « Je vous remercie, madame t) en excellent français, sans accent. Et puis ses sœurs sont venues me remercier aussi. C'est agréable d'obliger de braves gens qui sentent ce que vous faites })Our eux... Le connnandant. lui, ne s'occupait de rien. Il en a été bien puni. Il a attrapé une horrible migraine qu'il a encore. Il est rentré se coucher à l'hôtel et j en ai profité pour venir vous trouver. Suis-je gentille, hein '?

Nous prolitàmes de robscurité et de la soli-

LA CALIXEUSE

tilde d'une ruelle vuisine pour uous baiser aux lèvres.

Mais de tumultueuses clameurs vinrent rompre notre intimité. Le peuple de Naples a lair de répéter tons les jours la comédie de la Révolution tant il dépense de cris et de mouvements.

Juliette tut effrayée.

— Oh ! lit-elle, moi qui croyais que ce quartier était bien tranquille.

— Vous ne le connaissiez donc pas ?

— Mais non ! Jy étais passée simplement une fois, en Voiture.

La curiosité nous poussa au milieu des déclarations emportées et des commérages intarissables de la foule bruyante qui s'agitait devant le Castel Capuano, On nous regardait avec étonneinent. mais sans malveillance, Juliette était vêtue avec un soin exquis qui surprenait ces gens débraillés. Très simple et dune correction ordinaire èi Paris, sa jupe et sa jaquette bien prises à la taille : mais la chemisette aux Hues broderies, la toque aux plumes légères et tout ce qu'il y avait d'élégance et de recherche dans sa parure contrastait avec cet entourage de vieilles masures, d'oripeaux pendus aux fenêtres, dhommes et de femmes sinvectivanl et ne craignant point de

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se montrer la laideur ou les charmes que Dieu leur a donnés.

Le Caslel Capuano est le tribunal de Xaples, et la procédure y a gardé une siiuplicilé toute patriarcale. J'appris bientôt qu'on jugeait un homme accusé d'avoir commis un assassinat par jalousie. Il avait beaucoup de défenseurs et l'on se passionnait pour son acquittemeul. Xous vîmes une belle fille, très entourée, qui souriait doucement aux compliments et aux consolations de ses amies. On nous dit que c'était pour elle que laccusé avait donné un coup de couteau.

— Pounjuoi riez-vous ? lui demanda un indiscret.

— Songo lelice. signore, répondit-elle simplement, pecche ne t<'stemmonia.

Elle dit quelle est heureuse, lis'je en traduisant sa réponse pour Juliette, parce qu'il n y a pas de témoins contre son amoureux.

A ce moment, un petit homme qui semblait avoir volé sa tète rouge aux gros yeux blancs à quelque devanture diin marchand de jouets, sortit du Castel Capuano. avec une robe sous le bras, et se livra à une mimique endiablée de Polichinelle devant un homme plus petit encore et qui parut sanéantir à sa vue. connue un écolier surpris par sou maître. Ou nous

LA CALIXEUSE iS^

apprit que c'était un juge qui. ayant vainement cherché au tribunal un avocat pour détendre l'accusé, était descendu sur la place et venait enfin d'en trouver un.

— L'audience s'est prolongée un peu tard aujourd'hui, nous dit un voisin complaisant, et tous ces messieurs du tribunal sont à Chiaia pour voir passer les équipages et les jolies femmes.

Le juge montait quatre à quatre les vieux escaliers branlants et pouiTis du Castel Capuano. sous les voûtes tendues de toiles d'araignées, et le malheureux petit avocat, qui n'avait pu se dérober avec ses amis, le suivait lentement avec une mine résignée, mais lamentable.

— Ah ! fît Juliette, on s amuse plus ici qu'au Musée,

— Le Musée esi^ divertissant aussi, reprisje, à condition qu'on n'y aille point avec un Baedeker, un guide et un carnet de notes. Il faut se donner franchement à la vie d'autrefois comme à celle d'aujourd'hui. Notre petite vie à nous seuls est si étroite, si limitée !

— Croyez- vous, fit-elle, avec dépit.

— Quelquefois, repris-je, quand on n'a point l'amour que 1 ou souhaite.

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Puis, comme elle semblait craindre des reproches, je détournai la conversation.

— Voyez comme ce peuple est raisonnable, dis-je. Ces gens souffrent une police et en admettent même la nécessité, mais ils n'en font pas comme nous vme religion. Un homme touché par un gendarme, condamné par un juge, enfermé dans une prison, nest pas déchu. Un homme qui. dans un moment de passion, a levé son couteau sur un rival ne cesse pas pour cela à leurs yeux d'être un homme comme eux= Ils nont pas lidée. ù l'exemple de nos singuliers moralistes, d'en faire un monstre, un être à part. Leurs instincts ne sont-ils pas plus sages que notre jugement ?

— Connue vous avez des idées bizarres ! répliqua-t-elle simplement.

Je ne pouvais pas fuir plus longtemps une explication à laquelle me ramenaient toutes mes pensées et jusqu'aux détours de notre entretien.

— Si je comprends à merveille l'indulgence de ce peuple pour les criminels, repris-je. c'est que je comprends aussi la colère qui peut inspirer les crimes.

Elle se sentit désignée et sourit légèrement.

— Est-ce moi, demanda-t-elle, qui vous ai rendu si intelligent ?

LA CALTXEUSE l39

Comme je ne répondais rien, elle changea de ton et s'écria :

— Moi aussi, croyez-le, j'ai été bien irritée contre vous !

LES HAINES CUEVENT AL BORD D UN LLi

Les yeux sur ses l)oltines. inattentive au bruit et au niouvenient de la rue. Juliette m'énuniérait lentenuMit et comme à plaisir les causes de son ressentiment. Elle semblait vouloir l'ecueillir jusqu'aux miettesinfimesde notre unique festin damour pour me nuintrer quelles étaient empoisonnées.

— Vous devez penser, mon clier. dit-elle, que lorsqu'une femme se donne à un lionnne. c'est une faveur (m'clle lui fait et elle entend qu'il apprécie le cadeau. Vous aviez l'air si indilférent! J'étais exaspérée, je vous l'avoue.

Je lui répondis l^rutalement :

— Croyez-vous que l'arrivée de ce soldat dut me remlre Ijien heureux ?

Elle eut un rire singulier.

— Ah! c'est cela ?... Vous êtes jaloux d'un troupier à présent? Alors, (ju'est-ee que je suis donc à vos yeux !

— Mais ce troupier est un jeune houniie. Il vous suivait partout comme un chien, comme un amant. Et si vous le traitiez avec une l'ami-

I^a LA CALINEUSE

liarité assez vive, celu ne [)rouve pas, je pense, quil vous tïit indi lièrent.

Elle attendait mes pai'oles en nie regardant d'un air inquiet. Quand j eus (ini. elle haussa les épaules.

• — Vous êtes ridicule, tenez!

— Mais ce jeune honnne. pourquoi est-il toujours à vos côtés ?

— Je vous lai déjà dit. Cest un fou. un pauvre garçon qui sest mis en tète de m'aimer d lin amour respectueux et servile qui ne doit pas vous effrayer. Je le rudoie, je le maltraite : il m'aime davantage... Le commandant lavait pris à son service, seulement je lai gardé au mien. Il mest bien utile paribis. Ainsi, le soir où nous avons soupe ensemble, s'il nétait venu mavertir, le commamlant partait, et qui sait ? peut-être pour ne plus revenir.

J'avais cette exaspération vague qui s"in*ite de tout, sans connaître son ennui. Si amoureux i[ue je lusse tle Juliette, si inexplicable que meut paru à trois reprises dillérentes, la présence de ce soldat auprès d'elle, ce n'était point de cet homme que j'étais jaloux, et Paul, non plus, ne me sendjlait point à craindre. C'était son àme ([ui magacait. et me rendait l'urieux. sou àme tenir à tour naïve et obscure, qui. un instant, apparaissaitilanssesyeux. sol-

LA CAMNEt'iE I^i

frait sur ses lèvres, puis, sans qu On devinât pourquoi, se retirait brusquement et se couvrait de ténèbres. Juliette eût été franche que je naurais pensé qu'au plaisir de lavoir près de moi. et maintenant j'étais absorbé par la blessure que faisaient, à mon orgueil, toutes ces apparences de mensonge.

Je ne savais à qui m'en prendre. Les lèvres me brûlaient de lui rappeler celte conversation insultante que j'avais surprise au Palais- Royal.

Dans l'état où j'étais un honnne n'anuUe délicatesse, nul esprit. Ma vanité fut la plus forte et m'empêcha de m'abaisser ainsi. Je dis seulement:

— Pourquoi ne m'avez-vous pas reconnue quand vous êtes montée dans le train, à la gare?

