FRANCHES ATTAQUES
Cet égarement d'un homme que je considérais comme mou ami me laissa une impression douloureuse que je voulus détruire eu allant chercher au milieu dune foule loubli de toute pensée. Le bal donné par Jacques de Tavannes m'ollrait une occasion de me perdre dans le bruit, les lumières, et toutes les apparences du plaisir. Certainement j'aurais mieux t'ait de rentrer chez moi pour y rouvrir un livre ain»é ou demander de linconnu à une lecture de hasai'd. mais je redoutais le fantôme de ma petite visiteuse du matin, fantôme (jui pouvait en appeler d'autres et meuveh>pper de mille souvenirs.
Tavannes. dont latelier se trouvait rue Lepic, avait loué le Moulin de la Galette pour son bal des Jolies-Rencontres, auquel étaient conviées les plus élégantes amoureuses. En ne changeant ])as de quartier, il se donnait l'illu sion de recevoir chez lui ses invités et il avait le plaisir de ramener sur la butte les jeunes femmes (pii y étaient nées. « Je leur rappelle.
disait-il, le printemps de leur vie, Totor ou Nénesse. et les volées de leur brave mère. »
C'est un soir mémorable. Malgré la pluie et la boue, tout Montmartre s'est massé sur le parcours du gracieux cortège. On dirait la visite déférente, en grande pompe, de la Richesse à la Pauvreté. Les équipages à doubles cochers, quelques-uns égarés dans les rues les plus étroites et les plus impraticables, montent bravement à l'assaut de Montmartre, à grand rentort de jurons, de claquements de fouet, et malgré les rebift'ades des chevaux qui butent contre le pavé. Les bétes et la livrée sont également indignées, dans leur morgue de serviteurs de bonne maison, d'être conduites dans des quartiers si obscurs, si escarpés, si misérables. Enfin des lanternes se balancent, des étoiles d'or brillent, des lunes bleues apparaissent. On est au Moulin. Sauvé, mon Dieu! Aussitôt des portières s'ouvrent, saluées par des cris d'enthousiasme naïfs ou des chuchotements étouffés.
— Regarde! Regarde!
Cette petite frimousse rose dans un col de cygne, toute légère, toute vaporeuse, c'est Grande su'ur: voici cousine George tte, rigide et sévère en robe de mariée, diamantée connue une reine. Cette grosse-là ou ne la connaît pas,
LA CALiXEUSE D^
mais voici Rose, Jeanne, Marcelle. On se souvient qu'on les a vues partir de la maison en souliers éculés, avec une robe qui navait plus dage, et on est émerveillé d'une si rapide fortune. En revanche, tous ceux qui n'ont point de « parente » à découvrir dans le cortège songent à la morale, à leur vertu et à la misère du pauv' monde que, disent-ils, « une simple perle fine arrachée à l'une de ces petites oreilles pourrait soulager ».
— Ah! elles en ont pour de l'argent sur la peau !
Un peu ellarées de l'admiration comme de la malveillance qu'elles devinent dans une exclamation ou une remarque brutale, craignant peut-être de rencontrer le regard de maman ou d'un ancien amoureux, elles ne lèvent pas les yeux de leurs pieds qu'elles doivent sauver de la vase et d'un large ruisseau fangeux qui roule ses eaux noirâtres devant la porte d'entrée.
Les messieurs qui les accompagnent, qu'ils soient de Pétersbourg, de Londres ou même de Paris, sont presque aussi embarrassés que leurs belles amies. Montmartre les attire parce qu'ils ont entendu dire que c'est un coin singulier et qu'au milieu d'une population de pauvres gens, des religions, des vices et des
LA CALTXEUSE
arts étranges fraternisent. Cependant ils y sont très dépaysés. Paris, poin* eux. cest le Bois, les Champs-E^lysécs et quelques boulevards, comme Londres, cest Hydc Ta ik et Piccadilly. Tout ce qui dort et s'agite dans les bas-fonds ou au sommet des grandes villes leur demeure étranger. Ils se sentiraient même inquiets à rextrémité de cette rue sond^rc. devant l'aspect morue de cette entrée de bal. au milieu de cette foule pauvre et étonnée ({ui les environne, s'ils n'avaient à dominer leurs émotions pour faire sauter du l>out de leurs gants les flaques d'eau à leurs maîtresses ou poiu' les enlever dans leurs amples manteaux noirs comme des oiseaux de plumes fines.
Je m'oubliais, avant d'enlrer, à consi«lércrle défilé brillant et pittoresque. <juand un cri d'enfant traversa l'air.
— Ah ! mon Dieu !
