Acte I. Se. iv. -*6 La Camaraderie
n'est-elle témoin de mon bonheur et de ma joie, elle qui tant de fois avait partagé mes chagrins ! " Mais, non, je suis seul au monde, j'ai tout perdu : je n'ai plus de sœur.
Agathe. Ah ! que c'est mal à vous ! il vous en 5 reste encore, vous le savez bien. Croyez-vous donc que nous oublions ainsi nos serments et nos amitiés d'enfance?
Zoé. Tout-à-1'heure encore nous nous occupions de vous et de votre avenir. 10
Edm. Mon avenir ! il est bien triste ! Orphelin et presque sans fortune...
Zoé. On n'en a pas besoin quand on a du talent.
Edm. Eh ! qui vous dit que j'en ai?
Agathe. Nous ! qui vous connaissons, nous qui 15 avons confiance en vous ! Je vous l'ai prouvé ; d'autres feront comme moi.
Zoé. Patience et courage, et vous parviendrez.
Agathe. Vous verrez peu à peu s'augmenter votre clientelle, votre réputation, votre fortune. 20
Zoé. Et vos amis ! Tout le monde alors voudra l'être.
Agathe. Mais vous vous rappellerez que nous l'étions avant eux.
Edm. Ah ! tout me paraît possible quand je vous 25 entends ; il y a dans l'amitié des femmes, dans la vôtre, un charme si enivrant et si persuasif qu'il ferait tout croire {regardant Agathe) et tout oublier; mais quand vous n'êtes plus là, quand [20]
La Camaraderie 8^ Acte i. Se. iv.
je regarde autour de moi, je ne vois plus qu'obstacles et entraves que je ne puis vaincre et qui semblent se multiplier sous mes pas. En vain, fuyant les plaisirs de mon âge et consacrant tous mes instants à l'étude, je passe mes jours et mes 5 nuits dans des travaux assidus : rien ne me vient en aide, rien ne peut me faire sortir de mon obscurité, pas même les succès que j'obtiens, qui passent inaperçus et me laissent plus inconnu qu'auparavant ! Il me semble qu'il y ait une bar- 10 rière invisible et continuelle qui me ferme tous les passages. On dirait d'un mauvais génie qui, sans cesse, éloigne ou détourne le but et me dit, " Tu mourras sans l'atteindre ! "
Zoé. Quelle idée ! 15
Agathe. Hier, déjà, vous voyez bien que vous avez eu un beau triomphe. Des personnes qui étaient à l'audience m'ont dit qu'on avait été ému et entraîné; que plusieurs fois même on avait applaudi. 20
Zoé. Le premier pas est fait.
Agathe. Il faut continuer.
Edm. Je ne peux pas forcer les clients à venir à moi.
Agathe. Si vraiment ! en appelant sur vous l'at- 25 tention publique, en mettant de côté cette vaine timidité et cette modestie de dupe qui vous arrêtent.
Zoé. Elle a raison.