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NUIT D AVENTURES

Avant les cris d'alarme, le lieutenant avait déjà gagné la conciergerie du palais, mais il trouva la grille et les portes fermées. En même temps, toute une foule qu'il n'eût point soupçonnée dans ce palais tranquille, descendait un escalier et se dirigeait de son doté. Une grande émotion l'étreignit à l'idée de perdre une liberté dont il se croyait si proche. A demi déshabillé, les mains attachées derrière le dos, on ne pouvait manquer de le remarquer, par ce clair de lune qui Téclairait en face. Soudain une porte s'entre-bâille devant lui et une tête de femme se penche au dehors, comme surprise par le bruit de pas

qui s'approche. Suivant un de ces instincts étranges et vertigineux qui nous attirent vers le bien ou le mal, Fortiguerri s'élance vers cette femme, la repousse, pénètre malgré elle dans une étroite cliambrette. La femme, d'abord épouvantée de cette entrée subite et brutale, se rassure bientôt quand elle voit les mains liées du lieutenant ; elle veut appeler à l'aide.

— De grâce ! sauvez-moi, dit Fortiguerri d'un ton suppliant. Je ne suis pas un criminel.

Elle le regarde avec inquiétude, mais soit que l'émotion arrête ses cris, soit qu'elle ait pitié d'un homme sans défense, elle ne souffle mot.

Des causeries tumultueuses venaient de remplir la galerie.

— 11 m'a donné trois carlins, disait quelqu'un, avec cela on a de quoi se graisser l'estomac, pas vrai?

— Ne geins donc pas tant, faisait un autre, moi je n'en ai eu que deux, et j'ai été blessé à Rionero î

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— De vieux soldats comme nous, c'est une honte de nous traiter comme ça.

— Ils en auront, ils en auront des dévouements à bon marché !

— S'ils croient qu'on va se faire casser la tête pour une citronnade !

— On va les planter là, tu vas voir; moi, toujours, je ne marche pas.

Les paroles devenaient précipitées, les conversations s'animaient jusqu'à un ton de colère. Des cris partirent çà et là, timides, étouffés, dominant à peine la rumeur croissante.

— A bas Prina !

Puis, tout d'un coup, les voix s'apaisèrent, le silence se fit. Quelqu'un parlait dans la cour ■et réussissait à obtenir l'attention de tous ces hommes surexcités.

Rassuré par le silence de cette foule, le lieutenant considéra la femme qui se trouvait devant lui. Elle était toute jeune ; et, bien que sans grâce, son visage séduisait par une expresflion de bonté tendre et caressante. Son déshabillé coquet, apprêté et voyant, aussi bien que

sa chambrette remplie de fanfreluches et de souvenirs galants, indiquaient assez sa profession. Fortiguerri se demanda comment elle pouvait demeurer dans ce palais.

— Ce sont eux qui t'ont serré comme ça? iit-elle à demi-voix.

— Délie-moi, je t'en prie ! implora le lieutenant.

Après un moment d'hésitation, elle se mit à dénouer les cordes ; puis, pour aller plus vite, elle prit un couteau.

— Tu n'es pas de ce pays, n'est-ce pas ? dit-elle. Tu as l'accent milanais. Moi aussi, je suis de Milan. Ah ! je ne les aime pas, ces gens-là !

Elle alla regarder à la porte.

— Mets-toi là, fit-elle, vite ! vite ! On vient l Et elle le poussa dans un placard, derrière

ses jupes pendues. A peine s'y était-il blotti qu'on entra. Il reconnut la voix de Vincenzo. Le vieux serviteur, que le lieutenant avait vu si humble devant le marquis, prit un ton arrogant pour parlera la jeune femme.

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— As-tu vu un homme traverser la galerie?

— Non, seigneur Vincenzo.

— Je croyais bien qu'il était chez toi ! Vincenzo fit le tour de la chambrette, passa

tout près du placard entr'ouverl.

— Tu ne le caches pas ?

— Où voulez-vous que je le cache, seigneur Vincenzo?

— C'est bien... A présent, veux-tu me dire quand tu paieras ? Tu m'avais assuré que ce «erait aujourd'hui.

— Oh ! seigneur, patientez un peu. Les affaires vont si mal en ce moment.

— Dis donc que tu n'es pas assez jolie ou trop paresseuse !

— Je vous promets, seigneur, que je fais tout ce que je puis.

