MESSAGES DES PARQUES
A quelques mois de ces évcneinents. un matin, l'esprit plus calme, je me trouvais à écrire dans mon cabinet de travail lorsqu'on m'apporta trois lettres. Aux suscriptions des euveioiipes je reconnus les écritures, ronde, droite, sereine de Lord Beresford; rapide, penchée, fébrile de M. de Requoy; larg^e, carrée, un peu lourde de Maurice Lefranc.
Cet ami venait de me sauver de moi-même. Le travail est la seule dci'ense contre l'amour, qui demeure, à cause de cela, le plaisir et la soullVancc de riches inoccupés ; or dans le désarroi, l'oisiveté desprit qui suit un long voyage, j'étais sans ressource pour me guérir, comme j'avais été sans déi'eusc pour me préserver. Maurice Lefranc me rencontra en cet état misérable, vagabondant à travers ce Paris nocturne où s'égarent peu les Parisiens, où l'on a chance, plus qu'ailleurs, de se trouver sans compagnon et de s'étourdir au milieu de foules bruyantes et bariolées d'inconnus.
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Lorsque j'aperçus mon ami, mon premier mouvement fut de eherclier à iéviler, tant j'avais lionte de ee mal aceablant, que j'étais incapable de dissimuler. Mais Maurice me poursuivait avec une obstination singulière, poussé sans doute par ce besoin de confident ou de société qu'éprouvent les gens qui n'ont pas de très vives énjotions. Il me rejoignit enfin, me tendit la main, et je la lui pris avec eilïïsion, car j avais plaisir à le rencontrer, malgré tout. Il avait senti confusément ma peine et, pour me consoler, il n'imagina rien de mieux que de me prodiguer de grosses plaisanteries qui. en un autre moment, ne m'eussent pas même fait sourire, mais où je trouvai alors un divertissenjent inattendu.
— Tu sais, dit-il, cette fois je tennnène.
Il demeurait une partie de l'année dans ses terres du Gàtinais. et, à plusieurs reprises déjà, il m'avait invité, par vanité de propriétaire moins encore que par besoin de société, à passer la saison des chasses dans son château de Crucy-Lcspinoy qu'il venait de faire réparer, et dont il tenait à me montrer les transformations de luxe et de confort, qui étaient son œuvre. Je fus heureux de son invitation ; je mis un grand enqiressement à l'accepter; il me semblait que, près de ce jeune homme
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avec lequel pourtant je n avais pas deux idées communes, mais ([ui était gai et actif, volontiers remuant et causeur, je maHranchirais de mon obsédante passion. Si je la subissais, ce n'était point, en eflet, en amoureux résigné à sa misère et qui trouve presque un plaisir dans son allliction, c'était en révolté malheureux, encore impuissant, mais qui a toujours 1 espoir de se délivrer.
Le commencement de mon séjour à Grucyï^espiuoy tut marqué par certains froissements, inévitables entre des êtres si différents que nous étions l'un de l'autre. Il les oublia vite, et l'ellort que je lis moi-mcme pour ne pas m'en souvenir, occupa mon attention et me devint très prolitablc.
Peu à peu cette vie de chasses, de promenades, calme et plantureuse, assoupit mon inquiétude. Par certaines journées, sous un ciel bas et obscur, mes bottes, lourdes de boue, me pesèrent moins (jue ces plaines monotones, ces terres noires, désertes, étoufl'ées par des nuages énormes, et ces taillis grisâtres où s'accrochent des lambeaux jaunes de feuillages. Quand je n'étais pas prisonnier de la terre, c'étaient les brouillards diaphanes, la rosée étincelante du matin, ou la luniière large des après-midi qui enqiortaient ma
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pensée. Depuis cette époque, j ai compris pourquoi les berp^ers ont <les yeux vagues et sans clarté. Ils sont fascinés par le monde étranger et mystérieux qu'ils contemplent: ils ne peuvent le pénétrer; et c'est lui plutôt qui les attire, qui les étreint. et où ils oublient leur àme.
