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LAQUELLE SACRIFIER

Le lieutenant était bien rentré chez lui, mais seulement pour prendre un bain, faire sa toilette et se composer un visage ou rien ne se pût voir des souillures et des fatigues de la nuit. D'abord il voulait parler à miss Helen.

« Il sera toujours temps à mon retour, pensait-il, d'avertir le capitaine de la conspiration ; à présent cet homme irritable et obstiné ne veut rien entendre. Plus tard il se sera sans doute calmé et écoutera moins dédaigneusement les informations d'un camarade. »

Il se vêtit avec un soin coquet. Le pillage de sa chambre ne l'avait pas complètement dépouillé. Sur sa table il retrouva une épingle

de rubis, cadeau d'une ancienne maîtresse, dont il orna sa cravate, A côté de l'épingle il y avait une bourse d'or et des boutons de brillants. Décidément Furiano s'était montré dans ses vols généreux et délicat.

Dès que Fortiguerri fut prêt, il passa au poste, oij le sergent qui l'avait si singulièrement méconnu la nuit dernière, le remit en possession de ses précieuses armes; et il se dirigea aussitôt vers Ghiatamone. La pensée qu'il allait sauver miss Helen le gonflait de joie et d'orgueil ; il songea aussi que la jeune fille ne pouvait manquer de lui témoigner sa reconnaissance, et il se sentit enivré d'un vaste espoir. Puis tout ce bel enthousiasme s'évanouit. Il se demanda en quels termes il devait faire part à miss Helen du projet de Scamler. Trop vagues, on dédaignerait ses explications ; il ne pouvait guère, non plus, les préciser sans manquer de respect à la jeune fille et laisser deviner ses pitoyables aventures. Cette démarche ne laissait pas de l'embarrasser lorsqu'il arriva devant la maison de miss Helen. Il aperçut

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le concierge causant, sur le souil de la porte, avec un domestique, dont la tenue correcte, le teint coloré et les cheveux roux étaient plus anglais que napolitains. Le domestique portait un lourd paquet et tenait par la boucle une boîte de couleurs.

— Alors nous ne verrons plus miss Helen ? demanda le concierge.

— Si, répondit le domestique, mais seulement dans quinze jours, un mois peut-être. N'oubliez pas de dire à tout le monde qu'elle a quitté Naples.

Et il s'en alla dans la direction de la villa Nationale.

« Voilà qui est étrange, pensa Fortiguerri, Pourquoi miss Helen a-t-elle quitté sa maison de Chiatamone ? et pourquoi montre-t-elle cette défiance à l'égard de ses amis? Aurait-elle peur de Scamler ? Mais il est de mon devoir de lui parler, et je saurai bien où elle habite ! »

Et Fortiguerri se mit à suivre le domestique.

Il marchait vite, mais, comme il avait pris la route droite qui mène au Pausilippe et que.

à cette heure du jour, il n'y avait personne dehors, le lieutenant ne le perdait pas de vue.

Au bout d'une heure, ils arrivèrent, l'un derrière l'autre, à une haute grille qui fermait un jardin sombre, frais et embaumé. Le domestique ouvrit, à côté de la grille, une petite porte dissimulée sous un laurier en fleurs, entra et voulut pousser la porte, mais le lieutenant s'était déjà glissé avec lui dans le jardin. Le domestique eut un mouvement de surprise, puis :

— Que voulez-vous ? s'écria-t-il d'un ton insolent.

— Je désirerais parler à miss Helen Morgan.

— Il n'y a pas de miss Helen ici. Allezvous-en !

— Allons, Jack, fit-on, soyez plus respectueux envers un brillant officier de l'armée italienne.

Miss Helen venait de paraître. Le visage à demi voilé par ses grands cheveux blonds, la robe blanche lâche et flottante, elle était rieuses

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grassouillette et toute rose, d'un rose un peu doré par le soleil de Naples. Elle semblait à Fortiguerri une apparition enfantine de conte, quelque délicieuse princesse aimée des fées. 11 n'avait pas imaginé qu'elle pût devenir si jolie quand elle était heureuse.

— Pardonnez-moi mon indiscrétion, mademoiselle, commença-t-il.

— C'est vrai, dit-elle, nous nous cachons. Oh ! pas de vous, cher monsieur. Vous ne me faites pas du tout peur.

— Vous auriez grand tort, mademoiselle, de vous méfier de moi, car je viens précisément pour vous sauver, ou plutôt pour vous mettre en garde contre un grand péril qui vous menace.

Au lieu de manifester la moindre frayeur, comme le lieutenant s'y attendait, la jeune fdle éclata d'un rire franc, retentissant, interminable.

— Vous m'excuserez, faisait-elle au milieu des éclats de sa libre gaieté, mais aussi c'est si flrôlc, ce que vous me dites là !

— Ce n'est pas drôle, mais très sérieux, mademoiselle, reprit Forti§^uerri, très choqué de cet accueil.

Et, désireux surtout de changer les impressions de la jeune fille, il ne craignit plus de la blesser. Librement, sans presque rien déguiser de ce qu'il avait entendu, il lui apprit les intentions de Scamler. Miss Helen ne riait plus, mais elle fixait sur lui ce regard vert, tranquille, dont il avait déjà éprouvé Tinsolent orgueil.

