ENTRE L ETREINTE ET LE BAISER
Ce fut avec un sentiment de délivrance que le lieutenant vit s'éloigner Malaspina. Calme, pondéré, raisonnable, et, malgré beaucoup de fatuité, assez clairvoyant, Fortiguerri ne pouvait plus supporter l'imagination grossissante elles sautes d'humeur continuelles du marquis, ces alternatives de froideur hautaine et de familière bonhomie, ces éloges qui se terminaient par des invectives, ces désespoirs que venaient illuminer des gaietés soudaines et inattendues.
Tant de caprice, de vanité, d'enfantillage, d'activité sans but, lui paraissait inconvenant chez un vieillard ; et il regrettait presque d'avoir renoué les liens lâches et dédaignés d'une
paronté lointaine pour se faire un guide de Naples aussi ignorant et un arbitre des usages tellement démodé. Quelle lubie amoureuse, se disait-il, a pu unir à la brave famille des Fortiguerri ces lunatiques Malaspina ! Ils étaient tous aussi singuliers, dans cette maison ; filles et garçons, mondains ou ecclésiastiques, révolutionnaires ou défenseurs de l'ordre, ils avaient diverti, étonné, scandalisé leur entourage de leurs gestes et de leurs réparties. Un Malaspina s'était fait remarquer par ses bouffonneries à la cour de Ferdinand P'". Le roi lui avait pris sa femme qui était laide et à laquelle il ne tenait point : « Voici mon meilleur serviteur, dit une fois Ferdinand au mari comme pour le dédommager. — Je suis heureux, sire, répliqua Malaspina, que le service de Votre Majesté soit devenu si facile. » Une Malaspina avait aussi bouleversé de sa vivacité et de ses audaces la petite cour d'Etrurie. Un jour de grande chaleur, les dames du Palais, ses compagnes, ne la trouvèrent-ellc pas, au milieu d'un salon de la reine, étendue sur un canapé,
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sans jupe et sans chemise ? Gomme ces dames lui adressaient des reproches, elle se rappelle leurs liaisons militaires, et, éclatant en fureur : « Je regrette bien, mesdames, s'écrie-t-elle, de n'être pas faite comme un général. » C'étaient des traits presque célèbres et qui gênaient Fortiguerri dans son respect de la famille et des siens. Ces ombres avaient des formes trop légères ; il ne les reconnaissait plus pour ses ancêtres. Il fut heureux de rencontrer le capitaine Roselli, son compatriote, pour lui confesser son horreur de Malaspina et des Napolitains.
— Il y a seulement deux jours que je suis ici, s'écria le lieutenant, et la vie m'y semble impossible.
— A qui le dites-vous, mon pauvre Fortiguerri ! Nous sommes ici des ennemis : je l'é- ])rouve tous les jours. Notre roi a eu tort de vouloir rattacher à l'Italie cette province étrangère. Par caprice, Naples a bien pu l'acclamer un instant, mais ce sont là bravos de spectateur impressionnable, qui ne comportent pas lamour et moins encore la fidélité.
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— Groiricz-vous donc à un soulèvement ?
— Oui, et prochain. Le peuple superstitieux, (*xcité par le clergé qui voit en nous des schismatiques et des persécuteurs de la papauté ; la noblesse orgueilleuse, dépossédée des charges lucratives qui la faisaient vivre, tout le monde nous déteste.
— Mais François II n'a aucune chance de recouvrer sa couronne ?
— Je ne sais pas. Naples est comme une amoureuse qui aime battre et être battue. L'émeute la divertit ; la servitude la repose. La révolution n'aurait aucun but, qu'elle aurait lieu tout de même, car Naples est arrivée au moment où elle aspire à la révolution comme des enfants, enfermés dans une classe, aspirent aux jeux du plein air. Tout d'ailleurs, me porte à croire que, cette fois, l'insurrection ne sera pas aveugle et aura un véritable chef pour la conduire. Les assassinats de ces temps derniers semblent ordonnés par un pouvoir mystérieux et intelligent, qui ne frappe pas au hasard, mais s'attaque directement
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à ses ennemis les plus forts, les plus capables de s'opposer avec efficacité à une révolte. Des magistrats éminents ont disparu, et vous savez que le colonel Pignatelli vient, lui aussi, d'être assassiné.
— Gomment ! Que dites-vous ? Pignatelli ! ce brave soldat que nous aimions tant ?...