— Le commandant était derrière moi.

— Il n'eût pas remarqué un clin d rnil, je suppose.

— C'est ce qui vous trompe. 11 est excellent observateur. Vous comprenez que je tiens à lui. Quand sa mère mourra, il aura cent cinquante mille francs de rentes. Cela ne se trouve point dans le pas d un cheval un amant de ce genre, sérieux, et qui na nulle envie d'aller prendre de lamour ailleurs.

l44 ^-^ CALI.XKUSE

— .1 avoue, dis'je, (|ue je n ai point pour ma part d'héritage à espérer.

Elle resta silencieuse quelques instants, puis derrière le petit mouchoir tlont elle essayait de se cacher la figure, elle éclata en sanglots.

— Ah ! lit-elle, pourquoi suis-je venue ! pour({uoi suis-je venue!

Ses yeux, humides de larmes, se portaient sur uîon visage comme s'ils eussent épié «lans mes traits redet produit par ce grand chagrin. ,1 "étais attristé, agacé ; je devais avoir uiu' l)hysiononiie assez maussade qui sans doute lui parut fort drôle, car, au milieu de ses pleurs, tout à coup elle éclata de rire, me disant ensuite pour s'excuser :

— Ah! si vous voyiez la ligure ([ue vous laites !

Ma l'ureur s en alla au bruit tle cette gaieté. Et je baisai ses lèvres riantes.

— Mon Dieu! m'écriai-je, connue c'est stupide de perdre eu querelles de belles heures!

— A ([ui la faute?

— A moi! A moi! nu' hàtai-je de répondre, prenant sur mon dos tous les torts.

— C'est ([uehpie cliose de se reconnaître coupable.

— Alors pardonnez-moi.

Fille toui'na la tète pour voir si personne ne

tA CALIXEUSE 143'

nous suivait et finalement elle m'embrassa. Nous entendîmes un léger chuchotement audessus de nous, et nous apcn/ùraes deux jeunes filles, la tète penchée en dehors d'une fenêtre, qui nous regardaient en souriant d'un œil curieux et indiscret.

Un peu gênés par leurs regards, nous descendîmes la petite ruelle baignée d'une ombre fraîche. La lumière frôlait seulement les derniers étages des maisons où des chemises de toutes couleurs pendaient comme des drapeaux. De vieilles fennnes, non sans majesté, peignaient des bambins noirs cL barbouillés ; de temps à autre elles arrêtaient leur besogne et, comme on aduiire une perle fine, elles considéraient entre leurs doigts les trouvailles qu'elles avaient faites dans les longues et poudreuses chevelures; au milieu de ces occupations les commérages allaient leur train d'une porte à l'autre et emplissaient la rue d un murmure d'abeilles.

Des poules sefTarèrent dans nos jambes, et une fillette vint répandre un baquet d'eau devant nous comme si c'était sa façon de nous rendre hommage. Tandis que Juliette essuyait des gouttes qui avaient jailli sur sa robe, une main tout en os jaunes et en veines bleues sortit d'un couloir obscur, lui prit le bras.

l46 LA CAL7XEUSE

— Una bella caméra, signora niia. faisait une voix plaintive.

Il y avait au-dessus de la nuiin décharnée un châle noir et, au-dessus de ce chàle. une toute petite ligure que les ans avaient à demi mangée, ne laissant que de grands yeux douloureux, blancs et immobiles sur une boulette de cire ancienne. La voix, (pii nous avait appelés, sortait dé cetle figurine.

— Una bella caméra, signore, dit-elle encore.

On s'adressait maintenant à moi, sans doute dans la pensée qu'en nous implorant tous les deux on arriverait à décider au moins 1 une de nos volontés.

Cette face chétive avait un air respectable; et, quoi([ue mon désir ne le fut point, la bienveillance qu'elle exprimait m'attira vers elle.

— Cette dame nous ollrc une chambre, dis-je. Si nous entrions dans sa nudson ?

— Pour(]uoi faire, mou Dieu ! demanda Juliette étonnée.

Elle lut la réponse dans mes yeux et sourit

— Mais nous allons nous faire assassiner!

— Oh ! dans une maison où il y a une madone !

Et je lui montrai, derrière un grillage où }n-ùlait une petite lampe, une statuette ébréi lue

LA CALTXEUSE' l47

couronnée de fleurs artificielles. Ce signe de la piété des hal)itants la décida. Mais dans le corridor sombre où la vieille nous précédait, elle parut regretter sou escapade. 11 fallut l'entraîner un peu jus<ju'à la chambre quon nous donna et que remplissait presque entièrement un meuble faisant loffice de lit mais qui ressemblait à une estrade, à un écbafaud. atout ce quon voudra. Il n y avait, pour tout ornement, qu'un large bénitier de coipiillage surmonté d'un Jésus tout rose qui ouvrait ses bras. Juliette, dès qu'elle aperçût le bénitier, y trenqîa ses doigts et fit le signe de la croix. Je ne pus menqjècher de lui dire :

— Comme vous devenez pieuse ! C'est le pays sans doute (pii vous rend ainsi ?

— Mais j'ai toujours été attachée à la religion... Et puis ça nous portera bonheur.

Cependant la petite vieille entra dans des explications sans lin sur le mode et le prix de la location. J'avais beau accepter toutes ses conditions, elle persistait à nous assoui'dir de ses bavardages. Je dus la mettre doucement à la porte.

— Ah ! s'écria Juliette, comme c'est mal de tromper ce pauvre connnandant!

Elle céda toutefois sans prières à mon étreinte et nous tombâmes enlacés sur ce lit de

l48 LA CALINEUSE

planches, lit J'ermile plutôt que d'amoureux, où je i'us ravi de la serrer dans me.s bras. Soudain elle se désenlace. court à la fenêtre, inspecte sa toilette.

— Si j'allais me salir ici, dit-elle, savez-vous qu'il n'y a personne à Naples capable de me faire une robe comme celle-ci ? Elle n'a l'air de rien, n'est-ce pas? Et bien, c'est un bijou de robe. C'est un amour de petit tailleur, que j'ai déniché moi-même, qui me l'a faite. Il travaille mieux que Doucet.

— Juliette, Juliette, vous ne vous intéressez pas à ce que nous allons faire.

— Mais si !... C'est pour être plus à l'aise. Comme elle revenait vers moi. une porte que

nous n'avions pas remarquée, s'ouvrit et notre vieille logeuse apparut encore. Apercevant Juliette en chemise contre moi, elle se voila les yeux.

— Jesu ! Cristo ! Sant'Anna e Maria ! s'écria-t-elle. Chc fedente !

Elle feignit une grande colère et nous fûmes bien supris d'entendre une voix pareille au grondement d'un matou sortir de ce petit corps, aussi léger qu'un paquet de plumes. Juliette, la chemise relevée sur ses genoux, la regardait avec terreur connue si c'eiit été quelqu'une de ces sorcières (pie le peuple de

LA CALINEUSE l49

Naples redoute plus <fuo la peste, veuue tout exprès pour nous jeter un sort.

— Mère du Christ! répétait la vieille dans sou jargon, quelle indécenee d'Egypte! Quelle pourriture d'humanité !

Je lui mis dans la main un louis qu'elle laissa tomber. L'éclat et le tintement de la pièce éveillèrent son regard: elle se baissa péniblement, la chercha en vain sous le lit. finit par la trouver entre les pieds de Juliette, (pi'elle écarta d'un geste familier, puis, l'ayant bien contenqjlée et retournée, elle essaya, pour nous remercier, de rendre sa face plaisante : ses joues s'arrondirent, son regard se brouilla, ses gencives, pâles et édentées, se montrèrent; elle eut un petit sautillement, nous envoya un baiser de ses longues mains desséchées, et disparut. — lion vent! lit Juliette.

Nous ne voulions plus être exposés à de pareilles surprises. Nous inspectâmes les murs soigneusement et nous barricadâmes les deux portes. Ce retard apporté à nos baisers, les rendit plus vifs et plus ardents. Juliette sentit quelle n'avait plus le temps de songer à ses robes, et elle se rua au plaisir connue si le coMunandant l'eût attendue à la pcu'le de la maison.

Sans arrière-pensée, sans comédie, sinqjle

l5o LA CALIXEUSE

comme son coi*|)s (|ui n'avait plus que sa propre beauté, elle l'ut mienne et je connus nne autre femme. Le lit lavait rendue à ellemême.

Sans presque j sonj^er, je goûtais à toutes les jouissances. Jetais si transporté de bonheur! Alors les sens ne semblent rien garder pour eux-mêmes, ils se dévouent à une ivresse unique. Jignore les grâces secrètes que je couvris de baisers. Jignore ce qui me charma davantage dans son joli corps, formé pour les caresses. Je ne voyais rien, et je ne voyais f|u'elle.

