LA GRACE SE CHANGE EN COURAGE
Devant sa table parée de bouquets ei illii- Tiiinée, toute couverte de fruits, de pâtés et de pâtisseries, Barborin attendait, avec une joie frémissante, les heures à passer. Le souper, qui réunissait autour d'elle cinquante officiers des bersagliers, désireux de fêter son charme d'amoureuse et son talent de ballerine, était fixé après le spectacle, bien que Barborin, depuis deux soirs, ne dansât plus. Elle venait d'être, en effet, à San-Carlo, la cause involontaire d'étonnants scandales.
Lorsqu'elle avait paru, légère, envolée, ravie au ciel, fouettant les yeux de sa jupe bouffante et lumineuse, de ses élans, de ses tourbillons
aériens pour offrir, une seconde, sa grâce secrète, une vision de peau nacrée, le régal d'une chair bombée et arrondie sous la gaze, il n'y avait pas eu dans la salle cette fureur d'acclamations, ce déchaînement d'enthousiasmes qui la jetait, après la danse, sur le canapé de sa loge, pâmée, éperdue de gloire et de plaisir. L'assistance était restée silencieuse et morne devant ses pas les plus merveilleux, ses mouvements les plus osés ; et, quand, toute surprise de cette froideur, à laquelle on ne l'avait point habituée, elle était sortie, une troupe massée à l'entrée du théâtre l'avait accueillie par des huées et des sifflets. Le jour suivant, les sifflets avaient gagné les spectateurs, sifflets si violents, si continus que Barborin avait dû quitter la scène ; et, comme elle rentrait chez elle, des oranges étaient venues s'aplatir contre ses épaules ; des œufs s'étaient écrasés dans ses cheveux ; on avait levé des cannes sur sa tète, si bien que, sans le courage de ses compagnons, qui avaient sorti leurs couteaux et leurs revolvers, Barborin était assommée. De policiers, de
LA CAMOKRA 295
soldats pour la protéger, il ne s'en était pas trouvé un seul. On avait. vivement commenté l'aventure, qui avait surpris tout le monde, sauf Barborin. Les uns y voyaient la colère d'un amant éconduit ; les autres, la vengeance d'une rivale. Barborin n'avait rien dit ; si elle s'était indignée de ces lâches attaques, elle ne s'était plainte de personne ; elle n'avait désigné aucun nom suspect à la police ni à ses amis. Elle cacha même à plusieurs, notamment au marquis Malaspina, ce qui s'était passé. So;ilement elle venait d'écrire à San-Garlo une lettre où elle déclarait qu'elle laisserait passer 1 orage et ne jouerait pas durant un mois.
Ce soir-là, tout en fredonnant un air de " Gisèle », Barborin indiquait les places des convives.
« Ici le capitaine Girolani, disait-elle, devant la bouteille d'asti. Il faut qu'il ait le vin à portée delà main, pourboire à volonté. Encadrons-le de quatre bouteilles !... Le petit lieutenant Abbamonti sera près de moi. Je le servirai. Quant au gros Monteleone, c'est un
homme du Nord. Il lui faut quelque chose de fort, du Champagne très sec, par exemple. Avant le dessert, nous le verrons rouler sous la table. A présent, messieurs, vous pouvez venir. Tout est prêt. Ah ! Barborin va s'amuser ce soir ! »
Elle se mit à chanter la vieille chanson :
Le fegliole che n'hanno Amore Songo nave senza la vêla.
So lanterne senza cannela, Songo cuorpo senzo lo core.
Le fegliole che n'hanno Amore '.
Cependant, le moment du souper s'approchait. Elle se sentit prise tout à coup d'une grande inquiétude.
« Pourquoi Ascalona n'est-il pas venu ? Lui serait-il arrivé malheur ?
Elle eut un frisson.
« Violetta a pourtant remis ma lettre chez son Anglaise ; et il y était, elle me l'a dit !,..
1. Les filles qui n'ont pasd"amour, sont un navire sans voile, une lanterne sans chandelle, un corps sans cœur. Les filles qui n'ont pas d'amour !
Sûrement, si on l'avait Hrrèté, un homme comme lui ! je l'aurais su. Et puis nous devons réussir !... Ah! porcs de Piémontais,dont j'ai dû souffrir les sales haisers, vous allez voir, m'bomba ! comme se venge une Napolitaine. » Et elle chantait encore :
Le feglioleche n'hanno Amore...
