LE PÈRE OU LA FILLE
S'il arrive que ces souvenirs sortent de mes tiroirs et que quelques personnes y jettent les yeux, je crains fort que mes lecteurs ne me jugent mal et (juc les plus indulgents ne donnent pour toute qualité à ce pauvre Herbert qu'une ridicule indélicatesse.
Il estcertainquedausmes voyages avec Lord Beresl'ord. — voyages qui ont rempli plusieurs années. — je nai eu aucune facilité pour apprendre ces laçons pudiques et discrètes qui sont l'honneur du style moderne. Dans les pays que nous parcourions il était dillicile de se procurer des livres nouveaux: et les anciens que nous avions avec nous, grecs, latins, anglais, français ou italiens, ne nous arrachaient pas assez, je Tavoue, à cette conmmne grossièreté où nous ramenaient toujours nos yeux, nos oreilles, toutes les impressions de nos sens et tous les actes de notre vie. Depuis mon retour, j'ai eu l'occasion de m'instruire, mais il y a un âge pour l'école, et. malgré d'élégantes lec-
tures, mes sensations nouvelles du monde, trop semblables aux anciennes, mont maintenu dans la mauvaise voie dont je désespère de sortir.
En reconnaissant mes torts avec humilité, je me demande pourtant si tant de voiles, que je nai pu garder, ne sont pas plus importuns que nécessaires. Il est convenaV)le, je le sais, de ne voir dans lamour quuue conversation animée qu'on arrête, par politesse, devant un lit. Mais n'est-ce pas, d'une pièce, ne vouloir connaître que le prologue ?
Je confesse quen Amérique nous poussions les choses plus loin, et nousne nous jugions pas trop barbares quand, par aventure, dans nos conversations et nos notes de voyage, notre pensée se reportait sur cet acte mystéiùeux.
Les baisers ont une àme. disions-nous, et c'est faire preuve de sauvagerie plus que de civilisation, de rusticité plus que de ratlinement. de s'imaginer que notre intelligence s'arrête dans l'étreinte, et qu'un acte, si important, si varié de l'existence, doit toujours demeurer obscur.
Quand, aux époques rudes et farouches, le jeune mâle triomphait de la vierge, il se pouvait que l'aventure de leur amour fût achevée, et que le barde qui la célébrait terminât son chant avec ces noces brutales. Mais comment
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la feiiiuie moderne, qui a appris depuis ces temps lointains. — avec la liberté, la ruse et la souplesse. — lart de se défendre, de prolonger sa jeunesse et de garder, plus tard, une partie de sa puissance, comment jouerait-elle ainsi toute sa fortune dans un abandon ? Elle le fait quelquefois, cest vrai, mais alors il faut le dire, car cet abandon pur et simple, que notre parole prude ose à peine mentionner, ne signilîe en lui-même, ni défaite, ni victoire.
Jai cru devoir ces excuses et ces explications à ceux qu'ellarouchent des commencements si brusques. Ces amours, qui n'eurent point les longs préludes accoutumés, nen ont pas moins fait l'endre à notre existence toutes ses joies et ses douleurs.
Quelques jours après ce bal des Jolies Rencontres, je reçus la visite de mademoiselle Geneviève de Requoy. Elle arriva le matin comme la première fois. rose, fine et toute gaie. Jaccueillis avec bonheur cette fraîche apparition. J "espérais qu'elle m'arracherait à des idées inquiétantes. Le souvenir de Juliette commençait à mobséder. J'en étais poursuivi sans cesse, et j'y voyais comme la menace d'une passion dangereuse, à laquelle je m'efforçais de ne pas céder.
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Geneviève avait une mise élégante, mais un peu austère, et je regrettai le déshabillé libre et gracieux de sa première visite.
— Maman, fit-elle, n'aime pas me voir en cycliste.
— Et c'est maintenant que vous lui obéissez ?
— Oh ! elle peut avoir raison quelquefois. De loin, quand je n'entends pas sa voix criarde, ses conseils me semblent justes. KUe trouve que ce costume de garçon pour une femme est indécent.
— Mon Dieu, ce fut autrefois le costume des amoureuses dans la Rome des papes ; vous voyez que le Saint-Père était plus indulgent que madame de Requoy. D'ailleurs vous avouerez que cet habillement convient bien à la franchise et à légalité des relations.