— Je vous remercie, cher monsieur, dit-elle lorsqu'il eut achevé. Seulement, je ne suis pas tout à fait une enfant. Je sais ce que j'ai à faire, surtout à l'égard de ma famille, que vous ne prétendez pas, je pense, connaître mieux que moi. Mon oncle a le malheur de prendre un peu plus de whisky qu'il ne peut en supporter; il y a même des soirs où cette habitude l'entraîne à mille extravagances de gestes et de langage. Mais il est vraiment bizarre que des esprits aussi sensés que le vôtre puissent prêter attention à ces excentricités passagères et les trdlter

comme dos actes raisonnables. Pour moi, je ne m'en occupe pas. Permettez-moi de vous demander, pour une fois, de suivre mon <'\emple.

Le lieutenant, qui n'attendait point de ses discours un effet si misérable, allait se retirer, confus, mais il s'arrêta tout à coup, saisi de surprise. Le bourreau détesté, l'homme dont il avait voulu acheter la capture, l'admiration et l'horreur de Naples, Marco Ascalona enfin, venait de sortir d'une allée. Il était devant lui, non plus habillé de ses vêtements simples d'ouvrier, mais vêtu avec une recherche voyante qui donnait une brutalité vulgaire à sa magni tique beauté, insinueuse et puissante. Fortiguerri eut un tremblement d'émotion. Son dégoiit d'homme du monde, son animosité de race éclatèrent dans un juron ignoble, que connaissaient à peine ses lèvres et qu'il laissa tomber comme un crachat.

— Tiens ! vous vous connaissez, dit miss Helen en éclatant de rire. Tant mieux. Je n'aurai pas besoin de vous présenter.

Les deux hommes lui lancèrent un regard furieux, puis ils marchèrent l'uti vers l'autre.

— Que viens-tu faire ? dit Ascalona.

— Et toi, porc, pourquoi es-tu ici? Est-ce ta place ? Va donc voir les filles du port.

Et le lieutenant tira son poignard. Ascalona lui saisit les mains, sans parvenir à détourner complètement la pointe de son adversaire ; du sang s'égoutta. Miss Helen, qui ne voyait que les physionomies violemment surexcitées des deux hommes, et n'en augurait point que le combat pût être sérieux, continuait à rire très haut. Cette jalousie l'amusait vivement, et elle jugeait que les poses des lutteurs étaient fort belles,

— Très réussi ! très plastique ! criait-elle. Cependant, Ascalona, de la seule force de ses

poignets, avait courbé le lieutenant, puis l'avait agenouillé à terre ; mais Fortiguerri ne lâchait pas, et, d'une étreinte plus solide, bien assis sur ses talons, il attira vers lui Ascalona, qui tomba également à genoux. Miss Helen s'amusait à l'extrême.

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Tout à coup, Ascalona entraîna vivement, et de tout son eflort, Fortiguerri, puis, se rejetant (le côte, il le laissa tomber presque à plat ventre. Le lieutenant lâcha une des mains qu'il serrait.

Ascalona en profita pour saisir brusquement son couteau et, du genou, peser lourdement surledosde son adversaire.

— Assez ! dit miss Helen, qui voyait enfin le péril des combattants, voulez-vous donc le tuer?

— Et lui, répliqua Ascalona, est-ce qu'il ne me tuerait pas, s'il le pouvait? Est-ce que, s'il sort d'ici, il n'ira pas aussitôt prévenir la police pour me faire arrêter, pour me faire fusiller?

— Eh bien, il ne sortira pas, voilà tout! Mais, vous, lâchez ce couteau ; lâchez-le, je le veux! et relevez- vous.

Ascalona se redressa tout hors d'haleine, les yeux injectés de sang, la main déchirée, saignante. 11 eut un haussement d'épaules en regardant son adversaire.

— Mouche embrenée ! cria-t-il.

— Monsieur Fortiguerri, dit miss Helen, veuillez m'offrir le bras.

Et elle aida elle-même le lieutenant à se mettre debout. Ses jambes flageolaient; il écumait de rage.

— N'est-ce pas que nous sommes bien ici ? disait-elle en l'entraînant. Regardez la vue : toute la baie ! le Vésuve ! C'est d'un caractère splendide !

Puis elle parla bas à Ascalona, qui partit devant eux, après avoir proféré des injures ignobles et tendu le poing au lieutenant.

Fortiguerri aperçut alors, dans le bas du jardin, la maisonnette de miss Helen, dissimulée par les grands ombrages. Ils y descendaient à grands pas. Miss Helen lui fit passer le seuil d'une pièce obscure.

— Nous vous conduisons au frais, dit-elle.

Et comme il entrait, deux hommes se jetèrent sur lui, le saisirent par le bras et les épaules, le poussèrent dans le fond de la chambre, et sortirent en refermant la porte k clef. Gela fut fait en un clin d'œil. Fortiguerri,

déjà lassé par la lutte de tout à l'heure, et ne s'attendant pas à cette embuscade, n'opposa aucune résistance. Il demeura comme abasourdi.

— Monsieur Fortiguerri, bonsoir ! dit miss Helen.