Je ne reprenais mon humanité ([ue le soir, au dîner: c'était, au contact de mon ami. une humanité à demi faunesque. même à demi bestiale. Les champs l'ont assoupli à leurs mœurs simples. Un robuste appétit, un palais délicat, une vigueur à toute épreuve lui laissent croire qu'il goûte à toutes les joies terrestres. Des vins vénérables à point, réunis par le père et que le fils prodigue à ses hôtes sans craindre de vider jamais sa cave, nous disposaient mieux, malgré le proverbe, à goûter la fraîcheur rustique et les gaietés acides de son entourage féminin, dont il est fier, qui est fier de lui et ne demande qu'à le servir, avec ses invités. L'àme morte ou absente, et d'un désir tranquille, j'enlaçais la nuit ces conquêtes aisées. Mon ami Maurice Lefranc avait eu toutes les prévenances.
Au bout de (juelques semaines je m'étais enfin réveillé de ce sonuneil: décidé à partir, je m'arrachai aux supplications de Maurice
LA CALIXEUSE
(lui paraissait aés.^lé dv se retrouver à nouveau seul avee ses servantes, d" attentions désormais trop prévues.
— Tant pis pour toi! nie dit-il à la gare, en me serrant la main. Jirai te relancer à Paris. Au lieu dètre mon invité, tu seras mon bote. Et tu sais, je ne suis pas dhumeur si changeante que toi. Une t'ois que je me trouve à mon aise dans un endroit, j y reste.
— Je l'espère bien, répliquai-je enle remerciant.
Cependant cette cure m'était suffisante.
Le mal demeurait, mais apaisé; je le sentais pareil aune blessure à demi cicatrisée qui ne se fera plus sentir qu'à de longs intervalles. J'avais l'anxiété dun être dont chaque instant est menacé, mais qui attend toujours lamenace: mon aventure se perdait dans un passé qui me semblait très lointain : seulement, dès que mon souvenir se portait sur la catastrophe, j'éprouvais (;omme une étreinte douloureuse, en même temps quuue honte soudaine, et je tâchais de diriger bien vite mon esprit d'un autre côté.
Ce matin-là. le soleil m'apporta de frais espoirs, et des désirs égoïstes de liberté. Je regardai mes lettres avec une certaine indifférence. Je me décidai pourtant à les ouvrir. — Que peut me dire ce bon Maurice? pen-
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sai-je, un peu L-tonné à la vue des quatre pages aux lignes serrées que m'envoyait mon ami. dont je connaissais pourtant la paresse à écrire.
« Mon cher Herbert, m'écrivait-il, le mar- « quis de Thouars, qui représentait notre cir- « conscription, vient de mourir. On va élire « son successeur. On a dabord pensé à moi. « dont on connaît les opinions conserva- « trices...
Il est conservateur, me dis-je. interrompant ma lecture, et il a raison de l'être. Tout, dans sa vie. u'est-il pas à conserver. Au l'ait, pourquoi ne serait-il pas déput'? Maurice Lefi-anc a beau avoir des instincts launesques, il n'en est pas moins un excellent homme. Il a. d'ailleurs, intérêt, plus qu'un autre, à la prospérité de la région qu'il représente, puisqu'il en possède une partie.
(( ... Seulement, tu sais, moi je suis un « garçon paisible, peu remuant, meilleur « agronome que profond politique...
Il se (latte, mais continuons.
«... Nullement orateur...
Ah! ea, m'écriai-je. il n"a donc jamais lu le compte-rendu dune séance de la Chambre? Et puis, est-il nécessaire d'être orateur pour voter un budget? 11 est étrange que pour tous les Français, un homme politique, grand ou petit, c'est surtout un monsieur qui prononce de beaux discours. Feu importe, qu'il ait du jugement. Bismarck et Disraeli firent éclater de rire lorsqu'ils parlèrent pour la première fois en public, cela ne les a pas empêchés, je pense, d'être de grands hommes d'Etat...
« Au surplus, mes intérêts, mes habitudes, « tout me retient à la campagne...
Avoue donc la vraie raison, vieil ami!
Tu ne pourrais te séparer longtemps de tes chambrières, ni manquer de faire la sieste après ton déjeuner. Tu trouves Paris trop bruyant pour toi ; et puis tu ne t'y sens pas, sur les êtres, l'autorité que tu possèdes sur tes fermiers.
« Alors j'ai pensé à toi! continuait Maurice.
