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Le barattolo, argent commun de la société, produit des

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quitter pour se mettre aux ordres des riches et, enfin, pour s'associer au Prina. alors son jeu a été clair et on n'a pas été longtemps à le juger. Moi aussi, j'ai été au service de Prina, mais je ne veux plus y être. C'est trop dangereux. On y risque sa peau sans remplir son sac... Si vous saviez tous les crimes qu'il a commis de gaieté de cœur, cet Ascalona ! et comme ça, sans que ça lui rapporte rien ! La Gamorra devient une machine pour leurs machineries. On dirait San Gennaro ! qu'elle n'a été faite que pour eux ! Et tout ça, ensuite, retombe sur les innocents. On nous accuse de nous mêler de politique, nous qui nous moquons comme d'une peau d'orange que Victor remplace François ou Garibaldi, si nous avons seulement du pain à nous mettre dans le ventre et quelques carlins dans nos poches pour le plaisir.

Le lieutenant crut pouvoir tirer profit de sa mésaventure.

concussions et des vols, est réparti entre les différents quartiers de Naples, qui ont chacun leur chambrée. Le chef de la chambrée fait la distribution à tous les camorristes de son quartier.

— Alors, dit-il, vous ne refuseriez peut-être pas, pour une somme d'argent, de livrer Ascalona aux Piémontais, si on vous en priait un peu?

— Pour une somme d'argent? s'écria Stellina. Oh ! pour un carlin, pour un grain, pour rien du tout, pour l'agrément !

La jolie figure du lieutenant, dont le type, singulier à Naples, était étrange en cette assemblée de vagabonds et de malfaiteurs, avait attiré plusieurs femmes et, derrière elles, leurs amoureux, leurs ruffians, leurs « commissionnaires », qui entouraient et pressaient Furiano. Le géant leur lança un regard défiant et, d'un geste de menace, imposa silence à Stellina, qui voulait encore parler, puis il dit à voix basse, en se tournant vers le lieutenant :

— Pour une somme d'argent ? Faudrait voir.

— Si vous voulez vous venger, dit le lieutenant à Stellina, il me semble que cela vous serait facile, puisque vous demeurez dans la même maison qu'Ascalona.

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— Je demeure dans la maison de Lisabetta. Ascalona ne vient plus jamais chez elle. C'est le sort qui a voulu, l'autre fois, que vous vous rencontriez. Et, si j'avais su qu'il était là, je vous assure qu'il ne vous aurait pas empaqueté comme il l'a fait.

— Il se cache à présent, reprit Furiano. Ce ne sera pas facile de le découvrir. Et puis, quand il s'aventure quelque part, il a toujours devant et derrière lui une bande de coquins. Les asperges en ont peur, et ceux qui, comme moi, aimeraient lui larder la carcasse, ne sant pas pressés de l'attaquer, vous comprenez. Mais le jour viendra, le jour viendra où nous verrons danser en l'air son corps sans tète!... Ah! je serai là, moi, aux premières places !... Tenez, en ce moment il se gratine quelque chose à Naples qui va mettre bien de la misère par les rues. Il en est, vous le pensez. Il est

■ toujours de la partie quand il s'agit de faire du mal. Les Piémontais ne veulent pas voir ce qui se passe ; ils croient que tout, ici, est une farce (le Polichinelle... Mais je vous le dis, moi :y

aura du sang... Ah! si on pouvait le pincer, le gredin, avant le coup, chez une de ses femmes ! Ce serait là qu'il ferait bon le prendre ! J'ai dans l'idée qu'on trouverait des papiers, des lettres qui leur couperaient un peu la crête, à tous ces beaux messieurs... On m'a dit qu'il cachait des armes. Mais où ça? C'est ce que j'ignore. Sais-tu quelle est sa maîtresse, Stellina?

— Je ne sais pas, mais je l'ai vu à Chiatamone, chez cette Anglaise.

— Celle-là, il ne l'aura pas longtemps. A propos, j'y songe, il faut que je voie Scamler, cette nuit.

Le lieutenant avait tressailli. Quels rapports pouvaient exister entre l'élégante, la gracieuse Anglaise et ces misérables ? Pourquoi avait-il vu Scamler chez Ascalona? et pourquoi entendait-il prononcer dans un pareil endroit le nom du colonel ? Est-ce que miss Helen courait un danger? Est-ce que Scamler complotait quelque vilenie contre sa nièce? Il se jura qu'il le saurait et que, si miss Helen était menacée.

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il la protégerait. Cette jeune fille si hautaine, que l'orgueil blessé lui avait rendu haïssable, il la plaignait maintenant ; il s'attendrissait sur elle, il l'aimait presque de lui donner l'occasion de la secourir. Tous ses instincts chevaleresques, en un moment, s'étaient réveillés.

Cependant, Furiano disait à Stellina :

— Il faut que tu trouves la maîtresse de ce porc !

— C'est Teresina qui était avec lui, le mois dernier. Elle doit bien connaître son héritière. Elle a fait assez de baroufPe quand il l'a quittée. Elle était là il n'y a qu'une minute.

Et elle appela :

— Teresina !

L'amour a des séductions mystérieuses. Il endort parfois les sens avant de les ravir. On se demandait par quels agréments cette femme maigriotte et déjà ridée, ayant le teint jauni des vieilles, avait pu conquérir le superbe Ascalona, et surtout lui faire oublier la séduction puissante et capiteuse de Lisabetta. Leur mal-

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heureuse passion avait rapproché les rivales. Les deux femmes étaient, à présent, inséparables. Et comme Furiano paraissait surpris de cette alliance bizarre et inattendue :

— Oui, dit Teresina en s'essuyant les yeux, nous le pleurons toutes deux.

Lisabetta reprit d'une voix sourde, tremblante :

— Et nous le haïssons ensemble !

— Ne te désole pas, il te reviendra...

— Dis-leur donc: « 11 vous reviendra », puisqu'elles sont depx, dit le petit homme chafouin. Tu neserasjamais poliavec lesdames.

