A l'argent
mes malgré eux. Sans s'occuper des murmures, des grondements, des menaces sourdes :
— Maintenant, dit-il, nous allons au palais Tupputti.
Et, s'adressant à Furiano:
— La troupe est-elle prête ?
— Oui, Excellence.
— Eh bien, marchons. J'espère que vous ne ferez pas les couards, là-bas.
— Oh ! Excellence, répondit Furiano, vous pouvez compter sur notre courage.
Ce qui ne l'empêcha pas, d'ailleurs, de dire bas à Zingone :
— En chemin, nous le laisserons trotter sans nous.
Ils partirent tous ensemble. Seule, Cavalletta, lominée par cette terreur pieuse qu'ont les jimples femmes devant la mort, était demeurée
veiller le corps de Barborin. Elle ne pensait »as à la lutte de la soirée ; elle n'avait plus îonscience d'avoir livré une amie, et, de fait, l'ayant voulu que lui prendre un homme, elle l'imaginait pas le lien qui unissait sa perfidie à
cet assassinat Elle avait aussi oublié ses dernières médisances, pour ne plus se rappeler que leurs générosités et leurs tendresses d'autrefois, alors qu'elles étaient toutes deux de petites débutantes, ignorant également le théâtre et le monde, mettant en commun leurs étonnements et leur ingénuité. Soulevée par ces souvenirs, elle étreignit la morte avec passion, avec fureur.
— 0 pauvre ! 0 pauvre ! criait-elle, ma Barborin !
Elle sanglotait éperdument et, dans la violence de son émotion, elle baisait jusqu'aux blessures de la suppliciée. Toujours pleurant, elle voulut laver et habiller le corps. Elle choisit, dans les toilettes et le linge que Roselli avait rejetés des armoires et qui étaient entassés ou épars au milieu de la chambre, une chemise fine, pailletée de dorures, une robe couverte de passements et de broderies, qui plurent à son goût brutal, puis elle en revêtit la morte, non sans peine, car Barborin s'était étirée sous la douleur ; et ses jambes, écartées, ses bras, comme
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étendus on croix, tlemeuraiont rigides. Après avoir mis un peu d'ordre dans cette chambre saccagée, elle alluma des flambeaux, alla chercher les fleurs du souper, afin d'en parer le, corps, et, ne trouvant pas de crucifix, elle prit la petite croix qu'elle avait à son corsage. S'éh tant ensuite agenouillée au chevet de la morte, elle pria.
L'aube parut en des brumes bleuâtres et dos lueurs vineuses, éclaira d'un jour avilissant ce visage dont on ne connaissait que la grâce. Des ombres cruelles vinrent modeler gauchement les joues, mettre un pli grimaçant à la bouche. Les petites mouches bourdonnantes arrivèrent, s'en furent, grisées, des reliefs du souper aux roses fanées et aux plaies encore fraîches, salirent la figure de taches noires. Et, lorsqiïe Cavalletta se leva de ses oraisons, elle fut épouvantée de ce que le jour avait fait de son ancienne amie.
— Barborin, cria-t-elle, pourquoi me regardes-tu ainsi ?
Elle la contemplait, espérant retrouver dans
la face inanimée quelque chose de la vie charmante qui n'était plus, mais il lui sembla que, à mesure que la lumière devenait plus abondante, la bouche ouverte, les yeux vitreux, auxquels elle n'avait osé toucher, se faisaient de plus en plus courroucés et menaçants. Alors elle eut peur, implora tous bas les saints, et se sauva vite, battant derrière elle la porte de l'escalier, comme si la morte avait pu la poursuivre.
Cependant, au palais Tupputti, toute une foule massée au milieu de la cour, attendait anxieusement dans le crépuscule. Les vétérans des armées de Ferdinand, ceux qui avaient fait la guerre de Sicile, ceux qui s'étaient enfermés avec son lils à Gaëte,les gardes-suisses en vestes écartâtes, les gardes du corps en plastrons rouges à broderies blanches, étaient là, enveloppés de manteaux sombres qui cachaient leurs uniformes de gala et leurs armes prêtes, mêlés à des moines, à des artisans, à des hommes de toutes classes équipé» comme eux. La comtesse Labriola et la duchesse Tupputti avaient revêtu des costumes mascii-
lins, qui, en accusant la maigreur de l'une et les formes trop pleines de la seconde, eussent paru singuliers en d'autres circonstances; mais l'ivresse, l'angoisse de ces êtres qui jouaient leur existence, effaçaient le ridicule de chacun et prêtaient à cette réunion une noblesse tragique.