Et, assez haut pour que le lieutenant pût l'entendre de l'intérieur, elle ajouta :

— Et vous, mon cher Ascalona, mes lèvres vous désirent. Baisez-les.

— Ah ! chère reine 1 chère maîtresse ! s'écria Ascalona, en l'étreignant avec force.

Et il lui mordit la bouche, dans une sorte de colère amoureuse.

— Laissez-moi, dit-elle à demi voix, en se d^ -gageant et en fixant sur lui son mauvais regard. Vous savez bien que je vous ai dit d'être plus calme. Vous ne devez pas m'aimer comme aos filles de Naples, moi! Je suis digne d'un autre amour.

— Il ne faut pas m'en vouloir, répondit-il, je suis un homme grossier ; je vous aime comme un pauvre garçon, qui n'a ni votre instruction, ni votre intelligence, et pourtant il me semble

que cet amour est saint, est noble, est divin. Tenez, je me sens la même joie que les jours oii don Natale me donne l'absolution de mes péchés. Oui, je suis transporté de bonheur, je suis au ciel ; je suis pur auprès de vous.

Miss Helen eut son rire malicieux. Ascalona jeta sur elle un regard inquiet ; en un instant, toute sa physionomie s'était transformée.

— Pourquoi riez-vous ainsi? Tenez, voici toute ma joie évanouie ! Ah ! oui, je sais ! Vous pensez que je suis un misérable, un criminel ! Mais pourquoi alors m'avez- vous dit... m'avezvous laissé entendre que vous m'aimiez? Si vous regrettez d'avoir encouragé mon amour, je vais partir tout de suite.

— Mais non, je ne le regrette pas, mon pauvre ami.

— Vous regrettez donc de ne pouvoir me pardonner ?

— Je n'y pense même pas. Si vous étiez un homme comme les autres, comme cet imbécile de lieutenant, par exemple, je n'aurais jamais songé à vous, bien que vous soyez beau, mon

ami, très beau, et que je sois assez artiste pour apprécier votre beauté. Non ! ce que j'aime en vous, c'est l'indépendance du caractère. Vous ne vous êtes pas soumis à nos lois étroites, ni astreint à nos petites morales. Vous avez gardé intacte votre liberté. Et pourtant !...

Ascalona la regardait toujours avec anxiété, troublé de ces paroles, qui n'avaient point pour lui leur sens ordinaire. Elle parut changer le sujet et le ton de la conversation, quand, après un moment de silence, elle dit tout à coup.

— Savez-vous ce qui m'ennuie, dans votre Camorra ? C'est que ce soit une société dans la société. On y trouve un maître, une hiérarchie, des lois, une police !

— Sans doute, répliqua Ascalona, très étonné.

— Quelle idée ont pu avoir les fondateurs d'une telle association, en instituant une police? En vérité, n'en avaient-ils pas déjà assez souffert, — puisque c'étaient des repris de justice, — pour ne pas songer à l'établir parmi eux ?

— Notre police mystérieuse, expliqua Ascalona, est le contrepoids de la police légale ; elle prévient les injustices, les abus de force.

— Elle aide à l'autorité ; cela suffit pour me la rendre haïssable. Le roi Ferdinand, m'a-t-on dit, s'appuyait tantôt sur vous, tantôt surl'autre police. Vous étiez l'un des corps de l'Etat. A présent même, n'employez-vous pas toute votre énergie à rétablir le roi détrôné ? Et ces meurtres affreux, que vous m'avez presque avoués ; que je vous pardonnerais s'ils aTaient été inspirés par une passion, par l'amour, par la jalousie, par l'ambition même, je les abhorre, si vous me laissez croire qu'ils ont été accomplis au nom d'un principe, par des gens qui se posaient en juges, en magistrats, en bourreaux... Non, voyez-vous, vous n'êtes pas véritablement libre. Vous ne renversez les lois existantes que pour en créer de nouvelles. Vous ne suivez point vos instincts, mais vos préjugés. Et cela m'est égal que ce soient vos préjugés, à vous, au lieu de ceux des ancêtres ou des voisins. Autant vivre selon les usages

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établis, s'il faut toujours vivre selon des usages, et non pas, comme je l'avais espéré un moment, selon son caprice d'un jour, sa passion d'une minute I

Miss Helen était dans un état d'exaltation extrême. Ascalona lui prit timidement les mains et risqua vers elle un humble regard.

— Qu'avez-vous, ma très chère maîtresse ? lit-il.

— Je disais tout à l'heure que vous n'étiez pas un homme comme les autres. Eh bien je me trompais. Et cela m'ennuie.

— Vous avez raison, je suis pareil à tous^ mais je vous aime, je vous aime, mon Dieu !

Sans écouter les aveux d' Ascalona, miss Helen dit fièrement :

— Moi, je ne ressemble pas à toutes les femmes. Et vous auriez dû le comprendre !

Cette déclaration souleva toute la fureur d'Ascalona et le rendit aussi insultant qu'il s'était montré jusque-là respectueux.

— Oh ! si, s'écria-t-il, vous êtes pareille aux autres : fausse, orgueilleuse, cruelle. Et je^

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sens bien que, si mon passé n'est point innocent, le vôtre est également tout chargé de hontes et de souillures.

