L.V CAMOURA .'{.'W
On ne l'écouta pas. Vingt détonations retentirent, auxquelles répondirent à peine quelques coups de revolver.
La comtesse Labriola jeta un cri d'horreur. Un jet de sang venait de lui éclabousser la figure; et un corps s'affaissa, tomba sur elle. On la releva toute temblante, terrifiée de ce contact avec la mort.
Le bruit de la foule s'éloignait de la porterie, mais une formidable tempête de huées, de gémissements, de malédictions se déchaînait à la grille, que des soldats étaient parvenus à grand'peine à pousser, et qu'ils fermaient en toute hâte. Des balles crépitèrent encore contre les volets, et les heurts d'une poutre énorme vinrent ébranler les portes.
— On nous a vendus, dit le marquis.
— Je ne sais pas, répliqua Prina.
Ces adversaires inattendus, au lieu de le désespérer, lui avaient rendu confiance.
— Ces bandes, fit-il, doivent appartenir à la Camorra. Vous savez que nous ne l'avons pas toute avec nous. Ascalona est jalousé, détesté
par beaucoup. 11 est probable qu'on Fa vu entrer ici, et ce monde vient piller un palais qu'il honore de ses visites. Nous pourrons sans doute profiter de cette expédition de camorristes pour cacher et accomplir la nôtre. Le corps d'armée piémontais, qui est tout neuf ici et ne connaît rien à ces associations, va surveiller des indifférents, qui ne le menacent point, et négliger ses véritables ennemis. Je pense que ce sont ces gens-là qui ont enveloppé Ascalona à la Vicaria et l'ont empêché de nous envoyer un message.
— Et vous trouvez cela heureux ? demanda le marquis, surpris de cette tranquillité.
Prina eut son regard d'eau sombre, où l'on essayait vainement de découvrir la pensée. Peut-être une âme de mystique se cachait-elle dans cette homme d'apparence froide, d'esprit raisonneur, de volonté sans défaillance.
— Si Ascalona est avec nous, dit-il, nous triompherons. Je craignais qu'il n'eût quitté Naples.
Cependant, au dehors, le tumulte et les '4a-
meurs augmentaient, et Prina monta au premier étage pour observer la foule.
Toute la rue de Lavinaro, de la voie Egyptienne à la piazza del Carminé, s'emplissait d'une multitude agitée, criarde, mais stagnante. Si bruyants, si remuants que fussent CCS êtres, ils semblaient plutôt des gardiens que des assaillants. Personne même ne se fût douté en ce moment que Ton venait tout à l'heure de se battre, que des hommes, des deux côtés, avaient été atteints mortellement. On ne s'occupait que de manger, de bavarder, de s'interpeller, de caresser, de rire, de vider des fiasques pleines, de grignoter des lasagnes enroulées autour des doigts. Une mère, tranquillement, donnait le sein sous un porche ; des filles dansaient l'une devantl'autre. Un jeune garçon s'amusait bien à tirer des coups de revolver, mais il visait les poutres d'une maison en démolition, et c'était pour montrer son adresse à des femmes. On eût dit que tout ce monde était installé là, non pas pour un siège, mais pour un blocus, sans crainte comme
342 LA CAMORM
sans forfanterie, sûr du succès. Don Prina fit le tour des galeries. Il montait des ruelles voisines la même chaleur lourde, le même tapage de voix, pareil à un coassement immense de marécage, au bourdonnement d'une ruche monstrueuse. La foule augmentait sans cesse. Les gens qui s'étaient rués sur le palais Tupputti avaient excité la curiosité du voisinage ; et le rassemblement des voisins avait provoqué celui des passants. Il y avait ainsi plusieurs milliers de personnes autour du palais. Un seul côté n'était pas bordé de peuple : celui qui longeait le couvent des Dames de l'Immaculée ; mais les murs, très élevés, garnis au sommet de chevaux de frise, défiaient toute escalade.
— Nous sommes cernés, dit Prina, en redescendant.
— Évidemment, répliqua Gastellucia ; toute cette multitude nous est envoyée par les Piémontais. Ils craindraient, en nous attaquant en face, de soulever Naples ; ils préfèrent nous exciter à nous dévorer les uns les autres.
LA CAMORRA 'AAli
— Ce ne sont pas des ennemis bien dangereux que ces gens, continua Prina, qui n'avait pas écouté le marquis. Par malheur ils sont en nombre, mais attendons quelque temps. Ils seront bientôt fatigués de monter la garde autour de nous.
On se disposait à soutenir un siège. Pour prévenir une attaque, des factionnaires furent postés dans les galeries. Les femmes aussi voulaient se rendre utiles. Après avoir aidé à transporter le corps de Vincenzo, auprès duquel le duc et Don Natale demeurèrent à prier, la comtesse Labriola et la duchesse s'étaient occupées, en l'absence de tout domestique, de faire la cuisine. Au Palais, depuis que les réunions militaires avaient lieu, il y avait quelques provisions ; et les deux femmes s'amusèrent beaucoup à préparer le dîner des soldats et à les servir elles-mêmes, riant aux éclats des compliments un peu libres et des timides caresses dont voulurent les honorer les vétérans des armées royales.
Bientôt les cris des deux foules, de la troupe
du palais et de la troupe de la rue se répondirent ; les voix des ennemis se mêlèrent. Tous étaient surexcités par la pensée que la lutte et le péril étaient proches. Prina, lui, se félicitait de ne pas trouver devant lui de Piémontais.
La journée s'écoula dans ces préparatifs et cette attente.