— Et tu connais ta voleuse? demanda Furiano en clignant de l'œil du côté de Stellina.

— Ah! la boue de Lavinaro, la pourriture, la peau de crasse et de poux, oui, je la connais, la faiseuse de pirouettes etde tourniquets, mais que ceux qui veulent encore voir son tambour et admirer ses pattes de sauterelle se dépêchent !

— Pourquoi donc ? Tu ne vas pas la tuer je pense?

— Non ! Je me gênerai pour l'étouffer, cette

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bouche d'égout ! Tiens, demain nous irons ensemble, Teresinact moi, — n'est-ce pas, Teresina ? — quand il sera là, avec elle. Oui, demain !

— Et comment s'appelle-t-elle donc, cette faiseuse de veuves, cette méchante gale? demandait toujours Furiano.

Lisabetta, surprise de cette insistance, le regarda.

— Tu es bien curieux aujourd'hui, Battista... Je sais, tu cherches partout Ascalona pour lui donner un coup de couteau... Ne dis pas non. Tu ne lui pardonnes pas d'être plus beau, d'être plus fort que toi, et d'être devenu le maître de la Camorra. C'est que tu as beau monter jusqu'au ciel, grande perche, d'une chiquenaude, mon homme enverrait promener parterre tout ton échafaudage. Eh bien, je ne te le dirai pas, oii il est, brute ! Ah ! tu espérais que, parce que je suis en colère contre Marco, ■j'irais tele vendre àtoi, face de Judas. Tu ne me connais pas. Si je voulais me venger de Marco, je me chargerais de l'affaire, je m'en chargerais seule, entends-tu? J'ai des bras, moi aussi, je

sais manier le rasoir ! Et je n'irais pas chercher une sale crapule comme toi.

Furiano, affolé de colère, s'était jeté sur Lisabetta et lui serrait la gorge à l'étrangler.

— Tu vas rentrer tes injures, balayeuse du ruisseau ! Tu vas les rentrer tout de suite...

— Laisse-la, dit Stellina. Elle est folle. Et puis tu sais maintenant tout ce que tu voulais savoir.

— Comment ?

— Certainement. Elle a parlé de la faiseuse de pirouettes. Maintenant il n'y a pas de doute : c'est Barborin, la danseuse de San-Carlo. Tiens, tu vas vu comme elle a tressailli !

— Excellent ! s'écria Furiano en lâchant Lisabetta et en la poussant d'un coup de genou dans les jambes.

Mais la jeune femme revint vers lui et se mit, de sa voix criarde à lui répéter à l'oreille :

— Ce n'est pas Barborin ! Ce n'est pas Barborin !

— Et qui est-ce donc ?

— Tu ne le sauras pas, fit Lisabetta. Et elle

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se glissa au milieu de la foule, entraînant avec elle la confidente de ses chagrins amoureux.

— Elle essaie de te donner le change, dit Stellina. Je suis sûre que c'est la danseuse.

— Alors, je tiens ma canaille !

— Doucement ! reprit Stellina. Tu dois bien penser que , si Ascalona est chez Barborin — une fille qui reçoit tant d'amoureux — il faut qu'il y ait dans la maison des cachettes et des portes que tout le monde ne connaît pas. Avec cela qu'elle est rusée, la mouche ! Si elle ne vous met pas dans ces confidences, tu irais vingt fois chez elle, quand Ascalona s'y trouve, que tu ne dénicherais pas l'oiseau. On m'a dit qu'elle avait eu ensemble deux amants qui étaient les plus jaloux des hommes, qui étaient toujours fourrés chez elle, et qui ne se sont jamais rencontrés.

— Mais comment faire?

— Tu vas voir Scamler cette nuit, chez la Gavalletta?

— Oui. Eh bien?

— La Cavalletta est, à la regarder comme ça, une amie-amie de Barborin, mais, si on la connaît bien, elle ne peut pas l'avaler. Elle lui fait bonne figure devant le monde, mais elle la déteste de tout son petit cœur et de toute sa grosse personne : Ça la mettrait en paradis de lui faire manger un serpent de son jardin. Le secret de la comédie, c'est que Cavalletta danse comme un éléphant. Elle a beau montrer tout ce que sa mère lui a donné, ça ne suffit pas au public, qui préfère les cabrioles légères de Barborin. Barborin, elle, enflée, étourdie de bonheur par son succès, ne voit pas le mauvais œil que lui fait sa chère amie. Il faut profiter de cette sainte confiance.

— Alors ce serait Cavalletta qui livrerait Ascalona ?

— Oui, je crois qu'elle s'en chargera. Tu entends, joli galonné? On va te pêcher ton homme.

— D'abord, observa Furiano, il faut savoir ce qu'il nous donne.

— Nous conviendrons de ça en route. Allons

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lemièrement chez la CavalloUa cl racontonsuinos histoires. Ah ! on va te montrer une belle fille, galonné. Surtout, ne t'avise pas de l'aimer. Ton cœur est à moi, tu entends?

— Par Bacchus ! fit le lieutenant sans l'écouter, conduisez-moi d'abord chez moi. Je gèle.

— Est-ce qu'on a froid quand le cœur brûle ? Tiens, tu es un insensible. Donne-lui ton manteau.

Ils sortirent au moment où l'hôtesse venait leur demander leur écot et éteindre la lampe. Peu à peu, pendant qu'ils parlaient, la salle s'était vidée. Il n'y avait plus que deux fdles qui dormaient par terre, ramassées dans des couvertures, et la petite servante, comme écroulée sur la table, les bras en avant et l'arrièrc-train tendu, devenue, dans le sommeil, pareille à une carapace monstrueuse.

Le lieutenant eut l'impression de s'arracher de l'enfer lorsqu'il respira l'air libre ; pourtant, l'odeur et les manières du bouge l'accompagnaient encore ; des filles s'approchaient de lui, cherchaient à l'attirer, et les injures que lan-

çait Stellina provoquaient d'autres injures, rendaient leur marche difficile et batailleuse. Furiano, devenu humble, implorateur et inquiet, demandait de temps à autre :

— Que me donnerez-vous, seigneur?