Devant la troupe, Don Prina passait et repassait, donnant l'idée de quelque apparition de l'autre monde, pâle, mince, si grand et si léger en même temps que son corps, dans la vareuse noire du soldat aussi bien que dans la robe ecclésiastique, ne paraissait pas réel, larve vague associée à une tête puissante dont les grands yeux d'eau obscure roulaient quelque pensée superbe et inflexible.
Don Prina semblait impatient, mais, s'il avait dans l'esprit quelque crainte, il ne la laissait point paraître sur son visage. Il n'en était pas de même du chef de la troupe, le marquis de Castellucia, grand jeune homme aux yeux doux, de grâce un peu efféminée, d'âme tranquille et voluptueuse, entraîné dans cette conspiration par esprit de caste, et surtout par l'amour de
la maîtresse qui avait succédé à Cavalletta, bourbonienne fervente, dont il avait épousé non seulement le corps, mais les passions et le fanatisme. Don Prina avait réussi à le mettre à la tête de la petite troupe, le jugeant courageux, et persuadé que cette tête irrésolue, sans volonté propre, serait aisément gouvernable. Mais le marquis s'alarmait déjà de l'entreprise et ne cachait pas son inquiétude à son vieux parent, le duc de Roccaromana, calme, hautain, magnifique, et dont on révérait les cheveux blancs comme un diadème.
— Le jour arrive, disait le marquis, et nous allons manquer notre surprise.
— Comment cela ? demanda Roccaromana.
— Des femmes de théâtre dévouées à notre cause se sont fait offrir, cette nuit, un banquet auquel assistent les principaux officiers de la garnison piémontaise. Sans chefs, les soldats peuvent être enveloppés avant d'avoir le temps de s'organiser pour se défendre. Mais, à cette heure, les officiers doivent être rentrés au quartier ou chez eux. Les casernes feront avertir les
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autres, et tous seront promptement au milieu (le leurs hommes qui, livrés à eux-mêmes, eussent perdu la tête, mais reprendront vite courage en présence de leurs officiers. Il y aura une sérieuse résistance. Nous serons sans doute repoussés, dispersés même, à moins que...
Ici le marquis hésita un instant, puis continua, d'un air un peu gêné, sans regarder le duc :
— ... A moins que ces femmes ne retiennent les officiers auprès d'elles, ne les enivrent et môme, s'il le faut...
— S'il le faut? interrogea le duc d'un ton
anxieux.
S'il le faut, oui, elles essaieront de les
sassiner... Mon Dieu! c'est la guerre.
Roccaromana baissa la tête et dit à demivoix, comme à lui-même:
— Meurtre inutile ! Quelques-uns échapperont, c'est certain ; ils iront prévenir les soldats, donner l'alarme... Et puis pourquoi, s'il en est ainsi, ne partons-nous pas ? ne sommesnous pas déjà partis ?
— Le mouvement doit avoir lieu sur plusieurs points à la fois. Le comte Vardarelli, par exemple, va s'établir au château Saint-Elme, et Ascalona, après avoir fait prendre les armes aux prisonniers et aux gardiens de la Vicaria, qui sont avec nous , a pour mission d'aller arrêter le gouverneur à la résidence et, de là, surprendre le château Neuf. Nous ne nous mettrons en marche que lorsque Vardarelli et Ascalona nous auront fait avertir. Or Vardarelli nous a bien envoyé un courrier, mais nous attendons encore le message d'Ascalona.
— Et que fait-il, cet Ascalona?
— Ah! que fait-il? Je me le demande. Il n'est pas venu à notre réunion d'hier.
— Etes-vous sûr qu'il ait reçu la lettre de Prina ?
— Absolument.
— Qu'est-ce que cela veut dire ! Nous trahirait-il?
— - Prina prétend que non ; moi, je vous réponds: oui !
— Alors, cette entreprise ?. . .
— Elle est désespérée. C'est ma conviction. Le vieux duc baissa la tète douloureusement.
— Nous saurons mourir, dit-il, si c'est là notre seul devoir.
A quelques pas d'eux, la comtesse Labriola, tout en jouant avec sa carabine, disait à la duchesse :
— Alors, ce pauvre Malaspina, vous pensez que c'est un homme si dangereux?
— Certainement. Et je le laisse dans sa prison... jusqu'à notre victoire. Avec sa manie de bavardage, n'est-il pas allé colporter chez nos ennemis des secrets de la plus grande importance ! C'était à prévoir. Il fréquente des salons trop publics pour que nous puissions désormais causer librement devant lui. Nous ne disions pas un mot sans que tout Naples en fût averti le lendemain. 11 a pris pour confidente cette demoiselle Barborin, qui lui fait la grâce de ses faveurs et qui est en môme temps, paraît-il, la maîtresse d'un officier de police des Piémontais, le capitaine Monteleone. Cette
personne ne se contente pas de la danse et de la galanterie ; elle exerce un troisième métier : l'espionnage.