Les heures sonnaient, s'écoulaient.
« Gomment ne sont-ils pas arrivés? s'écriat-elle, de nouveau anxieuse. Ils devraient être là, maintenant !... Le capitaine Monteleone est toujours en avance, quand on l'invite à une partie de plaisir. »
Son inquiétude augmentait ; puis elle se calmait et reprenait espoir.
« Les cartes n'ont pas été favorables, ditelle, mais la vieille, hier, en me regardant la main, a paru joyeuse. Et Don Prina m'a affirmé qu'il fallait avoir confiance. Moi, je crois en Prina. »
Elle s'imagina entendre du bruit dans l'escalier, courut à la porte du vestibule, prêta l'oreille. Quelqu'un montait.
(< Enfin, ce sont eux ! » fit-elle joyeusement.
Et elle ouvrit. Sous un grand manteau noir à capuchon apparaissaient une jupe rose, bordée de dentelles, et des pieds assez lourds, mais finement chaussés de souliers de satin.
A cette vue Barborin fut toute désappointée.
Le manteau noir s'était ouvert en arrivant devant elle.
— Gomment! c'est toi, Gavalletta ! Que viens-tu faire à cette heure ?
— Ah ! ma pauvre, dit d'un ton pleurard la rivale de Barborin, si tu savais ce qui m'est arrivé ! Elle m'a chassée de la maison !
— Qui donc ?
— Ma propriétaire, comme je rentrais d« San-Garlo. Elle garde tout ce que je possède, mes jupes, mon linge, mes costumes de théâtre. Je n'ai plus à moi que ce que j'ai sur le dos. Je ne sais pas ce que je vais devenir !
Et, sans attendre que Barborin l'y invitât, la danseuse entra chez elle, s'en fut à la chambre où le souper était servi. Là, l'expression de
riiaussaderie chagrine qu'elle avait en entrant disparut ; sa grasse figure poupine aux narines larges, aux yeux agrandis, aux dents offertes, sourit à la table chargée de plats fins et de friandises. Elle respirait les volailles juteuses, soulevait le couvercle des pâtés, trempait son doigt dans les crèmes et le suçait ensuite lentement, avec un plaisir indéniable.
— Je vois, dit Barborin, que ton malheur ne l'a pas fait oublier ta gourmandise !
— Méchante que tu es ! s'écria Cavalletta eu essayant de reprendre un air chagrin, tu te moques de moi, ton amie, quand je suis tant à plaindre !
— Enfin, ma chère, je ne sais pas ce que tu fais, mais il me semble qu'à ta place j'aurais des carlins dans mes tiroirs.
— C'est facile de parler de jeûne quarid on a le ventre garni. Tu as toujours eu de la chance, toi ; alors ça te fait cracher sur les pauvres traîne-misère comme moi.
— On ne traîne pas la misère quand on a tous tes amants. Que fais-tu deScamler ? El du
marquis de Castellucia ? Et du comte Vardarelli ? Ils te donnent de l'argent, je suppose. Et à San-Garlo aussi on t'en donne. Où cela passe-t-il ? Sans doute dans les poches des petits galopins que tu entretiens dans tes jupes comme une vermine. Tu n'as jamais pu rien faire par toi-même, ma pauvre fille. Il te faut Furiano pour te dénicher tes amants, Zingone pour te les amener et Domenico pour te les reconduire. Il te faudra aussi bientôt quelqu'un pour allumer le cierge et un autre pour l'éteindre. Tu es une sotte, tiens !
— Oui, je suis une sotte, dit Gavalletta.
Et elle se mordit les lèvres, puis s'assit sur un canapé, à la profonde surprise de Barborin, qui s'attendait à une réplique injurieuse et espérait ainsi avoir un prétexte pour la mettre à la porte.
Le calme de cette fille qui, d'ordinaire, prenait feu à la moindre parole, lui parut ei^traordinaire.
Gavalletta semblait jouir de l'ennui que causait sa présence inattendue. Elle se tenait toute
droite et souriante, les yeux fixés insolemment sur Barborin.
— Tu attends du monde ? demanda-t-clle.
