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Religieuse

rhumiliation, pût l'en empêcher, lui troussa les jupes, maculées de taches de pourpre, semées comme de pétales rouges qui attestaient un neuf et brutal amour.

A la vue de ces traces sanglantes, Ascalona ne sut plus se contenir ; il se rua sur miss Helen, lui releva la jupe sur la bouche, lui en pressa le visage, lui en souffleta les joues, enfin il lui fit mordre cette étoffe qu'avait colorée sa chair ouverte et déchirée.

Miss Helen, épouvantée, ne lui résistait pas. Ses mains, raidies, étendues devant elle, furent toute sa défense. Cette douceur, loin d'apaiser Ascalona, sembla l'irriter davantage. 11 lui poussa, lui enfonça la jupe dans la gorge.

Tout à coup, Ascalona la vit rejeter la tête en arrière, sous le voile de souillures, puis s'affaisser, tomber h la renverse.

— Malédiction ! criait-il, tandis que Lisabetta, curieuse et toujours souriante, se penchait vers la pauvre enfant.

Terrifié, il lui découvrit le visage. Les dents, J off"ertes jusqu'aux gencives, étaient féroces, ^et r

les yeux élargis, sans lumière, semblaient l'attirer de toute leur horreur.

— Miss Helen ! Miss Helen ! répondez-moi ! appelait-il affolé. Vainement. De cette grâce robuste, de cette santé heureuse, il n'avait su créer qu'un cadavre.

Alors, devant l'atrocité du crime, son àme frissonna e( jaillit de douleur. Les traits hideux qu'il contemplait n'avaient pas effacé pour lui le charme si récent de cette tête : ce qu'il voyait à présent ne faisait que mieux lui montrer ce qu'il venait de détruire et lui rendre plus sensible son forfait. Dans la folie de son désespoir, il se coucha sur cette décevante amoureuse, comme pour la réchauffer de son corps. Ah ! qu'il se maudissait lui-même ! Il eût accepté, maintenant, qu'un autre lui ravît la joie de l'initier ; il l'eût acceptée savante, et perverse, et cruelle, même immonde. Tout, venant d'elle, lui eût paru délicieux. Mais qu'elle eût un -ouffle pour frémir à son enlacement, un souffle pour lui dire une parole, pour lui crier une injure! Seule, la mort ne pouvait pas le rassasier.

Debout, à côté de lui, Lisabetta considérait cette étreinte effrayante. Elle ne sentait rien de ce mal étranger ; il l'indignait, plutôt. Mais ses yeux, sans larmes, demeuraient fixes. Elle ne bougeait pas ; elle attendait. Tant de vivantes aimées furent oubliées pour elle ; cette morte, peut-être, n'entraînerait pas dans la tombe son misérable amant.

Comme le soir montait, un bruit de voix et de pas s'éleva de la ruelle voisine. Lisabetta lui toucha l'épaule.

— On vient.

Ascalona n'entendit point. Elle dut s'approcher de lui, répéter son avertissement.

— Qu'ils viennent ! soupira-t-il.

Et sa bouche revint se coller aux lèvres glacées.

Alors, furieuse, Lisabetta le tira par sa veste et, d'un ton sec, impérieux :

— Lève-toi! lui dit-elle.

La volonté défaillante obéit à cette énergie farouche. Ascalona se releva; mais, à peine debout, il se penchait de nouveau vers sa victime: -

puis, détournant la tèle, il éclatait en sanglots.

— Qui l'ensevelira? fit-il, au milieu do ses pleurs.

jL — Eux ! répliqua-t-ellc durement, en étendant la main vers la rue.

— Je ne pourrai donc même pas l'avoir morte, savoir oîi elle est?

^L Et il voulut s'agenouiller, la baiser encore. ^R*leine de rage, Lisabetta l'entraîna violem- ^HlDent.

— Viendras-tu, à la fin ?

Ils sortirent ; il marchait comme un enfant se laisse conduire, et tout en larmes.

A peine avaient-ils quitté la villa, qu'il y eut, derrière eux, un grand tumulte. Lisabetta, ressa la marche. Absorbé par sa douleur, scalona paraissait no rien entendre.

Ils quittèrent Pompéi sans avoir rencontré ersonne, et reprirent la route de Naples. Ascalona pleurait toujours.

Gomme ils arrivaient à Résina, Lisabetta iressaillit ; elle qui semblait tout à l'heure sou-

tenir Ascalona, se serra contre lui avec terreur, implorant une protection.

— Des hommes nous suivent, dit-elle.

Tout son corps tremblait ; elle se sentait

devenir lâche.

— Furiano est avec eux, reprit-elle.

A ce nom, Ascalona parut se réveiller, sortir d'un rêve.

— Eh bien? dit-il, qu'ai-je à craindre de cet homme ?

— Il te hait.

— Je le sais. Et après ? Que peut-il contre moi ?

— Te tuer !

Ascalona haussa les épaules.

— Je ne suis pas homme à me laisser égorger. Et puis qu'importe ? ajouta-t-il songeur.

Lisabetta le considéra longuement. Le ton de ces paroles l'avait frappée. Jusque-là, les pires trahisons ne l'avaient pas fait douter de l'amour d'Ascalona. Elle avait toitjours cru à un renouveau prochain. Et, à présent, elle se

demandait avec terreur s'ils avaient déjà vécu la dernière de leurs joies.

— 0 Marco ! s'écria-t-elle, ce n'était donc pas vrai, ce que tu me disais ! A t'entendre, tu aurais sacrifié luxe, argent, et tout pour moi ! Tu la connaissais pourtant bien, tu pouvais la voir, et tu me préférais à elle ! Et, aujourd'hui, tu vas me sacrifier à une morte !

— Elle est morte, c'est vrai, dit-il. Pourtant, elle est là.

Et il montra la place où battait son cœur.

— Ah ! tais-toi, tu es fou ! Quand, il y a trois jours encore, tu me parlais comme tu sais, quand tu me criais des choses, des choses, tiens ! auxquelles ça me fait mal de penser !...

— Eh bien, je mentais, dit Ascalona simplement.

— Misérable tortureur de femmes, tu veux donc me tuer?

