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L ODEUR DE LA LIBERTE

Ascalona se rendait à Pompéi. Il obéissait à miss Helen, ne sachant pas au juste s'il était convoqué par Prina ou s'il allait tout simplement à un rendez-vous d'amour ; mais il espérait bien retrouver la jeune Anglaise.

Sans qu'elle s'en doutât, et quoiqu'il s'en défendît, elle régnait déjà, en despote, sur cette âme infidèle et passionnée. Gomme lui était indifférente, à présent, cette grande œuvre de la restauration napolitaine, qui lui avait coûté tant de sacrifices, et devait, d'après Prina, le purifier du passé et le relever à ses yeux ! 11 n'y songeait guère plus qu'à sa Lisabetta, dont les baisers ne faisaient qu'accroître son dégoût et

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ses regrets. Ce matin môme, il s'était brutalement séparé de la pauvre femme, et il l'avait battue parce qu'elle se refusait à le quitter. Pour bouleverser ainsi son existence, il avait suffi que cette jeune fille, à qui d'abord il n'osait penser, se montrât tour à tour bienveillante et moqueuse, l'encourageât puis parut le dédaigner. Il eut oublié le charme ; la blessure demeurait.

Tout, maintenant, l'attirait à elle : orgueil de mâle qui ne souffre pas la résistance et que l'obstacle irrite ; curiosité de cette enfant neuve ; admiration du luxe et de la richesse qui l'entouraient; effroi aussi de cette petite âme mystérieuse dans ce corps d'étrangère. Cette chair de nacre et de fleur, légère et robuste, inconnue à ses rêves luxurieux de méridional, lui donnait comme l'ivresse d'une volupté nouvelle. Il avait aimé de ces divinités sombres, noires, féroces, dont le désir vous conquiert plus que vous ne le, subissez, ou de ces cajoleuses aux yeux pleins de promesses, qui vous endorment dans un rêve de plaisir ;

jamais la magnificence seule du corps ne l'avait ainsi ravi. Miss Helen savait à peine son charme ; si elle souhaitait, comme toutes les femmes, dominer, elle ne connaissait rien de la singulière puissance qu'elle avait en elle ; elle ignorait que chacun de ses pas fût une joie des yeux ; et elle demeurait calme au milieu de toute la griserie lascive que vous donnaient ses moindres gestes. Grande, forte, avec ses hanches solides, sa merveilleuse chevelure, d'un blond pâle et fin, souvent éparse et flottante sur les épaules, elle lui apparaissait comme une de ces vierges guerrières dont elle lui avait conté les légendes, vierge au regard froid, à Tâme décidée. Mais pourquoi y avait-il tant d'étrangeté, d'incohérence dans sa vie et dans tout son être? Pourquoi, avec ses apparences de tendresse et de bonté, les flèches vives, cruelles de sa causerie? Pourquoi, sous les robes chastes, la chair semblait-elle se tendre et s'offrir comme impatiente et provocatrice? Ce mélange de raillerie, de naïveté, de libertinage inconscient, cette alliance d'un

corps si uudacÙMix ol d'iiii osprit si réservé lui semblaient monstrueux. 11 se croyait abusé.

« Peut-être veut-elle encore se jouer de moi, se disait-il. Elle n'a pas été franche quand elle m'a parlé de l'Anglais. S'il allait se Irouvcr là-bas avec elle ! »

Les abords de Pompéi étaient brûlants, pou- Ireux, tout bourdonnants de mouches ; il goûta de nouveau à cette désolation aride et silenîieuse qui lui était familière, où, tout enfant, il menait promener les voyageurs. Puis Pompéi ipparut comme un vaste tombeau, entre ses remparts et ses monticules de cendres. Ne rencontrant personne, ni touriste, ni gardien, Ascalona se livrait d'autant mieux à son amour. Les belles transparences des monts lointains ; l'odeur piquante et sucrée qui lui vint de l'enceinte fleurie l'exaltèrent encore. Mais quand il pénétra dans la ville morte, il éprouva une vive anxiété ; et il craignait de voir apparaître , au lieu de la jeune fille, la figure serpentine do Prina. Aussi, quelle ne fut pas sa joie, quand, do l'ombre do la porte Marina, surgit tout à coup

miss Helen souriante de ses grasses lèvres d'enfant, plus jolie que jamais, avec son teint un peu rosé par la chaleur, l'élancement et la plénitude de ses formes qu'enveloppait sans les dérober une élégante robe de voyage d'un gris argenté, se moirant aux sinuosités et aux reliefs splendides de son corps. Elle remplissait de sa vie et de sa gaieté les petites rues, les solitaires maisonnettes en ruines, jolies dans leur décrépitude comme de vieux jouets d'enfants sages. Elle lui tendit les mains avec une simplicité qui le trompa : dans cet oubli de toute coquetterie , il crut voir une promesse d'abandon .

