Sorte de crêpe
défendre de ces caresses, tomba en renversant sa chaise et en entraînant avec lui la grande fille.
Dans sa chute, elle ne cessa pas de l'étreindre ; elle le maintenait à terre et l'empêchait de se relever. Enfin, Fortiguerri, en se débattant, parvint à s'arracher aux lèvres de cette goule et il aperçut Furiano qui, avec une rapidité étonnante, était en train de le dévaliser. Il enlevait du mur les petites miniatures encadrées d'or, jetait sa montre, ses bagues, ses chandeliers, pêle-mêle dans un sac. .
— Au voleur ! Au voleur ! cria Fortiguerri en repoussant Stellina et en se relevant d'un effort.
Mais Stellina s'était relevée encore plus vite, et, précédée de Furiano, chargé de ses rapines et coifTé du chapeau à plumes de Fortiguerri, elle descendait quatre à quatre les marches de l'escalier.
— Au voleur ! appelait le lieutenant en des* cendant après eux.
— Plains-toi donc d'un vol si gracieux- ! fit-
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Stellina, comme elle s'élançail dans la rue Le lieutenant courait toujours derrière eux par des voies droites où, pensait-il, ils ne pouvaient manquer d'être arrêtés. Justement, il aperçut une patrouille de bersagliers qui venaient doubler un poste. Mais, à sa grande surprise, il vit Furiano leur parler, puis continuer sa marche. Stellina avait déjà disparu. Il se précipita vers les soldats.
— Arrêtez ! lui cria un sergent.
Et, comme pour rendre cet ordre plus solennel, douze fusils s'abaissèrent en même temps. Puis le sergent, s'avançant vers Fortiguerri, le saisit rudement au collet.
— Tu es de bonne prise, dit-il, brigand !
— Es-tu fou ? s'écria Fortiguerri, d'arrêter ton lieutenant.
— Lieutenant!... Te moques-tu? avec ce beau couvre-chef militaire !
Et il lui arracha de la tête le bonnet de Furiano. Le lieutenant comprit la ruse dont il était victime.
— Je viens d'être la proie dune bande de
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misérables, dit-il, croyez-le : je suis réellement le lieutenant Fortiguerri !
— Connais pas, répliqua le sergent. Allons, emmenez-le au poste, vous autres.
Cette méprise irrita vivement Fortiguerri.
— Je vais vous faire fusiller, dit-il, si vous osez me toucher.
— Oh ! oh ! écoutez-le donc, s'écria le sergent, gouailleur. Eh bien, c'est moi qui vais te régler ton compte, tu vas voir ça, graine d'assassin.
— Emmenez-moi au quartier, reprit le lieutenant, et vous saurez qui je suis.
— Nous n'allons pas au quartier, nous allons au poste.
Fortiguerri dut se résigner; il marcha derrière le sergent et au milieu des hommes, comme un prisonnier.
Au poste, on ne le reconnut point; et il eut à subir les brutalités des soldats, qui s'étaient réveillés à sa venue et lui montrèrent la mauvaise humeur de dormeurs qu'on sort de leur sommeil. De plus, il fut fouillé ; on lui enleva
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les armes qui lui avaient été si inutiles. En songeant que deux brigands avaient pu ainsi se jouer de lui, il éprouva une humiliation douloureuse. Il ne manquait, pourtant, ni de courage ni de muscles. Gomment s'était-il laissé bafouer et vaincre si aisément ?
Le jour arriva enfin, et le sergent consentit à emmener le lieutenant au quartier, à Castel- Nuovo. Le factionnaire qui se trouvait à l'entrée du château le reconnut et se mit au port d'armes, Fortiguerri s'avança, lui demanda de prononcer son nom devant le sergent qui, en l'entendant, perdit toute son arrogance.
— Maintenant, sergent, dit Fortiguerri, je vous donne quinze jours de prison pour vous apprendre, quand vous êtes de garde, à reconnaître vos officiers et à ne pas trop boire de vin du Vésuve.
Le sergent s'éloigna tout confus. Quant à Fortiguerri, il allait entrer au château pour raconter ses mésaventures au capitaine Roselli et le préparer à accueillir comme il convenait la requête de Furiano, lorsqu'une jeune femme,
dans une toilette luxueuse et fripée, et dont le visage poudreux indiquait une nuit de vagabondage, vint s'accrochera son bras.
— Veux-tu te sauver? fit-il.
— Ah ! seigneur, dit-elle, vous ne me reconnaissez pas. Je suis la femme qui vous a caché au palais Tupputti. Ils m'ont jetée dehors !
— Que veux-tu que j'y fasse?
— Ah ! seigneur, vous m'aviez promis de me venir en aide. Et moi j'étais si heureuse d'être utile à ceux de mon pays !
— Tu es, toi aussi, de leur bande de menteuses et de voleuses qui viennent vendre de faux renseignements ! Détale, ou je te fais arrêter.
Le lieutenant conservait de sa nuit une impression si pénible que tout ce qui venait la lui rappeler prenait à ses yeux le même caractère haïssable.
Cependant la pauvre femme demeurait immobile et le regardait de ses yeux brouillés de larmes.
— Je ne suis pas venue pour vous demander
de rargenl, dit-elle. Certainement, je ne suis pas heureuse et j'ai grand besoin qu'on nie vienne en aide. Mais, si vous ne me donnez rien, ça ne m'empêchera pas de vous dire ce que je sais. J'aime les Milanais, moi, parce que je suis de là-bas, et que je hais ces ordures de Napolitains !