On accourut, ou s'empressa. Je ne vis qu'un long manteau de chinchilla sortant du ruisseau. C'était une petite femme qui venait de glisser un pied chaussé de satin blanc dans l'eau vaseuse. Bien qu'elle eût seulement la pointe d'un soulier et le bout de sa robe salis, cet incident menu, en une pareille soirée, lui inspirait une furieuse désolation. Klle s'était tournée vers son compagnon, un homme aux
LA CALIXEUSE 69
moustaches noires, aux cheveux blancs, aux yeux austères, riaspect grave et correct. Elle le nioingénait comme un entant :
— Vous voyez, c'est de votre faute. Je vous disais que je sauterais bien toute seule. Si vous ne maviez pas touchée!
— Mais, ma clière. c'est vous qui mavez demandé la main.
— Vous avez toujours raison... Eh bien, restons-nous là pour taire des petits? Moi. je vous avertis que je remonte en voiture.
— Je vous assure ([ue la tache de votre robe ne se voit pas.
— Vous êtes aveugle, mais les autres ont des yeux. Je ne tiens pas à être ridicule... Que faites-vous donc k présent? ^'ous n entrez pas?
— ^ ous venez de me dire à 1 instant que vous désiriez revenir à la maison.
— Oh! je no veux pas vous contrarier. Je sais de quelle humeur vous êtes quand on ne satisfait pas tous vos caprices !
A ce moment Tavannes, qui adorait ces sortes de querelles, apparut ïoiil éveillé, Toreilleaux aguets, la bouche joviale. Appuyé sur une petite canne qui le courbait en deux et rendait sa taille encore plus exigiie. habillé d'un costume de boulTou écarlate et émeraude.
6o LA CALINELSE
il semblait sortir de quelque légende des bords du Rhin.
— Quest-ce que c'est que ce monstre-là? s'écria la petite femme en se reculant.
— Jacques de Tavannes, votre serviteur... Comment allez-vous, Juliette?
— Ali! ])ardon, cher ami... Où diable aussi ètcs-vous allé pêcher votre déguisement?
— Et vous, ma chère, où avez-vous décroché le larbin qui vous accompagne?
— Chut! taisez-vous donc, monami va vous entendre!
Mais « lami de Juliette » est tout occupé dun court, vif et rougeaud personnage qui vient de laborder familièrement en lui touchant l'épaule. C'est un député jiiéridional qui promène à son bras quelque jeune débutante de la galanterie, arrogante, cérémonieuse, emprisonnée dans une lourde toilette. Ces messieurs, un instant, oublient leurs plaisirs, échangent de hautes considérations et retrouvent leur importance virile.
Nous pénétrâmes dans la salle, triste et nue comme une guinguette abandonnée, et où Ton cherchait en vain les feuillages, les fleurs et les tentures d'une fête. Le peintre avait dédaigné ces décorations banales : il avait aussi oublié, sans doute, de prévenir les musiciens,'
LA CALTXEUSE 6l
car rorcliestro t'-lail encore vi<l<'. Pour s'oicuper, les jeunes leniines en étaient réduites a se promener de lonj-- en large au bras de leurs amis; et leurs glorieuses toilettes ne faisaient que mieux ressortir la désolation de l'endroit. On eonnneueait partout à bâiller lermc ; amants et maîtresses avaient beau se promener l'un près de l'autre, et ressendjler ainsi à des automates montés poui4'éternité. ils n'arrivaient pas à dissiper l'ennui qui pesait sur cette réunion. Seules des invités, Suzettede Joignyet Félicienne d'Entragues paraissaient s'amuser, et. sans avoir besoin de musiciens, aux sons dune danse imaginaire, valsaient éperdùnient, dune main se tenant la taille et de Fautre j)ortant la lourde traîne de leur jupe.
Cependant Ta vannes se divertissait davan tage. Il étudiait les physionomies et, (|uand il y découvrait une expressit)n d'impatience, on •le voyait rire dans sa barbe.
Pour moi je considérais la j<nme lenime (pii venait de se montrer à la porte, hargneuse et emportée. (Vêtait bien le modèle qui avait inspiré à Tavannes ce dessin lei-occ qu.r Paul Ancclle venait follement de détruire. L'image du pauvre, garçon m'apparaissait auprès d'elle. Voilà donc, me disais-je, cette maitrcsse si ardcnnuent aimée. }X)ur laquelle
on est prêt à faire tous les sacrifices ! Certes elle n'était point laide, mais jetais agacé de retrouver dans ce visage les caractères d'animalité que Ta^ annes avait si bien mis en relief, et le ton autoritaire, revèche de sa parole me choquait encore plus.
Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je la vis venir à moi dun air riant et dégagé, et avec une sorte de grâce innocente :
— Ah! fit-elle, que je suis heureuse de vous rencontrer! Je ne sais si vous êtes comme moi, mais j éprouve une impression pénible à songer que ce ([ue jai vu une fois ne repassera jamais devant mes yeux. C'est la cause de mon plaisir de tout à l'heure eu vous apercevant. Et puis je me suis dit que je passerais une triste soirée si je ne vous parlais.
Je clierchais vainement où j'avais pu la rencontrer :
— Comuicnt! continua-t-ellc. vous ne vous rappelez pas le café du boulevard Clichy. et le soldat qui me poursuivait, et ma montée dans votre voiture! Il est vrai que j'avais alors un collet de fourrures et une voilette qui me déguisaient bien. Et puis j'étais si folle et si désagréable ce jour-là! Enfin me reconnaissezvous à présent?
Je la reconnaissais comme un paysage que
LA CALIXKUSE 63
l'on a vu d'abord sous un ciel pluvieux et qui vous apparaît ensuite tout ensoleillé. Je fus ravi de ce qu'il y avait de jeune, d'enfantin dans sa gaieté,
— Vous n'êtes plus la même. Je suis sûr que vous changez d'ànie tous les jours.
— Oh! oui, cela m'étonne aussi. Je ne me retrouve plus.
A ce moment Jacques de Tavannes s'approcha de nous :
— Vous savez, ma chère Juliette, que votre portrait n'existe plus,
— Vraiment? lit-elle avec indidérence,
— Oui, un ami de monsieur Primeraine l'a déchiré.
Elle me regarda comme si elle voulait inscrire mon nom sur mon visage, puis, se tournant vers Tavannes :
— Vous voyez, vous auriez dû le faire photographier. A propos, votre fête n'est pas gaie^ vous savez !
— Attendez, attendez! répliqua-t-il en s'éloignant. Je vous ménage une surprise,
— Comment, dis-je à Juliette, avez-vous pu laisser Tavannes faire votre portrait?
Elle n'eut pas l'air de comprendre ma question.
G.f LA CALIXEUSE
— Vous r.ivez VU ! C'est assez ressemblant. Je ne suis pas llatlée, par exemple.
— Il vous a odieusement caricaturée,
— liah ! il y aura toujours assez dhommes pour m'aimer. Mais qui a pu déchirer mou portrait?
Je lui racontai la scène. Je me gardai naturellement d'en nommer le principal acteur,
— Dites-moi, nest-ce pas un M . Paul Ancelle ([ui a fait ce beau coup?
— Vous le connaissez?
— Je lai rencontré quelquefois. Il me poursuit de ses assiduités.
Cependant les invités de Ta vannes, furieux de sôtrc dérangés pour contempler une salle vide, murmuraient contre l'organisateur de la fête. Déjà on prononçait le mot de mystification. Les femmes, exaspérées, demandaient qu'on traitât Ta vannes comme ces fous de cour dont il portait 1 habit. Mais le peintre, sans se déconcerter, imposant silence à tout le monde, se jucha en haut dun escabeau et de sa voix traînante et gouailleuse :
— Messieurs, dit-il, en venant sur la butte, vous avez bien eu, je pense, l'intention d'honorer mon talent, uiais, — avouez-le. — vous vous êtes aussi laissé tenter par l'attrait mystérieux do ce quartier, par le charme que pos-
sède jusqu'à son nom. Vous avez voulu connaître les mœurs de ses habitants, et surtout vous vous êtes intéressés à ces classes laborieuses dont le sort est si digne d'intérêt. Je suis allé au devant de vos désirs. J ai pensé que vous seriez heureux de vous rapprocher des membres les plus respectés dune de nos plus utiles corporations. Eu vous unissant fraternellement dans les danses qui vont avoir lieu, puis dans le souper par petites tables qui suivra le bal. je crois que vous aurez bien mérité de la Démocratie !
Des applaudissements et des rires saluèrent de toutes parts cette déclaration. La plupart ne lavaient pas entendue, mais le ton du discours et lair solennel de Tavannes suggérèrent à ses auditeurs les plus joyeuses idées.