— Oui, ils l'ont étouffé, puis jeté devant la porte de Capoue. Son corps était souillé d'ordure et ils lui avaient attaché au cou un écriteau oii était inscrit en lettres rouges le motif de sa condamnation : cascettone ^
— Les misérables ! Mais on ne peut donc pas les découvrir, les arrêter ? Comment cet Ascalona n'est-il pas déjà sous les verrous ?
— Il est introuvable. Ou la police est avec les meurtriers, ou elle en a peur. Et puis, qui nous assure qu'Ascalona est le vrai coupable^? Ascalona, paraît-il, est un Camorriste. Or, jusqu'ici, la Camorra ne s'est jamais mêlée de politique. On a dû mettre le nom de cet homme
1. En argot napolitain on appelle ainsi les espions du noirT du tonneau de fumier où, autrefois, à Naplcs, on les étouffait.
en avant pour laisser croire que Ton savait quelque chose. Mais qu'est-ce que l'on sait? On a des soupçons sans doute, mais ces soupçons portent sur tant de personnes qu'ils ne peuvent servir qu'à égarer les recherches. Il faudrait arrêter tout Naples. Sans compter que ces bavards de Napolitains, si prodigues d'ordinaire de paroles inutiles, sont, sur ce sujet, d'une prudence étonnante et ne laissent pas échapper un mot qui puisse les compromettre. Je vous assure que j'aimerais mieux être ailleurs à culotter ma pipe.
— Ce pauvre Pignatelli ! disait le lieutenant rêveur. C'est lui qui m'a fait venir. Il m'écrivait sur Naples des choses charmantes.
— Oui, tout lui semblait admirable... Il était amoureux d'une petite danseuse de San-Carlo.
— Barborin ? demanda Fortiguerri qui, aux paroles du capitaine, venait d'éprouver comme un pressentiment.
— Justement. . . Vous l'avez vue à la scène ?. . . Oh ! vous savez, rien d'intéressant. Une petite folle, sans grande beauté.
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— C'est étrange, répétait le lieutenant.
— Ne nous inquiétons pas à l'avance, reprit le capitaine en serrant la main de Fortij^uerri. Seulement, si j'ai un conseil à vous donner, tenez-vous sur vos gardes et ne sortez que bien armé.
A présent, le lieutenant ne voulait plus partir. Le péril, à défaut d'amoureuse, était là pour le tenter. Le souvenir de Pignatelli le poursuivait. Cet ami de famille qui, au régiment, s'était montré un chef si facile et un protecteur si dévoué, ce héros de la guerre nationale qui, blessé, couvert de sang, avait rallié ses troupes en fuite, recommencé, avec une poignée d'hommes, une bataille perdue et contribué par son courage à faire du désastre de Custozza une des gloires de l'Italie, son imagination se le représentait, ^ce noble soldat, succombant dans un lâche guet-apens, sali et frappé par un ramas de misérables. Et animé d'une douloureuse colère, Fortiguerri s'écriait :
— Va, jo te vengerai, mon vieux !
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Il dîna seul dans une petite tiattoria do la place Saint-Ferdinand. Son trouble l'empêchn de s'extasier, ainsi que l'y invitait riiôtelier, sur les vins de la cave des jésuites et les fritures croustillantes de Pouzzoles. Comme ime barque prise entre le courant et la bourrasque, il se débattait entre des imaginations féroces et de caressants fantômes. Une avidité d'aventures, un ressentiment d'homme méprisé, l'impatience d'un soldat qui a soif de se battre, d'un ennemi qui ne se sait pas en sûreté, tout cela venait se heurter et mourir contre l'évocation blonde de Miss Helen et le souvenir polisson de Barborin. Mais à ce double désir demeuraient mêlées de singulières fureurs. C'est en soldat conquérant qu'il eût voulu pénétrerchez ces amoureuses rétives, pour leur faire expier leurs dédains — et des crimes de sang, peut-être !
« Pourquoi, se demandait-il avec une inquiétude superstitieuse, pourquoi, quand on m'a parlé de la maîtresse de ce pauvre colonel ai-je toutde suite pensé à la petite danseuse?...
Bah ! ajoutail-il pour se calmer, ce n'est qu'une enfant malicieuse et lascive. »
Cependant il ne parvenait pas à éloigner des soupçons que rien, pourtant, ne semblait justifier.
11 sortit du restaurant dans une agitation extrême. Il se sentait à la fois lâche et plein d'ardeur, avec l'envie de frapper ces faces sournoises de traîtres et le désir de s'attendrir devant les grands yeux sombres qui se détournaient vers lui. La nuit bleue et dorée qui venait sur la rue de Tolède l'enveloppait d'une volupté délicieuse et canaille, fleurant le jasmin et le poisson, Ihuile chaude et l'orange. Des places mortes, des maisons aux jalousies baissées, des marchés déserts sous le clair de lune aux ruelles grouillantes, noires, paillcletées de lueurs fumeuses ; des fenêtres éclairées d'où se penchent des ombres qui chuchotent, à la foule mêlée et bourdonnante d'en bas, c'est le môme air de mollesse et de plaisir qui vous pénètre.