— Oh ! comme je suis heureuse, heureuse ! dit-elle.

Ascalona se crut obligé de feindre un peu d'irritation.

— Vous m'avez encore trompé !

— Mais non ! Je vous ai dit que vos amis vous attendaient. Ne puis-je me compter du 1 nombre? Ah ! vous avez été bien injuste pour moi, monsieur Ascalona, et moi, qui ne pleure pas souvent, vous m'avez fait rougir les yeiuc.

Oh! ne vous défendez pas. Tout ce que vous avez dit de moi à cette femme», dans cette chambre du vicolo du Perruquier, c'était horribh'. Cela m'a rendue malade. J'aurais pu vous détester après ces injures affreuses. Puis j'ai pensé que j'avais dû, moi-même, vous paraître très méchante, que vous ne m'aviez pas du tout comprise. Alors je ne vous en ai plus voulu. Tenez, je ris maintenant de ce qui s'est passé, et je vous tends la main. Sommes-nous réconciliés ?

Pour toute réponse, Ascalona, saisissant les doigts roses qu'on lui offrait, les porta vivement à ses lèvres.

^ — Allons ! allons ! fit-elle en retirant sa main. Vous avez baisé le petit saphir que m'a donné Scamler. Aussi c'est bien fait! vous n'êtes pas un chien pour me lécher ainsi, et je vous ai défendu d'être un amoureux,

Ascalona tressaillit. Toute sa colère lui revint, lui illumina la face.

— Ah ! assez de plaisanteries !

— J'ai réfléchi, reprit miss Helen, très tran-

quille ; j'ai trop de caprice dans l'esprit et trop de goût pour la liberté : un amour me rendrait malheureuse. Je vous offre ma loyale amitié.

— Vous recommencez à vous moquer de moi, gronda-t-il entre ses dents.

— Monsieur Ascalona, soyez raisonnable.

Parce que je vous ai dit que vous étiez beau, que vous me plaisiez, ce n'est pas une raison pour que je sois votre femme ! Sachez reconnaître ce que je fais pour vous. Je vous ai donné l'hospitalité lorsqu'on vous poursuivait; aiijourd'hui, je vous sauve !

— Vous me sauvez? s'écria-t-il, très étonné. Comment cela?

Alors elle avoua pourquoi elle lui avait menti. Ascalona lui tournait déjà le dos, prêt à s'en aller.

Elle le retint parle bras.

— Où allez-vous ?

— Retrouver ceux que vous m'avez fait trahir.

— Arrêtez! dit-elle. Je le veux! Vous ne trahissez point en restant auprès de moi, e^ je

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ne soiilTrirai pas que vous alliez à une mort certaine et sans profit pour personne Comprenez donc que votre complot est déjà découverl, ([ue les Piémontais le connaissent, que maintenant même les principaux chefs doivent être arrêtés.

Ascalona leva les yeux au ciel, grinça des dents, et il eut un juron abominable Puis il demanda d'un ton furieux :

— Et qui nous a livrés ?

— Vous pensez bien que ce n'est pas moi 1 ais dans votre Gamorra il y a plus d'un

espion, plus d'une canaille. Vous devez le savoir mieux que moi. A présent votre cause est perdue .

— Si j'avais été à Naples, si j'avais reçu les lettres que vous avez interceptées, vous n'en (liriez peut-être pas autant !

— Mais si j'ai intercepté vos lettres, c'est que je savais que votre entreprise était désespérée et que vos amis vous entraîneraient dans leur ruine... D'ailleurs, que j'aie eu raison ou bien tort, ce n'est plus le moment de se le de-

mander. Vous devez penser à votre sûreté. Mes malles sont prêtes. Je vous emmène, à Sorrente, àAmalfi... Peut-être loin de l'Italie. Je vous le répète, je veux vous sauver.