Aux premières montées de l'ombre, comme les toits du couvent de l'Immaculée se fondaient dans le ciel terni, des spirales, des bouffées, puis des tourbillons de fumée bleue s'échappèrent de la galerie du premier étage, au-dessus delà grande grille. Là se trouvaient les petits appartements que le vieux Vincenzo, à l'insu de la duchesse, louait à de pauvres gens — des filles galantes, de petits employés — pour suppléer à des gages qu'on ne lui payait jamais. Une flamme vive jaillit, fit éclater les vitres et s'éleva, énorme, toute droite. Presque en même temps, la nuit se couvrit d'étincelles, et toutes les fenêtres dé la façade du palais apparurent en feu.
La duchesse, qui sortait des cuisines, fut ,
I,.V CAMORIIA ;U5
soudain éblouie par le rayonnement de l'incendie. Elle resta un moment frappée de stupeur ; puis, comme atTolée, elle se mit à courir ;. à travers la cour, interpellant les soldats, les femmes, furieuse de l'immobilité, du saisissement de tous.
— Que faites-vous là? voyons ! criait-elle . Vous n'allez pas laisser brûler mon palais comme cela ! Il faut éteindre le feu, et vous hâter encore !
— Et comment l'éteindre, madame la duchesse ? répliqua un vieux soldat. En pissant dessus ?
— Mon Dieu ! mon Dieu !
Et elle serrait les poings, comme si elle eût voulu frapper tous ces êtres qui ne. pouvaient rien pour elle.
— Que son palais flambe si telle est la volonté du Seigneur, dit quelqu'un, mais, pour moi, san Gennaro ! je ne tiens pas à laisser griller mes tripes.
— Méchant Dieu ! Méchant Dieu ! répétait la duchesse, arrachant la croix qui lui pendait au cou et la foulant aux pieds.
— Ne blasphémez pas, madame, lit Don Natale, qui ramassa la croix. Supportons aveccourage les épreuves que le ciel nous envoie. Dieu ne nous abandonnera pas.
Des flammèches vinrent alors tomber à leurs pieds, et le vent poussa vers eux toute la chaleur de l'incendie.
— Nous allons mourir 1 hurlait la duchesse, les yeux écarquillés d'épouvante.
Elle courut à Prina, qui paraissait indifférent à la catastrophe, absorbé dans ses pensées. Elle lui mit les mains sur les épaules, le secoua rudement.
— Ah ! canaille, c'est vous qui êtes cause de tout cela! Mon palais! mon pauvre palais!...
— Le roi vous en fera rebâtir un autre, madame.
— Laissez-moi donc tranquille avec votre roi I II ne nous sauvera pas. Il nous laissera crever, votre roi !
Cependant, d'un signe de tête, Prina avait appelé le marquis.
— Ecoutez, dit-il.
LA CAMORRA 'Ml
Au milieu du tumulte qui venait de la rue,
on entendait distinctement des sifflets suivis
d'une sorte de roulade vive et joyeuse. Les sif-
LÛets cessaient une minute, puis reprenaient
[ensuite plus perçants, plus prolongés.
— Ascalona est là, dit Prina joyeusement. 11 lut le rejoindre. Nous allons sortir par la peite porte de la strata del Carminé.
— Vous voulez donc nous faire assommer un un ? répliqua le marquis.
— N'avons-nous pas d'armes pour nous défendre? D'ailleurs, de ce côté, il n'y a presque plus personne. La foule s'est portée devant la façade incendiée.
Castellucia réunit vite la petite troupe. La station dans la cour devenait dangereuse : le feu gagnait l'aile droite du palais, et tout le monde, en hâte, se disposait à partir, quand soudain la duchesse se mit à pousser des cris horribles :
— Raffaele ! mon enfant! Malheureuse, misérable que je suis !
— Qu'y a-t-il, madame? demanda Roccaromana.
— J'ai enfermé Raffaele pour la punir, gémissait la duchesse, et elle est là, sous la porterie. Ah ! mon Dieu !
Aussitôt elle s'élança vers l'édifice en feu. - Roccaromana voulut courir après elle, l'empêcher de s'exposer ainsi, essayer lui-même de sauver l'enfant: Prina le retint par le bras.
— Restez, fit-il d'un ton impérieux. Restez. Je l'exige. Ménagez-vous. Votre présence au milieu de cette troupe sans ardeur est nécessaire. Vous devez donner l'exemple à ces hommes et les encourager.
Roccaromana grinça des dents et hocha la tête, mais il ne bougea pas, subissant, malgré lui, l'autorité du prêtre ; désolé de ne pouvoir être d'aucune aide à la duchesse, il la vit affronter cette pluie de feu et de débris enflammés qui volaient au milieu de la cour, puis pénétrer dans ces caves souterraines que menaçait, à chaque minute, l'effondrement du premier étage.
— Vous êtes prêt? demanda Prina au marquis.
LA CAMOIIRA .'{49
— Oui. Où est la duchesse ? Et la comtesse Labriola? Je ne les vois pas.
— Ne vous occupez pas des femmes, dit Prina, et partons.
Toute la troupe se mit en marche.
Prina ouvrit lui-même la petite porte de la strata del Carminé.
La ruelle était tranquille et obscure. Le bruit du quartier y arrivait très assourdi. Prina prêta Foreille. On n'entendait plus les sifflets de tout à l'heure.
(( Ne nous voyant pas venir, pensa-t-il, Ascalona s'est sans doute éloigné. N'importe. »
Et, bravement, il sortit le premier.