— Sans doute... mais je ne fais plus de bicyclette à pré.sent. Non 1 à la campagne, je comprends. On s'en va sur les routes très loin et à toute vitesse ; on s'imagine que Ton court au bonheur, et puis, quand on rentre le soir, ou est si fatiguée ! On ne songe plus à ses ennuis et à ses chimères... Ici, c'est inutile, on a assez d'étourdissements !
— Et puis ici vous êtes heureuse... avec votre amie...
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— Quelle amie ?
— Cette jeune Russedont vousni"avez parlé, la fille d'un pope.
— Oh ! il y a beau temps que nous ne nous voyous plus.
— Gomment ! vous êtes à Paris depuis huit jours à peine.
— Eh bien, c'est lundi dernier que je me suis lâchée avec elle... Oui. elle me soutenait qu'une femme nest réellement maîtresse d'ellemême que dans le mariage : Je prétendais au contraire que le mariage est une servitude... Nous nous sommes querellées, battues... Oh • c'est une cosaque 1 Elle est dune violence !... Elle m'a mordue à la main... ^'oyez la marque. Par exemple, je l'ai bien giflée. Et puis j'ai dit à madame sa mère : « Madame, quand on a une lille comme la vôtre, on n'invite personne chez soi... »
— Mais c'est vous qui vous étiez invitée.
— N'importe! ctda fait bien... Elles sont très heureuses, je vous assure, d'avoir reçu une Requoy chez elles... Les popes, vous savez, dans leur pays, ce n'est rien du tout.
— Et quétes-vous devenue depuis que vous l'avez quittée ?
— Moi. rien... J'ai fait des visites.... des expériences... Tenez, je m ennuie., amusez-moi.
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Toute sa joie s'était envolée : elle se laissa tomber daus un lauteuil, croisa les mains comme pour une piùère et demeura ainsi quelques instants, le regard llxe, perdue dans sa songerie, puis, tout-à-coup, levant la tête, elle éclata de rire.
— Je vous demande de mamuser, dit-elle, et vous semblez plus triste encore que moi... Ne niez pas, c'est inutile. Vos yeux ont l'air d'avoir fait de mauvais rêves... Oui. vous avez une tigure de bon Dieu crucifié qui. du reste, vous va fort bien.
La gaieté de ces bavardages, toute factice, dissimulait peut-être quelque douleur intime. Je trouvais à Geneviève une singulière exaltation, mais elle n'eu laissait point deviner la cause.
A ce moment on annonça M. de Requoy. Je fus très ennuyé de son arrivée intempestive. Comme le domestique l'avait introduit, j'étais obligé de le recevoir. Geneviève, loin d'être inquiète de notre entrevue, en parut très heureuse.
— Papa ! oli ! cliic alors ! s'écria-t-elle. Il faut le faire venir ici.
— Taisez-vous donc, lui dis-je. Les portes sont ouvertes. S'il vous entendait ?
— Vous ne connaissez donc pas papa ?.. l\
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ne sera pas le moins du monde étonné de me rencontrer ici.
— Vous vous êtes enfuie de chez votre père, et c'est maintenant que vous désirez le voir?
— Pourquoi pas ? A la campagne il est insupportable, mais très gentil à Paris. J'en profiterai pour lui poser mes conditions. Il les acceptera certainement. Après cela maman sera Jiien forcée d'en rabattre, de ses prétentions à nous gouverner et à nous tenir à l'attache connue des bébés de quatre ans.
Mais, sans écouter Geneviève, j'étais allé trouver son père qui m'attendait dans le petit salon.
M. de Requoy rappelle des époques écoulées.
Ces visages qui nous émurent dans les basreliefs et les fresques du passé, tel type qui seuiblait perdu, telle image de beauté, de force, d'indolence qui souleva les êtres il y a des années, plus d'une fois nous les avons rencontrés avec stupeur dans la vie. Ce sont d'anciens caractères qui ressuscitent, de vieilles passions qui continuent ou se métamorphosent. Il y a ainsi des dames fort sages et dune honnêteté reconnue qui furent jadis, si l'on s'en rapporte à leurs portraits, d'avides et impitoyables courtisanes : de même de féroces soudards sont devenus, dune époque à lau-
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tre. des hommes de bureau ponctuels et sans reproche. Mais ces transformations ne sont pas toujours aussi heureuses. M. de Requoy. par exemple, a perdu en changeant de siècle.