Miss Helen se leva et souffleta par deux fois Ascalona. Mais, déjà, il se repentait de son audace et de sa colère.

— Pardon, fit-il en s'agenouillant.

— Que prétendiez-vous dire ? demàndat-elle, d'un ton irrité.

— Je ne sais pas, répondit-il, tout confus.

— Parlez, je veux que vous parliez. Je vous l'ordonne. Entendez-vous?

— J'ai écouté ce que le lieutenant vous disait. Cet oncle, qui a toujours vécu à vos côtés, ce Scamler, dont je ne puis prononcer le nom sans vous causer un trouble étrange, m'expliquerez-vous ce qu'il a été dans votre existence ?

— Mais c'est bien simple. Il était le frère de ma pauvre mère, et il m'a élevée ; il a pris soin de moi lorsque j'étais orpheline. Alors, quand il a perdu sa fortune, j'ai cru qu'il était de mon devoir de lui venir en aide.

— Aviez-vous besoin de demeurer avec lui ?

— C'est un interroji^atoiro complet. Soit. Je n'aurai pas de peine à y répondre et à détruire vos soupçons odieux. Il m'a plu de ne pas abandonner cet homme à ses instincts, de le gouverner comme il m'avait gouvernée autrefois ; oh ! mieux, car, vraiment, si je ne suis pas aujourd'hui une fille perdue, ce n'est pas de sa faute ! Mais, par respect de ma mère morte, par reconnaissance du pou qu'il a fait ou voulu faire pour moi autrefois, j'ai jugé charitable de le défendre contre lui-même, contre son amour du jeu, contre son goût de débauche, contre son ivrognerie ! Et puis cela m'amusait.

— Vous avez dit le mot.

— Et quel mal y a-t-il ? Est-ce que je ne lui rends pas service, et n'ai-je pas le droit de prendre plaisir à ma charité ?

— Vous l'aimez, avouez-le.

— L'aimer? Ah ! non, certes, il me répugnerait plutôt,

— Je ne vous comprends plus.

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— Vous êtes une âme trop naïve, monsieur Ascalona. Sachez que cet homme m'a fait beaucoup souffrir autrefois ; je prends ma revanche à mon tour. Oui, quand j'étais toute fillette, on a beau, àr-cet âge, avoir une sensibilité plus vive et moins profonde, mieux disposée à accueillir la joie que la peine, j'ai été très malheureuse. Sous prétexte de réformer en moi des inclinations vicieuses, un caractère très indépendant, il abusait de ce droit de punir qu'ont les éducateurs et les parents. Je me rappelle qu'un soir d'hiver, m'ayant trouvée dans mon lit, avec un volume français dont il m'avait interdit la lecture, il me chassa presque nue ; il m'enferma dans un cabinet glacé. Je fus malade à en mourir. Une autre fois, sans lui en parler, j'étais allée, avec une amie, à un bal chez des gens assez étranges dont il me défendait la fréquentation. Il le sut dès que je fus sortie. 11 attendit ma rentrée. Ce fut une scène atroce. Après m'avoir lancé les plus dégoûtantes injures, il déchira cette toilette' qui m'avait coûté tant de soins et toutes mes;

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économies ; puis, sans tenir compte de la pudeur, de mon âge, de mon sexe, devant la femme de chambre qui m'avait habillée, et le cocher qui m'avait conduite, il me courbe contre lui, il me découvre toute, et m'inflige, avec une violence inouïe, un châtiment auquel, encore à présent, je ne puis penser sans colère. Oh ! celte humiliation d'être offerte ainsi à des yeux étrangers, voilà ce que je ne lui pardonne pas ! Les coups, si rudes qu'ils soient, d'un homme si emporté à une fille si difficile, ce n'est pas grave ; cela s'efface. Mais cette punition ignoble, devant des domestiques, et le sourire abominable avec lequel il regarda, après m 'avoir torturée, mes yeux en larmes et ma peau meurtrie, je ne les oublie pas, je ne les oublierai jamais ; cela me serait impossible.

— Il vous a frappée ! s'écria Ascalona.

— Oui, mais il le paie bien aujourd'hui, allez. Il s'est pris d'amour pour moi, ou pour ma fortune, je ne sais, et il s'imagine que je ne lui suis pas indifférente. Moi-même je le lui

fais croire un jour, pour lui laisser deviner la vérité le lendemain. Ainsi je lui ménage une suite de piquantes émotions qui l'empêchent de trouver l'existence trop monotone. Le régime est un peu dur parfois, il est vrai. Et il arrive qu'il se juge incapable de le supporter, comme ces jours-ci, où il m'a annoncé qu'il parlait de Naplcs. Mais il ne manque jamais d'y revenir.

— Et vous n'avez pas peur de lui ? Ah ! si vous le détestiez comme vous dites, vous ne pourriez souffrir qu'il vécût auprès de vous. Je le sens bien, tôt ou tard vous serez sa maîtresse !

— Taisez-vous ! Je n'ai plus douze ans. Je suis forte. Je fais c*e qui me plaît. Personne ne pourrait me contraindre. Mais je veux me divertir comme il m'en vient le caprice.

