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Je sortais pour l'aire les divers achats que nécessitait mon départ quand je nie rappelai que M. de Hequoy devait venir. Tant pis! On lui (lira que je suis en voyage. Telle l'ut ma. pi-eiuière idée. Puis le souvenir de Geneviève, la curiosité, lintérèt quelle minspirait, mont retenu. J'eus tort : presque tous les malheurs qui me sont arrivés dans la suite proviennent de cette sortie dirt'érée. Et je ne dois jjoui'tant pas le regretter, puiscjue j'ai eu l'occasion de rendre un grand service.
On sonna. Je me levais déjà pour recevoir mon Tantasqùe ami. Mais ce n'était pas lui.
— Ijiie femme qui prétend connaître monsieur, annonça le valet de chamhre.
— Et où est-elle?
— Dans le vestibule. Je ne savais si je devais la l'aire entrer. Elle est si mal habillée!
— Priez-la d'entrer.
(^ue vois-je? Oh! je ne m'étais pas trouqjé la veille. C'était bien elle quejavais reconnue au cirque. Geneviève mapparut, mais ce n'était point la Geneviève des Cormiers, la Geneviève qui était venue me surprendre un matin. — il y avait si longtemps déjà! — rieuse, coquette, charmante, avec de naïves et d'audacieuses paroles aux lèvres. Oh! pauvres yeux gros et rouges de larmes, pauvres yeux Uétris, sous
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le pelil eliapcau de velours vert usé, aux plumes tordues! KUe avait uu collet beige vieilli, sali de pluie. Mais c'était sou visage (fui uie saisissait! maigre, pâle, de ce tou terreux ({uc donne la misère. Ali! il semblait hien maintenant (ju'elle n'avait plus rien ii apprendre de la vie.
KUe enti'a. sombre et muette, sans lever les yeux : puis, comnu^ si elle avait fait un grand ell'orl [)our \ enir et t|u elle lut nuiintenant à bout de forces, elle se laissa tomber sur un canapé. Je lui pris les mains, je lui dis tout ce qu'on peut dire à une uialheureuse enfant dont on ne c(Uiuait point la peine et pour laquelle on épi'ouve une l'éelle alfection. mais elle ne me parlait toujours point et elle ne nu' réponilait que par des sanglots. Elle me dit enlin :
— Si vous saviez quelle honte j'éprouve à être ici. Vous m'avez vue hier, d'autres aussi... Ah! à présent, je dois soulfrir toutes les huuiiliations. tous les uiaux, }uiisque je n'ai pas le courage de me tuer! Si. c'est ce que je devrais faire. Je n'espère plus rien, allez... que du pain! Car cela est nécessaire quand on manque de résolution comme moi. Soyez bon! Ayez pitié de moi! Je sais beaucoup de petites choses. J'ai appris l'anglais, l'allemand... Arrachez-uioi à ma misère. Ne pour-
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rais-jc pas trouvei- une place (linslitutrice. Je maîtresse de piano? Je viens à vous; je n'aurais osé ilemamler un service à madame de Trémant. aux amies de ma mère. D'ailleurs, elles me l'auraient refusé. Tandis que vous. Herbert, il me semble (jue vous ne devez pas être trop dur jiour nu)i. Ali! si vous a\ iez su voir...
Elle reprit avec plus de force :
— Oui, si vous aviez su voir! Mais a ous ne comprenez rien, vous aulreshonnnes. Il semble (jue vous ayez un ma-^cpie sur le visage pour vous protéger et aussi pour vous empêcher de \ oir. d'être sensible. Mais laissons cela. Tout cela est fini ! Tout cela est passé !
Et connue je détournais la conversation sur les Cormiers, voulant m'épargner des reproches et ne pressentant point les aveux ((uelle allait me faire :
— \e me parlez pas des Cormiers! Je n'y mettrai plus jamais les pieds, non jamais! Tant que ma mère sera là. J aimerais mieux mourir de faim. Car il n'y a plus rien de commun entre nous. Mais vous ne savez pas ce qui s'est passé. \'ous avez cru ce que je vous ai dit. ce ({ue vous a dit papa, sans en chercher plus huig. Je vous avais menti. \'ous voulez savoir? A quoi bon? Au surplus.
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à présent, je puis bien tout vous dire. Je n'ai plus l'ien à ménager, plus rien à cacher, ui<jn Dieu !
Je lui baisais tendrement les doigts, jolis naifuère et maintenant si rugueux, qui avaient, hélas! dautres occupations que de courir surun clavier ou de promener un léger pinceau d'aquarelle: elle eut im triste sourire et d'une voix sourde :
— Ils ont voulu me marier. Oh! pas papa. Vous savez bien, papa est inditïérent à tout: il ne s'occupe de rien: mais ma mère, mon oncle, madame de Tréniant, qui s'était réconciliée avec nous, par intérêt et pour mon malheur. Oui. ils voulaient me marier avec Paul Ancelle. Cet homme-là, voyez-vous, je le déteste, je le hais! Et chaque soir, c'étaient des discussions qui se terminaient de la sorte : « Si ce mariage me convient, vous m'obéirez. Une jeune fille de votre âge ne doit pas avoir de volonté. » Papa disait simplement pour arranger les choses : « Ecoute ta mère, mon enfant. Elle connaît, mieux que toi, ton intérêt. Tu la remercieras un jour. — Mais puisque je ne puis souffrir cet homme-là! » m'écriais-je. Papa, quand il voyait que Ton commençait à se disputer, faisait : « Allons, je moute à mon atelier. »
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Mais une fois quil était parti, ma mère ne ujénagcait plus rien. Ah! j"ai soufïert aussi là-l)as, je vous assure. Elle m'insultait. Une fois elle ma IVappée, elle ma battue. Alors je suis partie, et pour être sûre que rien ne pourrait me décider à revenir, je suis allée chez vous ce matin-là...
