PRÊTE A AIMER. PRÊTE A TRAHIR
— Il est gentil tout plein, mon papa, s'écria Geneviève. Je me suis retenue à quatre pour ne pas aller lembrasser. Jen avais une envie iblle. Et puis maintenant je trouve qu'en somme j'ai bien fait de rester tranquille.
— C'est heureux pour nous. Qu'aurait dit votre père en vous apercevant?
— Oli ! rien. Et c'est même cela qui m'ennuie. J'aurais voulu le voir bien chagrin, bien affligé,
— Vous êtes bonne pour lui.
— C'est parce que je l'aime^ tiens ! Ainsi de savoir maman embêtée, ça ne me fait ni chaud ni froid. Je dis : « Tant mieux ! » Et c'est tout- Tandis que papa... non, c'est trop triste !
— Quoi donc?
— Qu'il aime tant sa peinture! Il ne regrette pas assez sa fille. Ali! si j'étais à sa place, comme je serais inquiet, comme je chercherais partout ma Geneviève ! Je n'aurais pas de repos que je ne laie trouvée. Au lieu de cela, il est bien tranquille, et il s'en va d'un cœur
IBLIOTHECA
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léger voir des expositions de tableaux. Oh ! je n'aurai plus de peine à cause de lui. Il ne le mérite pas. Moi qui ai pleuré!
— Oui. et assez indiscrètement même. Du salon, on vous entendait sangloter.
— Papa m'a entendue ? Et il ne m'a pas devinée, le vilain égoïste. Mais c'est fini. Quand il aura une larme de moi, je veux bien que le loup me croque. Xe parlons plus de M. de Requoy si vous le voulez bien , Je suis ici pour m'amuser beaucoup, beaucoup. Qu'allons-nous faire de notre journée? D'abord, pour commencer, vous m'emmenez déjeuner dans un cabaret à la mode.
— C'est fou. Pour rencontrer M. de Requoy !
— Avec quelque hétaïre? Cela m'amuserait bien.
— Vous n'avez aucun respect.
— Qu'est-ce que le respect a à voir là-dedans? Papa est un homme, je suppose, et puis c'est un artiste. Il a besoin de ces femmes-là. Mais ne parlons plus de lui. En sortant du cabaret, où allons-nous ?
— Où il vous plaira.
— Moi. je veux aller au Louvre, aux magasins.
— Vous avez aujourd'hui des désirs de pe-
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tite bourgeoise piovinciale indignes dune exquise élégante comme vous.
— Mais je suis une petite provinciale, puisque voici trois mois que je suis aux Cormiers. J'ai besoin de voir les étoffes nouvelles. On trouve tout au Louvre, vous savez.
— Oui. à peu près, comme on trouve tous les arts et toutes les sciences dans un dictionuaire .
— Cela vous ennuie d y aller, je le vois.
— Rien ne mennuie en votre compagnie.
— Vous verrez que je vous apprendrai beaucoup de clioses que vous ignorez... Et ce soir, nous irons dans quelque théâtre bien drôle ou bien triste. Moi. je suis pour les extrêmes ! Tenez, il y a quelque temps j'ai vu un drame où il y a de pauvres petits bien malheureux auxquels on fait tout le mal possible et qui à la lin sont sauvés par de braves gens. Est-ce qu'on joue une pièce de ce genre-là maintenant? Oui. Oh! tant mieux. Vous m'y conduirez alors. N avouez pas mes goûts à ma sœur. Elle me mépriserait. Elle naime que les grandes machines : le Wagner, le Gluck, le Victor Hugo. Moi, cela me fait bâiller... Et où ironsnous après le théâtre? Oh! mais je ne veux plus faire de projets. Gela nous porterait malheur. Aux Cormiei's, quand j'arrange une pro-
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menade avec papa, le bon Dieu ne manque jamais de nous envoyer de la pluie.
Elle babillait comme chante et ségaie un gentil oiseau, secouant sans cesse les idées frêles et les rapides images qui passaient eu elle, importunée de tout ce qui arrête le vol de l'imagination, avide de mouvement et de nouveauté. On la croyait dabord volontaire et affectée. Cétait seulement la volonté dun autre qu'elle avait en elle et quelle exagérait. Elle subissait toutes les empreintes, bonnes et mauvaises,incapable de l'ésister à l'influence de quelqu'un; tour à tour, les esprits les plus divers s'imposaient au sien, le maîtrisaient; mais avec quelle naïveté charmante et toute personnelle se laissait-elle prendre, puis reconquérir !