— Je n'attends jamais personne, répliqua Barborin en jetant un coup d'œil sur l'horloge qui se trouvait au-dessus d'elle.
Des officiers de bersagliers devaient venir, ce soir, chez moi, mais peut-on compter sur la parole de ces goujats ? Mon souper avait lieu trop tard ; ils n'ont pu se tenir de s'enivrer avant. Et puis tu dois comprendre, Gavalletta, qu'une jupe crottée de trattoria, quelque savate à tous pieds, quelque échine bourbeuse, mais souple, convient beaucoup mieux à ces porcs que d'élégantes filles comme nous.
— Sais-tu ce qui les attraperait bien ? Mettons-nous à table, et, s'ils viennent, on leur donnera nos restes.
— Ah ! quand il s'agit de bâfrer,/ tu deviens spirituelle !
— Dame! fit Gavalletta. Est-ce la peine de perdre un pareil festin? Et ne suis-je pas un convive plus agréable que ces brutes de galonnés?
Déjà elle s'était assise devant le souper et commençait, en grande hâte, d'y faire honneur ; attirant à elle tous les plats, sa main allait au hasard de sa fantaisie, prenant ici, prenant là, mêlant sur son assiette les fruits, les pâtés et les confitures. Toute la table fut bientôt au pillage. Barborin, insouciante à présent, regardait se bourrer la danseuse.
— Ton souper était exquis, dit enfin Cavalletta, qui se dégrafa et se renversa sur le canapé. Maintenant, ma petite, si tu étais gentille, tu me ferais une place dans ton lit. Je meurs de sommeil... Tu ne me réponds pas?... Ah ! voilà, je gêne ma princesse. Sans doute, elle attend .son adoré. Le souper n'était pas pour les galonnés, mais pour le cher cœur.
— Est-tu folle ? s'écria Barborin. Me connaistu un amoureux ?
— Oh ! tu es plus secrète qu'un confessionnal, ma divine ! Mais on sait pourtant que tu as aussi, toi, les passionnettes. Il y a des trous dans ton rideau : on voit ta sorcellerie.
— Je voudrais bien savoir quel est ce bel amoureux.
— Il y en a plusieurs, paraît-il. Mais de l'un surtout, on conte mille merveilles : le seigneur Ascalona.
Barborin eut, en entendant ce nom, un léger tressaillement, mais elle éclata aussitôt d'un rire forcé qui trompa Cavalletta.
^ — Tu me les choisis bien ! Je te félicite.
^ — Et qui serait-ce donc? demanda Cavalletta, étonnée. Allons, dis-moi !
Elle s'était levée, lui avait pris la taille, approchait ses lèvres comme pour un baiser. Cette insistance, cette curiosité tendre de la part d'une femme d'ordinaire si indifférente, parurent suspectes à Barborin. Déjà tout ce qui lui arrivait depuis quelques jours, tout ce qu'elle préparait elle-même en secret lui donnait des raisons de se défier. Elle eut soudain le pressentiment que cette fille venait la livrer avec Ascalona. Elle la repoussa avec horreur.
— Traîtresse ! s'écria-t-elle .
Cavalletta, se voyant découverte, n'essaya
même pas de repousser l'accusalion. Les lèvres serrées, tremblante d'émotion, elle voulut gagner la porte, s'enfuir. Mais Barborin l'avait déjà saisie par sa jupe ; d'une poussée, son bras vigoureux eut renversé cette grosse masse de chair ; elle lui enferma la gorge dans une étreinte d'acier. Gavalletta ne résista pas ; elle battait seulement l'air de ses jambes levées et égratignait de ses ongles le visage de son ennemie.
— Je vais te tuer, misérable ! dit Barborin. Et elle la lâcha un instant pour se détourner^
et saisir un couteau sur la table.
Cet instant suffit à Gavalletta pour se relever ; la terreur de la mort la pressait, lui communiquait une ardeur, une force extraordinaires et qu'elle n'avait jamais eues. Elle écarta Barborin, qui essayait encore de la retenir et de la renverser ; elle se sauva dans le corridor, atteignit la porte, l'ouvrit, remplissant l'escalier de ses cris :
— Au secours ! au secours !
Barborin la suivait, le couteau à la main.
LA GAMORRA
Mais, au moment où olles allaient se joindre, les deux femmes se rencontrèrent avec une troupe qui montait.