— Nous verrons, répondait le lieutenant. Ne possédant que peu d'argent, il craignait

de s'engager pour une somme importante, et surtout de se faire de pareils créanciers ; d'un autre côté, il inclinait à croire que son aventure était providentielle et qu'il lui était réservé de sauver l'armée piémontaise en môme temps que miss Helen. Il ne voulait pas lâcher Furiano.

Ils arrivèrent assez vite à une maison située on vue de la Villa nationale. Le lieutenant reconnut avec une grande joie les fenêtres du petit appartement qu'il avait loué. Il eut un moment d'hésitation.

— Merci, dit-il, et à demain !

— Ah! mais non, pas de ça! s'écria Furiano, tout prêt à s'emporter.

Stellina le calma d'un geste.

— Seigneur, dit-elle au lieutenant, demain,

soir, vous ne trouverez pas la Cavalletla. Et puis demain serait peut-être trop tard. Battista vous a dit comment Ascalona et sa clique préparaient leur coup ; ils l'ont fixé à un jour très proche. Il faut nous hâter de conclure l'affaire.

— Soit ! fit le lieutenant, qui était déjà décidé.

Ses deux compagnons se regardèrent en souriant, tandis que Fortiguerri, les laissant à sa porte, montait chez lui et s'habillait en toute hâte.

Il donnait un coup d'oeil heureux aux portraits, aux livres et aux menus objets qui l'avaient suivi à Naples pour lui rappeler la famille et la patrie absentes, à tout ce qu'il avait pensé ne plus jamais revoir et qui lui semblait, maintenant, doublement cher ; il n'oublia pas, cette fois, la recommandation du capitaine Roselli, se munit d'un revolver et aussi d'un poignard, solide et bien effilé, qui venait de ses ancêtres.

— Poignard contre poignard, dit-il, se sou-

venant d'une vieille devise, c'est le Milanais qui l'emportera!

Se fiant ainsi à la perfection de ses armes, il allait partir quand il aperçut une lettre cachetée sur la table. Il reconnut l'écriture du marquis et ouvrit l'enveloppe avec une vive curiosité.

« Mon cher cousin, écrivait Malaspina, je suis le prisonnier de la Tupputti. J'ai l'espoir que tu es, toi, hors des griffes de ces coquins, que tu avais bien raison, certes ! de ne pas chérir. Par amitié pour ton vieux parent, je te prie d'aller, le plus vite que tu pourras, chez Barborin, la danseuse, à laquelle j'avais voulu te présenter. Demande-lui de détruire les lettres et les papiers qu'elle a de moi. Si elle ne savait où elle les a mis, dis-lui qu'ils se trouvent, avec ses petits secrets, dans le meuble en bois de rose que je lui ai donné. Elle m'épargnera et s'épargnera à elle-même de grands ennuis. Car on va faire prochainement des perquisitions chez elle. Le vieux Michèle, qui était prisonnier avec moi et qui, je pense, ta

pouvoir s'échapper et te porter cette lettre, t'expliquera ce qui se passe au palais. Adieu. Veille à ta sûreté !

» Marquis Malaspina. »

« P. -S. — Si tu ne te souviens pas de l'adresse 'de Barborin, à San-Carlo tout le monde te la donnera. Dis seulement que c'est moi qui t'envoie. »

— Ah ! cà, s'écria le lieutenant, dans quel monde suis-je donc? Qu'est-ce que c'est que cette ville où le premier venu devient justicier de son semblable, arrête, perquisitionne sans avoir de mandat que de son bon plaisir? Comment se fait-il que le marquis, vieux bourbonien, soit emprisonné par ces royalistes et que Barborin, maîtresse d'Ascalona, soit suspecte à ces conspirateurs? Ma tête s'^n va. Je ne comprends plus rien.

Puis, songeant à son expédition :

— L'agrément de Naples, se dit-il en souriant, c'est que tout le monde peut user des mêmes

procédés. Je vais répondre aux Napolitains avec leur encre. Pourvu que Barborin ne paie pas pour tout le monde. Bah! elle a été assez méchante avec le pauvre marquis. Il lui arriverait quelque aventure qu'elle l'aurait bien mérité ! "^

Il descendit retrouver Stellina et Furiano.

— Allons délivrer Naples de la vermine qui l'empoisonne, dit Furiano avec conviction.

— Et venger toutes les malheureuses qu'il a fait souffrir.

— C'est donc un Barbe-Bleue, cet homme? -^ Je ne sais pas, seigneur. Il n'y a pas de

monstre pareil sur la terre. Pour vous en don^ ner une preuve, quand il faisait pour moi la commission, il m'a retenu cinquante carlins sur cent que m'avait donnés un généreux étranger.

Le lie'utenant s'avançait au milieu d'une griserie de joueur et de combattant, avide d'événements et d'un rôle. Il savait, à présent, qu'il était sur un terrain de guerre, et il n'avait j plus peur.

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Celait une fôtc singulière qu'avait donnée la Cavalletta dans ses chambrcttes de Pizzo-F'alcono. Scamler, qui entretenait la danseuse, voulant éblouir son ami, le major William Gawen, tout récemment arrivé d'Angleterre, avait commandé à sa maîtresse un grand souper, la priant d'y inviter les Napolitaines les plus connues par leur grâce ou leur gaieté. Mais Cavalletta, dont la mauvaise langue était célèbre, avait perdu les rares amies qu'elle pouvait s'être faites. Il ne lui restait guère que Barborin, qu'elle s'était bien gardée de convier à cette partie, de crainte que sa gracieuse rivale ne lui ravît le cœur et l'argent du colonel. Elle s'était rabattue sur des figurantes et quelques pauvres filles qui cherchaient leur pain tous les soirs, ravies d'avoir cette fois un festin sans bourse délier, et l'occasion de découvrir, sans trop de mal, un amant. Par malheur, il n'y avait pas à cette fête d'autres hommes que Scamler, William Gawen, et quelques amants de cœur ou ruffians de ces dames. Tout ce monde était habillé d'étoffes éclatantes et