— Tu l'as bien tuée, toi !

— Ah ! finis, assassin ! s'écria Lisabetta révoltée ; ne me charge pas de tes abominations.

— Si ! c'est toi qui l'as tuée. C'est toi qui m'as fait voir ce sang. C'est toi qui m'as rendu l'insensé que j'ai été. C'est ta haine qui m'a commandé de détruire cette pure merveille de Dieu. Ce crime est à toi, et je le crierai à tous !

— Et moi, je te dénoncerai, étouffeur de filles ! Ah ! tu m'accuseras de ton crime ! oui ! eh^bien, moi, je raconterai tout ce que j'ai appris de tes atrocités. Ma folie pour toi m'avait arraché les yeux. Je ne voyais plus clair dans ta latrine, dans ta pourriture de vie ! Diamante, morte ; Orsolina, morte ; et ce que tu as fait pour le compte du prêtre et des autres, toul ça m'était sorti de ma cassette. Je ne savais plus ! Mais je me souviens, à présent. Et j'ai encore une langue.

— Je te la couperai bien, va, cracheusc d'immondices !

— Essaie ! cria-t-elle, mais, avant, j'aurai le temps d'appeler Furiano à mon secours.

— Appelle-le donc, veux-tu ? dit Ascalona. Et, d'une poussée violente, il la jeta sur la

route, la bourra de coups de pied.

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Vile la douleur l'eut domptée et forcée à demander grâce.

— Pitié, Marco ! Oh ! pardon. J'étais folle. Je ne savais pas. Aie pitié !

Il n'en continuait pas moins de la battre de toutes ses forces, quand un jeune homme se jeta devant lui.

— Qui t'a permis, Mormino, s'écria Ascalona, de te mettre entre le lit et le fourneau ? Je règle aujourd'hui mes comptes de ménage. Occupetoi de ta minette, et laisse-moi trousser la mienne comme il me plaît. Que je la marbre de coups ou que je l'ensalive de baisers, ça ne regarde que moi.

Le jeune homme, qui venait d'interrompre le châtiment, secoua la tête. Ses vêtements, tout tachés de sang, pendaient en loques, lui découvraient la poitrine et les genoux, et un bandeau lui enveloppait le haut du front. Il semblait épuisé par la course, l'émotion, peutêtre aussi les blessures. Il dit d'une voix faible :

— On ne s'amuse pas à secouer ses jupes et

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à rétamer ses casseroles quand on a ses frères en train de mourir !

Ascalona eût un frémissement. Ses yeux brillèrent. Il saisit le bras de Mormino.

— Parle ! Que veux-tu dire ?

— Tu ne sais pas, reprit Mormino étonné, qu'on t'attendait aujourd'hui à la Vicaria? Tu ne sais pas que Vardarelli est tué, l'archevêque arrêté, le palais Tupputti en feu, qu'on se bat sur la piazza del Carminé, et que je viens ici avertir le prince, pour qu'il parte en toute hâte?

Ascalona demeurait silencieux. L'émotion l'écrasait. Enfin, d'une voix faible, il dit à Mormino :

— Alors, tu as douté de moi ?

— Mais n'avais-tu pas été prévenu ?

— Non, je croyais que l'affaire était arrêtée pour dimanche prochain. Pourquoi l'a-t-on avancée ?

— A cause de Cialdini, le nouveau général qui vient prendre le commandement de l'armée piémontaise. On voulait tenter l'entreprise

avant son arrivée. Mais il nons a prévenus. Il a lait son entrée solennelle ce matin, avec tous les galonnés, tous les emplumés, et alezans par ci, et alezans par là, et trompettes en avant, et drapeaux par derrière. Ah ! les porcs !

— Et tu es blessé, Mormino ?

— Oh ! s'il n'y avait que ça !

— Et qu'est-ce qu'il y a donc ?

— Il y a tous ceux qui sont morts à cause de toi ! x\h ! tu es une fière canaille, tu peux t'en vanter !

Et il s'éloigna en courant.

— Marco, dit Lisabetta, vois ce qu'elle t'a fait faire !

Ascalona ne répondit pas.

Les rues de Portici étaient pleines d'odeurs le fritures et de vin renversé, encombrées l'une foule endimanchée, chantante et babil-

irde, éclatante de mouchoirs verts, de cein-

ires rouges, de chaînes de cuivre doré. On ^ait, on se caressait, on festoyait. Il y avait

[•andc joie en cette fin de journée ensoleillée, kns l'enveloppement bleu du crépuscule.

Soudain on entendit le roulement lourd d'une grosse voiture ; puis, presque aussitôt, une éclatante galopade de chevaux, et les carabiniers, sabre au clair, apparurent au-dessus de la foule qu'ils rejetaient, hachaient à reculons, à coups de croupe, tandis qu'elle se retirait avec lenteur, répondant aux piaffements et aux pétarades des chevaux par des vivats et des acclamations. Des chuchotements partirent :

— Qu'est cela?

— Une riche canaille qui s'est laissé prendre.

— Ces veinards-la ! a-t-on de la politesse pour leur cochonnerie !

— Ils se font promener dans leur roulante jusqu'en prison.

— La face de bandit !

— Chut ! chut ! c'est l'archevêque.

— Qu'a-t-il fait ?

— Des atrocités.

— Oh!

— On assure qu'il a tué des femmes !

Une berline arriva, encadrée de carabiniers. Des pierres furent lancées, puis des œufs, des

oranges, des excréments. Un caillou fit voler la ^lace en éclats. A ce moment, on aperçut, à la portière, la face d'aigle, fière et sereine de Monseigneur Ricario Sforza, avec ce grand nez recourbé qui, en lui prêtant un caractère d'humanité plus vulgaire, presque comique, la rendait aussi plus bienveillante et plus douce.

— Mes enfants, je vous dis adieu et je vous bénis, fit-il d'une voix forte.

Et sa main traça dans l'air le signe de la croix.

Des sifflets déchirèrent l'espace ; une fille déguenillée, s'approchant de la voiture, cracha à la face de l'archevêque. Vite un carabinier, d'un coup d'éperon, lança son cheval en avant, repoussa la foule grondante.