Il y a une souffrance exquise dans ce désir de toujours se joindre davantage, de vouloir éloulfer deux souffles en unissant nos lèvres. On prend, on donne en même temps. Une égalité parfaite règne entre les amants : l'Amour seul est maître.

Tous les mallicurs qui me sont arrivés plus tard ne m'ont pas fait oulilier cet après-midi d'automne où Juliette s'offrit d'un cœur si ingénu. La corruption qui menace les objets les plus chèrement aimés, où déjà viennent se fondre et s'abîmer tant de grâces, n'a point souillé ces souvenirs. Ils conservent leur frais éclat, pareils à limage qu'un peintre a laissée d'un bouquet, et qui survit aux ileurs.

Elle n'était ni déesse, ni grande dame, ni l'eninie instruite; elle n'avait point la beauté un peu froide qu'admirent les seulpteurs. elle n'avait point ce regard céleste ou pervers qui inspire certains poètes : ce n'était qu'une jolie fdle. n'ayant d'autre guide que sa fantaisie, sou- Acnt fausse, artificieuse, frivole, mais qui sut prendre et se donner comme elle? Elle n'aimait qu'un instant, mais la vie est-elle si longue c[ue cet instant ne doive compter? Seulement, qui avait connu une fois ces courtes fortunes ne pouvait se résigner à ne plus les rechercher. Amoureuse et capricieuse, elle a semé autour d'elle les plus féroces jalousies.

La lumière s'était retirée de la chambre ; la fenêtre seule conservait encore quelques clartés. Comme l'ombre favorisait nos caresses. Juliette se transforma; après avoir régné sur moi de sa chair despotique, elle retrouva les charmants badinages de notre première entrevue : elle joua de tout son corps : massive et légère, agile et enveloppante. Alors mon désir, et aussi cette vanité d'homme qui voit toujours une protection là oii il n'y a qu'un servage, me la montrèrent comme une innocente, une naïve enfant et je l'appelai de ce nom, que je lui donnai toujours tlepuis dans la suite : « Ma petite câline ».

102 LA CALIXEUSE

J'ai longtemps voulvi oublier quelle fût réellement une maîtresse pour tous ceux qui la connurent.

— Nous nous sommes aimés en sauvages, fit-elle en relevant ses cheveux qui voilaient son regard.

— C'est si bon, répliquai-je. d'oublier un peu tous nos mensonges de civilisés.

— Oh ! mon Dieu ! s"écria-t-elle étonnée de l'obscurité. Comme il doit être tard !

Elle courut à la i'enétre. Sur sa chemise, les dernières lueurs du jour indiquaient d'un reflet les coui'bes fines et les lignes fléchies de son corps, ici enveloppé, disparu, là soulevant d'un mouvement ferme la soie brillante. J'admirais toutes ces richesses que, dans l'avidité, lavcuglement de ma joie, javais à peine soupçonnées, et je lui dis, la baisant encore :

— Comme je te remercie d'être venue !

Mais, déjà indiflérente à ce qui nous avait

embelli la journée, elle était agitée de mille inquiétudes.

— Que va dire le commandant? Comment vais-je me recoifler ici? Oîi trouverons-nous une voiture? Si nous allions faire de dangereuses rencontres?

Je parvins à la calmer un peu ; elle s'huijilla

LA CALIXEUSE l53

àlaliàte. et. uninstiiiita{»rès.iiou5eùniesquitté cette pauvre maison, sans song-er que les heures que nous veniousd "y passer conipteraientparmi les plus belles de nos auujurs.

Il faisait nuit quand nous sortîmes, et nous eûmes quelque peine à retrouver notre chemin. Eu voyant que je ne savais souvent quelle rue prendre, elle montrait une vive impatience ; elle craiguait de ne pas être à Ihôtel pour le dîner. Une fois son caprice satisfait elle avait hâte de retrouver sa servitude.

Comme nous atteignions la Porte de Capoue. Juliette crut reconnaître devant nous lun de nos compagnons de voyage. C'était en effet Pierre Cliaperon (jui marcliait à cùté dun garçonnet frisotté comme un mouton. Un boiteux les suivait en sappuyant bruyamment, à chaque pas. sur un long bâton ferré.

— Mais, fit-elle, tout le monde vient donc dans notre quartier?

— Pierre Cliaperon y vient sans doute dans le même l)ut que nous.

— • Avec ses amis?

— Oh ! il n'est pas avec ses amis. Avec sou fils peut-être, ajoutai-je en souriant.

Elle regarda le jeune homme frisotté qui savançait au bras de Pierre Chaperon.

— Quelle horreur ! sécria-t-elle devinant

104 I-^ CAI.INEUSE

la parenté qui pouvait les unir... Puis, se ravisant : C'est bien le chroniqueur parisien, nest-ce pas? \'ous le connaissez ?... C'est un lioinine curieux, ^'ous devriez me le présenter.

— Attendez un peu. Le moiiient serait mal choisi pimr ral)order.

Cependant une carrozzella arrivait à toute vitesse. Nous lappeh'imes avec de grands gestes. Le cocher arrêta à quehjues centaines de mctres.

— Je vous quitte, dit-elle. Ne venez pas avec moi. Si un ami du comuiandant nous voyait! Ahl connaissez-vous un coifl'eur? Vous comprenez que je ne puis pas rentrer ainsi à liiôtcl.

Je lui donnai une adresse, et elle courut vers la voiture, puis, à nu-chemin, revenant vers moi. avec un gentil sourire :

— J'oubliais, (it-elle. que je ne vous avais pas dit au revoir, mon ami. A'ous ne m'en voudrez pas : je suis si inquiète!

Ses yeux semblaient tout attendris de ce qu'ils découvraient dans les miens. Elle tourna la tète pour voir si Pierre Chaperon était loin de nous — elle était toujours prudente — : et elle m'embrassa comme elle m'avait embrassé dans la petite chambre.

L\ CALINEUSE l55

— Au revoir! je tâcherai de vous voir demain, mais ii"y comptez pas trop. Je ne sais pas si je pourrai sortir. 11 me tient tellement à l'attache!

Elle monta vite (hms la voiture qui partit aussitôt.

Ainsi tout se succédait en eUe, tout passait, tout s'éloio^nait avec la rapidité du cheval qui l'emportait dim trot de lolie, activé encore par le fouet du cocher, menant à droite, menant à gauche le frêle équipage, au risque de briser avec lui ce que j'aimais le plus au monde.

UX UEXDF.Z-VOL'S DAXS l'eAU

Les heureuses images qui m'avaient exalté tout le jour me suivirent à riiùtel et rendirent dabord ma solitude presque agréable. Je frémissais encore de ses baisers ; je conservais sur mes lèvres l'odeur de son corps ; et, tandis qu'on me servait à dîner dans la grande salle triste, silencieuse, où des Anglaises mangeaient lentement et avec la solennité d'un prêtre qui dit la messe, j'avais l'impression qu'elle ne m'avait quitté qu'un instant, qu'elle allait, dun moment à l'autre, venir me retrouver.

Mais quand j eus terminé mon repas, je sentis se dissy)er ma griserie. Je m'imaginai que je ne la reverrais plus. Pourquoi, me demandais-jc, ne m'a-t-elle pas donné son adresse? Pourquoi est-elle revenue sur ses pas me dire adieu? Est-ce qu'elle en aurait pris la peine si elle avait dû me revoir demain? Je prêtais à sa sollicitude, comme à sa négligence, la même intention défavorable. J'étais ingénieux à me torturer.

Il faut bien peu de réalité pour alimenter,

l58 LA CALIXEUSE

pour satisfaire laniour. Jaurais su où elle demeurait quune promenade sous ses fenêtres me l'eût rendue de nouveau présente. Je l'aurais attendue à sortir. J "aurais eu la chance de la voir. Le commandant ne pouvait me rendre bien jaloux. Mais je n'avais aucun moyen de tromper ma solitude.

Afin de m'ctourdir je me mis à errer dans les rues de Naples. Elles sont si animées et si singulières que je fus un peu arraché, malgré moi, à ma passion.

J'allais devant ces églises ouvertes au bruit de la rue, et qui laissent voir un peuple immobile d'ombres inclinées soxis des voûtes pleines de ténèbres, d'où s'élève parfois, du fond d'un chuiur illuminé de pâles étoiles, un appel de voix enfantines, un murmure d'orgue, qui expire sans résonnances ; j'allais parnù ces théâtres de planches branlantes et de toile trouée où les pauvres viennent oublier qu'ils ont à se plaindre du destin; j'allais au milieu de pancartes invitant à une parade de Pulcinella et de sonnets célébrant sur une alhche l'ordination prochaine d'un prèlre. Et aussi sur ce port qui s'endormait à peine, sur ces places qui ont vu tant de révoltes, d'exécutions, de dynasties. Puis, des rues de matelots, d'ouvriers. Je mendiants, je revenais aux prome-

LA CALINEUSE l5^

nadt^s OÙ se mùleiit l'aristocralie et la rieliesse de tous les peuples : rej^-ardaut se coudoyer les êtres les plus divers, comme dans un carnaval de l'iiumanité; admirant cette étonnante ville (pii a conservé les usages de quatre civilisations, (jui licbcrge l'univers, sans rien changer à ses mo-urs. et, avec l'esprit le plus vif et le plus ardent, ilcmcure la gardienne du Passé.

