Quartier do basses prosliluécs
brusquement que l'autre, grande fille dégingandée, avait glissé, était tombé en arrière, sur es genoux. Il n'avait pas fallu longtemps à son adversaire pour la rouler sur le sol, au milieu du sable. Elle la maintenait à terre, couchée sur le ventre, l'enfourchant, lui écrasant les reins de tout son corps, lui frappant la tête rudement contre les pierres.
— Lâche-moi, Gambacorta ! hurlait la grande fille, que se voyait à deux doigts d'un tas de chaux dont l'autre voulait lui brûler le visage.
— Attends, Stellina, attends, ma chérie, faisait la commère, toute joyeuse d'avoir la victoire. (Et elle la chargeait de coups de pied.) Attends que j'aie mis tes tables d'aplomb et que j'taie galamment pomponné la peau. Faut bien que j'te poudrederize pour qu'on t'aime.
Stellina poussait des cris de porc qu'on saigne, auxquels succédèrent bientôt des gémissements sourds, des râles étouffés. Malgré tout son corps bandé dans une résistance énergique, ses mains accrochées à terre, ses pieds
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enfoncés dans le sol, elle se sentait entraînée peu à peu vers le tas de chaux ; elle l'effleurait déjà de ses cheveux, lorsque Fortiguerri, entendant des pas dans le couloir, se précipita, affolé, au milieu de la cour et s'en vint heurter ces deux corps embrassés, qui, au choc, se désunirent et roulèrent ici et là.
Stellina, tout à l'heure vaincue, se ressaisit de suite. Souple et agile, elle est aussitôt debout et, sans prendre garde au lieutenant, tirant d'une gaine de bois un rasoir ouvert, elle se prépare à attaquer sa rivale. La grosse femme, au contraire, embarrassée dans ses jupes qui ont glissé durant le combat, se relève lentement et lourdement ; mais à peine s'est-elle redressée que Stellina se jette sur elle et, d'un coup vif, de bas en haut, elle lui taillade la joue. Avant que Gambacorta ait le temps de se reconnaître et même, peut-être, de sentir la blessure, puisqu'elle ne crie pas, elle se trouve couverte de sang.
— Souviens-toi de Stellina, la camorriste, dit la fille au rasoir. Personne n'a la main plus
habile. Elle en a décousu d'autres que toi, guenillouse !
Sans se rappeler qu'elle avait elle-même mordu la poussière il n'y avait qu'un instant, elle entr'ouvrait ses lèvres, encore pleines de sable, dans un rire aux roulades vives et moqueuses, et, méprisante, les poings sur les hanches, elle regardait Gambacorta. La blessée ne songeait plus maintenant qu'à arrêter le sang qui coulait à flots de son estafilade. Elle s'enveloppa la figure dans un mouchoir de cou ; puis, sans un regard vers son ennemie, sans un cri, sans une insulte, comme si elle se reconnaissait définitivement vaincue ou, du moins, renonçait, pour cette fois, à la lutte, elle s'en alla ; mais elle ne s'était pas plus tôt engagée dans le couloir que deux hommes la saisissaient au passage.
— Ah ! bon ! s'écria Stellina. Les asperges ! ' Vite, détalons!
Et, légère, elle s'élança dans le fond de la
1 En argot napolitain, les carabiniers, les agents de la Sûreté et les gardes municipaux.
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^^parges solives, escaladant de ses longues jambes ^■minces les amoncellements de pierres. Le lieu- ' tenant, à qui Stellina avait communiqué sa crainte, s'imagina que la bande de Vincenzo était toujours à ses trousses et se mit aussi à fuir. Il la suivait, mais de loin, obligé, plus d'une fois, de renoncer aux voies rapides, souvent aériennes, qui semblaient être familières à la grande fille.
— Un échappé de la Vicaria, fit soudain quelqu'un derrière lui. Il a les mains liées. Nous le tenons !
Fortiguerri se retourna. Un homme, près de lui à le toucher, étendait la main pour le saisir, mais le monceau de plâtras sur lequel il était monté s'éboula. L'homme fit une chute lourde, ce qui permit au lieutenant de prendre de l'avance et de sortir des bâtisses.
Dans la rue il aperçut Stellina qui courait. Elle était déjà loin en avant. Il s'efforça de la rejoindre. La grande fille faisait des détours •sans fin, n'était pas plus tôt entré» dans une
ruelle qu'elle s'engageait dans une autre. Un moment, il crut l'avoir perdue ; il ne savait plus quel chemin elle avait pris. Il se dirigea au hasard; enfin, au bout de quelques minutes, il se rencontrait nez à nez avec elle.
Elle était arrêtée devant une de ces habitations misérables, comme celles que le lieutenant avait déjà vues dans sa promenade avec Lisabetta. Les fenêtres, ou plutôt les soupiraux étroits qui trouaient les murs, montaient et descendaient en zig-zag, entre des crevasses et des lézardes, marquées en dessous de larges taches jaunâtres par toutes les eaux fangeuses qui en avaient coulé. La maison était formée de deux bâtiments ruinés, penchés l'un vers l'autre et se soutenant à peine, comme des vieillards ivres. Une puanteur exécrable montait du sol jonché de détritus.
Le lieutenant se demandait quelle folie l'avait conduit à ce bouge ? Pourquoi avait-il cru que cette fille pouvait lui rendre service? Il allait sans doute retrouver un autre Ascalona.
Stellina- semblait attendre qu'on lui ouvrît.
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— Arrière, l'homme, fit-elle en voyant approcher le lieutenant, arrière ou je cogne !
Puis, reconnaissant son sauveur involontaire de tout à l'heure :
— Ah ! c'est toi, porte-chance! Pourquoi me suis-tu comme ça ? Je ne veux pas me marier ce soir et, ici, on ne donne pas la bénédiction... Mais, sans doute tu as eu peur, toi aussi, des corneilles'. Et tu as pris ta volée avec moi... Oh ! à présent, tu peux être tranquille. Ils ne viendront pas nous chercher ici. Ils y perdraient leurs plumes!
— Déliez-moi, par charité, dit le lieutenant d'une voix entrecoupée.
La course et l'émotion lui avaient enlevé le souffle. Il était épuisé.
— Comment ! Tu es attaché? Mais qui a bien pu t'encorseter comme ça ! C'est que tu dois être gêné, mon pauvre, pour jaspiner...
Patience ! Une seconde, et je te délivre.
Elle tira aussitôt son rasoir, et d'un coup elle abattit les cordes.