— On punit l'archevêque d'avoir été fidèle, observa quelqu'un.

Cependant Ascalona, afi'olé, se poussant au milieu de la multitude, écartant par la bride le cheval qui protégeait la berline, monta sur le marchepied, et, accroché à la portière :

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— Mon père, cria-t-il, mon père! Le misérable qui est cause de votre arrestation est devant vous. Pardonnez-lui, mon père !

Mais monseigneur Sforza s'était rejeté au fond de la berline et détournait les yeux. Ascalona, désespéré, poussa un grand cri. Il parut tomber. Quelques-uns se demandèrent s'il avait roulé sous les pieds des chevaux, puis on le vit au bras d'une femme. Lisabetta l'avait suivi; le serrait contre elle. Devant les faces hurlantes, les poings menaçants, elle releva fièrement la tête.

— C'est mon homme ! cria-t-elle. Qui s'attaque à lui s'attaque à moi. Et nous avons de la poigne tous deux !

Puis, jouant du coude, elle entra dans la multitude, se laissa porter par les vagues humaines, tandis que les derniers carabiniers disparaissaient dans un tourbillon de poussière.

Ils arrivèrent à Naples. Partout ils trouvaient la même foule heureuse, des trattorie pleines de monde, des filles dansant devant les portes,

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au milieu de rires et d'applaudissements qui, au fond des maisons sonores, roulaient comme lin orage. Le port n'avait pas changé. Et, à deux pas, une bataille avait lieu. Une gerbe de flammes, qu'on ne voyait pas de la Strata Marinella, apparaissait tout à coup quand on arrivait sur la piazza del Carminé. Courbée, activée par le vent, elle fouettait la rue de Lavinaro, menaçant tout le quartier et l'étouffant de fumée. Sous l'ouragan de feu et dans l'om-

Ibre grandissante des ruelles voisines, une lutte ■énorme était engagée. Il s'en élevait une rumeur de cris confus, étouffés, inquiétante ■comme une colère sans voix. La rumeur, un instant, semblait rire, donnant l'idée d'une joie »sans frein et tapageuse ; et, aussitôt après, elle éclatait en sifflements féroces ou gémissants, [elle mourait pour renaître avec une rage nouvelle. C'est à peine si, de temps à autre, on en- - tendait la détonation d'un fusil ou d'un revolver. Les munitions devaient être épuisées, et l'on se battait corps à corps. Sur le seuil des portes, des femmes, les yeux tournés vers l'en-

droit d'où venait le bruit, attendaient dans l'angoisse. Beaucoup de gens attirés par la curiosité avaient pris parti, subi l'ivresse sauvage du combat.

Ascalona voulut s'approcher de ce grand choc sombre d'oii personne ne s'échappait, et oii personne, non plus, n'osait maintenant s'aventurer. Lisabetta essaya en vain de le retenir.

— Je le veux, dit-il.

— Alors, je te suis.

Et elle s'accrocha à son bras.

Ils se poussèrent dans cette mêlée d'ombres, entre les ruelles rouges de l'incendie.

Il y avait dans cette multitude, jusqu'aux abords du palais, des hommes qui, sans entrer encore dans la bataille, attendaient, comme une réserve toute prête, le moment d'y prendre part.

A présent, au risque d'être étouffés, de recevoir un coup détourné ou d'être brûlés par les débris embrasés qui tombaient à chaque instant, ils se contentaient d'être spectateurs, ou plutôt ils essayaient de l'être, car il devenait

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fort difficile dans la poussière, l'obscurité ou l'éblouissement des flammes, de distinguer l'ensemble du combat. C'était comme une suite d'engagements particuliers oîi chacun paraissait lutter pour soi, sans s'occuper du voisin.

Ascalona parvint, avec beaucoup de peine, devant la porte du palais. Quelque chose de monstrueux, comme une bête informe, environnée de langues et de flèches de feu, s'en échappait avec grand fracas. Ascalona reconnut avec étonnement la calèche du marquis, attelée de ses vieux petits chevaux et que Malaspina, terrifié, l'œil hagard, conduisait luimême, fouettant son attelage de toutes ses forces et criant :

— Place ! épargnez les femmes, épargnez les enfants î

La calèche renfermait la comtesse Labriola et la petite Raffaele. Par je ne sais quelle folle inspiration, comme on entourait la voiture, la comtesse, se croyant menacée, baissa la glace, saisit sa carabine et fit feu. Il y eut un cri, un

écroulement de corps. Dans ce tas sombre, elle avait atteint une chair vivante. Mais aussitôt la calèche fut prise d'assaut; le vieux marquis arraché de son siège ; RafTaele, la comtesse tirées brutalement de la voiture ; leurs vêtements mis en pièces. On entendit des plaintes désespérées ; une minute la jeune femme et la fillette apparurent toutes nues, et leurs jambes se débattirent au milieu de mains furieuses. Ces sauvages étalèrent des sexes déchiqueté^ Tare bandé des croupes sanguinolentes, des nudités ridicules et infâmes semblables à des viandes d'abattoir ; et ils tiraient, ils pressaient les peaux souillées comme des balles souples dont s'amusent les enfants. Ascalona tenta de porter secours aux malheureuses, mais vingt personnes le séparaient d'elles. Soudain il aperçut, au-dessus des groupes, la tète de la comtesse, dont les yeux, agrandis, exprimaient une effrayante angoisse. Les plaintes avaient cessé. Les deux corps inanimés et tout sanglants, passèrent près de lui, les pieds en avant, comme roulés par un torrent fangeux. La ca-

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naille les avait enlevés aux meurtriers pour quelque divertissement infâme. On se les disputait. Aux ongles, aux dents de misérables il en restait parfois des lambeaux. L'incendie mettait sur ces chairs meurtries des clartés rouges ; et des êtres, ivres de férocité, essayaient de les étreindre. Vainement Ascalona voulut s'opposer à l'indigne profanation ; déjà les corps étaient loin de lui ; on se les passait, on se les renvoyait. On eût dit un jeu barbare, quelque jonglerie obscène avec des poupées grimaçantes. Devant ces horreurs, Ascalona eut en une seconde le souvenir voluptueux de la petite comtesse, le liant de ses grands cheveux sombres ou se découvrant l'épaule pour l'offrir au baiser. Elle était si jolie lorsqu'elle fixait sur lui ses beaux yeux, oîi il lisait un commandement et une prière, et qu'elle disait du bout des lèvres, ne sachant trop si elle devait être encore maîtresse : « Embrassez-moi là, voulezvous? » Et quand elle riait sous ses caresses!... Les larmes lui voilaient le regard ; il détourna la tête. Lisabetta l'observait avec curiosité.