— Vous serez sa maîtresse ! répétait Ascalona. D'ailleurs, il a déjà souillé votre corps de ses regards, de ses mains immondes.

— Non, non ! Je ne veux pas que vous disiez cela. J'étais une enfant, voyons !

— Il vous a vue, il vous a possédée dans son étreinte obscène, le misérable !

— Vous devenez fou.

— Je verrai toujours à côté de vous je ne sais quel horrible fantôme. Ah ! si je le connaissais, ce Scamler !

— Oubliez tout ce que je vous ai dit. Est-ce que je songe, moi, à ce que vous avez fait avant de me connaître, vous ai-je parlé de cette femme qui est venue jusqu'à mon atelier vous hurler son amour? Comprenez donc que cet homme, qui vous inquiète, n'a été coupable qu'envers l'enfant. S'il en était autrement, vous devez bien penser que j'aurais été plus discrète.

— 11 vous a eue, vous dis-je, et vous me refusez à moi le moindre baiser !

— Taisez-vous ! Je ne souffrirais plus que vous m'insultiez ainsi par vos soupçons et vos exigences. Si vous avez pour moi le sentiment que vous dites, soyez heureux de ce que je vous accorde, et aimez-moi comme je veux être aimée.

Elle reposait son regard tranquille sur les brutales magnificences du paysage. Na;ples dor-

niait à leurs pieds dans une clarté éblouissante. Aucune rumeur ne montait de cette ville agitée, perdue entre le volcan énorme et les monts, au milieu de l'étincellement de la mer et du ciel. Mais sur les flancs du Pausilippe les ombres des cèdres étaient légères ; les vignes mêlaient à leurs ors des lueurs glauques et rousses délicieuses ; et l'écorce des pins, au soleil, devenait d'un rose fin, tendre, humain, qui rappelait la chair. Au milieu des arbres Ascalona sentait crier en lui le désir. Toute cette nuit si douce des branches et des feuillées dans la pleine lumière du jour ne s'étail-elle pas formée pour couvrir des caresses et des étreintes ? Pourquoi miss Helen, au lieu d'entrer dans le bois avec lui, demeurait-elle immobile dans la clarté, les yeux fixés sur les azurs diaphanes de Gapri, comme éblouie par un rêve vague et irréel ? Ascalona ne put accepter cette insensibilité méprisante. Il saisit les mains mortes de la jeune fille ; et, comme pour mettre en elle le feu subtil qui le dévorait, les couvrit de baisers ; il voulait aussi lui ouvrir

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la bouche de ses lèvres, lui insui'lîer son àme ardente, mais il ne lit que lui effleurer le visage. D'un violent effort, qu'il n'eût point attendu de cette beauté enfantine, elle l'éloigna d'elle. Sous sa peau fine, transparente, le sang apparaissait, faisait toute rouge sa ligure. Il l'avait bien enflammée, mais de colère.

— Lâche ! brutal ! criait-elle.

Et elle caressait sa robe à l'endroit où il s'élait appuyé, comme s'il avait pu en froisser, en salir la blancheur.

Ascalona frappait du pied ; il cracha vers la terre ; c'était une défaite ; il eût voulu lui cra- < her à la face.

— Ah ! poupée! poupée ! faisait-il. Quand on pense qu'on aime ça !

Il haussait les épaules. Miss Heleu eut une moue dédaigneuse.

— Tenez, vous me répugnez, tit-elle. Je ne pensais pas que vous seriez avec moi si grossier.

— Je pars, dit Ascalona. ^

— Partez, dit-elle.

Et elle lui tourna le dos.

Ascalona monta jusqu'à la grille. Elle courut à lui.

— Ce n'est pas moi qui vous chasse, croyez-le bien.

— Et qui donc ? s'écria Ascalona. Ah ! vous êtes plus froide, plus glacée que les neiges de l'Apennin. Allez ! Vous m'avez fait bien souffrir. Je vous hais.

Et il sortit.

A ce moment, Jack s'approcha de miss Helen et lui remit une lettre à l'adresse d'Ascalona. Elle l'ouvrit. Tout à coup, elle devint pâle.

— Jack ! Jack ! cria-t-elle au domestique qui rentrait à la maison, venez, courez vite après le seigneur Ascalona. Dites-lui de revenir ici, que je l'attends. Ramenez-le, mon Dieu !

Le domestique s'élança vers Ascalona, et l'eut bientôt rejoint sur la route. Il lui parla quelques instants. Miss Helen, sur le seuil, suivait leur entretien, haletante d'émotion. Elle vit^Jack retourner, tandis qu'Ascalona continuait sa marche.

— 11 ne veut pas revenir, mademoiselle.

— Mon Dieu ! s'écria miss Helen. Oh ! j'aurais dû aller moi-môme. Et vous Jack, vous êtes un imbécile, un sot, oui, un sot ! Vous deviez le décider à revenir. Us vont le tuer ! Il va mourir pour cette folie ! Mon Dieu ! mon Dieu ! Que faire ? Comment le sauver ? Retournez, Jack ; ramenez-le de gré ou de force !

— Mais, mademoiselle, c'est impossible, vous le savez bien.