Le peintre était descendu de son escabeau et une nouvelle série d'invités entrèrent, qui semblaient avoir été recrutés parmi les promeneurs nocturnes des boulevards extérieurs : de grands garçons vigoureux et râblés, de jeunes premiers aux bandeaux pommadés, plaqués sur le Iront, et qui portaient à leur cravate lâche des épingles de cuivre. Les femmes avaient d'extravagantes coiffures, portant les cheveux rabattus sur les yeux ou relevés en chignons énormes qui écrasaient de petites
66 LA CALTNEUSE
faces blêmes et sans traits. Nous aperçûmes des fillettes à ligure de sainte, cambrées en des attitudes provocatrices, aussi innocentes du rci^ard qu'insolentes et impudiques de gestes. Quelques-unes étaient assez jolies, mais Tavannes ne se serait pas reconnu luimême s'il n'avait exhibé quelques monstres. On vit donc apparaître d'osseuses sorcières, des visages l)ounis, inl'ormes. Inmdjles et lourdes niasses de chairs endormies dans les labeurs de la prostitution, oîi un ail doué de quelque vie incjuiètc connue une blessure; figures avides et béantes, tout en dents qui font songer aux carnages. Puis la présentation commença :
— Le comte de Pont-Bellanger. disait le peintre, monsieur liras dWcier et madame liras d'Acier pour le moment. Mademoiselle A'ictorine, une excellente travailleuse qui ne laisse pas l'ouvrage chômer. Mademoiselle est encore à un syndicat; elle a jusqu'à présent pi'éféré le nombre à l'unité...
Le goût chez les uns de changer de rôle, de s'encanailler un instant, et chez les autres, le plaisir de traiter d'égal à égal avec des ennemis plus forts, une joie de se moquer d'eux, une vanité de les approcher, tout vint d'abord servir le projet de Tavannes. On se prêtait à
LA CALTNEUSE 6^
la plaisanterie. Des mains tiues et poncées se tendirent vers de larges et rudes battoirs de niarloupins. laits pour serrer les gorges ou enlacer des géantes.
Cependant de nombreuses protestations ne tardèrent pas à s'élever.
— Monsieur, dit une Aoix. il n'est pas permis de se moquer du monde de la sorte. Quant à moi je ne soulïrirai pas qu'on nous dérange pour une pareille mystification.
Juliette, amusée, tendait l'oreille à ces bruits de dispute.
— Qu'a-t-il à se plaindre, celui-là! Oh! s'écria-t-elle, mais... c'est mon ami. Ah! je le reconnais bien là. Au moment où cela devient intéressant, il va vouloir partir — et memmener... Si nous ne l'attendions pas? Voulezvous que nous sortions ensemble?
Et devant mon hésitation à lui obéir :
— 11 m'a laissée j)our causer avec un député de ses amis. Eh bien, je lui rends la pareille. Je n'aime pas qu'on se moque de moi.
Nous quittâmes le bal au moment où une vive altercation venait de s'engager. Des voix aigres, glapissantes se répondaient, et des mots boueux, infâmes s'envolaient à la fois des lèvres mignonnes et des bouches avinées. Les rôdeurs et les promeneuses nocturnes avaient beau être
68 LA CALIXEUSE
payés par Tavannes. un mot imprudent, une blessure faite à 1 honneur professionnel suffisaient à les rappeler aux violences coutuniières.
Je comprenais maintenant pourquoi les amis du peintre montraient si peu d'empressement à assister à ce bal. Les farces de Tavannes pouvaient très bien s'achever en tragédies.
— Emmenez-moi souper, lit Juliette. Nous montons dans votre voiture, n'est-ce pas? Je laisse la mienne à mon aimable compagnon J ai cette charité-là!
— Mais que dira-t-il quand il ne vous retrouvera pas?
— Il ne dira rien. Je le mène « au commandement » pour parler comme les chasseurs.
— Xe lui soyez pas sévère, puisque nous lui devons d'avoir quitté cette fête horrible.
Sans plus me connaître, sans savoir quels étaient mes sentiments à son égard, elle me traitait déjà comme une conquête. Pour moi je me laissais conduire sans attendre d'elle autre chose qu'une fin de soirée agréable. Et je ne pouvais rien prévoir des aventures auxquelles je devais être mêlé.
« vous X AUREZ PAS MA SAVEUR ))
A peine en voiture, mon amie improvisée s'enveloppa de son manteau et, soit qu'elle eût besoin de i-éfléehir. soit qu'elle jutreùt inutile de faire plus de trais, elle se mit à fredonner je ne sais quelle chanson, du bout des lèvres, et sans prendre garde à ma présence. Dans lonibre du coupé elle se tenait immobile sous ses lourdes fourrures, plus éloignée de moi que si les grilles d'un couvent nous eussent séparés. Il semblait que tout fut mort en elle, à l'exception de ses yeux que je rencontrais sans cesse devant les miens, vagues. disti*aits. pleins de soucis et d'inquiétude.