— Croyez-vous ? dit la comtesse Labriola. On m'a dit, à moi, que ce sont des officiers piémontais qui ont fait siffler la danseuse, l'autre jour, à San-Carlo, et qui l'ont forcée à quitter le théâtre.
— Singulière amoureuse, et qui doit donner aux hommes bien du plaisir !
— Mais trahir les uns avec les autres, n'estce pas là toute sa profession ?
— On prétend qu'Ascalona la voyait. Et justement c'est lui qui nous empêche de partir. On ne sait pas s'il est allé à la Vicaria distribuer des armes comme il s'y était en-
— Elle l'a peut-être fait tuer, dit la comtesse Labriola.
Cette pensée les frappa. Les deux femmes, tout à l'heure souriantes et évaporées, devinrent aussitôt soucieuses. Cette fougue, ce désir d'aventures qui les entraînait à la révolution
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comme à un divertissement venait de les abandonner.
— Don Natale ! appela en ce moment Prina.
Comme tant d'hêtres paisibles, femmes ou ecclésiastiques, Don Natale avait pris les armes pour une cause qu'il se croyait obligé de défendre. Mais, dans sa vie de sacrifices, aucun devoir ne lui avait plus coûté. Il ne manquait pourtant ni de courage ni de dévouement. Ses charges d'aumônier, de confesseur, de bienfaiteur des pauvres, que d'autres eussent trouvées si pénibles, lui semblaient douces ; il avait plaisir à secourir les hommes et à s'ou- Ijlier pour eux ; au contraire, cette entreprise à laquelle il allait se mêler et qu'il prévoyait sanglante lui soulevait le cœur. S'exposer luimême, il l'eut fait volontiers ; mais exposer d'autres existences, cela l'épouvantait. Il avait fallu que sa simple raison lui représentât le sort de l'Église intimement lié à la restauration de François II pour l'entraîner avec les soldats. Il se résignait à présent, décidé à faire ce que
Dieu réclamait de lui, attendant le moment de combattre ou de mourir. Et il demeurait immobile, très calme, un peu à l'écart de la troupe, le fusil au pied, égrenant son rosaire.
— Don Natale ! appela encore Prina.
Cette fois, le prêtre avait entendu ; il tressaillit, et il eut cette sorte d'efFroi mêlé d'admiration qu'il ressentait toujours à la vue de cet homme, maître plus que confrère, âme presque impénétrable à son humble esprit.
Devant Don Natale, Prina ne sut point dissimuler la colère violente qui l'enflammait. La pensée de cette révolution, qu'il avait préparée avec tant de patience et qu'il voyait arrêtée au début de sa course, le sortait de la réserve qu'il s'imposait d'ordinaire, lui jetait aux lèvres les invectives et les reproches insultants.
Il montra au prêtre les soldats irrités de cette attente inexplicable, qui murmuraient et faisaient sonner d'impatience les crosses sur les dalles.
— Contemplez votre œuvre! dit-il.
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Et, comme Don Natale paraissait tout surpris :
— Ah ! vous avez prêché à Ascalona la soumission aux lois de l'étranger, vous lui avez ordonné de me désobéir. Vous avez voulu qu'il fût un homme tranquille, soumis à sa femme, qui est une drôlesse, et à son confesseur, qui est un imbécile. Alors, au moment du danger, il se souvient de vos conseils. Ce serait criminel d'être ici, n'est-ce pas? Et il préfère sauver sa peau. Voilà ce que vous avez fait, misérable prêtre, incapable de comprendre les grands desseins, indigne d'annoncer la parole de Dieu!
Don Natale, les yeux en larmes, regardait Prina.
— Oh ! vous êtes injuste, vous êtes cruel, dit-il. Et ce n'est pas le moment de me parler ainsi.
— Savez-vous où est Ascalona ? continua Prina, sans l'écouter. Chez une catin 1 Oui, tandis que se jouent les destinées de son pays, il songe aux sales baisers d'une étrangère! Voilù où l'ont conduit vos beaux conseils !
— Ne l'accusez pas avant de savoir ce qui s'est passé.
— Il n'est pas allé à la Vicaria ; cela, je le sais. Il est tranquille, près d'une drôlesse, loin de Naples, peut-être. Et nous n'avons plus qu'à nous faire tuer, inutilement !
— Vous ne devez pas désespérer de Dieu ! fit Don Natale. Tenez, regardez !
On eût dit que l'événement allait confirmer la parole du prêtre .