Si gracieuse quelle fût, je n'étais point à elle en ce moment. Limage confuse encore et pourtant grisante de Juliette, l'idée dune joie mêlée de péril, d'un inconnu à la fois exquis et douloureux, d'un avenir plein de brumes et de lumières, m'attiraient, me repoussaient. Avec Geneviève, je sens tout le prix dune franche jeunesse ; seulement elle me rappelle aussi son château familial, les parfums fades des chambres closes et le silence écrasant des Cormiers. Chant joli et clair au bord des haies dans les prés calmes,
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tu ne nous iaispasoublierlarumeur des villes, tout ce quil y a denivrant dans les mêlées des êtres !
Geneviève eut beau m'en prier, je ne voulus point la conduire dans un de ces endroits que fréquentaient les amis de son père, où elle eût peut-être rencontré ses danseui's de l'hiver dernier et ses compagnons de promenade de l'été. Cependant il lui fallait du changement à tout prix. Ma salle à manger était déjà trop vieille pour ses yeux; elle n'y pouvait plus prendre ses repas avec agrément : aussi nous allâmes déjeuner au dehors.
Il y a des retraites en plein Paris que la plupart ignorent, où l'on n'ose pas s'égarer de crainte de l'ennui et de la solitude. Pourtant la vie y frémit jadis, et des ombres amoureuses semblent y errer encore, toutes prêtes à flatter les amours nouvelles. Elles accourent sur notre passage, et nous sentons alors que tout le passé s'unit à nous pour agrandir et prolonger nos joies. Si ces anciennes passions furent grossières, cela nous importe peu. Il ne subsiste d'elles qu'une chaleur généreuse qui témoigne de leur force et réchauffe les plus froides âmes.
J amenai Mlle de Requoy dans ce Palais- Royal désert où palpita, il y a cent années, le
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cœur de Paris. C'était un moyen de satisfaire son caprice sans courir beaucoup de chances de la compromettre, et. au risque de profaner sa grâce, je me plus à la mêler aux souvenirs tumultueux de 89. laissant ma mémoire se jouer parmi les amants, les politiciens, les habitués des clubs et des tripots révolutionnaires, tandis que mes yeux se divertissaient k la regarder. Ainsi je m'ingéniais à lui découvrir des séductions dont je sentais bien qu'elle n'avait pas besoin, m'efforçaut de détruire cet attrait singulier pour une autie (jue j'éprouvais malgré moi.
Elle n'eut point d abord son audace accoutumée ; les yeux mercenaires et curieux qui s'arrêtaient sur elle l'etfaraient ; heureusement, dès que nous fûmes seuls, sa gaietr se réveilla et elle recommença ses jolis enfantillages. A voir la surprise que lui causaient les moindres détails du service et le banal ameublement on n'eût point dit qu'elle était habituée à une vie large, dans un château luxueux. Le nouveau la ravissait, disait-elle, mais c'était son àme jeune, oublieuse et changeante, qui le créait elle-même. 11 ne lui fallait pour cela qu'un prétexte.
Elle avait des séductions si imprévues que je dus enlin les subir. Je ne la Uattais plusseu-
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lement Je mes paroles. Je savais maintenant que mon plaisir de cette journée se ti'ouvait sur ses lèvres et dans le bonheur de ses yeux.
Nous allions sortir, contents lun de Tautre ; et Mlle de Requoy, deA'ant une glace, arrangeait sa coiffure, lorsque, du salon voisin, s'éleva le bruit dune discussion. Ces entresols de restaurant, qui furent autrefois des appartements de courtisanes, ont gardé leur première disposition, leurs cloisons minces et indiscrètes.
J'entendis très distinctement ces paroles :
— Votre jalousie est idiote, mon ami. Dans un bal de ce genre, on parle à tout le monde.
J'avais reconnu la voix. C'était celle de Juliette Fournier !
Le ton de l'entretien baissa et je ne pus le suivre, mais, plusieurs fois, je surpris mon nom comme si c'était le mot important du discours sur lequel on devait principalement appuyer. J'entendis encore :
— Ses voyages ! 11 vous les a contés, nest-ce pas? Il n'y manque jamais. Mais toutes ses grandes aventures ne lui sont jamais arrivées... il ne les invente même pas ; il les a pillées dans le Tour du Monde.
C'était Paul Ancelle qui parlait de moi avec cette complaisance,
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— Brave ami ! me Jis-je sans songer que moimême je ne l'avais peut-être pas plus ménagé.
Mais comme je me sentis blessé davantage lorsque Juliette, exagérant encore la malveillance des propos, imagina des traits de tout genre pour me ridiculiser !
Ils parlaient alors si tranquillement, avec une sécurité si haute, que je ne perdais rien de leurs railleries.
Et, de les découvrir intimement unis lorsque Juliette m'avait lait de Paul un soupirant haïssable, toujours repoussé; de me sentir joué de la sorte, une rage me soulevait contre eux.