J'attribuais à la voiture l'indifférence subite quelle me témoignait. Le coupé, dans l'eflarement d'une vie de jouissances, a remplacé l'oratoire et l'église, où la femme d'autrefois, sous prétexte de prier Dieu, venait se recueillir loin de son mari et préparer en paix ses intrigues. Maintenant c'est l'unique retraite que puisse trouver une jeune élégante, inclinée vers toutes les fêtes et ivre de divertissements. Entre deux
visites, durant une promenade, lorsqu'elle se rend à un magasin, elle est là fort bien pour examiner ce que les plaisirs, pris follement et sans compter, lui apportent d'espoirs et de regrets, de pertes et de profits. Le mouvement de deux bons trotteurs, un capitonnage souple et enveloppant favorisent la méditation : elle repasse alors à son aise sa tactique amoureuse et calcule doucement ses audaces. En se levant des coussins elle y laisse ses pensées comme un bagage qui pourrait gêner ses mouvements, quon ne craint pas de perdre, et qu'on retrouve toujours.
Ma nouvelle amie venait sans doute de retrouver sa cervelle, et j'essayais en vain de la lui faire oublier. Son silence obstiné m'exaspéra. Elle s'aperçut de mon impatience et, pour la calmer, elle saisit le premier prétexte venu.
— Ne m'en veuillez pas, dit-elle. Toute la journée j'ai été à bicyclette. Je suis un peu fatiguée.
Cela était faux, je le vis bien.
Nous étions arrivés : elle sauta de voiture légèrement et avec un joli élan de gaieté.
Au restaurant nous fûmes de suite invités par tout un parterre d'épaules souples et nacrées, par les ondulations dorées des chevelu-
res. par des bouches riantes et des fleurs fraîches. La lumière tombait blanche des claires boiseries. Il régnait partout comme une luxure ingénue et paisible.
Mais des hommes à faces massives, gonflées, cramoisies, sortirent. Ils suivaient à quatre pas de petites femmes droites et importantes que les maîtres d'hôtel s'empressaient de saluer avec un grand respect. On eût dit des boule-dogues menés en laisse.
Dans la salle, d'autres physionomies mapparurent brutales, grossières. Peut-être les trouvais-je telles parce que j'avais auprès de moi une jeune femme et que j'éprouvais cette animosité jalouse qui nous suit jusque dans nos plaisirs. Des soupeurs aussi, en nous apercevant, se penchèrent l'un vers l'autre et chuchotèrent. Chaque sexe alors juge, en un clin d'œil, ses représentants, — ses adversaires.
— 11 y a ici, dis-je, des figures de sauvages. Tenez-vous à les avoir devant vos yeux ?
J'étais d'autant plus empressé à les éviter que je venais de reconnaître deux de ces visages. Il me sembla qu'ils allaient gâter notre intimité.
Mon amie fut très surprise de ma demande. Pour Juliette, le monde se partage en endroits de mauvais et de bon ton. Les derniers ne peu-
72 LA CAtlXElSE
vent réunir tjue des ôtres courtois et des manières excellentes.
— Tiens, fit-elle, voici Massard du Gil Blas et ce pauvre Escote du \en'-Yor/.- Ilcrnld. qui a tout fuit [)our obtenir une invitation aux Jolies-Rencontres. Voyez couinie ils nous regardent avec envie ! Dirait-on pas que nous avons assisté à des scènes extraordinaires !
Elle était heureuse que tous ces messieurs eussent les yeux bi-a([ués sur sa toilette. Comme elle eût aimé leur en ilctaillcr les grâces et les richesses î Découvrir son nom dans un journal, bien encadré d'épithètes louangeuses, apprendre qu'on a été la reine dune fêle, même lorstjuon s'y est trouvée presque seule cela flatte le penchant secret à l'inmiortalité.
Cependant elle consentit à fuir dans un salon lesmurmuresd'aduiiration, les chuchotements de jalousie et tout le bruit de sa célébnté. C'était mon désir : mais elle s'y rendit d'ellemême et presque trop facilement. Son correct et sévère compagnon de la soirée lui avait-il donné l'habitude de ces amoureux refuges ? JV'y voyait-elle aucun péril ? Je ne savais que croire d'une telle femme qui montrait d'abord toutes les libertés de courtisanes, et. un moment après tant de retenue et de froideur.
LA CALIXEt'SE ^3
Je me sentais blessé dans ma vanité d'homme par une promesse, si hâtive, d'abandon, ignorant encore (jue la passion ne suivait point avec elle les chemins ordinaires, quelle était toujours ol)Scure. désireuse de détours et quelle vous perdait au moment même où vous croyiez la saisir.
A peine étions-nous seuls quelle oublia toute préoccupation de coquetterie: et. comme pour obéir à une curiosité lointaine quelle avait jusqu'ici dissimulée :
— Voyons, lit-elle, soyez franc : M. Paul Ancellevous a dit beaucoup de mal de moi, n'est-ce pas ?