En effet, un courrier venait d'arriver, tout haletant. Il s'approcha du marquis de Castellucia et lui remit une lettre. Une minute, il y eut, dans la petite troupe, un frémissement de curiosité ot d'espoir. Ascalona était-il enfin à la Vicaria ?
Le marquis ouvrit la lettre. Ses yeux brillèrent ; ses doigts eurent un tremblement. Mais, aussitôt qu'il eut commencé de lire, son regard, un instant illuminé, se couvrit comme d'un nuage ; et ce fut avec un profond sentiment de tristesse, bien qu'avec calme, qu'il se tourna vers la troupe.
— Messieurs, dit-il d'une voix un peu éteinte.
voici une lettre que m'envoie l'archcvôque de Naplcs. Elle nous vient du roi.
Et, tandis que tous se découvraient autour de lui, il lut, sans élever le ton, ce qui suit :
Dieu ne m'a pas fait la grâce de venir vous
îommander, messieurs, mais, du fond de mon
louloureux exil, mes vœux vous accompagnent.
Vous servez une grande cause, et vous avez
^déjà conquis, par votre zèle, des droits à ma
peconnaissance. Le roi est fier de vous et se
^ent plein d'espoir dans le résultat de la lutte
Fque vous avez entreprise. Il vous recommande
seulement de ne pas chercher la victoire dans
ces moyens barbares que réprouvent à la fois
[a religion et l'humanité. Il ne veut pas que le
ïang coule en son nom et tient à ne devoir sa
îouronne qu'à votre persévérance, à vos efforts
généreux et à l'amour d'un peuple, qu'il espère
le pas avoir complètement perdu.
» Le roi, qui vous salue et se confie en votre
raillance.
» François. »
Prina secoua la tête et eut un léger haussement d'épaules.
— Enfin, dit-il entre ses dents, le roi, quel qu'il soit, ne peut faire tort à la royauté.
Et, d'une voix forte, il cria :
— Vive François II !
Seuls, le vieux duc de Roccaromana et le marquis lui répondirent. La troupe resta silencieuse.
Prina sentit l'indifférence ou l'hostilité de ces hommes dont il attendait un si grand sacrifice. 11 se demanda s'il devait pousser plus loin une tentative condamnée d'avance. Plus tard, elle pouvait encore réussir; tandis que la défection d'Ascalona la rendait, cette fois, impossible. Il fallait la remettre, congédier, avec un peu d'argent, les soldats, essayer d'empêcher, s'il en était encore temps, le coup de main de Vardarelli au château Saint-Elme. On ne pouvait plus espérer de surprendre les casernes à présent. Le soleil éclairait déjà les plus hautes galeries du palais. La diane devait être sonnée.
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11 s'approcha de Castellucia et lui laissa entendre à quelle résolution sage il convenait de s'arrêter. Le marquis se montra d'autant mieux disposé à suivre les conseils de Prina qu'il pensait comme lui, mais la crainte d'encourir une désapprobation le rendait hésitant encore. Le vieux duc de Roccaromana ne voulait pas entendre parler de retraite ni de licenciement. 11 regardait comme une lâcheté de reculer au dernier instant. Il n'avait pas foi dans le calcul et la prudence, mais dans le courage, la fougue, la sainteté de la cause et la fortune, qui, disait-il, secourt les braves. Il semblait que sa solide vieillesse fût impatiente de la mort.
A demi-voix, et à l'écart de la troupe, de crainte qu'on ne les entendît, ils continuaient de discuter, lorsqu'un coup de feu éclata du côté de la porterie. Presque aussitôt, Vincenzo se précipita vers eux, tomba sur le côté en criant :
— Au secours, madame la duchesse !...
Et un flot de sang l'étoufi^a. On n'eut pas le temps de s'occuper de lui.
Une foule en guenilles, houleuse et furieuse, grisée de vin, d'argent ou peut-être de belles promesses ; foule de chapeaux troués, de foulards éclatants, dont des tignasses flottantes, des mouchoirs verts et rouges étaient les bannières ; foule d'enfants, de vieux et de femelles, mettant toute leur colère avide dans un cri lancé à plein souffle, ouvrant des gueules féroces, tendant des poings, brandissant des bâtons, grondait et s'engouffrait lentement dans la porterie du palais, retardée seulement par ce désir bestial de la multitude de mouvoir tout son vaste corps à la fois.
— Fermez la grille, vite ! commanda Prina. Déjà la foule entrait, faisant retentir les
voûtes de ses rumeurs, bruyante comme une pluie d'orage. Les vieux soldats, pressés de se battre, les femmes, aff'olées, grisées par ce premier coup de feu, s'élancèrent.
— Ne tirez pas ! cria Gastellucia, qui ne voulait pas donner l'alarme à la police et espérait, à coups de crosse et de sabre, repousser les assaillants.