— Qu'as-tu donc appris ? demanda le lieutenant, intéressé.
La femme promena autour d'elle un regard défiant, puis, à demi-voix :
— Il y a un complot contre vous. Ils se réunissent au palais Tupputti.
— Je le sais, dit Fortiguerri, et si tu n'as que cela à me dire !
— J'ai aussi autre chose. Le coup, j'en suis certaine, est pour dimanche. Ils ont tous les geôliers de la Vicaria pour eux. Ils vont armer les prisonniers. Tous ceux qui sont, comment appellent-ils cela? de la Camorra... oui, de la Camorra, vont prendre les armes et marcher sur le Château-Neuf et les casernes. Ils vont se rassembler au palais Tupputti, dans les églises,
à l'archevêché ! Je sais encore d'autres choses ; seulement, à présent, je ne me rappelle pas.
— Reste ici, dit Fortiguerri, tu vas répéter tout cela au capitaine.
Justement, le capitaine Roselli sortait du château. Il marchait d'un pas vif et avait le teint très enflammé.
— Mon capitaine commença Fortiguerri, voici une pauvre fille...
Roselli lui lança un tel regard qu'il s'interrompit aussitôt. Le capitaine s'était arrêté, et, croisant les bras, il considérait tour à tour le lieutenant et la jeune femme.
Tout à coup sa colère éclata en explosions formidables et successives, comme une poudrière qui saute.
— Ah ! çà, monsieur, criait-il, avez-vous l'intention de m'envoyer toute la crapule de Naples? Ce matin, vous m'adressez un brigand qui emporte ma caisse, et, à présent, vous m'amenez une catin du port ! Qu'est-ce que cela veut dire ? Etes-vous fou ? Etes-vous ui imbécile ? Etes-vous un traître ? Vous marchez
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à la dégradation, monsieur, je vous en avertis.
— Mais, mon capitaine, je vous jure...
— Taisez-vous, monsieur. Je vous défends de m 'adresser la parole. Je vous mets aux arrêts, en attendant que le conseil décide quelle punition vous avez méritée. Votre conduite est inexplicable. Répondez ! Voulez-vous me dire pourquoi on ne vous a pas vu au quartier depuis lundi ?
— Permettez-moi, mon capitaine...
— Je ne vous permets rien. Je vous ordonne de vous rendre aussitôt chez vous et de n'en pas sortir. Vous êtes heureux que je ne vous fasse pas flanquer en prison dès maintenant. Vous déshonorez le quartier, votre uniforme, vos chefs. A-t-on vu un officier amener une prostituée devant ses soldats. C'est une honte, monsieur ! Et que veut-elle, cette fille ? Je vous demande ce qu'elle fait ici.
— Mon capitaine, elle avait des renseignements de la plus haute importance...
— Vous n'avez pas d'appréciation à me donner. Et je vous défends de demeurer ici
plus longtemps. Rentrez chez vous, monsieur ! On viendra vous y interroger. Et toi, drôlesse, hors d'ici, et plus vite que ça, ou je te fais fourbir les côtes comme tu le mérites, pourrie que tu es !
La pauvre fille s'éloigna, le corps soulevé de sanglots.
Quant au lieutenant, il parut accepter les remontrances et la punition, quelque sévères qu'elles fussent, et rentra chez lui. Cette soumission apaisa le capitaine. Déjà, dans l'aprèsmidi, il regrettait sa fureur et, craignant de s'être montré injuste, il alla voir Fortiguerri. Il arriva le front couvert de sueur, haletant d'une marche hâtive, pressé de montrer au lieutenant qu'il était resté, malgré tout, son ami.
— M. le lieutenant est sorti, lui dit-on.
— Gomment ? il est sorti?
Cet acte de rébellion semblait à Roselli plus étonnant, plus incroyable que tout le reste. Il demeura quelques instants immobile de stupeur. Puis il sentit se réveiller sa colère de la
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matinée. Cette fois, il ne s'en prenait pas au lieutenant, mais à Naplos et aux Napolitaines, ((u'il ciiargeait de tous les crimes.
— Canaille ! répétait-il, canaille de ville qui égorge, qui déshonore nos soldats !
11 songea, je ne sais pourquoi, à Barborin, dont les camarades lui contaient les malices, et qu'il avait vue lui-même un jour au bras de cet infortuné Pignatelli, si traîtreusement assassiné. Ne fréquentant pas d'autres femmes que les servantes de la trattoria où il prenait ses repas, il jugeait l'amour et les amoureuses avec un sentiment d'envie et d'ignorance, toujours disposé à voir des crimes dans les moindres caprices, dans les enfantillages les plus innocents de la vie galante. Barborin, vantée de tous, mais dont il ne connaissait que la figure et la réputation de fille rusée, lui apparaissait comme une courtisane redoutable et représentait à ses yeux toute la perversité féminine.
« F'ortiguerri, se dit-il, m'a déjà parlé d'elle. Je ne serais pas étonné qu'il se trouvât chez cette catin »>.
Poussé par la curiosité, l'attirance d'un danger, le désir aussi, il jugea qu'il était de son devoir d'officier de police d'aller, le jour môme, interroger cette femme. Et il courut chercher l'adresse de la danseuse à San-Garlo