Quand on le voit, on s'imagine que le Philippe IV de ^'elasquez a quitté le cadre où il se morfondait depuis plus de deux cents ans pour prendre un peu lair de notre époque. Mêmes yeux hautains, insouciants : même visage lier et fermé : même menton énorme, massif, des fortes races. Comme ce prince, il a de la majesté dans le front dégarni, dans les longs cheveux qui viennent tomber sur ses épaules en boucles noires et argentées. Mais au lieu de la fraise et du manteau royal, il porte un veston de vieille mode, boutonné très haut, toujours assez poudreux, négligé ainsi que le reste de son costume. Plus de sceptre ni dépée.mais un pinceau qui n'est pas encore glorieux. Dans sa famille, on ne croit pas à son génie, et, jjar respect du nom. on lui interdit d'exposer ce qu'on appelle « ses barbouillages ». Cependant une activité dévorante et fantasque se trahit sous ses façons tantôt froides et détachées, tantôt pleines dune vive et cordiale bonhomie. Les trois âmes d un gentilhomme, d'un artiste et d'un bohème se sont dounées rendez-vous dans le crâne de
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M. de Requoy. font mauvais ou bon ménage au fond du petit chapeau d'Arlequin qu il porte rejeté sur le derrière de la lète, et agitent sans cesse en marches, eu courses et en voyages ses pantalons larges, traînants, bouffants, à sous-pied, qui paraissent contemporains des gilets écarlaies de l'école romantique.
M. de Requoy, me sentant venir, me tendit la main sans me regarder. Il était tout occupé de considérer les tableaux appendus au mur.
— Très bien, ce paj^sagc ! marmottait-il. Un peu d'inexpérience encore, mais jolie vision. Décidément ce garçon-là a du talent... Ah! pardon, fit-il brusquement en se tournant enfin vers moi. Pardon, mon cher, de venir chez vous à une heure si matinale, mais j'ai une mission à remplir. Dites-moi : Avez-vous vu ma fille ?
Une telle question, que je n'attendais point, m irrita. Je la trouvais d'autant plus indiscrète que je la sentais trop justifiée. Plus innocent, j'aurais été moins susceptible.
Sans prendre garde à l'impression qu'il avait pu me causer. M. de Requoy. s'était assis tranquillement et me disait avec douceur :
— Ma femme pense que vous avez pu la rencontrer chez sa tante, madame de Treraant, où
elle sait que vous allez. Nous sommes en froid avecma belle-sœur, mais ma fille, qui a toujours gardé son indépendance, a continué de voir assidûment sa tante. Je m'adresse à votre amitié pour rassurer une famille. Pai'lez moi franchement, mon cher ami... Moi. je ne suis pas inquiet : je connais Geneviève ; mais vous savez comme madame de Requoy se tourmente aisément.
Je dus feindre une si'rande surprise.
— Mais qu>sl-il donc arrivé ?
— Gomment ! vous ne savez rien ? s'écria-til d'un air joyeux, assez étrange dans cette circonstance. Je croyais que nos chasseurs vous l'avaient dit. Tout le pays en est malheureusement informé. Gcsl un scandale énorme et, comme toujours, pour une bagatelle.A oici : ma fille a eu une petite querelle avec sa mère. Oh! rien du tout, une de ces querelles de femmes quis'apaisent aussi vitequelles ontéclaté. On se couche mortels ennemis et on n'est pas plutôt réveillé que l'on court s'embrasser. Geneviève a un cœur d'or : c'est une brave enfant...
Un bruit de sanglots, qui s'éleva en ce moment, interrompit M. de Requoy et lui fit tourber la tète.
— C'est une brave enfant, eontinua-l-il, mais
d'un caractère entier, et. à notre égard, un peu despotique. Nous lui avons passé tous ses caprices...
On entendit dans la pièce voisine un remuement de chaises ; M. de Requoy me reg'arda d'un air inquiet et effare.