Tant de crimes ne l'épouvantaient pas. Elle n'était occupée que de sa jalousie ; et elle s'applaudissait d'un meurtre qui lui enlevait une rivale.

Il se produisit, en ce moment, une poussée violente, et Ascalona avec Lisabetta furent rejetés, presque écrasés contre une porte. La multitude refluait de toutes parts. « Les carabiniers! Les carabiniers! » criait-on. Les Piémontais songeaient enfin à intervenir, jugeant la saignée suffisante. Ascalona, dans un malaise intolérable et sentant plier la porte à laquelle il s'appuyait, lui donna un fort coup d'épaule et acheva ainsi de l'ébranler. Ils pénétrèrent alors dans le vestibule d'une maison qui s'ouvrait sur une petite cour, et, de là, ils purent gagner une ruelle qui tombait sur la piazza del Carmine. Cette ruelle était déserte; mais, comme ils arrivaient sur la piazza, ils remarquèrent un attroupement devant une pharmacie ; et, quelqu'un ayant prononcé le nom de Prina, Ascalona, très inquiet, voulut entrer.

II poussa un cri de douleur. L'homme qu'il

avait révéré jusque-là comme une idole, plus asservi qu'un esclave à celte puissante volonté: Don Prina était à présent étendu sur une table ; ses vêtements, son long corps amaigri ne formaient plus qu'une même robe de sang où l'étoffe se mêlait aux chairs broyées et coulantes, et où Ton cherchait en vain le souvenir d'une forme humaine. Pourtant, cette plaie vivait encore.

— Ils l'ont traîné tout le long de la rue de Lavinaro, les misérables ! dit quelqu'un. Et nous-mêmes avons failli être écharpés pour vouloir leur arracher la victime.

Un médecin se tenait debout auprès de Prina, immobile, pénétré de l'insuffisance et de l'inutilité de sa science, qui ne pouvait rien pour le sauver, y Les trois hommes qui avaient transporté le prêtre dans la pharmacie s'approchèrent. Ils avaient cru surprendre un suprême appel dans son regard, auquel la mort menaçante n'avait enlevé ni l'expression, ni la beauté. L'effort des meurtriers n'avait pu porter que sur le corps.

Malgré des blessures profondes, le visage n'était pas déshonoré.

Prina ouvrit la bouche et prononça quelques paroles d'une voix sourde, pâteuse et embarrassée.

— Que le roi sache, dit-il, que je meurs en le servant.

Et, comme ceux qui l'entouraient voulaient lui laisser un espoir :

— Non, non, reprit-il, tous ceux de notre race doivent mourir ainsi. C'est leur destinée d'être assassiné par le peuple auquel ils se sacrifient. La canaille de Milan a massacré mon grand-oncle. A présent, c'est mon tour.

11 ajouta :

— Dieu n'a pas voulu que mon œuvre réussît avec moi, mais un autre la reprendra!

A ce moment, Ascalona vint tout près de lui et, d'un ton suppliant :

— Mon père ! implora-t-il.

Le regard de Prina s'illumina : le prêtre avait reconnu la voix. La colère l'arrachait à ses blessures. 11 se souleva, menaçant.

— C'est toi, misérable! Tu oses venir ici, traître ! Va-t'en, chien! retourne à ton vomissement ! Eloignez-le, vous tous, que je ne sente pus la respiration de cette charogne auprès de moi ! Il n'est pas digne de voir mourir un homme comme moi.

Tous ceux qui entouraient Prina se préparèrent à jeter à la porte l'intrus ; mais, à ce cri de haine, Ascalona se retirait lui-même, trop accablé, trop anéanti pour oser une protestation. Repoussé par son maître, frappé par la mort de ses amies et la ruine de ses ambitions, il avait perdu toute énergie et toute fierté, se sentait faible et pusillanime. Gomme il sortait, quelqu'un lui cria des insultes. Il hâta le pas. Dans sa marche, deux ou trois fois il se détourna, puis il dit à Lisabetta :

— As-tu entendu ?

— Quoi donc ?

— Quelqu'un a prononcé mon nom, là, derrière moi.

Lisabetta sourit.

— Ne te moque pas, s'écria-t-il.

— Je ne me moque pas. Je suis contente. Tu as peur. C'est que tu tiens à vivre. C'est que nous pouvons encore nous aimer.

— Comment peux-tu parler d'amour, à présent ! Comment peux-tu m'aimer encore, quand je me déteste moi-même, quand j'ai honte d'exister ?

— Tu es fou, reprit Lisabetta, mais ta folie passera. Ils ont déjà rendu à la terre leur pourriture ou sont prêts à partir pour l'autre monde, ceux ou celles qui t'ont mis des papillons dans la cervelle. Tu vois, le bon Dieu l'a frappé, ce serpent de Prina qui nous empêchait de nous aimer. Maintenant, tu seras à moitoutentier. Tu ne peux plus trouver de bonheur qu'en ta Bettina.

Ascalona secouait la tête à ces belles promesses, comme s'il ne voulait plus croire à l'avenir. Mais Lisabetta s'abandonnait à son rêve d'amour tranquille. Elle avait échangé avec lui ses craintes contre l'assurance et le courage ; dans leur accouplement étrange, elle était l'homme àprésent.

— Ne pense plus qu'à te mettre à l'abri. Ils ne peuvent rien te faire...

— Ils peuvent me fusiller, dit Ascalona. Lisabetta sourit encore, pleine de confiance.

On eût dit qu'elle n'avait rien vu des massacres ni de l'agitation populaire.