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chargé de faux bijoux. Les gilets à fleurs roses, les robes ponceau , crème d'épinards, les colliers de verroteries ternes et d'ors cuivrés se mariaient sous les lampes et faisaient de tous ces corps engoncés, gênés par la présence des deux Anglais, le plus étrange assemblage de poupées , de pantins muets ou de Madone bénisseuses. Mais entre les deux Anglais, droits comme des quilles, Cavalletta, avec sa figure de bébé maussade, et son vaste corps abandonné, aux chairs croulantes dans la robe lâche et le corsage ouvert, apportait, par ses cris, son babil et ses gestes, une animation [étonnante au souper. Elle se renversait sur ses voisins, les embrassait à tour de rôle, pleurnichait aux gronderies de Scamler , éclatait de rire aux boutades de Gawen , et, dans ses accès de gaieté, crachait les sauces au visage de ses hôtes ; puis, se levant de table tout à coup, se sauvait à la cuisine chercher les plats, bousculait la servante et les convives. On n'entendait que sa voix glapissante, zézayante, et le bruit de fourchettes et de coups de dents d'une féroce bâfrée. La maîtresse -de

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céans croyant, sur la foi de la légende, ji la gloutonnerie anglaise, avait fait préparer un repas de viandes rôties et saignantes, à épouvanter tout un régiment de horse-guards ; mais il se trouvait justement que Scamler ni Gawen n'y touchaient, alors que les autres invités qui eussent dû, pourtant, se montrer plus dédaigneux d'une chère aussi peu nationale, engloutissaient les morceaux avec un jeu de mâchoires si rapide et une avidité si insatiable, qu'on pouvait redouter quelques accidents. Déjà le repas touchait à sa fin, lorsque Gavalletta, avec des façons mystérieuses, comme si elle voulait ménager une grande surprise à ses invités, frappa trois coups dans son verre, et l'on vit entrer trois femmes qui, sans être de première jeunesse, avaient cru plaire aux convives en ne conservant aucun vêtement. Elles dansèrent en agitant des tambours de basque, en faisant mille gestes et en prenant des attitudes qu'elles croyaient lubriques, mais qui secouaient de dégoût les Anglais et toute l'assistance, sauf la Gavalletta. Elle-même se leva

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bientôt, dégrafa sa jupe, arracha son corset, et se croisant les bras sur la poitrine nue, comme pour retenir ses chairs ballantes, elle se composa une figure de sainte en extase et se mit à bondir, à faire des pointes, des pirouettes, qui agitaient et rendaient toutes tremblantes les vastes et molles cambrures de son derrière. 11 y avait quelque chose de si amusant dans le contraste de cette danse, d'un caractère gracieux et idéal, avec ce corps alourdi de graisse et l'expression prétentieuse de cette frimousse d'enfant, que tous les spectateurs pouffaient de rire. La Cavalletta, qui s'attendait à inspirer de l'admiration, ne put supporter l'hilarité de ses hôtes ; elle s'arrête tout à coup, rouge et haletante, les yeux brillants de colère, interroge du regard ses invités, puis, à un rire plus bruyant qui éclate derrière elle, elle se retourne, lance un verre d'Asti mousseux à la malhonnête, tire la nappe, renverse une pile d'assiettes et, glissant elle-même à terre, tombe sur le ventre, le corps frémissant et secoué de sanglots. La douleur burlesque et inattendue de leur

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hôtesse acheva d'enlever toute contrainte aux invités, dont la gaieté, des lors, se permit pleine licence ; et Ton menait grand tapage quand la servante, les joues en feu et la chevelure en cornes, malpropre et effarée, se précipita :

— Où est Sa Seigneurie? demanda-t-elle.

— Sa Seigneurie est par terre, répondirent des voix railleuses.

Alors Cavalletta, se relevant, en pleurs et soupirante :

— Quoi ? Qu'y a-t-il ? fit-elle.

— Seigneurie, c'est la maîtresse de la trattoria qui demande qu'on lui paie le souper.

— Ah ! sainte Anne ! s'écria Cavalletta avec grand effroi, et elle courut parler à l'oreille de Scamler.

— Comment, dit le colonel, et l'argent d'hier?

— Je l'ai joué.

— Tant pis pour vous !

11 alluma un cigare, se leva et invita son ami Gawen à aller respirer l'air frais sur le balcon. Cavalletta le toisa d'un œil méprisant.

— Monstre de ladrerie ! fit-elle.

Et, sans se décourager, elle s'en vint chuchoter à chaque convive des paroles qui donnèrent aussitôt aux visages des expressions de mauvaise humeur . Quelques-uns murmuraient :

— Il fallait nous laisser manger, chez nous, nos pois secs et notre demi-lune.

Ou bien :

— On ne force pas les gens à se bourrer avec leurs poings et leurs chevilles.

Les voix devenaient criardes et emportées comme si tout le monde, déjà, flairait la bataille et qu'on se préparât à tomber en chœur sur rhôtesse. Soudain apparut Furiano, suivi du lieutenant et de Stellina.

— Quelles trognes diaboliques ! s'écria-t-il en regardant les invités. Quel os toutes ces chiennes veulent-elles donc s'arracher ?

Alors la Gavalletta et une autre femme, le prenant par le bras, essayèrent, chacune de leur côté, par le geste et par la parole, de lui expliquer l'aventure.

— M'bomba ! la belle histoire ! lit-il. Mais ce

beau frisé que tu vois là, va, dans un inslanl, te renvoyer à ses fourneaux l'écosseuse de pois. N'est-ce pas, galonné, tu veux Ijien payer la Itoustifaille de ces dames ?

Là-dessus, il arracha aux mains de la servante la noie du souper pour la montrer à Fortiguerri. Le lieutenant, après avoir jeté un rapide coup d'oeil, se décida de suite à une première semaille d'argent.