— Doucement, mes colombes ! fit une voix éclatante.
Et Barborin, qui avait enfin atteint Gavalletta et l'enchaînait dans ses bras, se sentit repousser vivement avec elle jusque dans la chambre du souper.
Elles n'y étaient pas plus tôt arrivées que trois hommes, se jetant sur Barborin, lui arrarchaient des mains sa prisonnière. Gavalletta, isans souffle, les joues déchirées, le front san- •glant, eut l'impression de revenir à la vie lorsrqu'elle reconnut, dans la troupe, Furiano, Zin- [gone et son ami Domenico. Ils formèrent une [barrière entre elle et Barborin, que leur arrivée tn'avait pas apaisée et qui, brandissant toujours [son couteau, essayait, par-dessus leurs épaules, le le lui planter dans la gorge.
Ils parvinrent enfin à la maîtriser et, à leur [tpur, lui courbèrent le visage contre terre.
— On a raison de dire, observa Furiano, que
les petites juments sont les plus difficiles. Regardez-moi si elle rue, cette cavale ! , En effet, dans une rage et une volonté folles de résistance, Barborin leur mordait les mains à enlever des lambeaux de chair ; leur lançait les pieds à la tête, dans la poitrine, dans le ventre, leur arrachant des cris et des malédictions.
— Te tairas-tu, gale ? fit Zingone, qui venait d'être rudement frappé à la jambe.
Et il la souffleta à toute volée.
Mais, par un effort inouï, elle échappa aux bras qui l'enserraient et envoya à Zingone un coup de poing en plein visage, qui le mit en sang.
Férocement, on la saisit, on l'emporta, on la lança sur son lit d'amour comme une poupée sans âme. Puis Zingone, qui avait à cœur de se venger, arracha de la muraille la jupe étincelante de ses succès, la jupe du ballet de « Gisèle » ; il la déchira et en fit un bouchon pour lui en presser la bouche. Quand elle aperçut en loques cette soie merveilleuse,
LA CAMOllRA 307
parure plus que vêtement, qui avait été à tant de soirs de triomphe, qui avait caressé et encadré son corps devant un public frémissant et enivré, elle se sentit défaillir ; des larmes voi lèrent ses yeux, mais tout de suite elle se ressaisit, et ce fut sans terreur, sans même aucun signe d'émotion, qu'elle reçut sur la bouche le bâillon avec lequel Zingone voulait l'étouffer. (Cependant Furiano arrêta son compagnon,
^l'empêcha d'accomplir le meurtre.
1^ — Du calme, voyons, fit-il. Attends au moins qu'on l'ait interrogée.
Et il dit à ceux de sa troupe :
— Tenez-la moi.
Comme s'il s'était agi d'un animal féroce , cinq hommes se précipitèrent sur la petite danseuse. C'était à qui violenterait cette chair délicate.
— Maintenant, seigneurie, dit Furiano, ce n'est plus le moment de danser, mais de chanter. Plus vous serez éloquente, plus nous nous montrerons galants envers Votre Grâce. Au contraire, si vous refusez de parler, il pourrait bien vous en cuire, ma chérie.
Barborin, qui eut alors un moment d'espoir, demanda :
— Que voulez-vous que je vous dise ?
— Plusieurs choses, répliqua Furiano. D'abord, pourrais-tu nous apprendre oij est ton marchand de baisers, le bel Ascalona ?
— Je ne sais pas, fit Barborin.
— Voilà une petite minette bien indifférente au galant plaisir. Comment ! elle ignore l'endroit où se cache son amoureux !
— Ce n'est pas mon amoureux. Et je ne le connais pas.
— Le jurerais-tu ? demanda Furiano, en fixant sur Barborin un regard interrogateur.
Et il fit apporter deux statuettes grossièrement modelées, Tune de la Vierge, l'autre de sainte Anne, qui étaient accrochées au mur, au milieu des souvenirs de fête et des toilettes de la danseuse.
— Jure donc à présent, reprit Furiano.
Barborin eut un moment atroce d'hésitation ;
tout son visage se contracta, laissa deviner le^ combat qui se livrait en elle, mais auctme
parole ne sortit de ses lèvres. Elle n'osait ni Irahirni blasphémer.