Je rencontrai dans la \'ia lloma le boiteux au bâton ferré ([ue j'avais vu suivre l*ierre Chaperon. Avec quelle importance s'avançait-il ! Avec quelle majesté résonnaient son pas et son bàlon sur le trottoir! Il semblait ce soir-là. aux lumières, comme le premier citoyen de Naples, le dispensateur de tous les plaisirs! Car c'était là son rôle. Il s'adressait aux grands de ce monde sans humilité; tout en marchant, il ellleurait les robes des moines avec dédain et ne se dérang-eait même point pour laisser passer les jolies iilles. J'eus l'honneur d'attirer son attention : il s'approcha de moi, et m'ollrit ses services. Il avait à me présenter, à mon choix, des favoris d'évéques en vacances et des maîtresses de pi'inces en disponibilité; à l'occasion, il m'aurait trouvé des reines dans le malheur.

— Foi d'hounèle homme! disait'-il. vous

ibO LA CALINEUSE

pouvez ni'eu croire, signore. Salvator n'a jamais trompé personne.

— Salvator, répliquai-je, sois meilleur observateur. Ai-je le visage dun homme qui songe à se réjouir? Xe vois-tu pas. à mes yeux, que j'ai d'autres préoccupations?

— Je l'avais déjà deviné, signore, c'est pour cela que je venais vous olïrir mes consolations.

— Ya les porter à d'autres: je n'en ai pas besoin.

-— A votre aise, signore. Mais vous les souhaiterez peut-être une autre fois. Quand vous voudrez me voir, je me promène tous les soirs dans la Via Roma.

Et il s'éloigna.

Un instant j'eus l'idée de le rappeler. Je voulais lui faire chercher la demeure de Juliette; mais il nie répugna de mêler cet homme à mes amours et je le laissai courir.

Dans mon état desprit je craignais la nudité de ma chand^re dliùtel. Notre âme habite les objets familiers, les murailles que nous sommes habitués à voir. Lorsqu'une allliction nous courbe et nous domine, lorsque nous cherchons un encouragement à vivre, cet entourage accoutumé nous rappelle à nous-mêmes, tandis que ces tristes cellules des grands cara-

LA CALIXEUSE l6l

vansérails modernes, d'une si froide impersonnalité. ne peuvent quaugnienter encore notre accablement.

Au lieu donc de revenir ù riiùtel, j entrai dans un petit théâtre oii Ion représentait le Barbier de Sé^nlle et je ne sais plus quel ballet napolitain. Les maillots roses et bien moulés ne surent point mémouvoir; plusieurs fiourantes étaient jolies et dansaient avec cet art et cette grâce que n'ont guère que les ballerines italiennes, mais c'est à la l'ois le charme et le défaut de l'amour de rendre si attrayant un seul être que tout le reste du monde n'a plus de prix. Je m'ennuyais fort : et le Barbier joué en charge, mimé grossièrement, trahi par le plus déploraljle des orchestres, allait me l'aire quitter la salle, lorsque j'aperçus à quehfues rangs de moi Paul Ancelle. Je ne l'avais pas renconti'é depuis le jour de mon départ et je pouvais croire qu'il ne nous avait pas suivis jusqu'à Xaples. Sa vue me frappa comme un malheur soudain: et je demeurai au théâtre, les yeux attachés sur lui. Il s'occupait peu de la représentation, sortait à chaque instant sa montre, se l'appliquant contre l'oreille comme s'il eût craint qu'elle ne lût arrêtée. Evidemment il attemlait l'heure d'un rendez-vous. Une jalousie atroce métreignit, me souleva. Je

l62 LA CALINEUSE

pensai que Julielle allait venir le trouver, et je me deelarai à uioi-niènie que je ne le souffrirais pas. Poiir la première fois. Paul Ancelle mapparut connue un homme absurde, laid et ridicule : si pitoyable qu'il me semblât, il m'inspirait aussi de la liaiue. A la lin, après avoir une dernière fois examiné, puis écouté sa montre, il se leva, partit. Résolu à le suivre, je me levai et je partis aussi: par malheur, les corridors et le vestibule étaient encombrés : •ma sortie fut retardée, et, quand j eus quitté le théâtre, je ne pus découvrir par quelle rue il s'était enfui. Je rentrai désolé à l'hôtel.

M. Coningsby se trouva avec nu)i dans l'ascenseur.

— Je vais écrire mou interview du Prince de Naples, lit-il.

— Interview authentique? demandai-je.

Il ne se souvenait plus de ce qu'il nous avait conté le nuitin même et dit fièrement en haussant le menton, pareil à un coq qui lève sa crête :

— Toutes mes interviews sont authentiques, monsieur !

Cependaul il se radoucit, et, pour me laisser soupçonner sa valeur :

— On me paie un dollar la ligne, monsieur; or, avec ma machine à écrire, j'écris un mot en

LA CALTNEUSE l63

trois secondes. Vous voyez ce que je puis gao^ner par heure.

Xous étions arrivés sur le palier où se trouvaient nos chambres.

— Vous|»ouvez entrer chez moi. dit-il: vous ne me dérangez nullement. Je causerai avec vous tout en travaillant. ^ oyez-vous, monsieur, le travail, il n'y a que cela. M. Mielgounof. M. Chaperon sont des hommes de talent, mais connne travail, que font ils? Rien. Ils ne sont pas maîtres de leurs passions. Moi. je suis maître de mes passions; jai rayé l'Amour de ma vie. J'ai une i'emme. femme des plus distinguées, présidente de la Ligue pour l'éducation des jeunes orphelines: malheureusement cette femme a un mauvais caractère. Elle serait un embari-as pour moi eu voyage. Je la laisse à New-York. Xous nous voyons un mois à Brightou tous les ans. Je fais la part... Commeut dites-vous? la part de la llamuie. C'est cela, la part de lallamme! Je fais la part de la llamme, mais c'est tout.

M. Coningsby ouvrit sa porte avec didiculté. et, comme il entrait, il trébucha, et se fut étendu par terre si je ne l'eusse secouru.

H me dit avec une haleine odorant le wisky :

— Ce sont ces vins du pays : ils sont très dangereux... mais ils sout moins dangereux

l64 L\ CALIXEL5E

que lAmour ; moi je lai rayé de ma vie. parce que je suis mailrc de mes passions... Allezvous-en. je vous prie, parce que je me trouve un peu mal.

Comme je regagnais ma chambre, j'appris qu'il y avait un homme à la porte qui voulait me remettre une lettre, mais que le portier refusait de le laisser monter. Je descendis et je fus très étonné d'apercevoir Salvator qui me tendit une feuille de carnet où quelques mots étaient tracés au crayon.

— Vous ne saviez pas, signore. dit-il, que je vous rendrais sitôt service.

— Pourquoi ne vouliez-vous pas le laisser monter? demandai-je au portier.

— Parce que. monsieur, le drôle passe pour avoir donné plus d'un coup de couteau.

— Quel mensong-e! s'écria Salvator.

— Silence! lit le portier majestueusement. Vous n'avez rien à dire ici. Remettez votre lettre à monsieur, et partez.

Je lui doimai une pièce d'argent et Salvator, malgré sa claudication, disparut avec la légèreté d'une jeune tille.

Le portier, auquel M. Coningsby avait dû enseigner sa morale, me regardait de la tète aux pieds et se denuinda sans doute quel genre de sacripant je pouvais bien être. Cepen-

LA CÀLIXEt'SE l65

dânt je lisais avec surprise le billet quon venait de m "apporter.

« Je ne puis vous voir. Soyez demain au bateau d'Ischia. Au premier départ.

« Juliette. »

Ce mot me mit dabord dans la joie, puis nie remplit d'inquiétude. Je songeai à Paul An celle et me demandai si le billet m'était réellement adressé. La première phrase, en elîet, n'avait pour moi aucun sens.

Tant pis ! me dis-je. Quel que soit le destinataire de cette lettre, j irai au rendez-vous.

Je passai la nuit dans l'attente, dans l'angoisse.