— Ah ! ma tartelette adorée ! s'écria la Gavalletta en serrant étroitement le lieutenant contre ses larges chairs. Dis-moi. Furiano, veux-tu que je renvoie le Scamler ? Je ferai tout ce qu'il voudra, cette chère tendresse !

— Ne t'avise pas de renvoyer l'Anglais, je Hiis en affaires avec lui. D'ailleurs, il ne s'agit ^as d'amour en ce moment.

Et, emmenant à l'écart la danseuse, il découvrit son projet.

— Faire mousser un peu cette méchante peigne, dit Gavalletta, cela me chatouille de )laisir !

— Ne t'occupe pas de Barborin, répliqua

Furiano à demi-voix, mais seulement de cet amant qu'elle cache chez elle. Il faut d'abord que tu saches où elle l'a fourré, et qu'ensuite tu nous le livres. Il y a un beau sac de piastres à gagner. Tu pourras, après, congédier Scamler, si tu en as la fantaisie.

— Mais il faudrait pour cela demeurer chez elle. Comment, dans une visite, me lâcheraitelle ses petits secrets ?

— Fais-lui croire que ta propriétaire, ou ton amant t'ont mise à la porte, que tu es sans logis. Elle aura pitié ; elle sera plus confiante avec toi.

— J'essaierai de la voir demain.

— Demain, sans faute.

— Ah ! je ne te le promets pas. Hier soir, elle ne dansait pas à San Carlo, et, à une amie qui est allée la voir, elle n'a pas ouvert.

— Tu vois bien qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire. Oui, elle a sûrement chez elle l'Ascalona !

— Qu'est cela, Ascalona ? demanda la danseuse.

CY^lait la première fois qu'elle entendait prononcer ce nom ou, du moins, qu'elle y prêtait attention. Paresseuse, indolente, elle dormait tout le jour, ne s'éveillait guère que le soir, pour le ballet et la galanterie. Elle ignorait ce qui se passait à Naples, jusqu'à cette célébrité populaire qui soulevait tant de colère, d'enthousiasme, d'épouvante. Les clairons de la renommée expiraient à ses oreilles.

— Ascalona ! Tu ne sais pas ce que c'est qu'Ascalona, le misérable qui terrorise Naples, l'assassin !...

— Si c'est l'amant de Barborin, interrompit la danseuse, je saurai bien les brouiller ensemble.

— Il ne suffit pas de les brouiller, il faut nous le faire prendre. Tu agis comme une héroïne, comme une sauveuse du peuple en nous livrant cette canaille !

— Vraiment? dit Cavalletta d'un ton indifférent et elle jeta un manteau sur sa chair nue et frissonnante.

Furiano se demanda un instant si la sottise

de cette fille, supérieure encore à la sienne, ne les desservirait pas plus qu'elle ne leur serait utile. Mais il songea aussi que la haine d'une rivale donne de l'esprit aux plus niaises. Peutêtre n'était-il besoin que de la diriger.

Cependant, Fortiguerri courtisait les grâces apprivoisées qui entouraient Cavalletla, sous le regard plein d'indulgence et comme maternel des ruffians. Mais sa cour était fort distraite. Il suivait la conversation qui s'était engagée, dans la chambre voisine, entre les deux Anglais. Scamler et Gawen, sobres mangeurs, étaient grands buveurs de whisky. Cette nuit-là, la liqueur les rendait expansifs, plus môme que leurs intérêts ne l'eussent voulu. Et Fortiguerri, sans résister aux caresses de son entourage, ne perdait aucune de leurs paroles.

Gawen était un petit homme râblé, aux sourcils puissants, aux yeux enfoncés, durs, et qu'on sentait violent en dépit de ses gestes, d'ordinaire compassés. Après un vagabondage de causerie qui dura quelques instants, et des plaisanteries qu'ils se lancèrent l'un à l'autre,

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comme par devoir el sans gaieté, Gawen, soudain, prit le bras de Scamler et lui dit:

— Voyons, mon cher ami, assez de gaspillage de temps, d'argent et de mots. Nous nous sommes promenés, nous avons bavardé. Vous m'avez montré Naples, ses jolies filles et ses agréments divers. J'en suis fort heureux. Mais vous devez penser qu'en venant ici, j'avais d'autres projets. Parlons sérieusement. Quand me rendrez- vous mon argent?

Les traits du colonel eurent une contraction légère. Il devait s'attendre à la demande, mais il n'en avait prévu ni le ton ni la brusquerie.

— Comme vous paraissez inquiet ! dit-il.

— Nullement. Depuis que nous sommes enpemble, c'est la première fois que j'aborde ce Bujet, mais vous comprenez que je ne suis pas issez riche pour renoncer de gaieté de cœur à îe que vous me devez.

— Vous aimez mieux, n'est-ce pas? renoncer ce qui m'est dû.

— Vous m'avez sauvé la vie, c'est vrai, mais il me semble que, depuis, je vous ai bien payé.

224 LA GÀMORRA

— Ah ! c'est là toute votre reconnaissance?

— C'est vous qui semblez prendre à tâche, par vos manières d'agir, d'effacer de plus en plus le souvenir du passé. Vous m'avez arraché autrefois aux mains des révoltés, mais, depuis, vous m'avez extorqué, souverain par souverain, mes économies. Vous ne m'avez sauvé des cipayes que pour me livrer à mes créanciers. Ce sont là de singuliers services et, vous en conviendrez, un peu intéressés.

— Et les vôtres, donc ! Je vous ai emprunté de l'argent à de gros intérêts.

— Que vous n'avez jamais payés.

— Attendez.

— Voilà des années que je ne fais que cela.

— Si vous aviez eu un peu plus de patience, vous vous seriez épargné une explication sans utilité, et pénible pour des amis tels que nous. Mais je ne vous en veux pas. Sachez seulement qu'avant la fin de l'été vous serez remboursé.

— Comment cela ? Miss Helen, s'apaiseraitelle, par hasard?

LA CAMOKHA 223

Scamler regarda d'un œil étonné son créancier, qui cul un rapide sourire.