— Ton silence te dénonce assez, gouape ! sécria Fiiriano. Et maintenant, réponds-moi : où est Ascalona ?
— Je ne sais pas, dit-elle encore.
Furiano saisit un petit parasol ouvert qui
pendait au plafond ; il en arracha les baleines, en lit un faisceau, le leva sur la danseuse et, d'un ton furieux :
— Parleras-tu ? balayure de bouge !
B — Jamais ! fit-elle entre ses dents, d'une voix sourde, mais résolue.
Les baleines sifflèrent, frappèrent le visage, se levèrent encore, fouettèrent les épaules. Au milieu de la douleur, Barborin étouffait ses cris, ne laissait pas s'élever une plainte.
— Dépouillez-la ! commanda Furiano.
Et, se penchant sur sa victime :
— Une dernière fois, veux-tu nous dire où est Ascalona ? Où se trouvent ses papiers, ses plans, ses lettres, les armes qu'il a reçues au commencement de la semaine ? Tu vois que je
suis bien informé. Allons, parle ! Ou, je te le promets, je change ton corps en un ruisseau de sang, en une pièce de boucherie !
Mais Barborin restait toujours silencieuse.
On lui arracha, lacéra sa jupe, sa chemise ; on la mit nue ; et, de toute la force de son bras, Furiano. avec le faisceau de baleines, creusa des sillons noirs, des rayures rouges, des pointes bleues dans le tendre corps, dans la chair voluptueuse, vouée à ses coups. La souffrance fut si vive à un moment qu'elle jaillit en un hurlement prolongé, un râle d'animal. Dès lors, les cris partirent sans trêve, horribles, portant le mal en même temps qu'ils l'annonçaient. On eût dit que l'âme frêle de Barborin s'envolait toute dans ces appels aux accents inattendus : ivres, féroces, gémissants, fiers, langoureux, — jamais implorateurs. Incapable de contenir sa douleur, du moins elle ne laissait pas échapper une parole. Furiano avait beau accompagner ses cinglades, qui étaienj chacune une torture, de tout un interrogatoire il n'obtenait rien d'elle. -r
A ce moment, un battement de sabre retentit dans l'escalier. Barborin, au milieu de son supplice, souleva un peu la tête du côté de la, porte, comme si elle espérait y voir son salut. Il y avait dans l'armée des Piémontais un jeune sous-lieutenant, du nom de Cirillo, pour lequel la danseuse éprouvait une affection toute familiale. Lorsqu'elle conçut, avec Prina et Ascalona, le projet de ce souper criminel qui, dans leur pensée, devait se terminer par l'ivresse, l'arrestation, et peut-être l'assassinat des convives, elle décida qu'on n'inviterait pas le jeune homme. Un instant son esprit superstitieux s'imagina que ce Cirillo, qu'elle avait épargné, venait la sauver, mais elle s'enfonça plus avant dans son désespoir lorsqu'elle reconnut la face barbare et brutale, aux gros yeux vagues, aux moustaches énormes, du capitaine Roselli. Elle se rappela, en une minute, les menaces qu'il lui avait faites le jour même. C'était lui, sans doute, ([ui avait empêché les officiers de venir chez eWe. Et il lui apparut comme l'homme qui l'allait tuer.
En le voyant entrer, Furiano jeta le faisceau de baleines, ruisselant de sang. Toute la chair qu'il venait de géhenner était marbrée de taches noires, déchirée de zébrures pourpres, de plaies coulantes. Le capitaine considéra cette grâce insultée, salie, et il eut un sourire comme s'il contemplait un chef-d'œuvre. Cette destruction le remplissait de joie.
— Eh bien, dit-il, a-t-elle avoué ?
— Non, Excellence ! elle n'a pas dit un mol. Et, pourtant, nous nous sommes donné assez de mal !
— Ah çà ! canaille, s'écria le capitaine, en saisissant Furiano au collet, tu sais pourtant bien: lorsque je t'ai pris à voler dans ma caisse l'autre matin, je ne t'ai accordé ta grâce qu'à la condition que tu me livrerais Ascalona. Qu'as-tu fait depuis? Tu as tiré du sang d'une coquine. Ça ne suffit pas.