— Et vous pensez que je vais partir comme cela ?

— Vous emmènerez votre femme, si vous le désirez. Pourvu que vous ne m'insultiez pas trop en chemin !

Elle n'avait pas achevé qu'Ascalona lui saisit les mains brutalement. Elle ne résista pas, devint toute tremblante. Elle venait, avec terreur, de sentir en lui son maître.

— Et vous pensez, reprit-il, qu'après m'avoir éloigné de Naples, le jour même où je devais combattre avec mes frères pour la délivrance de ma patrie, après m'avoir enlevé toute la joie d'effacer un passé criminel, de me réhabiliter, de donner un but à mon existence, vous avez le droit de venir me dire ensuite : (( Je vous accorde ma loyale amitié et je viens vous sauver. » Eh bien, non ! Je ne veux pas de cette amitié, je ne veux pas

èlvo sauve? ! La vie, désormais, me sera un continuel remords. Si je puis encore la supporter, c'est en l'oubliant, et il n'y a qu'un être qui puisse et-Kjui doive me la faire oublier : c'est vous !

— Laissez-moi ! dit miss Helen. Vous m'effrayez !

— Non, je ne vous laisserai pas, et tant pis si je vous e (fraie ! continua Ascalona, en la tenant toujours embrassée. Je vous veuxl

lette bouche menteuse, et ces joues qui glisjent sous les baisers, et ces yeux qui se moquent, oui, je vous aurai toute !

— Laissez-moi ! reprit miss Helen. Je serai à vous, mais laissez-moi!

Elle se dégagea enfin et arrangea sa jupe Froissée. Il vit qu'elle avait les yeux humides le larmes et qu'elle était toute pâle. Il n'eut »as l'air d'y prendre garde. Il avait toute la sruauté indifférente et barbare de son désir.

D'elle-même elle se calma, revint à lui. [Entre les vieilles murailles il l'entraînait ; jUe se laissait conduire, résignée, docile. Il

lui expliqua les fresques amoureuses des ruines. Quand autrefois il accompagnait des étrangers, il les étonnait par les gloses libres et populaires qu'il mêlait aux contes des anciens poètes. Les histoires des dieux et des héros formaient la seule science de cet esprit presque inculte. Mais il avait poussé fort loin .son unique savoir. Il s'était enivré de ces belles aventures. 11 voulut, cette fois, s'en aider pour sa séduction.

Ils pénétrèrent dans ces antiques villas, sans toit, ouvertes au soleil, étalant à tous leur secret et leur âme béante. Une volupté endormie depuis des siècles se réveillait à leurs pas et venait les étreindre. Les fresques roussies qui s'effaçaient aux murs laissaient voir encore les scènes d'églogue sur lesquelles s'étaient reposés des yeux juvéniles d'amants et les bacchanales qui avaient réjoui des passions plus violentes.

Ici, des adolescents regardent s'envoler d'une cage l'oiseau de Vénus, la colombe ; et leur rapprochement, leurs mains pressées, leurs

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regards curieux, leur bouche eiilr'ouverte accusent assez le symbole ; là, un taureau fougueux enlève Europe ; plus loin, une nymphe se débat entre les bras d'un satyre, et ses efforts pour se délivrer ne parviennent qu'à la mieux offrir à son ravisseur.

Miss Helen ne savait guère des anciens mythes que ce qu'on en apprend aux jeunes filles et ce qu'elle en avait découvert ellemême, au hasard de ses promenades dans les musées. C'était comme un monde ardent, pâmé, anéanti ou furieux de désir, une foule soupirante ou tumultueuse de couples enlacés, de chairs découvertes, tendues, gonflées de jouissance, qui se révélaient tout à coup à ses yeux de vierge, tandis qu'Ascalona, de sa parole enivrée, ajoutait encore à cette vision lointaine une image plus proche et plus pressante du plaisir. Elle qui, avec assurance, lisait, regardait tout, elle qui avait travaillé avec des peintres et connu la liberté des ateliers, elle détournait maintenant la tôte devant certaines fresques, rougissante, honteuse, devenue tout