« J'ai parlé de toi au comité. On a lu tes bro-
« chures d'économie politique et tes relations
« de voyages. On a déclaré (jue tu étais
« l'homme de la situation,
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Je me demaudai si mes yeux ne me trompaieut poinl. Il me l'allut relire les lignes précédentes,
« Tu étais ambitieux autrefois. L'es-tu en- « core?
Singulière ambition, me dis-je, que d'être le domestique de plusieurs milliers dhommes. car. si indépendant ([ue l'on soit de pensée, ne faut-il pas. au moins pendant la période des élections, flatter toutes les sottises, se dévouer aux intérêts les plus médiocres et aux plus abjectes vanités.
« Décide-toi î Que fais-tu à présent? RieU: « Pourquoi ne serais-tu pas député. Tu vien- « drais en aide à ton pays, d'abord, et à ton « ami ensuite. Je m'explique. A oici ce qui « aura lieu, si tu ne te présentes pas. A ta « place, le comité mettra un niais avec lequel « j'ai eu déjà maille à partir. Je ne puis guère « appuyer sa candidature. Le fcrais-je. qu'il n'a « aucune chance de réussir : il y a des gens qui « ne sont pas populaires, que veux-tu? Moi. « je le suis, tu le seras, si tu veux, mais la « personne en question, jamais ! C'est une « sorte de petit pète-sec qui fait le Monsieur
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« avec nos terriens, et qui répond à leurs « poignées de mains par de belles manières, « Le paysan n'aime pas ça. Alors, vois-tu. on « a beau, dans le pays, n'être point pour les « innovations, ce ne sera pas lui qu'on uom- « niera, mais le « socialisse », comme ils « disent : un certain Marpaux, qui est la bête M noire des propriétaires, et pour cause ! Il a « proposé au conseil municipal de construire « un chemin de fer économique pour relier « La Garenne-dcs-Liccs à Crucy-Lespinoy. Ce « chemin de ter n'aurait aucune utilité, mais « il couperait en deux le jardin du marquis de « Thouars et le parc de ton and Maurice. C'est « là un précieux avantage pour le citoyen Mar- « paiix qui serait aux anges du bon tour qu'il « nous aurait joué. Naturellement on a re- (( poussé son projet, mais que mon Marpaux « soit nommé député, il fera la pluie et le « l)oau temps, il aura son chemin de fer éco- « nomique. et tu ne verras plus, quand tu « viendras chez moi, cette belle terrasse « plantée de marronniers où nous avons fait « de si bonnes parties d'écarté. Tu te sou- <( viens : tu me gagnais toujours, sacré tri- « clieur! Il n'y a donc })as à hésiter, décide-toi, « je le ré[)ète, arrivepar le preuner train, sauve a le jardin des Thouars et la terrasse de ton
« ami. Ta passes haut la main; je soutiens ta (( canditlatui'c mieux (jue si c'était la mienne. « Je n'aurai pas honte de l'aire tle la réclame « poui- un autre : je serai éloquent pour la cir- « constance, je t'en f... mon billet, et puis j'ai « dans ma cave de quoi acheter toutes les « résistances. Le citoyen Marpaux n'a pour « lui que le vin des cabaretiers qui ne vou- « liront pas lui l'aire crédit. Seulement il a du « bayout. le coipiin, et. si tu refuses, il pour- « rait bien entortiller son monde. »
La proposition qui. au premier instant, m'avait surpris, ne métonnait plus : Je m'habituais fort Inen à envisager la nouvelle charge qu'on me proposait : elle ne me paraissait pas incompatible avec mon caractère, et les qualités que je pouvais avoir. Il y avait, me disait Maurice, des chances que je fusse nommé. Pourquoi ne pas tenter l'aventure? J'étais disposé à rendre service à mon pays et déjà, excellent présage, signe évident de nui vocation politi(|ue. je commençais à détester cet adversaire (pion n'avait lait pourtant que me signaler. Je me le représentais la barbe touffue et les cheveux ébourifï'és. pareil à un épouvantail à moineaux, lançant ses phrases de cette voix tour à tour douce et
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puissante, oi'dinaire aux professionnels de sou genre, qui rend la sottise spirituelle et pi'ète aux mauvaises raisons des grâces toujours victorieuses. Xon. me dis-je. je ne le laisserai pas nommer à ma place. Je dois me dévouer à une tàclie qui. médiocre dapparence. peut avoir une réelle beauté.