— Patientez, Excellence ! Les ânesses sont lentes à marcher, mais, une fois qu'on les a mises en train, on ne peut plus les retenir. Cette demoiselle-là est encore en froideur, m«iis
nous n'avons pas fini de lui rechauffer le sang. Roselli haussa les épaules.
— J'ai fait plus de besogne que toi. Tiens, vois.
Et il montrait à Furiano une lettre qu'il venait de trouver en perquisitionnant chez le lieutenant Fortiguerri . C'était le billet que le marquis Malaspina avait écrit du palais Tupputti et oii il recommandait à Barborin, par l'entremise de Fortiguerri, de détruire des papiers compromettants.
— « Ils sont, écrit l'amant de la belle, dans un meuble en bois de rose que je lui ai donné. » Oii est-il, ce meuble en bois de rose ?
— Tu dois savoir, Cavalletta, toi qui es son amie, demanda Furiano.
— Quoi? Qu'y a-t-il ? demanda la grosse femme.
Et, bien remise de ses émotions, elle accourut, écarta tout le monde, avide de jouer un rôle, fût-ce celui de dénonciatrice. Quand elle . sut de quoi il s'agissait :
— Le meuble était là, dit-elle, ù, côtédu lit. Je
l'ai VU encore la dernière fois que je suis venue. Je me souviens : il y avait des boucles d'or aux tiroirs.
— Parleras-tu enfin, drôlesse ? cria le capitaine en s'approchant du lit. Où sont les papiers d'Ascalona ?
Une voix répondit, très faible, mal assurée, comme la voix de quelqu'un que l'on tire du sommeil :
— Je ne sais pas.
— On va te donner de la mémoire, dit Roselli.
Sur un signe qu'il fit à Furiano, le supplice de la malheureuse recommença. On la retourna, et, avec des plaisanteries ignobles, tous ces hommes s'acharnèrent sur son coprs, en découvrirent les grâces secrètes, cherchant les places qui n'étaient pas meurtries pour y tracer leurs stigmates cruels, fouillant les blessures pour les agrandir encore. La voix de Barborin était épuisée ; elle ne poussait plus qu'une plainte sans force, mourante. Gavalletta, assise sur le canapé, la regardait de ses
LA CAMORUA 315
gros yeux d'enfant, étonnés, insensibles, sans haine comme sans pitié.
— Arrêtez-vous un instant ! cria Roselli, qui raignait qu'en l'excès de sa souffrance sa vicime ne s'évanouit.
II commanda d'ouvrir les armoires, de défoncer les vantaux fermés à clef. On ne trouvait rien. Enfin, au fond d'une chambrette obscure, , derrière un vieux paravent, on découvrit le chiffonnier en bois de rose. Vite on força les tiroirs. Des bijoux furent jetés pêle-mêle avec des rubans passés et des fleurs sèches. Mais, de lettres, de papiers, il n'y en avait point.
Le capitaine, profondément déçu, jura, j:ronda, frappa du pied.
— Attendez, dit Furiano : je vais bien la faire parler.
Il courut à la cuisine, ouvrit le fourneau, où brillaient encore des charbons embrasés, en prit un etitre des pincettes et se précipita vers Barborin. Il y eut un sifflement de brûlure, et un cri sauvage, à peine humain, déchira l'air, f^ffraya jusqu'à Cavalletta elle-même. Puis un
31(î LA CAMORKà
grand silence se fit : Barborin était inanimée.
Mais, agenouillé devant le chiffonnier en bois de rose, Zingone, sans se soucier de la victime, éclata en rires, en paroles bruyantes et fanfaronnes.
— J'ai trouvé! j'ai trouvé! criait-il. Le secret de la belle est à nous.
Le capitaine, Furiano et tous ses hommes s'approchèrent. Zingone pressa un bouton caché au fond d'un tiroir ; la planchette qui le fermait se leva et laissa crouler un monceau de lettres. Roselli,tout joyeux, puisa à pleines mains et se mit à lire, devant le lit où était étendue la malheureuse, les invitations sur papier de nuance claire et les compliments rimes d'adorateurs. Il les parcourait vite, d'un œil ennuyé, et n'en regardait pas un sans en avoir froissé, déchiré un autre. Le lit, le tapis, le corps de Barborin étaient couverts de ces messages galants, maintenant jetés au rebut, é'crits naguère avec tant de feu, de plaisir, qui avaientj diverti ou enivré la pauvre femme, que peut-| être baisèrent ses lèvres.