à coup d'une timidité farouche en présence de cet homme qui voulait la prendre, qui jouissait de son trouble et épiait dans ses yeux un signe de défaillance. Elle était bien décidée à ne point lui céder, et cependant, peu à peu, elle s'abandonnait au charme de cette heureuse lumière qui traînait sur les pavés de mosaïque et prêtait un air joyeux aux figures peintes sur les vieux murs. Puis elle retrouva son audace. Parfois même, elle s'attardait, frappée de la grâce d'une composition ou curieuse d'une scène libre. Ascalona lui sembla plus beau. Elle excusait presque des licences, des vivacités de paroles, certaines caresses furtives. Mais son bonheur était un peu inquiet, comme autrefois, lorsqu'elle allait à un bal sans la permission de Scamler ; le silence de toutes ces maisons peintes et décorées, riantes et pourtant à demi démolies, pleines de dieux et de satyres en rut, l'effarait comme un enchantement. Il lui sembla que tout un peuple d'ombres amoureuses s'agitait et conspirait sa défaite. Elle se sentait poussée à je ne sais

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quel abîmo iiiconmi. Pourrait-elle résister ?

Comme la chaleur était pesante, ils s'assirent dans l'une de ces maisons, sous des auvents qu'on avait placés pour protéger des fresques, à la place peut-être où, jadis, l'on dressait le lit pour le maître et ses jeunes courtisanes. Miss Helen était songeuse. Ascalona se rapprocha ^d'elle, et, incapable de dominer son désir, im-

)atient de goûter à cette grâce rose qui l'afTo- [lait, il embrassa la jeune fille dans une forte

îtreinte et mordit à ses lèvres. Elle eut un cri, rompit, de ses bras nerveux, l'enlacement et, souple, lui échappa. Mais il courut après, l'atteignit encore.

— Je vous veux, lui murmurait-il, mêlant son souffle au sien.

— Vous mentez. C'est votre femme que vous aimez. Vous m'avez insultée devant elle.

— Oh ! c'était la douleur de me voir repoussé par vous qui m'affolait. Mais je n'aime que vous. Et je vous veux. D'ailleurs, vous m'avez promis. Vous vous êtes donnée !

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— Non, non, dit-elle, d'une voix faible ; laissez-moi. Plus lard !

— Maintenant!... Vous m'avez fait trop de mal. Il faut que votre baiser efface tout ce que j'ai souffert, tout ce que j'ai perdu à cause de vous.

11 se mêlait une fureur à sa passion ; celte fois, il ne la lâchait pas. Il lui serrait tellement les mains qu'elle gémissait de douleur. Il la poussa contre un banc de marbre, le long d'une figure grimaçante de satyre.

— Oh ! non ! disait-elle avec frayeur, oh ! non, pas ici ! Ce serait une honte.

A mesure qu'il la sentait plus désarmée, il devenait moins féroce ; ses mains, qui l'avaient meurtrie, se faisaient caressantes; et sa voix, si éclatante dans l'invective, trouvait des accents d'adoration et de prière ; les mots gracieux et chantants de la galanterie napolitaine lui venaient aux lèvres. Il l'appelait de tous les noms tendres qui, en le flattant, diminuent l'être aimé, amollissent son courage, le font plus semblable à ces fleurs et à ces délices

sans âme auxquelles on le compare, et qui ne peuvent point se refuser.

— 0 grappe mûre, disail-il, que je boive à pleines lèvres ton vin, que je m'enivre de ta liqueur. Viens, ma rose ! que ton parfum pénètre mon corps, me défende du mal comme un talisman.

— Ne me prenez pas ainsi, suppliait-elle, vaincue, mais se défendant encore, ayez pitié !

Peu à peu elle cessa ses plaintes, se laissa entraîner, la face détournée d'Ascalona, l'oreille aux écoutes. Une voix se lamentait au loin.

Avec une flamme d'espoir dans les yeux miss Helen s'écria :

— Quelqu'un vous appelle !

— Tu ne sais pas comme tu seras heureuse, continuait Ascalona sans l'entendre. Comme tu me remercieras d'avoir courbé ton orgueil 1

Miss Helen reprit :

— C'est votre femme qui vous appelle. Tenez ! Je l'entends qui entre.

Cette fois, Ascalona écouta.

— Marco ! faisait la voix. Je veux te parier. Je sais que tu es ici. C'est inutile d'essayer de te cacher.

— Salope, dit-il, qui ne peux pas nous laisser à notre bonheur. Oh ! tu vas voir !