Où sont les conspirateurs dont a parlé le ca-
pitaine? A tous les coins de rue, des jeunes gens attendent et signalent au passage les jolies filles d'un cri métallique et strident comme un sifflement d'aspic : « Bella ragazz' ! bella ragazz' ! » Ils n'ont d'autre occupation. Est-ce donc ainsi qu'ils espèrent rétablir François II sur le trône? Et le lieutenant s'imagine que Roselli a voulu se moquer de lui.
— Donnez-moi quelque chose, seigneur ! fit une voix de femme à l'oreille du lieutenant. Et elle ajouta plus bas et très vite en lui prenant le bras : Dieu vous le rendra, et moi aussi.
Ce n'était pas une simple mendiante, on lo pense bien, mais ce n'était pas non plus une simple prostituée. Les hautes courtisanes, à Naples, ont toute une armée de ruffians pour les annoncer et vanter leurs grâces aux passants. Elles attendent dans le sommeil l'heure du plaisir et de la fortune. Les pauvres traînent des haillons dans les couloirs sombres et le long des rues populaires. Cette jeune femme qui avait abordé le lieutenant ressemblait, par sa mise, à une femme d'ouvrier, dans une toi-
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lette cossue de dimanche. Elle portait une chaîne d'or, des boucles d'or et beaucoup de verroteries. Malgré ses joyaux sauvages, sa jupe lourde, sa taille courte et ramassée, il y avait en elle un grand charme. Fortiguerri prenait plaisir à regarder cette bouche ouverte sur des dents très pures, comme dans une extase heureuse, et ces yeux sombres, ces yeux de velours que la passion devait rendre si beaux. A ce moment, ils étaient fixés sur une petite pièce romaine en or qui pendait à la chaîne de montre du lieutenant.
— Tu me donneras cette chaîne, dit-elle, et lu verras comme je suis jolie.
— Je veux bien, fit le lieutenant ; puisque les marquises sont invisibles et que Barboriii...
Les yeux de la jeune femme étincelèrent.
— Je ne veux pqs que tu parles de Barborin.
— Pourquoi donc cela? D'abord sais-tu si ma Barborin est la tienne ?
— Il n'y a, à Naples, qu'une truie. qui s'appelle Barborin. Mais elle n'y restera pas long-
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temps... c'ilo n'y restera pas longtemps, parce (luc Lisabetta Dentone la tuera.
— C'est toi Lisabetta Dentone ?
— C'est moi.
— Et tu ne crains pas que la police, si elle t'entend...
— Je ne crains personne... Viens-tu avec moi? Viens : tu verras comme je suis jolie, mais, n'est-ce pas, tu me donneras ta chaîne?
« Est-ce que, par hasard, se demandait le lieutenant, ce serait cette femme que j'ai rencontré avec Malaspina, dans l'escalier de la danseuse? »
Il la considérait plus attentivement. La colère lui avait très vite transformé le visage. Fontiguerri en voyait mieux les pommettes saillantes, les traits en relief, le teint brûlé; mais elle lui semblait toujours séduisante, avec les beaux cheveux noirs qui lui encadraient le front et sa coiffure rustique, ce châle blanc et léger de contadine qu'elle portait comme une mantille, replié ou plutôt chiffonné coquettement, sur le haut de la lèlc, et qui lui descendait par der
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rière jusqu'aux reins, déguisant les repos, ou accusant les mouvements vigoureux de la croupe, toute l'ardeur brusque et inquiète de ce corps.
Le lieutenant ne songea plus aux recommandations du capitaine ; et il s'en fut avec la jeune femme, par des ruelles obscures, en la caressant. Les beautés du pays ne l'avaient pas gâté jusque-là : il prenait de l'amour de Naples ce que le hasard lui en offrait.
Seulement, il ne s'attendait pas à la promenade qu'on allait lui faire faire.