— M. Paul Ancelle, répondis-je, ne m'a jamais parlé de vous. Il m'a bien avoué ses joies et ses peines d'amoureux, mais d'une iaçon trop voilée pour que je puisse vous soup- (;onner d'en être cause.
— Voulez-vous que je sois sincère : eh bien! c'est un sot. votre ami.
— Vous êtes aimable pour lui.
— Je vous fais juge : aime-t-on une femme qui vous a montré en toutes occasions non seulement que vous lui étiez indifférent, mais quelle ne pouvait vous souffrir ?
— Vous en êtes à ce point-là ?
•— Oui. Il m'agace, il m'exaspère. Je n'ai
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rien dans le caractère, ni dans les goûts qui puisse lui convenir...
— Et votre beauté !
— Oh ! vous savez, pas de battage !... Je sais quil y en a de plus laides que moi. Mais seraisje cent l'ois mieux que je ne suis, quand on est un homme, on a du cœur, on se fait une raison. Tu ne maimes pas, je ne t'aime pas : Voilà ma règle. Seulement c'est une chifTe, une femmelette, ce garçon-là.
— Il devient femme pour mieux vous comprendre.
— J'abhore les gens qui changent de sexe.
— Vous abhorrez !... Oh ! que voilà un gros mot pour une bouche si aimable.
— Mais certainement j'abhorre... C est plus facile que d'adorer... S'il fallait prendre en pitié tous les liommes qui ont plaisir à vous regarder, il faudrait renoncer à être femme. Même une laide n'y pourrait suffire. Pour ma part je hais ces continuels honnnages.
— Vraiment.
— Oh! j'admets une cour disrcète. à la rigueur ; mais cette passion qui vous importune, vous recherche, vous poursuit partout... non, c'est odieux !... Cet homme-là manque absolument de politesse, de savoir-vivre. Je ne puis aller k la promenade» au théâtre, à
LA CALIXEUSE "^^
une exposition, sans le voir tout-a-coup dans mon ombre. Pourtant je ne lui cache pas mes sentiments, et, sil nest pas aveugle, ilna (pià regarder mou visage. Mais, que voulezvous? il est comme ces roquets quon a beau battre et (pion retrouve toujours dans ses robes. Rien ne le décourage... Avec cela je ne le crois pas sincère. 11 na pas une tète à aimer une iemme. C'est un genre qu'il se donne. Figurez-vous quaprès mavoir écrit des lettres délirantes de quatre pages, monsieur en est uuiintenant à menvoyer des vers ! oui. des vers ! Ce serait Catulle Meudès, Richepin, je comprendrais, mais un garçon qui se prépare au commissariat de la marine, nest- ce pas absurde ?
— Vous avez [iris des renseignements sur
lui ?
Mon Dieu non ! C'est lui (lui me les a donnés. Un jour, dans mon lit, seule, n'ayant pas envie de dormir, n'ayant pas de livre à portée de la main, j'ai ouvert une de ses lettres qui, par hasard, se trouvait à coté de moi. Je vous assure que je ne me suis pas repentie de nui lec^ture. C'était impayable.
— Alors vous ne lui renvoyez pas ses lettres.
— Au contraire, je les conserve soigneuse^
^6 LA dALTXEfSE
ment. Je les mets avec les autres. J'en ai reçu de bien drôles. Je garde cela pour me distraire lorsque j'aurai des cheveux blancs.
— On les teint si bien ! Il est inutile de songer à ce temps-là. Vous pourrez toujours entendre des déclarations. C'est plus divertissant que d'en lire.
Ainsi nous anmsions-nous à de fades escarmouches et à des médisances comnmnes. Des ennemis semblables, une même cible à frapper, rien ne peut mieux nous unir. Tandis que nous lançons nos ironies avec détachement ou férocité, tandis que nous éloignons beaucoup d'êtres de nous-mêmes, nous pensons nous rendre l'àme plus libre et plus vaste pour aimer. Paul Ancelle a déjà été immolé avec une cruauté toute cordiale qui nous a enivrés. C'était la première victime offerte à l'Amour possible : notre amour à venir. Ensuite ont lieu des exécutions moins voluptueuses, qui vengent des insultes anciennes, qu'inspirent des ressentiments moisis, mais pourtant utilisables. Juliette dit crûment sa pensée sur son ami, cet homme correct et sévère qui l'accompagnait à la fête de Montmartre. 11 s'attache à son image des souvenirs si fâcheux quelleenesttouteattristée. Une larme, jecrois. tombe dans une coupe de Saint-Marceaux.