Il lui abandonna les mains et courut du côté de la voix. Mais, en partant, il eut une crainte, missHelen voulait-elle l'abandonner? Comme il allait franchir le seuil de l'atrium, il se retourna vers la jeune fille. Miss Helen, lassée de la lutte, s'était assise à la place où ils étaient tout à l'heure ; elle semblait l'attendre. Elle lui fit un sourire attristé. Peut-être regrettait-elle la menace troublante de son baiser ? Peut-être songeait-elle aux injures dont, l'avant-veille encore, il l'accablait elle-même, et qu'il retournait à présent à sa femme.

« Pourvu, dit-il, qu'elle ne s'enfuie pas, pendant que j'en finis avec la coquine. »

C'était bien Lisabetta qui était à la porte et criait vers lui. Elle lui apparut presque comme une inconnue. Elle n'avait plus dans le regard cette flamme de joie, d'assurance qui la

rendait presque belle. Elle ne portait point les bijoux (le toutes sortes dont elle aimait à se parer. Ses traits étaient creusés ; ses yeux, gonflés et rouges à force d'avoir pleuré. Sa robe, sa coiffure paraissaient d'une veuve.

— Pourquoi viens-tu ici ? demanda Ascalona d'un ton irrité. Veux-tu encore que jeté batte, comme ce matin ? N'en as-tu pas reçu assez !

— Marco, dit-elle, c'est donc fini ? Tu ne m'aimes plus?

— Non. Je suis fatigué de te voir me poursuivre ainsi, t'attacher à moi. Je ne suis pas le valet de lit qui amuse les nuitées de Sa Seigneurie. Je suis ton maître, entends-tu ? Qui t'a dit que j'étais à Pompéi ?

— Mais c'est elle, l'Anglaise ! Je l'ai bien entendue, va! quand elle est venue l'autre jour à la maison. J'ai l'oreille fine. Ah ! Marco, quelle abomination ! Me trahir avec une étrangère ! Une fausseté, une hypocrisie, plus rongée de vices, plus éhontée, avec ses airs de sainteté, que la plus dégoûtante des couche-toi-là!

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— Tais-toi, misérable ! Je te défends de parler ainsi de miss Helen !

Et il la souffleta. Sous la gifle, Lisabetta hurla et bondit de colère.

— Ah ! c'est comme cela, s'écria-t-elle, c'est comme cela ! Tu ne veux plus m'aimer ? Eh bien, tu vas voir, amateur de perruques en filasse et de truies parfumées ! Puisque tu n'es plus à moi, tu ne seras à personne !

Tirant alors un couteau qu'elle dissimulait sous son foulard de cou, elle s'élança sur lui. Elle put l'érafler légèrement ; mais Ascalona, vite, l'eut désarmée, roulée par terre, et, ramassant le couteau qu'elle avait dû jeter, il le brandit pour l'en frapper à son tour. Mais, à ce moment, s'éleva, derrière lui, une conversation fort animée où il crut reconnaître la voix de miss Helen. Très inquiet, il lâche Lisabetta, se relève, et rentre précipitamment" dans la villa. Miss Helen n'est déjà plus oii il l'a laissée. Il aperçoit alors, à droite du péristyle, une ouverture pratiquée dans la muraille qu'il n'avait pas remarquée, et par où la jeune fille a dû

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s'enfuir. Il y passe lui-môme, puis, au hasard, traverse des villas, des rues désertes.

Ces ruines onsolcillées,cette solitude riante qui semblait se moquer de son angoisse, l'exaspéraient.

— Menteuse ! répétait-il ; mais, que je te retrouve!... Va, tu le paieras cher.

Il s'était arrêté, se demandant quel chemin il allait prendre. Dans son émotion, il ne se reconnaissait plus au milieu de cette Pompéiiqu'il avait parcourue tant de fois. Enfm, comme il se dirigeait du côté de l'ancien théâtre, il crut entendre des gémissements, puis des cris. Il tressaille, prête l'oreille, et, n'entendant plus rien, court vers l'endroit d'oii sont parties les plaintes. Il allait traverser l'hémicycle énorme du théâtre antique, lorsqu'un caillou vint tomber à ses pieds. Il promena les yeux autour du théâtre. Devant lui, il n'y avait que les gradins intacts, tout blancs, et les vomitoires obscurs. Mais, parmi les colonnes brisées delà scène, au haut d'un escalier à demi rompu, montant parmi des écroulements et des avalanches de pierres, il

aperçut avec surprise Lisabetta, très intéressée, semblait-il, par ce qui se passait de l'autre côté de la muraille. A cette vue, une fureur nouvelle souleva Ascalona.