KUe continua :
— Mais vous n'avez pas su voir! Il ne faut jauiais prendre les femmes pour ce qu'elles paraissent. Si je suis venue en folle, mon Dieu, vous me connaissiez déjà, un peu. vous auriez dû vous dire que pour avoir ainsi oublié mon caractère, il s'était passé quelque chose de grave en moi. Ah! si vous aviez voulu à ce moment-là! J'avais seulement un peu peur de vous, cela se conçoit, n'est-ce-pas? et je faisais ma fière. mon indifférente, mais, au fond, je me disais que c'était vous qui deviez me protéger, et il me semblait aussi que cela ne vous déplaisait pas. Là-bas, aux Cormiers, on aurait fini par vous accepter, bien que vous n'ayez pas la fortune dAncelle... Mais je m'étais trompée...
A présent, reprit-elle, comme pour répondre à des paroles (|ui étaient sur mes lèvres, il est trop tard, (hielques jours après notre visite au Louvre, je battais les rues de
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Paris. — j'avais ilépeiisé. pt'i'tlu mou argent, je mêlais taciiée avec mou auiie russe, je ne A oulais plus vous revoir, et je voulais moins revoir nieoi'e ma l'amilie: — j<^ ne savais où allei-. Je m'étais assise sur un banc, bien triste : j■a^ais dîné dun morceau de pain: un sergent de ville a voulu memmener. sousje ne sais quel prétexte, et alors un homme qui passait a pris ma défense, et moi je lai suivi, au hasard, sans trop sa\ oir ce (jue je faisais, où il memmenait. J'avais hi lièvre, j'avais faim. Je ne réfléchissais guère. Eh bien, je suis tombée par hasard sur un brave homme. Oh! ce n'est pas un prince, mais j'ai eu de l'amitié pour lui. et puis je l'ai aimé vraiment. Oui. nous avons eu des moments heureux. Je mentirais si je vous disais le contraire. Il gagnait un peu d'argent. Il était écuyer au nouveau Cirque. Mais il a fallu ({u'il tondjàt malade. Il jouait dans la ])antomime nautique. Il a attrapé un l'efroidissement un soir, en sortant de l'eau. Alors c'est moi ([ui ai du aller chercher l'argent du nuMiage. Je m'étais amusée autrefois à apprendre, avec ma sœur, des danses exotiques : cela ma servi : on m'a engagée dans la troupe du ballet. D'al)<>rd tout allait l)ien. mais il y a une méchante léunne ipii m'a j)rise en grippe: il parait qu'elle a connu autrefois mon ami. 11
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ne se passe point île soir quelle ne clierche ù me l'aire tlu mal. On dit qu'elle veut me tuer. Hier, elle m"a à moitié estropiée. Je ne pourrai pas danser ee soir. Et puis je ne veux plus rester là. Oh ! trouvez-moi une plaee. je vous en supplie.
Je la priai d'aece])ler (juelcpies secours t'I je lui ollris ee que j'avais dans mon portefeuille.
— Ce nest pas eela (pir j'aurais voulu. Htelle. avec hésitation.
— Kn attendant.
— A cette condition, alors.
A ce moment, j'entendis sonner et je reg^ardai par la fenêtre.
— \ Ous attendez inie visite ? me demanda-t-elle.
— C'est votre père qui doit venir. Geneviève. Un sourire de joie éclaira sa physionomie.
— \'r"uiment? papa doit venir ici? Oh! que je voudrais le voir... Mais il ne le faut pas. J'ai assez de chagrin comme cela.
— (ieneviève. chère petite amie, dis-je. laissez moi lui parler de vous.
— (^ela! je vous le défends, répliqua-t-elle-
— \'ous ne Voulez plus retourner aux Coruiiers?
— Jamais, du vivant de ma mère ! On m'y a assez tvrauuisée.
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— Mais à présent on vous laisserait peutêtre libi'e. ma pauvre eul'ant.
— Kt on me permettrait de vivre avec mon ami. avec un i-cuyer du cirque!... Non. n'est-ce pas? Alors cela me suflit. J'aime mon ami et je ne le ipiitterai point. Je suis majeure, je suis libre de mes actions. Que ma famille m'oublie. Je n'ai plus rien de commun avec elle, à présent. Je ne porte plus son nom.
Comme elle sortait, elle aperçut la lettre Je M. de Requoy: elle reconnut l'écriture et prit l'enveloppe qu'elle regarda avec des yeux attendris, tout humilies.
— Pauvre papa, dit elle, c'est un enfant, un tout petit enfant.
(Juel reo-ret infini me laissa son départ! Je crus l'avoir vue pour la première fois : pauvrement vêtue, avec un air malade et fatigué, elle ne m'avait jamais paru aussi gracieuse. Et je pensai (ju'elle aurait pu m'aimer. ijue nous aurions pu être heureux ensend)le. mais je n'y avais pas seulement songé.
Cependant, j'entendais la voix de M. de Requoy résonner dans l'escalier, il avait cette fois une mise soignée, et portait, à la boulonuière de sa redingote, le ruban d'ollicier d'académie ainsi que deux autres décorations.
— Eh bien, mon cher, dit-il. nous allous
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chez Ta vannes, j "espère ? Vous savez que l'exposition flu Mans est un grand succès, mais colossal. Dagnan-Bouveret a envoyé un chefdœuvre !
— Ah ! tant mieux, m"tcriai-je.
Mais pourquoi suis-je sortiavcc lui, pourquoi ai-je l'ait cette l'nnestc visite ?