Dès huit heures du matin je me trouvais à l'embarcadère de 1 luimacolatella. Je vis Juliette arriver de son pas un peu défiant, timide, dont le sautillement semblait produit par l'cUort d'une volonté en lutte avec l'instinct. Elle avait vaincu en elle tant de répugnances et tant de colères! Toujours vêtue avec cette simplicité apparente qui éloigne les aventures, mais qui est une fête pour ceux que l'on convie à regarder, à aimer. Il semble qu'il y ait beaucoup de jupes de ce genre; et on reconnaît près d'elle que seule la

l66 LA CALIXEUSE

sienne a la coupe exacte, la nuance juste. Tout ce qui enveloppe, tout ce qui caresse sa chair est l'ccuvrc de sa fantaisie. Où trouve-t-elle ces batistes aux fleurettes capricieusement jetées, où prend-elle ces soies lumineuses?

Un instant je ne pense plus à ma jalousie. J'admire Juliette. Mais la voilà pi'ès de moi, et le souvenir de son l>illct me revient. C'est avec de violents battemcnls de co'ur que je l'aborde.

Elle recula en mapercevant. Je vis bien quelle n'était pas venue pour moi. mais elle avait une facilité merveilleuse à accepter les hasards les plus inattendus et à transformer brusquement ses résolutions.

— Il paraît que c'est charmant Iscliia, ditelle, et je suis bien heureuse d'y aller avec vous.

J'essayai de sourire.

— Vous allez être la reine sur ce bateau.

— Oh! je n aurai pas i^rand'peine. Beaucoup de femmes siuia^inent qu'il y a des moments pour s'habiller avec élégance. Pilles s habillent pour un bal. pour un dîner. Elles sont aussi stupides (pie cet homme cpii ne voulait avoir de l'esprit <pu' le dimanche. Au fond, une femme ignore si ce n'est pas eu chemin de fer, à la promenade, dans une

course d'affaires quelle sera le plus admirée.

— C'est cela, vous ne passez pas une seconde sans songer à conquérir quelqu'un.

— Vous vous trompez... Oh! voyez cette jeune fille. Elle est jolie, mais s'enveloppe-t-on ainsi de cache-nez, se mel-on dans un sac comme cela?

Tous ces caquetages n'étaient que des tromperies réciproques. Elle était inquiète, j'étais furieux ; mais nous ne voulions point nous avouer ce qui nous tourmentait. Elle restait éloignée de moi de quelques pas, regardant à chaque instant derrière elle. Elle attevulit, pour monter dans le bateau, qu'il (Vit j)rét à partir. Elle fit ensuite mille tours sur le pont et dans les cabines, me disant qu'elle ne me quittait que pour une minute. Le bateau se mit en marche. Elle s'assit alors à côté de moi et resta sans dire un mot, comme endormie.

En vain lui montrai-je successivement audessus des vagues étincelantes Nisida toute blanche de ses rocs creusés et déchiquetés, les azurs fins du cap Misène qui semblent ellïeurer la mer, Ischia encore enveloppée et vaporeuse sous la lumière comuic une attirante promesse de l)eauté.

Son regard vague errait au loin; elle ne voyait rien, ne parlait toujours pas, et j'avais

l68 LA CALINEISE

envie de la battre. Nous fîmes ainsi, par un soleil et une mer admirables, la plus horrible des traversées.

Lorsque le bateau toucha Casamicciola, nous fûmes des premiers à débarquer, mais à peine étions- nous sur le quai. Juliette sarrèta et demeura immobile à considérer la foule bariolée qui se précipitait sur la passerelle. On eût dit quelle y cherchait quelqu'un.

— Qu'attendez-vous? lui demandai-je.

— Rien, rien, fit-elle sans bouger. Je regarde ce monde.

Les derniers passagers eurent bientôt quitté le transport et se dispersèrent devant nous. Alors Juliette parut délivrée d'une violente inquiétude ; elle me sourit, jeta les yeux autour d'elle comme par devoir, puis me prenant le bras :

— Nous sommes à Ischia?... C est joli... Marchons !

Que ce fût l'angoisse ou le A'Oyage, elle avait faim, grand'faim, et, à l'hôtel, le plaisir qu'elle eut de manger lui lit trouver tout gentil, tout aimable : la salle coquettement parée d'arbustes, la galerie de bois s'ouvrant sur une cour (leurie, et la mer plane, sans lumière, fernumt l'horizon comme d'un lulle vague et léger. Elle admira les petites corbeilles

LA CALINElâE 169

de paille trcssco ((ue i on fabrique à Ischia pour quelques sous cl que le propriétaire tle l'hùtel lui ollrit eoiniue cadeau de bienvenue. Les yeux l)rillanis. soulevée dune joie folle, elle sécria :

— Oh ! nous irons après déjeuner voir la fabrique, dis, veux-tu? Ce sera amusant!

Un collier de perles, une parure de turquoises, les plus beaux joyaux ne l'eussent pas ravie davantage.

Sa gracieuse ànie ([ui sétait éveillée, qui avait commencé de sentir à Paris, ne pénétrait point encore les magni licences dune nature trop éloignée, trop nouvelle. Elle allait aux travaux des êtres, même les plus inlimes. comme si elle s"y fût trouvée moins étrangère. La vie obscure et étonnante de cette ile, soulevée par les volcans, écrasant les hommes de siècle en siècle, et sans cesse les attirant par une fertilité, une richesse sans égales, ne la touchait donc point, mais elle était tout de même heureuse de son voyage, pareille aux enfants que la couverture d un livre enchante et qui nont pas même la curiosité d'<'n regarder les feuillets. Insensible, elle n'en était pas moins charmante. Je 1 aimai de ne rien cuiiqjrendre en dehors d'elle-même. Sou esprit n'élait-il pas. à lui seul, un monde : tantê)t sinq:)le et d'instinct.

1^0 LA CALT.VEUSE

tantôt compliqué, artificiel, toujours riche de mouvements et de révolutions?

Elle avait beau être aveugle k ce que nous étions venu voir, je devinais déjà en elle une bienfaisance mystérieuse.

Lair qu'on respire dans ces pays fortunés ne nous donne point une agitation stérile et ne nous presse quau Ijonhcur. C'était peut-être cette chandjre du quartier de Castel Gapuano où des misérables se sont unis depuis tant d'années qui lavait rendue une femme naturelle, et c'était sûrement cette pure lumière qui donnait à ses yeux de si franches et de si heureuses clartés. Les mille idées qui. autrefois, partageaient son existence, renq)èchaient de se livrer à quoi que ce fût plus d'un instant, s'étaient enfin évanouies : quand nous sortîmes, elle était disposée à prendre encore davantage de plaisir. Et elle voulait tout voir.

Le maître de Ihotel. qui était sur le seuil, vint me dire quun jeune houmie ayant demandé madame, pendant notre déjeuner, il lui avait répondu quelle n'était pas seule et lavait prié de donner son noui : le jeune homme était parti en disant ({uil reviendrait.

Cette comnmnication. qui eût dû me bouleverser me laissa toute ma trancjuillité; Ju-

LA CALIXEUSE I7I

liette ne parut pas Tavoii' entendue, bien que riiôtelier se tïit exprimé à voix haute et en français. La voiture que nous avions retenue était à la porte et Juliette montrait une impatience eul'antine à partir. Son enivrement me gagna. Je ne pensai point à cet inconnu, qui avait voulu troubler noire joie, tant il est vrai que la jalousie a ses heures et que les circonstances les phis inquiétantes ne suffisent pas à l'inspirer.

En pas.sant devant les blocs noirs d'Arso, devant cette lave tordue en croupes et en faces convulsées de monstres, qui couvre de mille débris énormes une terre abandonnée où des pins clairsemés et des toufles de genêts étendent un maigre ombrage, le cocher se tourna vers nous et. d'une voix de guide qui travaille pour son pourboire, nous rappela le désastre de quatre-vingt-trois : Casamicciola ensevelie par un beau soir d'été en une seconde: les survivants allant chercher dans les ténèbres les inconnus, peut-être la mère, l'enfant, la maitresse qui hurlent au milieu des décombres; les acteurs du théâtre Manzi, affolés, fuyant vers les bar([ues en habits d'Arlequin et de Pulcinella: puis les journées de calme horreui", la découverte des morts sous une pluie torrentielle, rappj)aritiou hideuse d'êtres sui'-

172 LA CALIXEUSE

pris dans le plaisir, quune danse ou un baiser avait enlacés; enfin, pour achever la ruine, la peste, montant de ce sol pourri de cadavres, s'étendant partout sur lîle voluptueuse et embaumée comme une vengeance des victimes envers ceux ({ui ne les ont pas suivis. Les traces de la catastrophe nous entouraient : nous retrouvâmes la terreur de ce soir fatal dans les inscriptions et les affiches qui couvraient les murailles des villages, les flatteries à Dieu et aux saints, les prières pour les attendrir et sassurer leur protection : Viva (îiesu Sacrauieniado ! SantAnna e Maria, orate pro nobis! Tant d'évocations funèbres ne sullisaient pas encore. Nous touchâmes une fois de plus la mort au château dischia. dans ces étroits caveaux oîi les anciens prieurs, revêtus de leur robe, sont assis sur leur siège abbatial, humbles petites momies qui tombent en poussière doucement, sans plus agiter le monde de leur lin qu'ils ne l'ont fait de leur existence.