— Ah! si vous vous imaginez que je suis heureuse avec cet ètre-là! Il ne comprend rien, il ne sent rien. Ce soir, par exemple, au lieu de rester avec moi. comme il le devait, il me laisse pour aller causer avec je ne sais quel député... Il me traite comme une fille, je vous dis. comme une fille! Et les autres soirs, quand nous ne sortons pas, quel ennui de demeurer Tun près de l'autre en tète-à-tète!... On se couche, et je vous laisse deviner nos folles voluptés. Il a pour principe : « Une fois, et c'est assez. » 11 en est fier encore!... Puis, le matin, de grand malin, comme il est officier, commandant, ma chère ! il s'en va et, en se levant, me réveille, moi qui aime tant dormir !... Cette vie- là est atroce... Il ne sait pas ce que c'est qu'une femme, ce que c'est qu'un baiser... à son âge! L'autre lois, il me disait : « Petit rat, je suis bien fatigué; si je t'aime ce soir, c'est par dévouement. » Voilà le personnage ! Elle s'animait au milieu des confidences, et la passion découvrait par éclairs son àme habituellement dissimulée.
— Comme vous êtes dure, lui dis-je, pour ceux qui vous ont approchée.
Un sourire etlleura ses lèvres.
^8 LA CALTXEUSE
— \ ous craignez aussi que je le sois pour vous, nest-ce pas? \o\is avez tort. Je ne me plains jamais du mal que Ion ne ma pas lait.
— Mais si Ion a voulu vous faire du bien et qu on nait pas réussi.
— Ah î dit-elle, il faut être adroit : je préfère encore un méchant à un niais.
C'était le moment déchanger nos idées sur lamour. en prévision des aventures qui pouvaient nous unir. Avec candeur et franchise, k la manière d ennemis qui, durant un armistice, évaluent leurs forces et leurs défenses réciproques, nous nous avouâmes l'un à l'autre comment nous entendions gouverner notre passion. Plans prématurés et misérables, que les hasards de l'existence et les fureurs de l'instinct se chargent plus tard de modifier !
— J'espère que vous n'êtes pas écrivain, ni « théàtreux ». me demanda-t-elle tout à coup en me regardant comme pour deviner ma réponse ou la contrôler sur mon visage.
— Non. je ne suis pas « théàtreux ». répliquai-je. Mais pourquoi cette question ?
— Parce que. si vous l'étiez, je ne saurais vous aimer. Je désire que l'on soit sincère, et les gens de lettres font tous Guignol avec leurs sentiments.
Elle avait pris un air solennel et me lai.>sait
LA CALIXEUSE 79
entendre que, sur certains sujets, elle n'admettait pas la plaisanterie.
Mais vite, pareille k ces princesses de féerie qui. sous un déguisement sombre et vieillot, découvrent des robes étincelantes, elle redevint de grave et compassée, lenfant rieuse que j'avais déjà entrevue à la fête. Elle se repentait d'avoir gaspillé sa soirée en conversations vaines et prétendait maintenant ne plus perdre une minute. Une gaieté joueuse, pleine de malices, se réveilla en elle soudain, et lança, rejeta tous ces voiles de prudence et de réserve qui l'embarrassaient. Ce fut d'une adorable séduction.
Parmi tant de paroles et de gestes, un mot insignifiant, je ne sais pourquoi, m'est resté dans la mémoire, et j'ai cru plus tard y retrouver une intention secrète ou comme une involontaire prophétie. Nous avions demandé des sorbets ; par mégarde, le mien n'était pas au pai'fum demandé. On avait servi mon amie à son goût. Elle triomphait de ce petit avantage ; pareille à une gamine qui a reçu une plus grosse part de gâteau, elle savourait le sorbet avec une gourmandise lente et à deniijouée, feignant, si je faisais un geste, de protéger son bien et de prévenir mes convoitises.
— Vous n'aurez pas ma saveur! répétait-
8o LA CALTNEUSE
elle. Laissez-moi. Vous iiaurez pas ma saveur !
Elle s'amusait encore à cette espièglerie lorsque le maître d'hôtel ouvrit la porte et introduisit un soldat en capote bleue. Je reconnus le petit jeune homme que j'avais vu avec Juliette à notre première rencontre.
— Bonjour, monsieur! fit-il en retirant son képi et en promenant des yeux effarés sur la table qu'on n'avait pas encore desservie.
A sa vue. Juliette cessa de rire et devint pâle.
— D"où viens-tu? s'écria-t-elle avec colère : qui a osé tintroduire ici ?
Sans répondre à cette demande, le petit soldat lui dit avec un accent à la fois timide et résolu :
— Juliette, le commandant est à la maison.
— Eh bien ! quil y reste.