— Gomme tu es devenu lâche! reprit-elle. Est-ce qu'on oserait fusiller Ascalona? Gela mettrait Naples en révolution. Non ; s'ils te prenaient, ils te déporteraient peut-être à Tremiti, mais ce n'est pas difficile de s'en évader. Ursina en a tiré Domenico, tu te souviens, et lu sais pourtant s'il existe au monde deux meilleures bêt«s. Et puis il ne faut pas se faire prendre. Je suis là pour te défendre...

— Ou te dénoncer !

— 0 Marco ! comme tu es cruel ! Est-ce [u'on s'occupe de ce qu'une femme peut dire luand elle est en colère? Va, mon adoré, j'ai ^u t'insulter et te menacer, mais ma bouche

iule était coupable. S'il t'arrivait le moindre lal, je serais trop malheureuse. Ah ! parfois tu l'as causé bien de la peine, et même un jour,

je te l'avoue, j'ai pensé — mais sérieusement !

— à te faire mourir. Oui ! Seulement, sois sûr

que je ne serais pas allée chercher pour cela les alezans ni Furiano. C'est de mes mains que je voulais te tuer, et comment veux-tu qu'elles en aient le courage? 11 faudrait ne pas te voir ! . . . Dès qu'on te regarde, ma douceur, ma beauté ! on a beau être furieux contre toi, on oublie tout, on ne pense qu'à te baiser. Tu le sais bien, vilaine crapule !

Et Lisabetta l'étreignait passionnément. Elle lui prit la bouche, lentement, entre ses lèvres, molles de volupté, puis ferma les yeux, voulant ne plus voir la foule agitée, la ruQ bruyante, souhaitant être toute à sa caresse II se laissait embrasser. Soudain, d'un mouvement brusque, il se dégagea de l'enlacement.

— Qu'as-tu? dit Lisabetta, contrariée.

— Tu as vu Furiano? Derrière nous !

— Tu m'ennuies avec Furiano. J'ai ramassé le couteau que tu m'avais fait jeter, et toi, tu as le tien, n'est-ce pas? Qu'il vienne donc! Tu n'es pas une femme, voyons, pour qu'on te donne du courage !

Ils s'avançaient au hasard, emportés par la

foule qui montait du port aux quartiers du centre. Ils passèrent devant San-Carlo, dont la façade était magnifiquement illuminée. Le vent faisait trembler les inscriptions lumineuses, les pyramides et les bouquets de clartés disposés devant le théâtre jusqu'à la place Saint-Ferdinand ; il apportait des odeurs de feuillages desséchés et de roses flétries. A chaque coin de rue, on avait élevé des arcs de triomphe.

— Ils sont en fête! soupira Ascalona.

— Tu sais bien ce que t'a dit Mormino, observa tranquillement Lisabetta. Ils célèbrent l'arrivée du Cialdini, le nouveau général piémontais.

Ascalona tourna la tête dans la direction de la piazza del Carminé. La fumée de l'incendie s'épandait toujours, en nuages énormes, sur le ciel embrasé, dans le poudroiement d'or, continu, des étincelles. C'était comme une beauté inattendue qui venait s'ajoutera l'illumination. Parmi tant de clartés, nul ne s'alarmait de ces lueurs de funérailles.

Une vieille dame passa, toute couverte de fausses perles, de plumes, de soie chatoyante ; elle conduisait deux fillettes en robe blanche, très intimidées par la solennité, portant des brassées de fleurs, et sa marche s'accompagnait de leçons de maintien, de conseils sur la manière de se présenter devant l'illustre général, d'exclamations de colère contre la foule qui ne s'ouvrait pas assez devant ses anges, menaçait de froisser les robes et d'effeuiller les fleurs.

Autour d'Ascalona on causait avec animation:

— Ne croirait-on pas que l'on s'apprête à recevoir un roi?

— Les bourgeois voient en Gialdini le pacificateur de Naples.

— Beau pacificateur par la fusillade ! Il va renouveler ses exploits d'Ancône et de Gaëte.

— C'est une honte d'acclamer cet homme-là.

— Moi, je crierai : « Vive Garibaldi ! » quand il passera.

— Et moi : « Vive François II ! »

— Et moi je ne crierai rien du tout. Aujoar-

LA CAMOIUIA iOl

(l'hui, ce serait dangereux de n'avoir pas d'enthousiasme.

— Il ne verra toujours pas danser la pauvre Barborin !

— Pourquoi cela? Serait-elle bourbonienne jusqu'aux jambes?

— Ne plaisantez pas. La malheureuse a été assassinée.

Ascalona avait entendu. Ce dernier malheur, si imprévu, l'atterra. Toutes les femmes qu'il avait connues semblaient l'appeler de leur tombe nouvelle. Il crut qu'il allait défaillir. 11 s'appuya contre Lisabetta, qui ne cessait de l'observer et lui souriait cruellement.

— Nie donc que tu l'aimais ! fit-elle.

— Non, je ne l'aimais pas, mais quelle douleur de voir disparaître ainsi tous les êtres que l'on a connus !

— Est-ce que je ne suis pas là, moi, pour te consoler ?

Elle n'achevait pas qu'une immense clameur monta de la place Saint-Ferdinand. Les arcs de triomphe se couvraient de grappes humai-

nés ; de grandes filles, des enfants, des jeunes gens, des vieux même, que l'âge n'avait point blasés, s'accrochaient à des piliers mouvants, à des planches pliantes, retenus comme par miracle à une branchette de feuillage, noués aux jambes, aux pieds, à la taille les uns des autres, pour voir arriver la voiture de Cialdini. San-Carlo devint plus resplendissant ; les reflets de l'illumination coururent dans cette ombre grouillante, sur ces milliers de têtes en attente, encadrèrent de lumière les uniformes, les sabres nus, le sautillement des cavaliers au-dessus des haies noires de la multitude, et le passage rapide, glissant, de la calèche oîi se trouvait l'idole.

« Viva Cialdin' ! » hurlait la foule qui suila voiture ; « Viva Cialdin' ! » glapissait la foule massée devant le théâtre, et les deux chœurs se répondaient dans un crescendo continu. Les bouches ouvertes toutes grandes, immobilisées dans un cri, semblaient attendre que le son expirât pour le reprendre avec plus de force.