— Tout ce que tu peux de bruit, de noce et de godaille, qa oui ; je te crois ! On dirait qu'il vient chez toi un cent de diables chaque nuit. L'autre fois, la duchesse m'a demandé s'il était venu des voleurs. J'ai cru ([u'oUe allait tout savoir.

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— Ah ! seigneur, ils sont arrivés dix chez moi ; ils ont forcé ma porte, m'ont battue et pris tout l'argent que j'avais.

— Cela ne me regarde pas... Si, demain, tu ne me paies pas, je te flanque dehors. On ne tient pas à avoir chez soi des roulures pareilles. Tu déshonores le palais. Ce n'est que par pitié que je t'ai gardée jusqu'ici. Seulement, ma pitié se lasse à la fin.

— Oh ! seigneur...

— L'argent, demain, je te répète, ou je te donne la rue pour hôtellerie.

Et il partit.

— Brute ! cria-t-elle, aff'ameur de pauvres, tu nous retires le pain de la bouche. Mais je sais bien, moi, ce que je te retirerai, assassin, quand ton jour sera venu !

Le lieutenant était sorti de sa cachette.

— Je t'en supplie, fit-il, achève de me débarrasser de ces cordes et sauve-moi. Je te récompenserai bien> Je suis un officier. C'est même pour cela que ces traîtres m'ont arrêté.

— Ah ! seigneur, je voudrais vous sauver,

mais comment? Il y a bien une porte par laquelle entre mon amant, et que Vincenzo ignore, mais mon amant a la clef. D'ailleurs, il vous faudrait sortir sur la galerie.

— Est-ce que la foule est toujours là ?

Elle jeta un coup d'oeil au dehors et revint toute bouleversée.

— Oh ! partez, chuchota-t-elle en poussant le lieutenant, allez-vous-en ! Mon amant arrive Il vous tuerait s'il vous rencontrait ici.

Fortiguerri, mis à la porte, se sentait déjà condamné ; il fut tout surpris de trouver encore un motif d'espérer. En effet, les hommes qui remplissaient la galerie lui tournaient le dos et semblaient très absorbés par les paroles qui montaient de la cour. Il s'approcha d'eux d'assez près pour n'être pas vu par l'amant de la jeune femme ; mais il se tint aussi assez loin pour qu'on ne pût aisément, dans l'ombre, remarquer sa toilette sommaire et les cordes qui lui liaient toujours les mains.

Cependant la foule avait augmenté encore. Des faces rudes et cavalières d'anciens soldats

voisinaient avec des figures moins franches, de ces mines suspectes que Ton surprend dans les ruelles du port ou dans le voisinage du vieux marché. Quelle réunion était-ce là? Si divers, si bariolé que fût ce peuple, une âme unique semblait pourtant l'animer tout entier. On n'eut point dit que, tout à l'heure, il était si tumultueux, à le voir écouter, dans un tel recueillement, l'orateur de la cour.

La voix qui le dominait était ardente, emportée et rythmait chacuire de ses phrases du même appel énergique, impérieux, vibrant : « Mes frères ! » Ce cri de concorde et d'amour, lancé de la sorte, avait de singulières résonnances de bataille. S'il imposait un instant à cette foule passionnée l'oubli des rancunes et des querelles personnelles, c'était en lui inspirant des haines plus larges, en lui promettant de plus vastes combats.

« C'est votre liberté, disait l'orateur, c'est votre existence même que menace cette bourgeoisie étrangère qui s'est jetée sur vous comme le vautour sur l'oiseau sans défense.

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Kilo vieiil vous piller et vous écraser, arracher vos franchises, transformer à son profit vos lois sages, vous pressurer d'impôts...

)) Mes chers frères, écoutez-moi ! Je ne vous dis point : Ralliez-vous à ma cause parce que vous y trouverez profit. Je vous dis : L'ennemi est dans votre maison, chassez-le !

» Rappelez-vous le passé ! Rappelez-vous, soldats, comme le roi vous aimait et savait récompenser vos services. Qu'a fait pour vous le nouveau régime ? Gomment a-t-il reconnu des années de peine, des actes de courage? En déchirant votre uniforme, en donnant à d'autres le soin de garder ce pays, en vous privant, après tant d'efforts, du pain nécessaire.

» Mais le roi, lui, n'est pas un ingrat. Il sait ce qu'il vous doit déjà. 11 sait ce qu'il vous devra bientôt. Votre dévouement n'aura pas été vain.