— Alors, suivez-le. Voyez où il va. Tâchez de savoir où il passe^ra la nuit. Et revenez me dire où vous l'aurez quitté. Je ne peux pas le laisser s'en aller comme cela ! .

Et, tandis que Jack, une seconde fois, cou rait à la poursuite d'Ascalona, miss Helen regardait encore le billet qui, si brusquement, J'avait arrachée à sa quiétude fière et ironique : l'écriture était d'une femme ; voici ce qu'on y lisait : ,

« Les caisses sont arrivées de Résina. Tout ''sl arrêté pour dimanche. J'aurai la veille, à

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souper les officiers de bersagliers. Zurlo peut-il venir ? Moi, je suis prête à bien travailler.

» Prina veut absolument vous voir avant le souper. Venez par le vicolo du Mont-Calvaire. Le couloir est toujours libre, mais les abords de la maison, du côté de la rue de Tolède sont gardés.

» On croit que vous allez chez Rosa Funtanella. Soyez prudent. S'il survenait quelque chose, Violetta, qui vous attendra au vico Gariali, vous préviendrait.

Un étranger, ignorant ce qui se passait à Naples depuis la chute de François II, n'eût pas pris garde à cette lettre, mais si miss Helen n'avait pas eu, pour l'instruire, sa curiosité, ses promenades, son goût de l'étude, ses yeux de peintre et d'observateur, les conversations de don Natale et d'Ascalona l'auraient encore suffisamment renseignée. Ni la race, ni l'éduca-. tion ne la préparaient à comprendre l'enthou-

siasmo des révolutionnaires, mais par là même, elle sentait, plus vivement qu'eux, tout ce qu'il y avait de dangereux et d'incertain dans leur entreprise. Le péril de mort que courait Ascalona la déchirait d'angoisse. Elle s'était intéressée à lui moins en amoureuse (|u'en fille romanesque, dont l'esprit goûte les lujmmes singuliers et les actions étranges. Si artificiel que fût d'abord cet attachement, il n'en était pas moins devenu sincère et affectueux. Miss Helen vouait à Ascalona la tendresse que peut avoir une écolière pour son maître. Elle y mettait sa pudeur, sa réserve, son orgueil, mais aussi sa sensualité d'enfant.

Elle déchira le billet et en foula aux pieds les morceaux.

« Maintenant, disait-elle, elle n'ira pas chez cette femme. Ils ne l'arrêteront pas. »

Tout à coup l'idée que cette lettre pouvait être utile à Ascalona lui traversa l'esprit et vint augmenter son inquiétude.

'< Et s'il allait se rendre chez elle? Ah! il

aurait mieux valu lui montrer cette lettre. Je suis une fille stupide, et ma stupidité va ôtrc cause de sa mort ! Mais non, cela ne peut pas être. Ce serait horrible, mon Dieu ! »

Elle voulait prier, mais elle n'avait point la foi naïve des Napolitaines, et ses oraisons ne la rassuraient point. Elle demeurait appuyée contre la grille, épiant l'arrivée de Jack. Elle resta là des heures à se forger sans cesse de nouvelles craintes et de nouveaux tourments.

La nuit s'élevait de la mer, froide et rapide. En un moment, les cimes des cèdres et des pins ne furent plus que de grandes ombres éploréesdans le ciel. Une braise ardente rougeoyait encore au haut des monts, mais, sur la terre, tout se fondait dans une nuée épaisse d'un bleu obscur, sous la limpidité glauque et rayonnante de l'air. Une brise molle courut un instant dans le bois et le jardin, lui apporta une gerbe d'odeurs fines, sucrées, piquantes. Miss Helen les aspirait avec une sorte de joie cruelle et pleine d'amertume, comme celle que l'on éprouve en regardant un mort aimé. Il lui

semblait que c'était rame de ce jour linissant, oïj elle aurait pu aimer, être heureuse, sauver et ravir un homme, et où elle n'avait été I qu'une enfant froide et méprisante. Et elle pleura. Elle pleura sur son ingénuité, sur son ignorance, et sur cet orgueil dont elle ne se résignait pas à se détacher.

— C'est vous, Jack ? dit-elle au milieu de ses larmes, comme on poussait la petite porte près de la grille.

— Oui, mademoiselle. Ah ! j'ai eu bien de la peine !

— Et le seigneur Ascalona? Parlez donc, voyons !

— Il est sauvé.

■ — Comment, sauvé ?

-r- Oui, on nous a poursuivis. J'ai bien cru u'on allait nous arrêter tous les deux. Là-bas, dans la rue de Médina. Ils ont cerné une maison OÏJ il était entré. Mais il y avait déjà cinq minutes qu'il en était parti par une cour. Moi, je le suivais toujours. Et ce n'était pas facile. Ah ! bénédiction ! J'ai bien cru que j'allais le