Il n'aA'ait jamais imaginé des défilés si étroits, si immondes. Comme les couches des feuilles, dans les forêts, s'entassait là, depuis des jours innombrables, tout ce que Ihomme rejette de son existence. Un peuple entier vivait côte à côte avec cette pourriture de mort; les maisons elles-mêmes proclamaient cette union extraordinaire d'une magnificence décrépite et d'une horreur toute jeune. Çà et là, comme égaré au milieu de fenêtres grimaçantes et d'auvents pourris, s'avançait un beau
balcon charnu ; un fronlou élég^ant était troué par un tuyau de cheminée ; on surprenait la saillie {Vnu bas-relief sous une affiche géante, et le sourire d'une statuette gracieuse qui tombait en poudre sous le suintement jaunâtre d'une gouttière. Ils traversèrent des décombres, des quartiers démolis ou abandonnés, des champs de pierre tout blancs sous le clair de lune ; puis, do nouveau, des ruelles infâmes, puant la vinasse, le haillon et les latrines, où eût régné une obscurité complète sans, de loin en loin, la petite veilleuse allumée au pied d'une madone ou la clarté rouge d'une trattoria ouverte, vomissant sur eux sa gaieté obscène, ses chants d'ivrogne et ses batailles. Le lieutenant, hésitant entre la boue visqueuse et le ruisseau fangeux, ne savait où mettre le pied. 11 avait perdu son désir amoureux, et s'il s'occupait encore de sa compagne, c'était pour prévenir, à l'occasion, un coup de couteau, ou l'empêcher d'appeler des complices. Ah ! pourquoi n'avait-il pas suivi le conseil du capitaine et ne s'était-il armé d'un revolver? Il se voyait
déjà condamné au sort du malheureux Pignatelli. Mieux eût valu le venger, certes ! que d'aller si tôt le rejoindre.
Cette Lisabetta Dentone n'avait rien pourtant de redoutable ; tout en marchant aux côtés de Fortiguerri, elle se livrait aux jeux do lèvres et de mains d'une maîtresse familière, mais sans se départir d'une solennité qui était plutôt étonnante en ce moment. Elle ne riait pas, parlait peu, et encore n'était-ce guère que pour adresser au lieutenant cette incessante question :
— N'est-ce pas, tu me donneras ta chaîne? Sur quoi, Fortiguerri demandait à son tour:
— Quand serons-nous arrivés ?
— Dans un moment, dans un moment, lui répondait-elle depuis une heure.
Le lieutenant , eut la pensée de revenir sur ses pas, mais comment, après tant de tours et de détours, aurait-il pu retrouver son chemin? 11 se résigna 'donc à attendre le jour auprès de cette singulière amoureuse.
— Nous sommes rendus, dit-elle enfin.
Ils enfilèrent un couloir obscur, descendirent quelques marches, en montèrent, puis Lisabetta tirant une clef, ouvre vite une porte mince comme une feuille de carton, frotte une allumette, éclaire un intérieur assez propre mais plus encombré qu'une boutique d'antiquaire.
— Entre, fait-elle.
Mais le lieutenant n'avait pas fait deux pas dans la chambre qu'une grande ombre noire surgit devant lui et se jeta sur Lisabetta.
— Ehontée ! coureuse ! fornicatrice ! criait une voix furieuse.
— Don Prina ! supplia la jeune femme effrayée.
Le lieutenant vit un prêtre de haute taille et très maigre, qui secouait rudement par les mains Lisabetta.
— Misérable femme, continuait-il, tu oublies donc ce que tu as promis à Ascalona, devant moi? tu violes ton serment d'épouse, tu blasphèmes la loi de Dieu !
— Grâce ! grâce ! hurlait Lisabetta.
— Tu ne sais donc pas, abominable prosti-
tuée, que ce n'est pas seulement ton corps que tu souilles, ton mari que tu trahis, mais que c'est un peuple tout entier que ta conduite met en péril et empêche de se libérer?
Le lieutenant demeurait muet, frappé d'étonnement, trop surpris par cette scène pour pouvoir rien y comprendre.
— Sois sûre, louve impudique, sois sûre que ton mari le saura !
• Lisabetta s'était jetée aux pieds du prêtre.
— Oh! non, seigneur, non, non ! Je vous en supplie !
— 11 le saura, répétait Don Prina inflexible. Je le lui dirai.
— Ayez pitié, seigneur Prina, pardonnezmoi ! gémissait Lisabetta.
— C'est Dieu que tu off'enses, malheureuse ! Et il faut que tu sois punie.
— Eh bien, punissez-moi, vous, mais que lui ne sache rien, oh ! non.
— C'est inutile!... Allons, relève-toi... Où est Ascalona? 11 devait rentrer ce soir.
— C'est demain seulement qu'il rentre,
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seigneur. Il est allé chercher les armes à...
— Chili ! Tais-loi !...