— On m'a raconté sur votre existence d'étranges histoires, ajouta Gawen.

Scamler l'interrompit.

— J'aime mieux tout vous dire, fit-il. L'héritage dont je vous avais parlé n'existe pas...

Ce fut au tour de Gawen d'être étonné. II

, eut un geste de fureur, puis, saisissant les

mains du colonel, il les secoua brutalement.

— Ah! menteur, ah ! voleur, répétait-il.

Il était devenu un autre homme. Un mot avait suffi à le transformer.

— Laissez-moi, répliqua Scamler en se dégageant, et calmez-vous. L'héritage n'existe pas, mais il y a, en revanche, une fortune qui, sans être précisément à moi, va se trouver à ma disposition.

— Oui, parlons-en, fit Gawen.

Et il secouait la tête, il grinçait des dents, il serrait les poings, en proie à une colère extrême.

Scamler reprit, sans se troubler :

— Vous avez entendu, sur ma nièce et sur moi-même, mille calomnies, je suis sûr, mille contes absurdes comme ceux que Ton m'a rapportés ou que j'ai pu apprendre par aventure. Mais vous saurez, mon cher Gawen, que personne, sauf moi, ne connaît miss Helen. Personne ne peut soupçonner les liens qui existent entre nous.

— Liens solides, en vérité ! s'écria Gawen. Et il vous sied bien de les invoquer au moment où elle vient de vous mettre à la porte.

— Elle s'en repent déjà, dit Scamler. Et c'est lorsqu'un être se croit des torts envers vous qu'il est le plus facile de lui imposer votre loi. Ma nièce, d'ailleurs, attend son maître, et ce maître, vous l'avez sous les yeux. Ah ! c'est une singulière orgueilleuse, cette fille ! Sa mère, lorsqu'elle me l'a confiée en mourant, me chargeant de sa tutelle et de son éducation, ne m'a pas caché les soins difficiles qu'elle attendait de moi. J'ai eu plus de peine avec cette enfant qu'avec tous mes soldats. C'était, à chaque instant, dans cette jeune tête, des projets fous, vm

besoin inouï de liberté et môme de domination,

des insolences et des caprices de despote. Il

l'allait la châtier jusqu'à la cruauté. Mais alors

son audace superbe tombait tout d'un coup ;

elle redevenait douce et soumise. Pendant des

jours, des mois, elle supportait naturellement

et sans se faire violence une volonté et une

règle ; puis ses fantaisies l'emportaient encore,

et de nouveau on était obligé de recourir aux

punitions sanglantes. Elle a grandi ; elle n'a

pas changé. Ce sont les mêmes alternatives de

dépendance et de rébellion ; tantôt on dirait

qu'elle ne peut se passer de moi ; tantôt, au

contraire, elle semble m'abhorrer. Depuis que

j'ai perdu ma fortune, elle n'a pas manqué une

[seule fois de me servir une pension ; elle tient

[à ce que je vive auprès d'elle, puis, un beau

hour, sans qu'il y ait de raison apparente à sa

Iconduite, elle s'éloigne de moi ou elle me re-

tpousse, elle me chasse. C'est la vierge ardente

rdont la chair appelle le baiser, et c'est aussi la

tfemme hautaine qui ne veut pas se livrer. Mais,

[de gré ou de force, elle cédera. Et, une fois que

je l'aurai possédée, je vous le promets, Gawen, la honte de sa défaite me l'enchaînera pour toujours. Le fouet, qui était nécessaire, autrefois, pour la réduire, pour briser ses résistances de fillette fière et indomptée, c'est l'étreinte du mâle qui doit le remplacer aujourd'hui.

— Il reste à savoir si c'est vous qui la lui ferez subir.

— Les coups, comme les caresses, me l'ont attachée dès l'enfance. J'ai été le premier homme à m'imposer à elle. Ce qui l'irrite, sans la détacher, c'est de ne pouvoir être pour moi ce que j'étais à ses yeux autrefois. Sans doute, à mesure qu'elle devenait plus belle et que je prenais de l'âge, elle eût souhaité que les rôles se fussent intervertis. Elle voudrait que je me soumisse à ses fantaisies. Elle ne me pardonne pas de supporter si froidement ses sautes d'humeur. Et, comme elle est habile, elle essaie de piquer ma jalousie, de me faire croire qu'elle est amoureuse. Hier, elle témoignait plus que de l'admiration pour le ténor Ricciardelli ,

LA CAMORIU 229

aujourd'hui, il n'y a qu'un homme qui compte à ses yeux : Ascalona !

— Ces amourettes qui vous paraissent une feinte, pourraient bien être de véritables passions.

— Non. Parce que je ne les laisserai pas se développer. J'ai décidé que dimanche elle serait à moi. Elle doit faire une excursion à Pompéi. Ne sachant pas que je suis à Naples, elle ne se méfie de rien. Pour moi, j'ai acheté les gardiens: nul ne pénétrera dans les ruines, sauf Helen et nous,carjeneseraipasseul. Vous savez, Gawen, ces camorristes dont je vous ai parlé ! Ce sont vraiment des hommes précieux ! Ils m'accompagneront. Et si elle ne se laisse pas persuader, tant pis pour elle ! On pourra la contraindre. 11 n'y a pas de meilleur moyen d'en finir avec cet orgueil insensé qui fait son tourment et le mien. Une violence, qu'elle réclame elle-même, et la voilà pour toujours dressée !

— Votre projet est abominable, dit Gawen.

— Et combien me jugeriez-vous donc plus abominable si je ne vous remboursais pas ! Je n'ai pourtant qu'une manière de vous rendre

230 LA CAMOHRA

votre argent, c'est de m'iinir à cette fille par un lien charnel qui lui fasse tout accepter de moi. Alors mon influence, mon pouvoir sur elle grandissent. Sa fortune est à ma disposition. Non seulement je puis vous restituer les sommes prêtées, mais encore vous aidera mieux vivre.

— Ainsi c'est à cause de ses richesses que vous voulez faire d'elle votre maîtresse !