— Canaille! cria-t-il, le poing tendu.

Lisabetta se retourna, et, comme si elle ne se

souvenait plus des infidélités, des insultes, des coups de tout à l'heure, elle lui souriait et lui faisait signe de venir la rejoindre. Il pensa qu'elle le narguait et il eut l'idée d'en finir une bonne fois avec cette femme, de la précipiter du haut du théâtre, et, montant par le proscenium, il s'élança vers elle, la rejoignit, le bras levé. Lisabetta se courba, esquiva le coup, puis, lui prenant le bras, l'attira jusque sur le bord de l'escalier.

— Viens plus près, dit-elle, pour bien voir le beau spectacle.

Et, du doigt, elle désignait la cour de l'édifice ruiné qui bordait le théâtre.

— Regarde donc, reprit-elle, ta sainte et ton innocente ! Comme elle lâche bien le fruit contre la graine. Tu ne t'es pas assez hâté.

chéri, elle ne te garde plus que le noyau.

Avec une curiosité anxieuse, Ascalona s'était tourné vers la cour. Tout au fond, entre les colonnes d'un portique, un homme, dans une étreinte féroce, enlaçait une femme dont on n'apercevait que la jupe grise relevée, les jambes fortes, d'une blancheur merveilleuse, et les doigts enfoncés dans l'échiné trépidante qui la violentait.

Ascalona n'eut besoin que de voir la jupe grise, le saphir qui brillait à l'une de ces mains fines, pour être convaincu de sa honte et de son malheur. Sa gorge devint sèche, ses ge^ noux mollirent, mais aussitôt une colère haineuse et terrible l'enivra.

— Ah ! truie ! ah ! boue ! ah ! immondice ! ria-t-il.

Et il se baissa pour ramasser des pierres et lapider le couple impudique, puis il dégringola

I parmi les décombres, sortit du théâtre, se précipita dans la cour. Trois hommes, au moment où il entra, s'en échappaient par un autre côté, tan r ■""^"■""""

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dans un désordre de jupes et de batistes froissées. Un instant il eut le plein éblouissement de sa chair de neige et de ses cuisses nues dont l'ombre blonde et duvetée s'empourprait de lueurs sanglantes. Elle essaya de fuir, mais Ascalona courut, la rejoignit et, se campant devant elle, il écarta brutalement les grands cheveux blonds qui la voilaient, les mains dont elle se protégeait la face, et le visage de miss Helen, dans son désespoir et sa défaite, avec ses joues en feu et ses yeux rouges de larmes, lui apparut.

— Tu ne t'attendais pas à me voir, putain ? cria-t-il en l'arrêtant par le bras.

Elle ne répondit pas, se couvrit encore le visage de ses mains, éclata en sanglots.

— Ainsi, c'est pour te moquer de moi, canaille, que lu m'as fait venir... oui, pour que ton ruffian te prenne et qu'il jouisse de ta peau à mes yeux ! C'est pour ce divertissement abominable que tu m'as fait abandonner mes amis ; c'est à cause de toi que Naples va succomber ! Ah ! tu es bien une fille de l'enfer ! -

Elle était tombée à genoux sous l<^s coups et les insultes; elle ne l'implorait que de ses pleurs, de ses gémissements, n'osant pas, dans sa honte, découvrir sa figure ni lui adresser une parole.

Lisabetta était accourue triomphante, et, pour attiser encore, s'il était possible, la haine d'Ascalona contre la malheureuse.

— Voilà donc, s'écria-t-elle, la belle chienne qui t'a mis en folie! Elle est si bien façonnée, la perfection! qu'elle n'ose pas te montrer seulement son masque, et l'innocente est tellement sûre d'être sans péché qu'elle ne peut tourner son battant pour se défendre. Mais voilà qui jabote et gueule pour elle, la gouge ! Voilà qui va lui faire tomber net ses manières 'de papillon blanc *. Tiens, respire sa puanteur, )orc, et adore-la, ton ange de pureté, puisque tes lanternes n'ont plus de chandelle et que ton respireur prend le fumier pour l'essence de iasmin !

Et Lisabetta, sans que sa rivale, anéantie par

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