perdre ; il escaladait des murs de jardins comme si c'avait été son état. Heureusement que j'ai été autrefois dans un cirque, mais tout de même il m'embarrassait, le citoyen. Et puis il m'avait vu et de loin, comme ça, il me prenait pour quelqu'un de la police. Je me suis dit à un moment : 11 va me lâcher un coup de feu. C'est sûr. Et s'il avait eu sur lui, un revolver, c'est bien ça qui me serait arrivé, je vous le promets. Ah ! je n'étais pas à la noce. Enfin il a enfilé un bout de ruelle plus noir que le trou de l'enfer, et il s'est terré, dans une vieille masure où il y a des escaliers sans fin, où on monte, où on descend je ne sais où. J'étais entré derrière lui, mais j'avais grand peur. Des portes s'ouvraient comme je passais. Une femme dépeignée m'ademandéoùj'allais; puisun homme de mauvaise figure. Et ils me toisaient de la tête aux pieds. « Don Ascalona ? ai-je fait — Ah ! qu'ils ont dit, je ne l'ai point vu. C'est sa minette qui demeure ici. — Moi, je l'ai vu, ai-je fait. — Eh bien, qu'ils m'ont dit en riant, attendez-le à la porte, mais vous l'attendrez longtemps,

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parce que lorsqu'il est chez sa déesse, il faut que le soleil ait fait plusieurs tours avant qu'il dise : Bonsoir, la compagnie ! » Elles voilà qui se mettent à gonfler leurs joues et à se donner des chiquenaudes dedans, et à jouer des doigts et à lever les jambes comme si, de penser au seigneur Ascalona, ça les avait joliment amusés. Alors moi je suis parti.

Miss Helen avait eu un frémissement.

— Et la police ? demanda-t-elle.

— Oh ! la police l'avait perdu. Il doit être <!! sûreté maintenant.

— Vous avez remarqué la maison ?

— Oui, mais je ne sais pas si je retrouverais hi rue.

— Vous en savez le nom ?

— C'est le vicolo du Perruquier. Mais que c'est loin, bénédiction ! Tout là-bas, tout là-bas, derrière Gastel Capuano.

— Nous allons y aller, dit miss Helen. Je trouverai bien quelqu'un sur le port pour nous y conduire.

Jack considérait samaîtresse avec étonnement.

ïl se demanda s'il n'était pas de son devoir de s'opposer à une volonté si téméraire, et il essaya une timide protestation.

— Vous avez entendu, reprit miss Helen. Apportez-moi mon manteau.

Jack vit bien qu'il n'y avait qu'à obéir, et il partit avec elle.

Ils marchaient vite sur les routes et les promenades désertes.

« 11 faut que je le voie, que je lui parle, que je le ramène à moi, pensait miss Helen. S'il se trouve à Naples dimanche, au milieu des révolutionnaires, il court les plus grands dangers. Il est donc nécessaire qu'il vienne avec moi à Pompéi ; de là, nous gagnerons Sorrente et, au besoin, nous quitterons l'Italie. »

Elle ne songeait pas à l'aimer, mais à le sauver. Cette idée hâtait sa marche, et, quand ils passaient par des ruelles impures, la rendaiti insensible aux réflexions obscènes, aux invita-i tions eff'rontées, aux gestes ignobles, à cette] assaillante, enveloppante corruption au milieu] de laquelle elle devait s'avancer.

Sur le port, ils coururent les trattorie, coudoyèrent des filles puant l'ail et des mariniers en gaieté qui mangeaient à pleines mains leurs lasagnes filantes ou, de la pointe du couteau, prenaient dans un plat énorme leur pilaffe ruisselant de graisse et fumant. Les dîneurs se dérangeaient, venaient regarder sous le nez miss Helen, ou brutalement, Fécartaient pour sortir, en lui plaquant les doigts au corsage. Parmi des chansons, des rires, des cris, des paroles bruyantes, des bruits d'assiettes, elle adressait toujours aux uns et aux autres, de la même voix ferme, cette invariable question :

(( Quelqu'un de vous connaît-il le vicolo du Perruquier? »

D'ordinaire on faisait silence complaisamment ; puis on s'interrogeait, on donnait quelque vague renseignement, mais tout le monde ignorait cette ruelle. Une fois, ils crurent être tombés dans un bouge, des regards inquiétants se fixèrent sur leur visage ; des hommes tendirent la main vers eux, demandant avec insistance

du macaroni, et tout prêts à saisir le portemonnaie qu'on leur refuserait. Le calme de miss Helen, les poings et les solides épaules de Jack imposèrent le respect. Cependant, un petit mousse vint leur dire : « Le vicolo du Perruquier, je crois bien que je le connais: j'y suis né ! » Et, s'étant offert, il fut accepté comme guide.

Dans les défilés tortueux où ils s'engagèrent, souvent l'odeur et les rencontres contraignirent miss Helen à détourner les yeux et lui soulevèrent le cœur. Mais elle était bien décidée à aller jusqu'au bout.

Enfin, ils arrivèrent. Jack reconnut la maison où il avait vu entrer Ascalona. Une vieille femme leur dit qu'il était là et leur indiqua la porte. Miss Helen frappa. On ne lui répondit pas.

Alors elle écouta.

Elle croyait avoir déjà souffert, autrefois, dans son corps de fillette, et, à l'instant, lorsqu'elle avait vu, dans les trattorie du port, des regards curieux et moqueurs s'attacher sur.