— Assurément. Sa fortune ne m'est pas indifférente. Mais son charme, son charme de lutteuse fière qui ne veut pas se donner, me rendrait capable, je le sens,, de mille folies. Songez donc ! Comment cette chair d'enfant qui softVait sans cesse à mes yeux, à mes lèvres, à mes coups, ne m'eût-elle pas donné le désir de la femme qu'elle allait être plus tard avec une perfection si achevée ! Je pouvais l'embrasser, la meurtrir à ma fantaisie. Elle était, pour ainsi dire, toute à moi, puisque la grâce amoureuse qui en fait l'enchantement aujourd'hui^ était encore à naître. Et je l'aurais vue grandir] sous mes yeux pour la livrer dans son plein

épanouissement ! J'aurais eu l'enfant, ot lu femme serait à un antre! Non, cela ne pont pas être. Je la venx de tout mon désir et je l'aurai !

Ils parlaient encore lorsque Furiano, ayant achevé ses instructions à Cavalletta, se présenta devant le colonel.

— Enfin, voilà mon homme, dit l'Anglais. Prina vous donne donc l'absolution ?

— Nous ne sommes plus avec Prina, seigneur. Nous voulons manger le macaroni que nous avons gagné. Ce dépêcheur de messes basses nous le retirerait du ventre.

Le lieutenant perdit à ce moment quelques mots de leur conversation, car Cavalletta s'était approchée de lui et le forçait de la regarder. Un peu grisée par les promesses de Furiano, la danse, le vin d'Asti et les émotions de la soirée, elle se dévêtit lestement de son manteau ; l)uis, attirant, une à une, ses invités les plus timides, celles qu'elle savait ne pas lui résister, <'lle les troussait de force et, se comparant ventre à ventre ou dos à dos à chacune devant

une haute glace, elle admirait, caressait du regard, du doigt, l'ampleur de ses épaules et de ses hanches, le dessin large et mou de son derrière, l'avalanche de ses seins.

— Bec de pigeon ! disait-elle, au lieutenant, oii trouveras-tu un idéal comme moi ? Tu les vois toutes. Laura a des pattes de canard, Verronica vous regarde comme un hibou, Ursina est un squelette. Moi seule je suis belle, moi seule, je suis l'idéal, l'idéal de la danse !

Mais, en tendant, en offrant son corps dans toutes les postures, elle laissa échapper une note basse et aigrelette qui mit en gaieté toute l'assistance. Ces rires la poussèrent hors d'ellemême. Toute en feu, elle cracha sa colère comme un volcan en éruption.

— Lécheuses de plats, criait-elle, vous lécherez votre crasse et votre misère chez vous, mais si vous n'avez que moi pour vous gaver, vous pourrez bien crever la faim, je n'irai pas vous porter delà friture.

Des protestations s'élevèrent de la chambre

— Ma fille, tu sais, nous en avons assez de tes honnêtetés...

— C'est bien ! Que je ne revoie plus vos gouffres d'affamées, vos dents de loups !

— Et nous, que les saints nous fassent la grâce de ne plus renifler vos pois de senteur.

— Décampez ! Décampez !

— Ah ! tu ne vas pas me voler mon chapeau , toi !

— Tiens, le voilà, ton champignon !

Et Cavalletta piétinait une galette de paille légère, de grosses roses artificielles et de plumes communes. La propriétaire du chapeau, petite femme courte et vive, s'en prit aux cheveux de la danseuse, et, s'y accrochant, comme un rat rongeur, malgré les hurlements de sa victime, elle lui arracha, du chignon, une large touffe. 11 fallut que le lieutenant vint séparer les femmes. Déjà, les autres invités s'en allaient, riant de cette dernière lutte et des gémissements de Cavalletta, qui se lamentait, en se tenant la tête à pleines mains et en criant :

— Mes pauvres cheveux ! Mes pauvres cheveux !

Elle s'en arrachait elle-même, pour être sûre qu'il lui en restait encore.

Dans la pièce voisine, Furiano, sans s'occuper de ces batailles de femmes, disait à Scamler :

— A Pompéï, dimanche, n'est-ce pas, seigneur?

— Et que ton camarade Zingone t'accompagne.

— Mais c'est donc une enragée, cette seigneurie de la belle jambe ?

— Un homme ne suffit pas.

^ Ah ! je vois que j'aurai des griffes et des morsures, comme l'autre fois, avec cette fille de Gapri. C'est dangereux, voyez-vous, de s'attaquer aux femmes. Elles.vous font des blessures de traître. Au moins, seigneur, vous me donnerez bien tout ce que vous m'avez promis ?

Cependant, Fortiguerri n'avait plus qu'un désir : s'échapper tout doucement avec les filles et les entremetteurs. Dès qu'il ferait jour, il irait avertir miss Helen du guet-apens qu'on voulait lui tendre. Quant à Ascalona, le lieute-:

LA CAMOUHA 235

nant essaierait de le faire prendre, lui-môme, en dépit des ruses de Barborin. Mais il ne voulait plus employer les agents de Scamler. Il lui semblait que se servir de ces coquins, c'était se rendre coupable, pour son compte, du crime qu'il prétendait empêcher l'Anglais de commettre. L'arrestation d'Ascalona, acte à ses yeux si juste et si nécessaire, devenait, accomplie par Furiano, quelque chose d'infâme, une sorte de traîtrise.

Il profita d'un moment où Stellina causait avec la danseuse pour s'esquiver. Il descendit avec peine l'étroit escalier, où les invités de Cavalletta se pressaient encore, prenant plaisir à injurier les portes fermées et à salir les marches. C'était comme une gamme montante d'appellations obscènes et de bruits immondes, de cris d'animaux, de poussées contre les murs et de dégringolades. Les vers luisants de deux veilleuses traçaient de minces sillons de lumière dans cet entonnoir bruyant et infecté, où Fortiguerri heurtait à chaque pas des corps accroupis lâchant ruisseaux et pétarades, des

étreintes vacillantes et croulantes de lutteurs, des rixes d'homme ou de femme, fondus en sueur — en sang — et que les injures de Cavalletta semblaient avoir mis en verve pour d'autres colères.