Je ne savais guère alors si j'étais ambitieux ou désintéressé.
Mais le souvenir de mon séjour à Xaples me revint subitement à la mémoire. Ce fut la surprise du marin qui. croyant être au port, aperçoit tout à coup le rocher contre lequel vont le briser les vagues. Comuient songer à représenter les intérêts des autres hommes, quand on a ainsi oublié les siens ! Et quelle imprudence de prétendre imposer à la volonté de j)lusieurs milliers dètres lorsqu'on a anéanti sa propre volonté dans un amour de hasard, qui eut paru à tous si facile à combattre.
Il y a quelques mois, mon travail, mes voyages, certaines connaissances spéciales sur la vie des peuples, que j'avais acquises durant ces dernières années, me rendaient apte plus qu'un autre à moccuper des aflaires publiques: aujourd'hui il me semble que j'ai perdu tinite l'énergie (jui pourrait à mes yeux justilier mon andjition. Je suis indigue, je suis
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incapal)le! 1^1 puis te nieui-lre que Ton sait déjà ou que l'on saura un jour, sil ne trouble point ma vie privée, doit compromettre à jamais ma carrière politique et ra'éloignerdes affaires. Mes ennemis, sils apprennent Tévénement. ne manqueront pas de le travestir, de me reprocher toutes les inlamies, et je ne rencontrerai pas un ami pour me défendre.
Eh bien ! (piimporle ! me disais-je, lors même que je ne serais pas coupable, mes adversaires inventeraient bien quelques horreurs sur moi: moquons-nous donc des accusations vraies ou l'ausscs. Je ne suis pas maître du Passé, mais le Passé n'est i)as mon maître non plus. Si jai été faible, je me sens aujourd'hui plein de courage. Je suis libre de faire ce que je veux, car je veux aujourd'hui. Je suis guéri de ma passion.
Guéri? Oh! non pas. Comme une plaie que le plus léger contact met à vif. mon anKjin*. dès que ma pensée s'y reporte, s'enflamme. Juliette n'est plus près de moi. mais il me semble qu'elle est à la porte, qu'elle va entrer. Comme je courrais à son baiser, même à s«'> injures! Je criais trop lot vii-toire.
Ainsi deux voix se répomlcnt en moi. pareilles à deux avocats qui défendent et accusent le jnême criminel. C'est dans celte alter-
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native afflig-eaiite que je prends la lettre de lonl Beresford.
Il m'annonçait son intention de partir ])our la Chine et me demandait de lacconipagner.
« Pensez, m'écrivait-il. à l'utilité que présence tent des voyages accomplis par des hommes « comme nous, qui ne sommes point des spé- « cialistes ni des hommes de parti, mais sim- « plcment des observateurs allranchis de tout « système et désireux de connaissances variées.
« Je ressens pour ma part, plus que per- « sonne, le besoin de me retrenqjer souvent « l'esprit dans des civilisations différentes, « alln d'en éprouver la solidité. Je sais bien (( que mon jugement nest pas mauvais et que « mes sens sont assez exercés, mais une atroce « discipline a plié troji longtemps ma raison « pour qu il ne lui en reste quelque chose. (( Alors même que je crois ma vision nette et « claire, j'ai peur que des préjugés lobscur- « rissent.
« Il est bon de voir comment, d'un pays à « l'autre, on juge diversement les mêmes « choses ; on contrôle mieux ainsi la valeur « de ses pensées.
« C'est, je m'imagine, un noble but de
ai6 LA CALTXEUSE
« mettre son intelligence eu harmonie avec « les formes nmltiples de la vie, et loin d'en « rejeter aucune, de s'appliquer à toutes les « aimer. Je crains que notre vieille Europe, à « ce point de vue, ne soit moins avancée (|u"elle « Tétait il y a cent cinquante ans, lors(ju"on « en pensait pas à découvrir le monde., mais « seulement à le regarder.
« J'ai hâte d'étudier, par moi-même, ces « peuples dAsie. si sévèrement ou si dédai- « gneusemcnt jugés. Jusqu'ici les historiens « et les voyageurs nont pas pris la ])eine de « connaître des religions, des gouvernements « et des nio'urs. (|ui avaient le tort de ne pas « ressendjler du tout aux leurs. Je ne les inii- « terai point; rien ne me semble plus respec- « table et plus digne dintérèt <jue ce qui a « servi à 1 existence et au rêve de millions « d honnues pendant des siècles.