» Le prince qui vient combattre à vos côtés quitte à peine Sa Majesté et vous dira qu'Elle est prête à revenir au milieu de vous pour assurer l'ordre et le bonheur de ce pays. Soutien-

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drez-vous votre roi ? Vous soiiviendrez-voiis de votre bienfaiteur ? »

Une clameur puissante roula sous les vieilles voûtes. Le palais en eut comme un tressaillement et sembla tout à coup revivre.

— Vive François ! criait-on, vive le prince ! vive Prina !

Des voix s'enrouaient à ces acclamations ; des paumes se fouettaient avec rage ; les pieds frappaient les dalles ; les cannes se levaient ou heurtaient les colonnes dans un applaudissement immense. Quelques soldats appelaient le roi de ces diminutifs câlins réservés aux lèvres de mère et d'amoureuse, ou de ces noms familiers qu'on prodiguait à ses prédécesseurs et dont on avait été plus sobre jusque-là envers lui.

— Vive Franceschino ! vive le Lazzarone ! vive don Giccio le vermicelle !

Le lieutenant profita de ce frémissement d'enthousiasme pour essayer de s'échapper. Il se glissa doucement derrière ou même à ira- •vers l'assistance, sans être remarqué. Seule-;

mont, comme il arrivait à la conciergerie, un vétéran aux cheveux gris lui cria d'un ton de reproche :

— Tu n'applaudis pas, toi? Que fais-tu donc

Le lieutenant sentit battre son cœur plus vivement, mais il ne répondit pas et marcha • droit à la grille. Elle était toujours fermée. Alors il avisa une petite porte qui se trouvait dans la conciergerie, ouverte et vide. Le verrou en était poussé. Avec ses dents, le lieutenant réussit à le tirer. La porte céda. Il s'élança dans la rue. Il était libre !

Mais, à ce moment, des cris éclatèrent. Vinconzo, qui rentrait au palais après d'inutiles recherches ; le vétéran, qui avait suivi le lieutenant, l'aperçurent qui fuyait ; et, ne se fiant pas à leurs vieilles jambes, ils appelèrent à l'aide :

— Alerte! alerte! faisaient-ils, le traître s'échappe! Courez, arrêtez l'espion!

Fortiguerri filait, comme une flèche, de toute la vitesse dont il était capable. Il traversa

ainsi la rue de Lavinaro, la place del Carminé, se jeta dans une ruelle obscure.

Mais, tout à coup, derrière lui, il entendit comme les jappements d'une meute. C'était la troupe qu'on venait de lancer à sa poursuite et qui criait déjà victoire. Il se reprocha d'avoir quitté sa prison: au milieu de ces exaltés, son existence même était en péril, et comment leur échapper? Les liens qui lui serraient le haut du corps comprimaient sa respiration : après une course de quelques minutes, il était hors d'haleine. S'il avait rencontré une trattoria ouverte, il y serait entré. Peut-être tout le monde à Naples ne haïssait-il pas les Piémontais. Mais, à cette heure tardive, aucune maison qui ne fût fermée.

Cependant les limiers lancés par Vincenzo approchaient. Deux, déjà, entraient dans la ruelle où il s'était aventuré, et il entendait les appels des autres. L'ombre qui le cachait ne pouvait le protéger longtemps. Dans un instant on l'aurait rejoint. Que faire ?

En tournant la tête de coté et d'autre il

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aperçut, à quelques pas, au milieu d'une petite plac(% uu carré de bâtiments dont les uns étaient à demi démolis, et les autres enrecons- Iriicticm. L'idée lui vint de s'y réfugier et de se cacher parmi les décombres. Peut-être ne songerait-on pas à l'y chercher. Par malheur, ces bâtiments étaient éclairés par la lune, et il était difficile d'y arriver sans être vu. Il le tenta pourtant et se jeta vite dans un couloir abrité qui conduisait à une vaste cour.

Là il s'arrêta, surpris par des éclats de voix, des invectives. Deux femmes, furieuses, s'y querellaient tout à l'aise.

— Sale gouapeuse de Lavinaro * , on t'apprendra à voler nos hommes.

— Ferme donc ton fermoir. Tes hommes, tu n'as qu'à les garder ; seulement, faut te visser une autre bobine sur le fuseau.

Et il y eut un retentissant éclat de rire, puis, presque aussitôt, le bruit d'une chute. L'insultée, large et corpulente commère, s'était ruée sur l'insulteuse si violemment et si

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