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l/acclamatioii l'ut répétée mille fois, jaillit (les fenêtres, des toits, pour tomber dans la foule houleuse et soulever des tempêtes. Pendant plusieurs minutes, ce fut un grondement inouï de tonnerre, aux éclats sans cesse répercutés. Il ne cessa qu'au moment où la voiture s'ouvrit. Un uniforme raide, des cheveux grisonnants et envolés, sous un chapeau à plumes de bersaglier, et un sabre traînant à terre, c'est tout ce que virent et entendirent, ce jour-là, de Cialdini les plus proches spectateurs, tant le général monta rapidement au théâtre et disparut vite parmi les robes blanches, les brassées de fleurs, les têtes inclinées et admiratives.

— Quand je songe, dit Ascalona, que c'était nous qui devions être acclamés ce soir à sa place ! Il nous vole notre gloire.

— C'est l'Anglaise qui est cause de tout cela !

— Ah 1 non, tais-toi ! tais-toi!

Lisabetta, le voyant pleurer, lui essuyait

doucement les yeux.

— Ne te tourmente pas, ma jouissance, ditelle, et elle répétait toujours : Ton ensorcellement va cesser. Nous allons être heureux.

Avec beaucoup de difficultés ils parvinrent h sortir de la foule, gagnèrent la via Médina, les ruelles obscures et désertes.

— Vois-tu, mon chéri, dit-elle, ce Cialdini ne m'annonce rien qui vaille. Il va y avoir de forage à Naples, c'est sûr ! Allons passer les mauvais jours à Gaserte. Notre vieux bon-Dieu d'oncle Pezzano, tu sais, qui te faisait si bon œil autrefois, y est installé. Il gagne de l'argent gros comme toi, dans la ganterie. Il m'aime bien, et ça ne lui déplaira pas de nous avoir chez lui durant une lune. Nous partirons demain, au frais du matin.

— Pourquoi ne pas partir maintenant ?

demanda Ascalona.

— Si tu veux ! Seulement, il faut bien aller au vîcolo du Perruquier pour prendre mon argent.

— Ah ! l'argent ! s'écria Ascalona. Qu'est-ce que c'est encore que cet argent ?

— De l'argent qu'a sué la misère. De l'argentj

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qui fleure le travail. Il n'y a pas do honte à le toucher. Et je tiens à l'emporter. On nous le volerait. Et puis, nous en aurons besoin là-bas. Le vieux nous hébergera, on peut s'y fier ; mais une fois ou deux, pour l'amadouer, peut-être sera-t-il bon de lui sonner à l'oreille la chanson des carlins 1

Tout en consolant, en caressant Ascalona, elle l'avait conduit jusqu'à l'horrible maison oîj il avait déjà surpris Fortiguerri, où la malheureuse Helen Morgan était venue le chercher l'avant-veille.

— J'ai peur, dit-il devant la porte. N'entrons pas ici : il me semble qu'il va nous arriver malheur.

— Pauvre âme d'homme! répliqua Lisabetta. Tu es eff"rayé devant la maison où nous avons vécu de si belles années !

Et elle le poussa vers le couloir sombre, puis vers la chambrette encombrée. Ses pieds s'attaîhaient au sol ; il éprouvait l'épouvante instinctive que ressentent certains êtres à l'approche du péril.

A peine entrée, sans prendre le temps d'éclairer la chambre :

— Viens, mon amour, dit-elle, en l'embrassant avec force ; viens, serre-toi bien contre ta Lisabetta, que nous ne nous séparions plus jamais !

Mais elle poussa un cri. Quelqu'un l'avait saisie par derrière, l'arrachait brutalement à son étreinte ; et on essayait de ïiii lier les mains, tandis qu'un rugissement énorme, un bruit de lutte et d'écroulement s'élevaient de l'autre côté de la chambre.

— Tu as le plaisir trop pressé, colifichette ! fitla voix de Furiano.

En même temps, la grande Stellina se montra, souriante, une chandelle à la main ; et Lisabetta put voir Ascalona maintenu à terre par quatre hommes. Deux autres hommes, dont l'un était Zingone, essayaient aussi de la terrasser. Elle hurla de détresse.

Stellina s'approcha d'elle et, à demi-voix

— Ça t'apprendra, ma charmante, à me chiper mes galants.

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— Et à te refusera nous, décrottoir d'étrangers ! ajouta Zingone.

— Ah ! porc ! j'aimerais mieux mourir que d'être à toi.

— Tu n'auras peut-être pas le choix, répliqua-t-il. Et peut-être bien qu'avant demain...

— Jamais ! jamais !

Et elle lui crachait à la face.

Furiano se tourna vers eux :

— Etendez-la sur la table, commanda-t-il, et liez-la bien par les jambes et par les bras.

Puis, s'adressant aux hommes qui retenaient Ascalona :

— Vous le conduirez ici, contre le lit où ils ont fait leurs saletés, pour qu'il soit bien en face de sa gouge.

Ascalona lui jeta un coup d'œil dédaigneux. Après s'être défendu de toutes ses forces, voyant que la lutte était pour lui désespérée, il se résignait; et ce courage dont il n'avait pu so servir contre ses ennemis il le retrouvait maintenant pour supporter sa défaite. Il se laissa traîner et attacher sans résistance.

— Agenouillez-le ! ordonna encore Furiano. Et, allant à lui :

— Te souviens-tu, Marco, du temps où j'étais ton petit, où tu me donnais à faire toutes les sales besognes de la Gamorra, et, pour me récompenser, me traitais plus mal qu'un muletier ne traite ses bêtes? Battista a grandi à présent. Et tu regrettes peut-être, à l'heure qu'il est, que tes coups ne puissent se changer en pièces d'or.

— Non, brute, je ne regrette rien. Je ne t'ai pas assez battu plutôt. J'aurais dû t'écraser sous mon pied !

— Et, vois donc ! c'est moi qui t'écrase aujourd'hui.

— Dans un guet-apens, et avec l'aide de six hommes. Ah î tu peux bien te vanter de ta victoire !

— Enfin, je suis le maître à présent.