— Il est dans une grande colère contre loi.
— Laissons-la passer.
— Juliette, je t'en prie : Viens !
Elle se leva, courut au jeune homme, et le secouant par les épaules :
— Vas-tu me laisser. ind)écile ! Vas-tu me laisser !
Puis tournant vers moi des yeux éplorés :
LA CALIXEUSE 8l
— Croyez-Yous que je suis malheureuse ! ... Et toi. veux-tu nie dire comment tu as
pu me rejoindre ici ?
l^e soldat baissa la tète.
— Je savais que tu allais au Bal de Montmartre, lit-il d'une voix sourde, je tai suivie; et, quand tu es sortie avec monsieur, jai pris une voiture, derrière toi. Dès que jai vu où tu t'arrêtais je suis allé à la maison attendre le commandant. J'ai cru bien taire.
— Tu es un imbécile, je te le répète. Et je ne veux pas que tu me suives ainsi, que tu m'espionnes! Tu vas me faire le plaisir de décamper au plus vite... A-t-on idée d'un pareil fou !
Le jeune soldat était déjà dans le vestibule lorsque Juliette sortit du salon, le rappela. Elle versa le reste de la bouteille de Saint- Marceaux dans une coupe quelle lui tendit.
— Tiens, ilùte-moi ça, lit-elle. Et, tandis qu'il Imvait avec de gros yeux de côté, inquiets et en éveil : Seulement ne recommence plus. Il t'en cuirait. A présent, lile ton na^ud. Allons! oust!
Elle revint vers moi. et sans expliquer cette arrivée étrange, elle voulut s'excuser d'avoir été incorrecte :
— Le pauvre garçon! 11 avait regardé notre souper avec des yeux si malheureux que j'ai
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eu de la peine. C'est un l'ou. je le sais l)ien. mais tout de même, il me lait pitié.
Et elle ajouta :
— Vous voyez, je suis forcée de vous quitter, mais je ne voudrais pas partir ainsi.
Elle avait un sourire, perfide et délicieux, qui implorait ; ses yeux, glauques, vagues, se fixaient sur les miens avec une avide curiosité. Elle s'approcha tout près de moi et. à voix basse :
— Je veux, dit-elle, si cet homme avec lequel je suis. - pour mon malheur! — a, cette nuit, la fantaisie de mendjrasser. qu'il me trouve déjà infidèle, protégée contre lui par vos baisers.
Aussitôt elle lia ses mains à mou cou. et me happa les lèvres de sa bouche qui devint douce et fondante comme une pèche glacée.
Mais de glace aussi devint tout à coup son désir.
Que s'était-il passé entre nous ? Quelle pensée nous éloigna dans l'étreinte même? Avaitelle regret de son abandon ? Sa curiosité, son goût du plaisir sétaient-ils subitement lassés? Je l'ignore. Il arrive que des ombres viennent voiler les moments les plus heureux ; cette fois je sais bien que seuls nos corps s'unirent. Aussi promptement qu'elle s'était livrée, elle
LA CALTXEUSE
se reconquit: à travers su chaire calmée, je sentis une colère sourde, el résignée seulement parce qu elle était impuissante. En nous désenlaçant nous croisâmes des regards pleins de reproches. Nous pouvions nous dire 1 un a l'autre :
— Vous m'avez trompé.
Par une ironie singulière de la mémoire, je me souvins alors des paroles de Paul Ancelle sur cette a amoureuse incomparable ». C'était sans doute un mensonge volontaire, puisque Juliette prétendait n'avoir eu aucune relation avec lui et même ne pouvoir le smillrir.
Nous n'avons prononcé ([ue des paroles indispensables jusqu'à la voilure où je l'ai reconduite. Lâchement, la bouche serrée, nous nous sonmies pris la main et, d'un ton détaché, nous nous sommes dit adieu, espérant ne pas nous revoir.
Jamais le baiser dune pauvre fille qui se donne pour quelques pièces d'argent ne m'a paru contenir autant de haine que celui de cette jeune femme, venue par goût, d'ellemême, avec moi, et révoltée tout-à-coup, sans raison apparente, contre mes caresses.
Et tandis que sa voiture s'éloignait, je la revoyais dans le salon, savourer lentement le
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sorbet, et dire de sa voix dent'ant espiègle : — Laissez-moi ! Vous ii"aurez pas ma saveur ! ^
En sortant du bal. elle navait que mon indifférence : maintenant, elle me paraissaitodieuse. Je ne lui pardonnais point de mavoir laissé entrevoir toutes les grâces qu'il y avait en elle — seulement pour me les refuser.
QUI DES DEUX A FORMÉ l'aUTRE.