« Nous voyagerons en honnêtes gens, comme « votre Bernier. comme notre Burton. ISous « verrons tout. Jai des lettres pour lambas- « sadc dAnglcterre. pour des négociants et « des consuls. Nous aurons des escortes.
« Et si nous courons des dangers, nous ne « sommes pas de ceux, n'est-ce pas, qui nesti- « ment un plaisir au prix même de la vie.
« Venez donc avec moi. Je suis pressé de
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«( me mettre enroule: mes lèvres brûlent de « crier à la mer hi salutation du poète :
« ^^'t■U■()lll(^ wflcoiiK". yr dark l»lue avuacs ! »
\ oilà une ollrc adniiral)Ie. On donne à linlellisfence juscjuà leflort et à la fatisfvie musculaire. Regarder le monde de haut et sans s'y mêler, c'est une jouissance de Dieu. Seulement nous sommes des honniies ; et nous ne pouvons guère ({u'élargir notre égoïsme en utilisant pcjur notre race nos ambitions et en rapportant à noire pays tout ce (pie nous avons prisaux autres. De quelle sécheresse estfrappée une existence uniquement contemplative! Il nous faut nous nièler aux passions des hommes, sous peine de ne plus éprouver aucune passion. Moi aussi j'ai senti lattirance des vagues, mais de même j ai senti au loin le regret du coin de terre où les mêmes amitiés, les mêmes objets familiers nous cachent nos i ontinuellcs transformations, ces morts incessantes qui nous acheminent à la lin dernière.
Et ])ourtant aurais-je trouvé, il y a quelques mois, toutes ces bonnes raisons pour ne point partir! L'attrait de l'inconnu était alors si f^rand [tour moi ! Aujourd hui lidée de l'exil, 1 une solitude attristeraient toutes les heures
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de mon voyage. Autrefois, elle ne m eût mènip pas effleuré. On ne connaît pasde solitude avant d avoir aimé. Et l'exil . c'est surtout l'absence de cet amour dans un pays où rien ne vous le rappelle.
Cependanl les deux pro[)osilions m'atliraieut également. Indécis, troublé, je remis au lendemain ma réponse. Ces deux lettres m'avaient absorbé à ce point cjue je ne songeais plus à la dernière, celle de M. Requoy.
Je l'ouvris enlin avec une peur étrange que je ne m expliquai pas. mais il faudrait prendre garde à ces fraycurs-là. N'y a-l-il pas en nous, à l'approche des êtres et des événements, une intelligence obscure du danger comparable à cet instinct plus grossier des animaux qui les it éloigne de tout ce ({ui peut leur nuire? Le H billet de M. de Requoy n avait pourtant rien d'épouvantable.
« .le viens, clier ami. vous rappelei votre I <( prcmiessc de uu' présenter à M. Jac({nes de « Tavanues. )>
Je n'avais rien promis du tout à M. de Requoy. C'était lui seul qui '^'était promis de se faire présenter.
(( J'organise au Man.-> une exposition de
LA CALIN EL si; alO
(( peinture. .Iv accrorlif nu's paysages, mais (( mon nom et mon œuvre ne sont pas une « attraction sullisanle pour le publie et je « serais heureux si ipiehpies-uns île vos amis. « M. (le Tavannes. M. Jean Yeber, M. Renoir « voulaient bien se joindre à nous dans eette (^ U'ulalive de décentralisation artisti([ue. Nos (' provirices désirent beaucoup eonnaitre cette <( jeune école de peinture que Paris détient (( jalousement. M. de Tavannes. surtout, serait (( sur d'obtenir un grand succès de curiosité. « ?s'ous lui demanderions seulement de ne [>as « choisir dans son œuvre les scènes les plus « décolletées, car la pudeur et la |)ruderie « sont toutes [)uissaules chez nous. J irai « vous prcndn' demain, et peut-être pourrons- « nous aller rendre visite, le jour même, à M. de « Tavannes. »
Je songeais en lisant eette lettre, beaucoup moins à l'exposition de i)einture de M. de Requoy ([u"à sa gracieuse (ieneviève. Qu'était elle «levenue? (Comment a^ais-je pu l'oublier si longtemps ! Et que l'amour nous rend injustes envers tant de biens précieux qui nous sont oMerts et que nous ne savons pas voir ! A présent plus détaché dune aveuglante amie, je regrettais, trop tard hélas! d'avoir répondu
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par fie lindifTérence à une demande si touchante d'amitié et de protection. Si j'étais décidé k attendre M. de Reqiioy, si j'étais même impatient de le voir, c était dans l'espoir que ce père insouciant, au milieu de ses causeries d'art, trouverait un mot pour me parler de Geneviève.