— Imbécile ! si la Gamorra est avec toi, maintenant, c'est parce qu'ils me jalousent et veulent se servir de ta haine ; mais ils savent bien que ce n'est pas toi qui peux me remplar

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cor. Il faudrait pour cela de l'esprit et du courage, et tu n'as que ton fiel, grand lâche ! et tu es plus stupide que les pierres !

— Tais-toi ! tais-toi ! Pas un mot de plus ! s'écria Furiano, outré de colère. Et vous autres, ajouta-t-il en s'adressant à ses compagnons, laissez-moi avec lui. Nous avons mille tendresses à nous susurrer à l'oreille. Reste seulement, StoUina. J'ai besoin de toi.

On lui obéit. Quand les hommes se furent éloignés, Furiano laissa éclater toute la férocité de son ressentiment. Il courut à Ascalona et lui frappa le visage à coups de poing. Ascalona n'eut pas une plainte, mais Lisabetta, de la table oii elle était liée, entendit les coups et remplit la chambre de gémissements, comme si on l'avait frappée elle-même.

— Assassin de Diamante, assassin d'Orsolina, criait Furiano, tu croyais la vengeance endormie ! Mais je t'épiais, va ; j'attendais le moment favorable pour t' atteindre. Tu me vois devant toi. Et je vais te jeter au fumier, pourriture î Ah ! tu as beau fermer ou allumer tes

lanternes, tes belles manières ne m'inquiètent pas plus que ma première culotte.

— Non, répliqua Ascalona, mais c'est que je suis attaché.

— Tu le seras toujours jusqu'à ce que tu sois crevé, chien ! ce qui ne tardera pas. Mais, avant, il faut que tu me paies tes vieilles dettes.

Et il fit un signe à Stellina.

— Où sont donc, lui demanda-t-il, les délicieuses découvertes que tu as faites chez Lisabetta,au fond de sa malle? Toutes les jolies lettres des seigneurs étrangers ? Allons, lis, Stellina, toi qui sais lire : la lettre de l'Anglais, par exemple : elle est si tendre ! et celle du Français, qui est impayable. Quant à celle du Russe, peut-être Marco a-t-il l'oreille trop pudique pour l'entendre. On la lui montrera seulement.

Stellina, docilement, avait retiré de son corsage un petit paquet de lettres dont elle fit voir la suscriplion à Ascalona. Toutes étaient adressées à Lisabetta ; toutes étaient des messages galants qui ne laissaient aucun doute sur la cause de ces hommages et sur le don charftel

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dont ils semblaient le paiement. L'un des correspondants écrivait : « Comme tu étais belle, l'autre soir, dans cette chambre de la rue de Tolède... » Un autre : « Chère Bettina adorée, je t'envoie ce bracelet... « Un troisième conviait à un rendez- vous, avec des supplications agenouillées, des promesses ivres de luxure.

Ascalona serrait les dents d'humiliation et de rage, tandis que Furiano riait aux éclats.

-r- Regardez-moi donc, disait-il, ce beau tourne-tête de minettes ? Il ;ivait, soi-disant, dames et demoiselles à ses genoux, et jamais catin n'a mieux encorné un homme que Sa ver-

L tueuse Seigneurie d'épouse.

De la table, Lisabetta faisait de violents efforts pour se dégager des cordes qui lui liaient les bras.

— Marco ! criait-elle dune voix étraiïglée par l'émotion, n'écoute pas cette foireuse de tille ! C'est elle qui a inventé les lettres. C'est elle qui a des amants, et pour le plaisir ! Domenica, et Mormino, et Zingone, et d'autres encore. Furiano avait tressailli.

— Est-ce vrai? demanda-t-il à Stellina, la mainlevée, essayant de lire dans ses yeux.

— Vas-tu croire une femme qui délire ? répliqua Stellina en haussant les épaules.

— Ne les écoute pas, Marco, reprenait à son tour Lisabetta. Je n'aime que toi, toi seul, entends-tu ?

— Nous allons bien voir si tu n'aimes que lui, s'écria Furiano en se jetant sur elle.

Et, de sa main brutale, il retroussa les jupes, ouvrit les jambe^fortes de l'amoureuse, étala le ventre aux lignes fléchies, et cette fleur du sexe, pâle et délicate comme chez une vierge.

— Ah ! brute, criait Ascalona hors de lui, puisse-t-elle être pour toi une latrine et une pourriture, et te changer toi-même en putréfaction,

Lisabetta serrait les dents de colère, tandis que les doigts impatients et lubriques de Furiano lui molestaient cruellement tout le corps.

— Ça, dit Stellina furieuse, ça, je ne le souffrirai pas !

— Vci-t-en à la porto si ça ne te plaît pas, et tant mieux si je t'aiguillonne un peu la peau;

IV' tu m'as mis en rage assez de fois, bouche aux (ordures !

— Tu m'insultes, grande viande ! Eh bien, tu vas voir. Je vais aider Marco à te flanquer par terre, rien que pour voir la belle grimace que tu lui feras, quand il aura les mains libres.

— Essaie donc, répliqua Furiano en se plaidant devant Ascalona.

IP C'était ce que désirait Stellina. Tout en faisant face à Furiano, elle s'approchait à reculons de Lisabetta, et, par derrière, elle lui glissa dans la main son rasoir de camorriste.

— Merci, fit Lisabetta, et, doucement, en raidissant et en appuyant la main contre le pied de la table, elle coupa la corde qui lui liait le bras droit.

— Nous nous arrangerons plus tard ensemble, dit à demi-voix Stellina.

ft — Vas-tu te sauver, coureuse ? cria P'uriano. Que marmottes-tu là?

— Un souhait pour toi, mignon, répondit la

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grande fille. Que la fortune te dore jusqu'au, cul. Tu vois, je n'ai pas de rancune. Tu ne m'as pas dit : « Bon vent », et je te l'envoie.

Là-dessus, en signe d'adieu, elle tendit les reins, péta et fit la révérence, jupes étalées.

— Dehors, gouape! dehors, puanteur!

Et, la poussant par les épaules, Furiano la jeta dans le couloir.