— Nous lui avons si bien passé tous ses caprices, reprit-il. quelle ne peut plus soufïrir la moindre contrariété. J'ignore quel langage a pu lui tenir madame de Requoy, mais Geneviève sest jugée très otlensée. Elle a déclaré qu elle allait quitter les Cormiers et n'y rentrerait plus jamais... Naturellement sa mère a cru à une boutade et ne s en est pas occupée. Mais Geneviève est tout de même partie !
— Gomme cela ?
— Comme cela. Et nous ne savons pas où elle est en ce moment. Vous devinez létatdans lequel se trouve ma femme. Elle ne vit plus. D'abord elle voulait mettre la police à ses trousses. J'ai eu beaucoup de peine à l'en dissuader. Vous voyez cela d'ici ! Une Requoy ayant affaire à des agents des mœurs. Il n'y a que ma femme à avoir des idées pareilles. Je vous répète d'ailleurs que je ne crains rien pour cette enfant. Geneviève n'est pas fille à ignorer comment elle doit se conduire. Mais j'ai peur de rentrer bredouille aux Cor-
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miei'S. moi qui nen suis parti qu'avec la promesse d"y ramener ma fille. Ah ! mon cher, vous ne savez pas ce que c'est <{iic d entendre quelqu un crier du matin au soir. Les Cormiers sont grands, n'est-ce pas? P^h bien ! la voix de madame de Requoy remplit tout le château. Il n'y a pas une chambrctte, pas une cave, pas un coin perdu où on ne Tentende résonner. Jenvie le sort des taupes qui peuvent se cacher sous terre. Là peut-être ne parvient pas le bruit des reproches et de la colère de ma femme.
— Vous n'êtes pourtant pas cause du départ de mademoiselle Geneviève.
— Vous le croyez, vous, et moi aussi je le crois. Mais, mon cher, pour ma femme, je suis cause de tout le mal qui tombe sur les Cormiers. C'est parce que j'ai donné une mauvaise éducation à Geneviève, c'est parce que je n'ai pas surveillé mes conversations devant elle, c'est parce que je l'ai laissée lire Une Page d'Amour de Zola, qu'elle nous a quittés... Gomme si mes filles n'étaient pas assez grandes pour saAoir ce qu'elles doivent lire ! Ah ! voyez-vous, la vie n'est pas rose là-bas. et je prévois à mon retour des scènes plus insupportables encore... Enfin, si vous avez des nouvelles de Geneviève, pensez à moi.
— Vous ne retournez pas tout de suite aux Cormiers ?
— Non, je reste encore une quinzaine de jours à Paris. Je suis censé faire des recherches; mais quelles recherches voulez- vous que je fasse, en bonne vérité? Ma femme sest brouillée avec sa famille et avec la mienne. Geneviève doit être quelque part chez un de ces parents ennemis. Elle reviendra quand elle le jugera convenable. Avec le caractère que je lui connais, je sais bien que rien ne pourra la décider qu'elle-même. Moi, j en prends mon parti : jeflàne, j'occupe mon temps comme je puis. Etes- vous allé chez Durand-Ruel ? Il y a un joli Renoir. A propos, vous connaissez Jacques deïavannes? Présentez-moi donc un jour. Il a du talent, ce bougre-là, beaucoup de talent. Mais, sacré Dieu ! je ne lui ferai pas faire le portrait de ma maîtresse. Il a une façon de vous découvrir les défauts de l'objet aimé qui, ma parole, vous coupe laiguillettc !
M. de Requoy prit congé. Au moment de me dire adieu, il se pencha vers moi, et presque à voix basse :
— Pas un mot de tout cela à Paul Ancelle, n'est-ce pas ?
Pourquoi cette recommandation ? Est-ce qu'il avait des vues sur mon ami ?
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Du moins ne le préoccupaient-elles pas trop. Avant que la porte fut refermée, il se retourna, eut un grand g-este :
— Allez voir le Renoir de Durand-Ruel ! me cria-t-il. Vous serez content î
Là-dessus, il partit dun pas royal et victorieux, comme un Philippe IV délivré de son Olivarès, libre, plein de grands projets et décidé à les accomplir. Les cheveux blanchissent, le temps presse, et M. de Requoy sent qu il n'a plus une minute à perdre s'il veut devenir tout au moins un Corot. En attendant, il court aux expositions des jeunes artistes rêver, devant la peinture nouvelle, de son futur génie, et songer à la gloire dont il va couvrir la vieille noblesse des ancêtres.
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