Mais ces images n'étaient pour Juliette qu'un amusement sans tristesse.

La belle et line clarté du ciel nous déguisait toute misère.

— Dire (pi'ils ont li' froid à Paris! faisaitelle. Hère de son destin.

Elle s'abandonnait aux séductions dischia;

LA CALINEUSE i;3

déjà les hasards de la promenade avaient dérangé sa toilette ; la brise jouait dans ses cheveux cendrés; mousseline et batiste trahissaient un peu des grâces charmantes. J "écartai encore les voiles, je respirai la douce chaleur de son sein : le désir le soulevaitvers moi, et j'arrêtais ma bouche dans ces fruits délicats et parfaits, sur lesquels les sculpteurs antiques eussent pu mouler leurs coupes.

— Vous les avez vus hier, dit-elle, avec un sourire.

— Xon, dis-je. je vous découvre aujourd'hui, comme vous-même découvrez File.

C'était vrai. EUe était à présent surprise et exaltée de ce quelle apercevait. Ses yeux demeuraient épanouis: elle frémissait devant un horizon si vaste ([uelle neùt pas soupçonné.

Lorsque nous aperçûmes au-dessous des routes que nous suivions, au delà des vallées et des puits d'ombre, la mer lointaine, d'un bleu à peine moins pâle que le ciel, radieuse, infinie, caressant l'île d'une molle ceinture de Ilots, nous fûmes attendris de cette paix et de cette union de toutes choses ; à notre tour nous avons rapproché nos lèvres, nous nous sommes mêlés et perdus dans la joie immense.

Le cocher, avec la familiarité ordinaire aux Italiens du Midi, se permit des plaisanteries

1^4 LA CALIXEUSE

toutes rusticiues sur la musique des soupirs. Il avait ontcndu uos baisers. Nous uc fùuies ni l>le.ss{''S, ni lionteux. Notre ivresse débordait; il fallait que tout ce qui nous entourait fût complice ou spectateur.

Nous nous oubliâmes si bien au milieu de nos caresses ! nous ne savions plus quil y avait au monde d'autres pays que cette île merveilleuse et que nos yeux devaient revoir des endroits moins beaux. Quand la lassitude nous fit souvenir de l'heure, nous revînmes à Gasamicciola trop tard pour reprendre le bateau de Naples. Il y avait longtemps déjà qu'il était parti.

Alors, pour la première fois depuis notre arrivée, Juliette pensa à autre chose qu'à notre plaisir. Elle pensa avec colère à cet honnne qui l'attendait et dont dépendait son bienêtre. Elle était si irritée d'avoir risqué de le perdre ([u'elle oubliait toutes les jouissances de cette heureuse journée. Connue, sans prendre garde à sa fureur, je lui disais que l'ile avait plus d'un hôtel où nous pouvions passer la nuit, elle s'écria en frappant du pied :

— Mais je ne veux pas ! Je ne veux pas rester ici. Il faut ([Uc je sois à Naples. ce soir, ce soir même.

Je cherchai des bateliers pour nous conduire.

Après avoir IVappé vainement à plusieurs maisons et erré longtem[)s sans pouvoir reucontrer de passeurs, nous allions renoncer à ce tardif départ, quand un vieux marinier vint mettre son canot à notre disposition . Il nous débarquerait à Gumcs, et, de là, nous mènerait chez un de ses amis ((ui possédait une petite carriole et nous conduirait volontiers à Naples. Nous acceptâmes avec empressement.

Le vieillard s'éloigna, puis revint un instant après avec ses deux fds et un autre de ses parents. Nous partîmes aussitôt à la rame.

La nuit montait rapidement. L'horizon, les côtes, les montagnes disparurent dans des fumées sombres, cuivrées, flamboyantes. Un cercle immense d'ombre grise emprisonna la mer unie et blafarde. La Ijarque, envahie par les ténèbres, glissa son ombre informe sur les flots blanchâtres et sur le ciel éclairé. Nous ne pouvions plus voir nos visages. Juliette, un peu edrayée de se trouver parmi ces pécheurs, un peu fatiguée de sa promenade, se serrait contre moi. Nous étions attirés par la limpidité du ciel, nous égarions nos yeux dans les profondeurs infinies où les étoiles brillaient, pâlissaient. send>laient se fondre eu myriades de clartés. Les rameurs, connne pour se donner du courage, se mirent alors à

Ij6 LA CALINEUSE

appeler la lune absente dun chant large et tranquille.

Tout à coup, le vieillard qui faisait, lui aussi, sa partie dans le clio'ur, laissa s'échapper de ses lèvres, au lieu de sons harmonieux, une bordée d'injures et de cris.

Le chant s'interrompit brusquement,

— Managgia! s"écria-t-il. San Gennaro! Uh! Puorco !

Et. dans son émotion, il lâcha sa rame qui tomba dans la mer.

Nous n'eûmes pas le temps de nous garer : une barque arriva sur nous, beaucoup plus grande que la nôtre, éclairée à lavant par une petite lanterne rouge, manœuvrée à toute vitesse par des gens qui semblaient ivres ou ne pas nous voir. Elle nous prit en travers. Le choc pouvait nous taire chavirer. Nous en fûmes quitte pour une violente secousse. Mais tandis que nos rameurs trouvaient leurs invectives des grandes circonstances pour lancer à la tète des maladroits, trois hommes, sans s'occuper des injures, sautèrent vivement dans notre barque. L'un de ces hommes se tourna vers le bateau ijui lavait amené et cria :

— Elevez le fanal! Vite, donnez-nous de la lumière !

Au même instant, il saisissait le vieillard

LA CALINEUSF l'J'j

par le col de sa vareuse et le secouait i-udenient.

— Abominable canaille! répétait-il. rendsmoi ma femme! Rentls-la moi, lùclie!

Je reconnus la voix de Paul Ancelle. Une minute après, la lanterne de son embarcation dirigée sur nous éclaira des yeux égarés, une face féroce : il était devenu un autre lionnne.

Il saperçut de sa méprise, lâcha le vieux marinier et enjaudja les bancs qui le séparaient de celui où je me tenais avec Juliette. Ma figure restait dans londjre. mais Juliette se trouvait en face de la luuiicre.

— Mon Dieu ! nion Dieu ! disait-elle toute tremblante, protégez-moi. protégez-nous!

Paul Ancelle s'élança de notre côté et saisit le bras de mon auiie.

— Gueuse! fit-il en essayant de lentraîner. Mais, d'un elfort brusque, je repoussai

l'agression; Ancelle trébucha lourdement, faillit perdre l'écfuilibre. Il était par là même à notre nierci. et tout allait se terminer .sans lutte à notre avantage, lorsque ses deux rameurs accourureut à son secours: avant que j'eusse le temps de me mettre sur la défensive, je me sentis enserré par des l>ras de fer. La tète renversée, je me débattais vainemeut dans une étreinte inq)itoyable : j'étais écrasé, étoullë Contre un corps qui me paraissait énorme et

gigantesque. J'eus rimpression que clans une seconde j'allais être jeté à la mer.

Subitement, les rôles changèrent. On me dégagea. Les hommes des deux ljar([ues se prirent à bras-le-corps. Le champ de bataille, qui, dans sa plus grande largeur, n'avait pas quatre pieds, était le plus redoutable ennemi. Le bateau penchait à droite, à gauche, en avant, eu arrière. Je voyais approcher le moment où nous allions couler, en grappes humaines, ennemis et amis accrochés les ims aux autres.

Devant moi, sur le canot ([ui avait amené Ancelle, un mousse, resté seul de l'équipage, dirigeait vers nous sa lanterne et nous considérait d'un œil hébété, sans taire un mouvement.

Je pris dans mes bras Juliette, qui semblait anéantie par la terreur, et j'essayai de passer avec elle sur le canot avec le mousse. Je ne songeais qu'à nous sauver tous deux.

Malheureuseuicnt. un couple de lutteurs s'eft'ondra devant nous, au milieu de plaintes et de rugissements étoulïés. L'un d'eux parvint à se redresser, à se débarrasser des nuiins tjui l'étreignaient, et. au hasard, croyant sans doute frapper son adversaire, il m'asséna un coup de poing que je lui rendis de toutes mes

LA CALIN'EUSE I^^g

forces. Nous nous balUmes avec la fureur égarée de gens qui ne savent pas où sont leurs ennemis et qui ne se voient pas. La lanterne, tournée maintenant d'un autre côté, nous laissait dans une obscurité complète.