Uoselli revint encore puiser au tas de lettres q\i\ débordait le tiroir. Cette fois, sa peine ne Lful pas inutile. Il était tombé sur les indications les plus importantes.
— Bravo ! bravo ! faisait-il au milieu de son îxamen. Oh ! un plan de bataille donné par Don Priïia... Qui aurait pensé? Tiens, l'évêque Sforza ! . . . Aussi lui ... Et des femmes du monde !
[; la duchesse Tupputti... Enfin, voilà l'adresse, les adresses plutôt d'Ascalona. Le bandit, ma .foi, a plus de domiciles qu'un prince... J'ai uen fait de venir. Un peu plus tard, et Naples Hait à ces misérables.
Tandis qu'il lisait, Zingone s'approcha, la tête basse, timidement, et lui donna de petits coups mr le bras.
— Que veux-tu? demanda Roselli, impatienté.
— Mais, Excellence, ce que vous nous avez promis,
- Attends à ce soir. A présent, nous allons lu palais Tupputti.
Soudain, les yeux du capitaine s'illuminè-
rent, devinrent fixes, s'agrandirent. Roselli serrait avec force une lettre écrite sur un papier grossier par une plume plus grossière encore. Il ne pouvait pas s'en détacher. Plus il la regardait, plus semblaient s'accroître sa surprise, son horreur.
— Ah ! gueuse ! ah ! gueuse ! répétait-il. Je ne me trompais pas : c'est bien toi qui l'a assassiné !
Brusquement, on le vit se pencher sur la suppliciée, toujours sans connaissance, la souffleter; puis, comme un fou, se jeter, s'étendre sur elle, lui saisir, lui étreindre le cou entre ses mains féroces ; et il lui entassait des oreillers sur le visage, et il l'écrasait du poids de son corps.
Une plainte sourde s'éleva, qui cessa tout à coup.
— Que faites-vous, Excellence ? s'écria Zingone effrayé, en essayant de l'entraîner. Vous allez la tuer.
Le capitaine se retourna, blême et haletant de fureur.
— Je me venge lit-il dune voix entrecoupée. Elle a tué Pignatelli.
Et, se penchant encore sur Barborin, dont les bras étaient étendus, la face renversée, blafarde, et la bouche grande ouverte, comme si elle allait jeter encore de nouveaux gémissements :
— Tiens ! pourriture, mange ta condamnation, et va-t'en avec elle chez le diable !
Puis, entre les lèvres de sa victime, tordues par une dernière souffrance, il enfonça la lettre accusatrice.
Il y eut une rumeur d'indignation. Dans l'espoir d'un bon profit, tous ces hommes avaient accepté de flageller, même de torturer Barborin. Entre eux, ils se trouvaient bien le droit de se faire couler du sang. Mais cet assassinat, cet étoufîement, sous leurs yeux, d'une des leurs, et par un étranger, les révolta, d'autant plus que Roselli n'avait pas pris soin d'acheter leurs bonnes grâces en leur montrant couleur d'argent. Plusieurs, déjà menaçants, tirèrent leurs couteaux, leurs revolvers. Cavalletta, les yeux humides, les jambes tremblantes, errait de
chambi'P en chambre, en poussant de j)elits hurlements de chienne perdue. Seul Furiano confessait son indifférence.
— On ne peut pas couper la branche sans les feuilles, disait-il. C'était la cosse d'une mauvaise graine, puisqu'elle était à Ascalona. Ça ne me gênera pas de ne plus la voir ! Et puis je songe à Blanchette '.
— Ah ! innocent ! répliqua Zingone, le Roselli n'y songe guère, va ! Et tu seras bien en paradis quand tu toucheras à son héritage. Moi, je ne mange plus dans son écuelle. Je m'en vais de ce pas à Pompéi, retrouver l'Anglais. Et toi?
— Je te suis.
— Tu as raison ; l'or glisse plus vite entre les doigts de Scamler que le poisson entre des mailles rompues. Et il vaut mieux être attelé à sa charrette qu'à leur fourgon. Laissons ce porc de Roselli à ses affaires.
Mais le capitaine avait ce regard dominateur et ce geste volontaire qui entraînent les hom-