<'IIo ; mais jamais son àmc lière, délicalo et raffinée, son àme pudiqne et innocente d'enfant n'avait subi de tels déchirements. Elle entendait des paroles d'amour prononcées par la voix qui les lui adressait, il n'y avait que quelques heures, au milieu de soupirs et de baisers passionnés, elle entendait insulter son nom, railler sa personne, livrer le secret lendre de sa vie, à l'amusement d'une femme, et de quelle femme! d'une catin, sans doute, d'une de ces misérables qui viennent s'offrir sur le port pour un carlin, pour une chaîne de cuivre doré, pour une bouteille de marsala, pour un souper! Et cet homme lui parlait comme à une maîtresse adorée, à laquelle on peut sacrifier tout, parce qu'elle représente à ses yeux tout le bonheur du monde.

— 0 cher amour, ma Lisabetta, approche-toi, serre-toi contre moi, que je ne voie plus que tes yeux, ton visage divin, que je meure en toi !

— 0 Marco, tu vois que mon amour est bon, qu'il n'y a que lui pour te consoler, pour te rendre heureux.

— Oui, il n'y a que toi, il n'y a que toi, toi seule !

— Tu ne verras plus Barborin, n'est-ce pas ?

— Ne t'inquiète pas de Barborin : je vais chez elle parce que j'y suis obligé. Tu sais bien que nous ne nous aimons pas !

— Non, je ne sais pas. Ah ! ta politique, ta politique !

— Laisse la politique. Ne vois-tu pas que je t'aime,

— Et cette Anglaise, cette Helen Morgan, tu l'aimais, cette grande saleté-là!

— Non, non.

— Si, tu l'aimais. Ah ! je ne suis pas comme elle, moi, je n'ai point de belles robes, ni de beaux chapeaux. Et puis je ne sais pas entortiller un homme avec des mensonges. Je suis seulement ta pauvre petite femme qui te donne tout Famour, toute la joie qu'elle peut te donner,

— Oh ! Lisabetta, dans notre pauvreté nous sommes plus riches que les plus grands sei-j gneurs puisque nous nous aimons.

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— Et si cette Anglaise venait t'offrir ce (| Il elle a, son argent, et ses chevaux, et ses larbins en livrée, qu'est-ce que tu ferais?

— Je lui dirais d'aller se promener parce que rien n'égale pour moi les lèvres et la douce chair de ma Lisabetta. 0 mon fruit, donne-loi (|ue je te goûte, que je te savoure, que je rïi enivre de toi!

— Dis que tu la hais.

— Oui, je la hais. Tiens, je crache sur elle ! Miss Helen s'arracha enfin à ce supplice

qu'une volonté mystérieuse semblait l'avoir contrainte à subir. Mais elle ne se résignait pas à s'en aller. On eût dit qu'elle était attachée à la misérable maison. Soudain, avec cette résolution qui ne l'abandonnait jamais alors même qu'elle semblait le plus abattue, elle heurta violemment la porte de coups de pied. On ouvrit. Ascalona parut, pâle, les yeux vagues, le visage las et illuminé, comme transporté dans un rêve délicieux et accablant. Il eut un moment de surprise en reconnaissant la jeune fille, puis

ses traits exprimèrent la plus ardente colère.

— Va-t-en, fit-il à demi-voix, comme s'il craignait qu'on l'entendît de la chambre.

— Ascalona ! s'écria miss Helen, mettant dans ce nom toutes les caresses, toutes les pitiés de sa voix chantante.

— Va-t-en, reprit-il.

Et il la menaça du poing.

Alors miss Helen, étouffant en un instant fierté, pudeur, effroi juvénile, écartant même cette ignorance qui la rendait confiante et insoucieuse, et aussi embellissait, défendait sa vie, miss Helen dit tout à coup à Ascalona :

• — Revenez. Je vous aimerai. Je serai à vous.

— Misérable fille, dit-il, pourquoi venir troubler ma joie, détruire mon amour? Tu ne peux que me rendre malheureux. Va-t-en. Je n'ai pas besoin de tes sarcasmes.

^— Marco ! appela une voix impatiente dtf fond de la chambre.

— Ne t'irrite pas, dit Ascalona. Je vien's^ mon adorée.

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Miss Helen l'arrôla par le bras. Il n'y avait plus qu'un moyen de l'emmener de Naples. Elle le tenta.

— Attendez, dit-elle d'un ton calme, dominant sa douleur. J'ai reçu, après votre départ, une lettre de vos amis. Ils vous font savoir que le rendez-vous aura lieu, dimanche, dans l'enceinte dePompéi, au près delà porte Marina

Et, malgré l'excès de son désespoir, elle sourit de ce mensonge qui allait peut-être le sauver.

— C'est bien, fit-il en lui fermant la porte au visage.

Alors miss Helen sortit, les yeux en larmes. Dans la ruelle, sa douleur éclata. Elle sanglotait si fort qu'elle dut s'arrêter, appuyer son front contre les murs souillés d'une trattoria. Son orgueil était vaincu. Elle ne songeait plus au domestique ni au petit mousse qui l'avaient conduite et qui souriaient de sa peine ; seulement, comme tous deux la regardaient avec une curiosité indiscrète, devant la lanterne de la trattoria, elle secoua, d'un léger mou-

vement de tête, ses beaux cheveux, qui lui retombèrent sur le visage et lui recouvrirent les joues, plus fraîches encore sous les pleurs.

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