Soudain, des cris de détresse partirent; la barque pencha vers la droite; se coucha presque sur l'eau ; je sentis que cette fois c'était fini et que nous allions chavirer.

Mon inquiétude fut courte. Il y eut une chute pesante, je fus inondé décume et aussitôt la barque se releva, rebondit comme allégée d'une lourde charge. A la lumière, qui nous éclaira en plein, j'aperçus un homme à la nage. Juliette était étendue au fond du canot, blême, frissonnante. Le vieux luarinier, nos trois rameurs avaient repris leurs avirons.

— Tout le monde est là? demanda le vieux. Et le signore et la signora ne sont pas blessés?

— 11 y a Giulio, répondit l'un des fils, qui a été blessé au front.

Le bonhomme examina la plaie sanglante, puis déchirant un morceau de sa vareuse trouée et salie, il le tendit au blessé :

— C'est rien, dit-il. Enveloppe-toi avec ça. Moi aussi, j'en ai reçu un marron! Bah! ce n'est pas le premier. Allons ! En route !

Les rames battirent l'eau d'un même coup.

l8o LA CALIN'EUSE

Quek[ue temps encoi'e, nous vimes derrière nous la lueur de la petite lanterne tournoyer au-dessus de la nier, puis ee ne lut qu un point rouge, puis tout redevint obscur.

Je remerciai chaleureusement le vieux nuirinier et son équipage de nous avoir ainsi sauvés.

— Ah! dit le A'ieux, cest du sale monde de Forio. Je connais toute la niclrée. Ça na jamais fait rien qui vaille. N'empèehe quà présent ces porcs-là ne nous réclameront plus leur godaille. Nous leur avons donné à boire ! Mais, ajouta-t-il, qu'avait doue ce signore contre vous?

Et, comme je ne répondais rien ;

— Oui, ça se conçoit : lAmour!

Il jeta ces mots d'un ton triste et gouailleur. Sans doute quelque ancienne amertume lui remontait à la bouche ; il devait rire de pitié eu songeant aux misères (]ui frappaient après lui les hommes, aux misères (jui attendent les générations à venir et <[ui sont inévitables.

Sur cette peau rude, la peine ue mord qu une fois — à la dernière heure. Sans me parler davantage, il se mit à sililoter. puis il sécria brusquement :

— Allons! A l'ouvrage!

Il cracha dans ses mains et recommença de plus belle, de toute sa vigueur, à manœuvrer ses avirons.

LA CALINEUSE l8l

Le silence et riininobilitc de Juliette me causaient une grande angoisse. Dans les ténèbres, je me demandais si elle n'était pas blessée, malade. Je lavais embrassée, elle était demeurée rigide, les lèvres serrées; enfin , — ce fut un soulagement pour moi, — je l'entendis parler. Elle dit d'une voix faible, à peine distincte :

— Ou'est-IL devenu?

Elle me rappelait la scène qui venait de se passer. QueUjue surprenant que cela puisse sembler à ceux ([ui n'ont point subi les mêmes épreuves, ni renuuviué combien certaines circonstances nous transforment et nous paralysent, je ne pensais plus à l'aventure. Les émotions violentes nous absorbent à ce point que toute conscience disparaît en nous. La lutte de tout à l'beure n'était pour moi qu'un cauchemar. Je ne savais plus si j'avais frappé Paul Ancelle, si je l'avais jeté à la mer. Lui que j'avais si profondément détesté lorsqu'il m'était apparu tout à l'heure ivre de jalousie et de colère, il m'était à présent indifférent. Je ne m'inquiétais pas de son existence possible, ni de sa mort probable; je n'avais nul regret, nulle pitié, nulle inquiétude. Je ne songeais qu'à Juliette, et c'est pourquoi je ne lui ré-

l82 LA C A LISEUSE

pondis pas aussitôt lors<[uelle nie demanda une seconde fois :

— Ou "est-il devenu ?

Elle pensa que. si je me taisais, c'était par crainte d'avouer la vérité.

— Ali ! mon Dieu ! mon Dieu î fit-elle.

— Mais, répliquai-je. je ne sais pas ce qu'il est devenu. Il a peut-être regagné son canot à la nage. S'il s'est noyé, tant pis pour lui! Il l'a bien mérité.

Et, assez mal à propos, je lui rappelai ce que nous avions vu à la Porte de Capoue: tout l'enthousiasme qu'un <lonneur iFestafilades avait inspiré au peuple. J'ajoutai :

— Ces mœur.s-là sont contagieuses ; Ancelle a voulu imiter les Napolitains : il nous a contraint de lui retourner ses propres arguments.

D une voix brève, sitïlaute. vUc dit :

— Alors, c'est bien vrai, il est... (elle n'osait pas prononcer le mot et elle chuchota tout bas :) il est tué.

— Sou sort vous im[uiète doue bien? répondis-je. Je vois ;i jirésent (juil avait peut-être des droits de vous traiter comme il l'a fait.

— Ahl taisez-vous. Je suis libre d'agir comme bon me semble.

— Avoucz-donc que vous l'aimez!

LA CALIXEUSE l83

— Ah ! ne parlez pas d'amour en ce moment, A ous me faites horreur.

Et clic sécarta de moi.

Cette aversion subite, inexplicable, maccabUi.

Je me demandai ce ([uc j"a\ais l'ait pour hi mériter. Si elle aimait Ancellc. que signifiaient les baisers emportés de laprès-midi cet amour si bien joué qu'on se refusait à y voir une comédie ? Une pareille duplicité m'exaspérait. Je me disais : « Oh! toi, ma chérie, sois tranquille, tout à l'heure, quand nous serons seuls, nous réglerons nos comptes Dans ce balcau, je suis le rival de tous ces hommes; ils sont avec toi; ils m'empêcheraient de te battre comme tu le mérites. Peutêtre profiteraient-ils de Tincidcnt pour faire de toi leur gouge, et tu en serais bien heureuse. A a, j'attends. Je suis j)aticnt. Plus tard! Plus tard! » Je navals pas. connue on le voit, des imaginations bien délicates, ni bien raisonnables; mais ceux qui furent la proie d un désir aussi implacable me pardonneront.

La traversée, qui fut longue, ne dura point

pour moi. Ma haine m'occupait, me donnait

ce plaisir stérile d'inventer mille vengeances.

Nous abordons à Cumcs: au milieu des

l84 T.A CALINF.USE

ténèbres le vieux marinier nous conduit parmi les ruines et les broussailles: nous montons et nous descendons : à chaque instant on craint de mettre le pied dans une fondrière : nous ne savons pas oii noussonnnes; notre g^uide seul connaît son chemin et se dirige d'un pied sur. Nous suivons le bruit de ses pas.

Juliette, à un moment, se rapproche de moi: elle sarrète. me force aussi à marrètcr.

— Oh! fait-elle, jai peur. Donnez-moi le bras.

Cette prière m'est délicieuse: elle me paie plus diine souflrance.

— Andiamo! Andiamo! (Allons! Allons!) sécrie le vieux.

Nous continuons noire marche.

Nous parvînmes à la petite ferme où nous devions trouver une voiture. A coups de pied qui ébranlèrent la porte, et avec des appels sauvages, nous réveillâmes Ihcnime qui devait nous servir de cocher. Il vint nous ouvrir, une chandelle ;i la main. Il nous écouta en se frottant les yeux et voulut bien accepter notre proposition, homme de I)onne volonté jusque dans son demi-sommeil. Tandis qu il préparait son cheval, le vieux marinier lui racontait l'aventure de notre traversée avec une volubilité étonnante et des gestes grandi-

LA CALI\f:USE l85

loquents. nie tapant sur l'épaule et me uioutrant du doigt pour bien laisser entendre quil s"ai;;issait de moi. roulant des yeux épouvantés, ou meua»;auts: se prenant le bras, puis se frappant sur le poing- d'un air terrible. Son auditeur le regardait une minute, approuvant le récit d'un « lienissinio » ou d'un « Giesu! » et allait à son ouvrage. Il semblait dire : « Que voulez-vous que cela me fasse? Ce ne sont pas mes affaires, n

Lorsque la voilure fut attelée, mes rameurs, qui ne voulaient point partir sans pourboire. me demandèrent, le front humble et le chapeau à la main : « La bona numcia ! » et nie rappelèrent leur obligeance. J'étais d'autant mieux disposé à reconnaitic leurs services, (ju'au lieu de me secourir, je savais qu ils auraient très bien pu m'assassiner. La pièce que je leur rends excita d'abord chez eux le même élonnement que chez la vieille du quartier de Castel Capuano. « L'(n'. dans le pays de Xaples. disait Beresfonl. est aussi rare que la vertu des lilles. » Mais ils reconnurent vile ma générosité et exprimèrent leur reconnaissance par de grands saints et toutes sortes de souhaits. Seulement, avant de s'en aller, ils voulurent savoir pour qui ils avaient risqué leur peau et défilèrent devant Juliette, la re-

l86 LA CALTXEUSE

gardant comme les paysans regardent à la foire.