Cependant je n'étais pas seul, et je ne devais pas l'oublier.
Mlle de Requoy était prête : nous partîmes. A ce moment retentirent île grands éclats de rire. Je supposai que je faisais les trais de cette gaieté et j'eus peine à contenir ma fureur.
— Oh ! mon Dieu, fit Mlle de Requoy à voix basse et d'un air ellrayé. que cette maison est sonore ! Pourvu qu'on ne nous ait pas entendus ! Si ces gens-là. par hasard, nous connaissaient ?
Je vis bien cjucllc n'avait pas reconnu la voix de Paul Ancelle. ni distingué aucune parole: mais le trouble où j'étais, ne lui échap-
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pait pas. et elle essaya d'avoir des explications. Jespérai {[ue le Louvre, où nous nous rendions, allait l'absorber et m'enlever à une attention gênante.
Je ne me trompais pas : elle fut. eu entrant, aussitôt conquise.
Dans ce monde énorme où ce (jui doit aider la coquetterie, la volupté, l'orgueil de la femme est mêlé brutalement à ce qui en fait un mannequin et une caricature ; oii vendeuses et acheteuses se confondent avec l'entassement disparate et colossal des choses ; où la lumière parait obscure, la laideur semble charmante: où les soies étincelantes perdent leur éclat et les fourrures sombres prennent de clairs rellets; où les mousselines, les batistes, les crêpes de Chine se font lourds, tandis que des tissus de laine paraissent diaphanes ; dans ce renversement du réel, dans ce royaume fabuleux et extravagant où se rencontrent toutes les industries et tous les peuples, Mlle de Requoy se dirigeait d'un pas léger, fier, sur, aisé. comme si tout ce qui l'entourait était à elle. Elle savait l'art de rendre vivantes ces étoffes inanimées et devinait dans leurs masses ternes ou éclatantes toute la beauté qu'elles peuvent contenir.
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Je la suivais, mais je n'étais point, comme elle, fée ni magicienne : et une penséer immuable venait me distraire des changeants spectacles qui passaient devant mes yeux. Je la perdis et je ne pus la retrouver. Je nen eus point de tristesse. Ce n'était pas à elle que je songeais. Limage de Juliette ne mavait point quitté.
— A qui a-t-elle menti ? ine disais-je. Peutêtre à Paul, peut-être à moi. peut-être à nous deux .
Et l'injure qu elle m avait laite en secret m attirait plus vers elle que toutes les promesses de plaisir.
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Un nioi de Juliette me revient eu ce moment à la méuKjire. P^lle le laissa échapper un jour quelle se donnait encore devant moi des airs dinnoeence. car. si secrète quelle fût. elle avait ses minutes de franchise. « Je suis une femme trop simple et ti'op tranquille, avait-elle dit : je serai toujours, pour la plupart des liommes. inférieure à la moindre catin, car ce ([ue vous aimez en nous, vous autres, cest l'odeur d une trahison. »
Elle savait son charme; mais était-il le résultat d une tacti(jue volontaire cl étudiée, ou. simplement, une inclination naturelle dont elle se contentait de se servir? Il y avait chez elle un mélange si continu de mensonge et de sincérité qu'il était bien'ditficile de distinguer l'art de l'instinct.
L'orgueil, la curiosité me pressaient avec une égale violence. J'aurais voulu la prendre malgré elle, la contraindre à me crier franchement sa haine ou sa joie. Oh ! cette fois je ue
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laurais pas laissée partir la bouche froide, les yeux indin'érents.
A ma sortie du Louvre, je me décidai à aller la voir.
Elle ne m y avait point invité. Et son adieu, l'autre nuit, était bien délînitif. Tant pis! Me rappelant son adresse, que j'avais vu dans un petit carnet d'or qu'elle })ortait à la fête, je me fis conduire aussitôt chez elle, boulevard Péreire. Je ne pensai même pas (juclle demeurait avec le commandant dont elle m'avait parlé et que, si sa porte pouvait s'ouvrir à un ami clandestin, elle resterait fermée pour moi.
Peul-ètre. me disais-je. ne sera-t-ellc pas rentrée? Alors je l'attendrai. Peut-être Paul Anccllc, en l'absence du commandant, aura-t-il pris sa place? N'importe! Je veux la voir. J'avais l'espoir de profiter de l'étounement que devait lui causer ma visite.
J'arrive. On m avertit que Mme Juliette Fournier est rentrée. Je monte très vite les deux étages, mais j'ai beau sonner une. deux, trois fois : on ne m'ouvre point. Je vais descendre lorsqu'un bruit de lutte, des cris de bète égorgée retentissent: puis j'entends des pas précipités qui viennent à n)oi. des voix