Puis il revint à Lisabetta. L'image de cette femme ajoutait à sa haine pour Ascalona. Il la désirait ; et, bien qu'elle fût facile aux étrangers, il sentait qu'elle le méprisait et ne se donnerait jamais à lui. Maintenant, il s'exaltait à l'idée de la posséder de force devant l'homme qu'elle prétendait aimer.

D'abord il voulut lui imposer d'immondes servages et se dénudant :

— Baise ton vainqueur, dit-il avec un geste obscène... Ah! crocodile! C'est qu'elle a des dents, la carne ! Mais par oii je te vais prendre, coquine, je crois que ta forteresse sera assez désarmée.

11 lui plaqua les paumes sur les lèvres puis,

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sans craindre les violences «les mains et des pieds qu'il croyait liés, illétrcignit avec colère, ivre de luxure et de vengeance.

Elle ferma les yeux et parut s'abandonner.

— Vois, Marco, disait-il, ravi de cette soumission, en se détournant vers Ascalona, vois comme elle est douce à tes ennemis. Je savais bien que tu n'étais pas son idéal.

Mais, tout à coup, il poussa un meuglement puissant et plaintif qui fit trembler les vitres, puis, d'une voix étranglée, il râlait des mots sans suite.

— La gueuse !... Au secours !... Elle m'assassine... Au secours!

Lisabetta s'était redressée à demi sous son étreinte, et, de ses mains libres, brandissant le rasoir de Stellina, férocement, elle lui tailladait la gorge. En vain il essayait de la repousser de ses ongles, qui lui labouraient la face : elle ne le lâchait pas.

— Crache donc ta salope de vie, porc ! criaitelle. Finiras-tu de gueuler, dis ! veux-tu !

Il ébranlait la chambre de ses cris, de ses

hoquets, de ses convulsions. Enfin il roula, dégringola de la table, le cou ceinturé de sang, et entraîna dans sa chute Lisabetta, et la table elle-même, qui tomba sur eux. Un instant, ils restèrent liés ensemble, l'agonisant et la vivante, se déchirant l'un l'autre, unissant leur sang et leur haine. Puis Lisabetta se releva seule, la face toute rouge, meurtrie de griffes et de morsures, les mains, le ventre sanglants. Elle courut à Ascalona, trancha les liens qui l'enserraient et le baisa à pleine bouche. Puis, montrant la table :

— Notre plus grand ennemi est là-dessous, dit-elle. Maintenant, nous pouvons respirer.

Cependant Ascalona promenait un regard indifférent autour de lui. Il semblait que tout ce qui venait de se passer l'avait à peine ému.

— Tu penses aux lettres ? reprit Lisabetta toute haletante, et échauffée de la lutte. Mais puisque je te dis et je te répète qu'elles sont fausses... C'est une invention de cette menteuse de Stellina et du misérable dont je viens do me délivrer. Ne t'occupe pas du passé.

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Elle ne prenait pas garde à sa peau déchirée ; , elle ne voyait pas le sang noirâtre dans lequel traînaient les lambeaux de sa jupe, et dont ses mains étaient engluées ; elle ne pensait pas au cadavre qui gisait à ses pieds ; insensible à tout ce qui n'était pas son amour, fière, tranquille, heureuse, toute pleine de beaux rêves, ot voulant remplacer l'étreinte détestée dont elle avait encore le frisson par le baiser endormeur ou exaltant de l'adoré.

— Là-bas, disait-elle, à Gaserte, nous ne nous quitterons plus. Je te dirai tout ce que je ferai ; mais, à mon tour, par exemple, moi aussi, je serai exigeante : il faudra que tu me dises tout également... Oh! comme ce sera délicieux, notre existence, chez le vieux bon- Dieu d'oncle ! Il est bien capable de t'associer à son commerce. Vois-tu, mon chéri, comme ce serait drôle si, après tous tes métiers, tu devenais un monsieur bien tranquille, comme M. Panettone, l'orfèvre, tu sais? qui a l'air si gentil avec sa femme. On croirait voir de petits anges, lorsqu'ils sont ensemble. Aussi

d'être sage devant le monde, ça n'empêche pas de faire des folies quand on est deux, n'est-ce pas?... Oh! que je t'aime. Tiens ! embrassemoi. Sur le cou, là ! Il y a si longtemps que tu ne m'as baisée ainsi !

Elle l'enveloppait de ses caresses, de son verbiage amoureux. Dans son impatience du plaisir, elle avait dénoué ses jupes, et elle les faisait glisser le long de ses reins, en tordant les hanches, tandis qu'elle entraînait son Ascalona vers le lit. Elle voulait le reconquérir, lui rendre l'amour et la joie, dût-elle être sa courtisane ; après lui avoir offert son sein tâché de sang comme d'un philtre voluptueux, elle avait exigé qu'il lui abandonnât sa chair indifférente, et elle la pressait, elle la buvait de ses lèvres avides et voluptueuses, lorsqu'ils entendirent courir dans l'escalier; la porte s'ouvrit toute grande, et Térésîna parut, les yeux égarés, les cheveux épars.

— Lisabetta, fit-elle, haletante, les alezans sont dans le vicolo. Ils viennent ici. Je les ai vus en rentrant de la trattoria. Les deux côtés de la rue sont barrés.

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— Ah ! porcs de bétcs ! s'écria Lisabctta. Ascalona demeurait très calme.

— Je savais bien, soupira-t-il, que le malheur était sur nous.

— Que faire ? demanda Lisabetta.

— Il y a là-haut, dit Teresina, la chambre secrète, où Stellina met le rôti et la garniture'. Vous pouvez bien vous y cacher. Personne ne vous y découvrira.

— Alors, viens, Marco. Hâte-toi.

— Je reste, répondit Ascalona.

Lisabetta lui lança un coup d'oeil effrayé.

— Mon chéri, tu ne comprends donc pas qu'ils sont là, les alezans, là, devant la maison ! Nous n'avons que le temps de nous sauver.

— Nous ne pouvons pas nous sauver, répondit Ascalona. La chambre dont parle Térésina est connue de tout le quartier. On y a fait une perquisition il y a deux ans. Et je ne veux pas tomber entre les mains de ces gredins-là !

— Mais, Marco, dit encore Lisabetta, de plus en plus inquiète, je t'assure que nous pouvons

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