Le hasard devait le prévenir, ou plutôt cette entente obscure qui fait se deviner deux désirs lointains, et les réunit. .1 allais bientôt apprendre par quels marécages, par quels péniblechemins de traverse cette aimable jeune fille s'était égarée.
LA GI.TSSADE
Il n'était bruit, à ce iiionient. dans le monde des courses, cj ue des « Glares ». les niagnitiques étalonsduXouveau-Cirque, présentés en liberté par Miss Poppy. Ce succès était-il dû à leurs sauts incroyables, à leurs formes parfaites qui leur valaient Tenthousiasuie des artistes et l'attention des éleveurs, ou bien à l'aisance siugulièrement hardie de la jeune dresseuse, à la fois svelte et potelée dans sa culotte de soie noire à crevés et ses bottes Bassompieri'e? 11 est à ci'oire que le plaisir ([uon prenait ilevant eux était fort mélangé. Les cirques ont mille attraits pour les existences actives aussi bien que pour les tranquilles. Les odeurs et les mouvenu'nts des bêtes: l'adresse et la force de corps souples, robustes, élégants; le combat, la rivalité, la maîtrise de l'homme, de la femme et de l'animal, entretiennent dans notre civilisation un souvenir utile des sociétés primitives et llattent l'être d'instincts qui demeure en nous en dépit des lois et des morales. Nous serions trop dupés si de temps à autre, sous nos
Q22 LA CALTNEI'SK
ralliiienu'iits. nous ne retrouvicjns. avec une surprise pleine de ûélices. notre peau naturelle de sauvages.
J'avais vendu mes chevaux en ([uittant Pî^iris. et je n'en avais pas racheté à mon retour: je nien sentais très privé et je ne manquais pas les occasions que je trouvais d'en voir. Justement, ce soir-là. mon ami Louis Deslia\ m'avait doimé rendez-vous devant la jolie dresseuse, et, malg'ré mes préoccupations, ou peut-être à cause d'elles, je m'étais promi> daller le retrouver.
Jarrivai dans un cirque empli dombres et d agitations muettes. Aux frises seulement et aux balcons du pourtour traînait une lamière fanée de soleil couchant: mais, comme je cherchais à jne glisser au milieu de la foule obscure, tout à coup des gerbes lumineu.ses de roses et de lilas toud)ent sur Tarène: une galopade alfolée. sourde, tourne aux claquements dun fouet, sous des rayonnements cuivrés, en des incendies rouges: des chevaux passent à côté de moi, s'évanouissent comme des fantomes. Jetais venu ti'op tard. En un clin da'il aux applaudissements des spectateurs, aux colères de l'orchestre, le cirque s'éclaira dune poussière d'or, trembla sous les enthousias mes. et j'aperçus, uu milieu de l'arène. Mis-
Poppy. hlonde el rose poupée, eu euloUe boufl'aute el t(nit de noir vêtue, qui souriait Ijéaten»ent de ses lèvres peintes, de ses yeux agrandis et noircis au Rimelss. envoyant du bout des ongles, à droite et à gauche, des baisers à la foule.
Aux doigts de IV'Cuyer ([ui raccompagnait. elle s'élança vers la sortie et retomba près de moi sur ses grosses bottes et de tout le poids de ses hanches lourdes. J'entendis un cri. puis la voix de la dresseuse seleva. voix enfantine et zézayante qui contrastait avec la force et l'ampleur de sa personne.
— C'est de vot" faut! INjquoi étliez-vô su' mon cemin?
Aussitôt se forma autour d'elle un groupe de manteaux amples et parfumés, et de dos poudreux de valets décurie.