Enfin, il parvint à se délivrer, à sortir, et retrouva la fraîcheur, le semis argenté, la pureté de cette nuit lunaire. Les injures excrémentielles, les « boue de Lavinaro », les « truie », les « vache », se confondaient à présent dans une rumeur assourdie. Et, à part la maison de la danseuse, qui ouvrait son gouffre noir, tumultueux, étalait l'illumination de son quatrième étage, la rue de Monte-di-Dio et tout Pizzo-Falcone dormaient, derrière leurs larges jalousies, sous la protection de jolies petites Madones qui, au milieu de couronnes de fleurs artificielles et entre les étoiles roses des veilleuses, tendent leurs mains de plâtre aux passants en détresse.

Fortiguerri hâta le pas dans la direction de la villa Nationale.

— Me voilà loin de cette canaille, dit-il- en

LA CAMOUKA 237

arrivant devant sa porte. Par Bacchus ! Ce n'est pas sans mal.

Mais il n'avait pas plus tôt tiré la clef de sa maison qu'une main s'abattit sur son épaule.

— Eh bien, quoi ! seigneur, fit-on, vous abandonnez déjà notre compagnie !

Furiano était derrière lui avec Stellina.

— Laissez-moi tranquille, cequins ! s'écria le lieutenant. Je n'ai pas besoin de vos services.

Et il se prépara à tirer son revolver, mais, aussitôt, Furiano et Stellina lui saisissaient le bras et se serraient contre lui, de façon à l'empêcher de faire un geste. Le lieutenant, malgré tous ses efforts, ne parvint pas à se dégager. Ils le maintenaient solidement.

— Doucement, cher seigneur, dit Stellina. Vous avez un engagement avec nous. Vous devez le remplir.

— Je n'ai aucun engagement. Je ne veux pas avoir affaire à des misérables comme vous.

— 11 ne faut pas déranger les violons, ma très jolie colombe, si on ne veut pas danser.

— J'ai donné do l'argent à votre amie. Allez le lui réclamer.

— Vous voulez rire, mon galonné. Cavalletta ne nous donnera rien, et elle-même ne lèvera pas du reposoir son Saint-Sacrement, si vous ne l'aurifiez pas davantage. Pensez que si Cavalletta vous livre Ascalona, elle se plaque aux cheveux et aux fesses la Barborin et tous ses amis ; or, chez nous, quand on s'en veut, ça ne se passe pas comme dans votre pays de pissel'roid : on joue du rasoir, et ma danseuse, telle que je la connais, n'ira pas risquer toute sa belle graisse pour quelques carlins donnés à son marchand de fritures.

— Je n'ai pas besoin de cette fille, répliqua le lieutenant. Je prendrai bien Ascalona sans elle et sans vous.

— Ah! vous croyez ça! Eh bien, écoutez, joli blond, Ascalona nous appartient. Et vous nous le paierez. Vous entendez, œil de perruche !

— Je n'ai pas d'argent, dit le lieutenant.

— Les Piémontais vous en donneront. En attendant, entrons chez vous.

— Vous n'entrerez pas. J'appelle au secours. Stellina lui colla sa paume de fer sur la

bouche.

— Baise la main de ta dame, mon chéri, fitelle, tandis que Furiano arrachait au lieutenant la clef et ouvrait la porte.

Puis ils l'entraînèrent, lui demandant à chaque étage :

— Est-ce ici ?

Fortiguerri eut un signe d'impatience quand ils arrivèrent sur son palier. Ils le forcèrent à leur indiquer sa chambre, y entrèrent avec lui, et le firent asseoir devant sa table de travail. Là, Furiano, allumant une lampe, mit une plume aux doigts du lieutenant et lui présenta une feuille de papier blanc.

— Ecris, dit-il.

Et il le menaçait de son revolver.

— Vous ne me faites pas peur, répliqua le lieutenant.

— Ecris, reprit Furiano en approchant le revolver.

11 appela Stellina d'un coup d'oeil.

— Dicte-lui, commanda-t-il.

La grande fille, docilement, tira de sa poche un chiffon souillé et se mit à lire d'une voix grave, légèrement tremblante, comme si elle se sentait tout émue de sa nouvelle fonction :

A Monsieur le capitaine Roselli, secrétaire du comité de surveillance et de police auprès du corps d'armée napolitain,

« Monsieur le capitaine,

» Je vous recommande tout particulièrement le porteur de cette lettre, Battista Furiano, affilié à la Gamorra, qui peut vous donner les plus utiles renseignements sur la conspiration bourbonienne et vous aider à prendre Ascalona. Cet homme sera sans doute exigeant, mais j'ai pu apprécier l'importance des services qu'il est à même de vous rendre, et je crois qu'il serait bon d'être généreux avec lui.

» Votre lieutenant respectueux,

» FORTIGUERRI. »

Le lieutenant avait obéi sans trop de mauvaise grâce.

« Ils veulent m'enlever l'honneur d'arrêter moi-même Ascalona, se disait-il, mais je m'y résigne. Ces bandits napolitains sont vraiment un gibier trop difficile à chasser pour nous autres, simples Milanais. Qu'ils se mangent donc entre eux ! Quant à cette recommandation, je l'annulerai en me présentant chez le capitaine demain, avant l'arrivée de Furiano. »

— Eh bien, dit-il gaiement, vous n'aviez pas besoin, pour si peu, de me menacer d'un revolver !

Sans répondre, Furiano demanda :

— A-t-il tout écrit, Stellina ? Regarde, toi qui sais lire ! Et puis, vois s'il a bien signé du nom qui est dans son chapeau.

Stellina, lentement, lut la lettre.

— Il a été bien sage, le fan-fan, dit-elle après un minutieux examen ; aussi va-t-on lui donner de la zeppula ' à croquer pour lui faire les dents.

Et elle l'embrassait, l'étreignait, le baiso-

tait, si bien que le lieutenant, qui voulait se

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