— Trop petite ! Telle fut. à demi-voix, la conlidence de Giulio, le blessé, à lun de ses compagnons.

Il regrettait sans doute d'avoir versé son sang pour une femme qui ne répondait pas à son idéal damoureux.

Xous arrivâmes à Xapîes sans nous être réconciliés. Sa Irayeur mavait attendri, mais elle ne l'avait rapprochée de moi qu'un moment. Elle était à présent plus armée, plus forte, puisque ma pitié pour elle en dissipant mes haines, en détruisant mes projets de vengeance, me mettait à ses pieds.

Sur la Via Caracciolo, elle me dit d'un ton impérieux :

— Vous iiallez pas venir jusque chez moi. Je ne le veux pas. Je ne veux pas que vous sachiez nujn adresse. Descendez ici. Descendez.

— Juliette. m"écriai-je, que vous ai-je fait pour que vous me parliez ainsi?

— Comment o.sez-vous le denumder ! . . . Allons! descendez. Et puis, je vous demande de quitter Naples... Si vous y êtes venu pour moi. vous savez que vous n'avez plus rien à y taire, puisque je ne vous verrai plus. Non.

LA CALIXEUSE 187

il est inutile de me supplier. Je ne vous verrai plus jamais. Si je vous rencontrais, je ne sais pas ce que je ferais. Je vous dénoncerais à la police !

— Mais. Juliette, vous savez bien que je ne suis pas cause de ce qui s'est passé. C'est lui qui nous a attaqués.

— Non. Vous êtes cause de lout... Je devais aller avec lui à Iscliia. Oui, c'était avec lui, et vous n'avez i-ieii à dire. Pourquoi ètes-vous venu? Pourquoi m"a\'ez-vous gardée là-bas si longtemps? P()urqu(»i no lui avez-vous pas parlé doucement, connue il l'aut parler à un tou, car il était fou alors, fou damour pour moi. Kt vous lavez tué. Si. c'est vous qui l'avez tué. Que vais-je devenir à présent? Le connuandant va tout savoir, et bien d'autres aussi le sauronl. (3n m'accusera peut-être... Ah ! c'est atroce. Je vous luiis. tenez, je vous hais.

Elle m'avait re[)oussé de la voilure, mais je gardais sa main dans la mienne ; j'espérais encore, bien (|u"il n'y eut plus rien à espérer.

— Lâchez- moi ou j'appelle au secours, cria-t-elle. et d'un brusque ell'ort elle se dégagea. Ah! poiii'(|U()i vous ai-je connu?

Elle ne voulait pas d(jnner son adresse devant moi; et. comme elle ne savait pas un

l88 LA CALINEUSE

mot ditalien. de la iiuiin seuleincnt elle lit signe au condueteur de partii'. mais il ne comprit pas son geste.

— Alors j'irai à pied, dit-elle.

Elle sauta de voilure et se mit à courir. Je la rattrapai; je la retins par la taille. Elle se débattait, résolue à ne pas céder.

— Cela mest égal. Vous ne saurez pas où j habite.

Voyant que j étais décidé aussi, moi, à ne pas la cjuitter, elle consentit, pour uiéchapper. à ce que je voulus, remonta en voiture et dit au conducteur :

— Hôtel Bristol. Corso Vittorio Emanuele. Et elle .ajouta en se tournant vers moi : Vous pouvez venir, vous pouvez venir, vous ne my trouverez pas.

— Juliette, arrêtez ! criai-je.

Il était trop tard, la voiture roulait déjà vers la Piazza dei Martiri. et j'avais vu Juliette se pencher à l'oreille du conducteur, sans doute pour lui douner sa véritable adresse.

En quel pénible cortège diuiages riantes et douloureuses ui'en retouruais-je le long de la Via Partenope! La lutte du bateau la lin de Paul Ancelle. ne ui'occupaienl poiul: ce qui me torturait sans cesse, autaut que le

souvenir ilune cuiiroiine perdue peut supplicier un roi sans royaume, c'était le souvenir de ce visage, que javais vu lieureux et passionné sous mes caresses, prenant tout à coup une expression — que je pouvais croire immuable pour moi — de haine et de ressentiment. La mort est-elle plus terrible que l'arrachement d'un être où nous nous sommes plu à réunir luutes les beautés, tous les plaisirs, où nous av(jns placé, par un coup de i'olie, toute notre fortune et tout l'attirait de lexistence?

Sur le seuil de Ihôtel. ce fut un divertissement à mon chagrin de retrouver la personne de Salvator. si peu noble (juelle fût. N'était-ce pas en ellet à cet hounne que je devais cette journée d'allliction. dont je ne pouvais encore oublier les délices".'

Salvator paraissait ne pas être de bonne humeur. Il parlait à voix haute, frappait le sol de sa canne ferrée, et de tenqis à autre, il abattait sa main d'un coup sec sur la manche de M. Mielgounof, ([ui s'empressait aussitôt de la chasser et de lisser soigneusement l'étolfe du bout de ses doigts. M. de Sonsfeld et Pierre Ciiapcron assistaient à l'entretien, très auimé.

— Comprenez-vous, me dit M. Mielgounof, que ce rullian demande une commission ! 11 me propose de me conduire chez la duchesse de

190 LA CALiNElSh

Casête et il me mène chez une gueuse. Je n'ai pas besoin de gueuse, moi. Jai des mœuss.

— Mais, mon cher, si cette gueuse est belle Que vous importe !

— Je me fice de la beauté, moi. Je connais la Duchesse de Gasète. C'est un ange ! Elle adore ma nmsique. Elle m'écrit de venir chez elle: j y vais, je me laisse conduire par ce coquin, et je me retrouve en l'ace d'une maritone. d'une femme pour les matelots. Et le ruflian pétend été payé.

— Mais, signore. vous ne voulez pas couiprcndre. C était la fenune de chambre de la ducliesse, VAle venait de sa ])art. Foi d'honnête homme! Salvator n'a jamais trompé personne. Puis({ue je vous dis que c'était la femme de chand>re de la duches.se et qu'elle avait un message de sa maîtresse avons porter.

— Ce n'est pas vrai, répliqua M. Mielgounof. Je connais aussi la feuime de chambre de hi duchesse.

— Salvator. dis-je. en prenant le rulHan par le bras et en le conduisant à l'écart, si M. Mielgounof ne veut pas te payer, sois mon conuuissionnaire et tu y trouveras profit. Dis-moi où demeure cette dame (|ui, hier soir, t'a remis une lettre pour )u<^i.

— Ah! cela est impossible, signore.

LA CALINEUSE I9I

— Pour une pit-ce dur française.

— J'en ai reru déjii une de la signora.

— Pour deux pièces, alors.

— Pour deux, je suis à vous. Elle demeure Strada di Chiaia. Je vous montrerai Ui maison ({uand vous voudrez.

Je déeliirai un feuillet de mon carnet et j'écrivis à Juliette une lettre de supplications, où je la conjurais tle me donner un rendezvous pour laprès-midi du lendemain.

— Porte, dès le matin, ce billet à cette dame, dis-je à Salvator, et rapporte-moi la réponse.

J'essayai de m'étoiirdir cette nuit-là en allant avec mes amis de voyag^e dans les salons de jeu de la Via Homa et ilans les tavernes du port où des fillettes du pays viennent danser la tarentelle, api'ès avoir laissé glisser leurs jupes sur un corps souple et cambré. Maisdansces bouges misérables, l'image aimée ne me quittait pas. Je voyais toujours le joli rire (jnEUe avait quand je la pris dans mes bras sur la route d'Arso.

Dès le malin. cf)mine je retournais à l hôtel, alourdi de lassituile. je vis arriver Sahalor. Je me sentis lléchir en lui voyant à la main le billet que je lui avais contié.

— Pourquoi ne lui as-tu pas donné? demandai-je.

— Signorc, la daine a quitté Naples.

— Mais où est-elle? Où est-elle? Yeuv-lu me le dire, animal!

— Ah! signore. je nen sais rien. Il y a des seerets que Salvator lui-même ne eouuait point.

Jeus limpression que toutes les choses du monde perdaient leur lumière et qu'il se faisait une luiit étrange autour de moi. Mon grand bonheur n'avait pas duré deux jours.

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