Louis Deshays. en même temps, venait de ni'appai'aitre, et en lui tendant la main :
— As-tu vu ce ({ui vient de se passer?
— Oh! ce n'est rien, répondit-il. rien ou peu de chose. Miss Poppy vient île retomber sur les pieds d'une petite danseuse, comme par niégarde. Elle lui a à moitié écrasé le pied. Il parait que cette chère demoiselle est coutumière de ces maladresses... ou de ces violences. Cela lui arrive presque tous les soirs.
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— Mais pourquoi cela?
— Ah ! va lui demander. Rivalité, jalousie, est-ce que je sais? Les ieunues. et ces femmes-là surtout, ça ne peut jamais se souffrir... Tiens! voiti la petite écrasée. Elle va ligurer dans la pantomime. La grosse Poppy en estourbirait bien trois comme elle !
— Mon Dieu! fis-je. c'est étonnant comme sa tournure, ses yeux, tout en elle...
— Tu la connais ?
— Je ne la connais pas. mais elle ressenible beaucoup...
— A qui donc?
— C'est impossible ! Mais regarde si on ne croirait pas voir les \e\i\ de nuulemoiselle de Requoy.
— Eh bien, elle serait contente si elle savait que tu las comparée à une danseuse de cirque.
— Et si c'était elle, pourtant?
— Tu es fou. ma parole! D'abord elle est bien plus petite. Et puis mademoiselle de Requoy est aux Cormiers, en train sans doute de rêver au fiancé. Regarde-la bien. Tu verras quelle ne lui ressemble pas du tout. Elle paraît au commencement de la pantomime. Tu vas pouvoir l'examinei' à loisir.
Toute une foule, figurant le cortège d un prince indien, venait d'entrer dune marche
scandée, ellarant les yeux dun chatoiement de soies, de cliàies niultic-olures. de parasols fleuris, de voiles amples et ilottants. On eût dit des étoffes devenues, par je ne sais quel juiracle. vivantes, prenant mille l'ormes bizarres, sans rapport avec le sexe ou la personne humaine, monde créé par la fantaisie d'un costumier, bien en harmunie avec cette salle étrange où les êtres disparaissent dans les jeux de lumière, semblent se foudre avec les boiseries, ne sont plus qu'un rayonnement de corsage, une lueur de peau, ou 1 éclat brutal d'un plastnjn.
Du cortège se détachent trois jupes de taffetas pailleté: des bras se tendent dans un enroulement de gaze: des yeux noirs, des bouches dun rouge de fruit solfrent sous les tulles. Ce sont, paraît-il. les bayadères. Les bandelettes qui semblent les lier se desserrent : elles vont danser.
Elles dansent les jaud^es écartées, les yeux pci'dus. les bras envolés, comme ravies de jouissance. La foule rythme leurs pas d'un bruit de clochettes, tandis ([u'un gong de temps à autre lance une note stridente, étoullée par des tambours. Elles se joignent, s'enlacent, se séparent: puis deux d'entre elles étendent le bras, se donnent la main. et. sur ce
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dossier gracieux, la troisième qui sapproche à reculons el sur la pointe des pieds se renverse, pàniée: les voiles (pii recouvrent son front s'écartent et une splendide chevelure blonde jaillit, libre et rayonnante.
Trois nouvelles bayadères avaient surgi pour des danses nouvelles; mais, «iprès des mouvements si mesurés et si liarnutnieux, on remarqua le sautillement pénible de lune (Telles, qui semijlait boiter. Dans le public, déjà on riait, ou ou s'indignait « qu'un cirf|ue parisien osât exhiber de pareils sujets ».
— Allons! use dit Dcshays. est-ce ipi elle lui resseud)[e?
— Non. lis-je pour être agréable à sou obstination.
— Ahl tu vois bien.
Mais il était difficile ({u'on put reconnaiti'e qui que ce fût sous le lourd travestissement qui déguisait les formes, la taille et jusqu'au visage. Cependant je ne regardais quelle: je cherchais à rencontrer ses yeux, à lire dans cette physionomie dont le sourire glacé paraissait emprunté comme le costume, et je soullrais à chacun de ses pas de l'eUort évident quelle faisait pour cacher sa claudication. Elle u"y réussissait point, arrivait à perdre absolument la mesure, heurtait par