Le prêtre, se tournant alors vers Fortiguerri :
— Que viens-tu faire chez nous, chien immonde ! Retourne dans ton Piémont, amateur de charognes, va salir les femmes de ton pays^ mais ne louche pas aux nôtres, ou prends garde à toi!... Allons, déguerpis, misérable !
Dans sa stupeur, le lieutenant ne sut point résister. Il n'en avait d'ailleurs nulle envie. Il obéit à la voix impérieuse de Don Prina et se disposait à sortir, mais il n'était pas facile de se reconnaître dans cette suite de couloirs et d'escaliers obscurs. Fortiguerri dégringola plusieurs marches avec grand bruit. Lisabetta re- , vint avec de la lumière.
— Vous vous êtes fait mal?... Seigneur Prina, laissez-moi conduire l'étranger à la porte. Il se tuerait.
— Ce ne serait pas un grand malheur, fit la voix de Don Prina du fond de la chambre.
Lisabetta s'approcha du lieutenant, le prit
par le bras et le poussa dans une galerie sombre.
— Attends que ce vilain sac au charbon soit parti. Je reviens tout de suite.
Quelques instants après, il entendait Don Prina qui se retirait sans cesser de gronder Lisabetta de sa voix de nez, monotone et pénétrante.
— Tenez-vous, je vous le conseille, tenezvous bien !
— Je vous promets, seigneur, que c'est par aventure...
Dès que le prêtre fut parti, Lisabetta courut à Fortiguerri, lit résonner ses lèvres sous un baiser et, lui prenant les mains, elle se mit à babiller tout à coup comme si Don Prina, en s'en allant, lui eût délié la langue :
— Oh ! très chéri ! Gomme tu as froid ! Tiens, réchaufîe-toi les mains là, sur mon sein. Et puis ici ! Elles sont belles, mes fesses, n'estce pas ? Viens dans la chambre. Cet homme-là, c'est un fou. Il me fait peur. Il tourne mon naari contre moi. Marco, vois-tu, je l'aime bien, je
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l'aime beaucoup, je l'aime à eu mourir. Mais puisqu'il n'est pas là ! Si ce « Dominus vobiscum » ne lui disait pas, il ne saurait rien. Seulement, voilà : le prêtre me déteste... Et puis toi, oh ! comme il t'a regardé, tu as vu? C'est que tu es un Piémontais ! Ne dis pas non . tu commettrais un mensonge. Mais qu'est-ce que ça fait que tu sois Piémontais? Ils les détestent ici, mais moi je trouve que ce sont des liommes comme les autres. Toi, tu es joli. Oh ! lu me donneras ta chaîne d'or, n'est-ce pas ?
Elle s'en fut à une arïnoire, l'ouvrit; ouvrit au fond un tiroir dissimulé derrière un tas de hardes, et attirant un petit coffret recouvert do cuir très usé, elle en leva le couvercle. Des bijoux de toutes sortes, vils ou précieux, colliers de perles fines, d'agate ou de grenat, bagues de cuivre et de brillants, enfin, la plus étrange collection de joyaux qu'on puisse rêver, étincela tout à coup aux yeux du lieutenant ébloui.
— -Tiens, fit-elle en prenant une chaîne d'or ornée de rubis et en l'admirant à la fiamme de
la chandelle, est-ce beau, ça? On dirait le sang qui s'est égoutté de la plaie du Christ, au Calvaire... Vois-tu, je ne montre pas ça à tout le monde... Marco me battrait, s'il découvrait ma boîte. Et puis, ajouta-t-elle en allant inspecter le couloir, il faut prendre garde aux voleurs. Toi, heureusement tu n'en es pas un. Tout en parlant, elle avait très vite retiré la chaîne de Fortiguerri de la boutonnière où elle était passée ; elle l'admira un instant, puis la posa au milieu des autres bijoux.
— Regarde comme elle fait bien, là !
Et brusquement, elle ferma le couvercle et courut reporterie coffret dans l'armoire.
— Ah ! non, s'écria le lieutenant, pas de ça ! C'est un souvenir d'une amie auquel je tiens beaucoup. Je ne te le donne pas.
— Et si j'y tiens aussi, moi?
— Tant pis, tu ne l'auras pas.
— Quand l'orange est mangée, on n'en demande pas le jus.
— Voyons, je te donnerai de For pour en acheter une autre !
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— Je ne veux pas de ton or, je veux ta chaîne., ni(^i !
— C'est bien, Lu es une voleuse ; bonsoir.
— Une voleuse, tu vas voir si je suis une voleuse, moi !
Et avant que le lieutenant ait eu le temps d'ouvrir la porte, elle s'y adossait et, de toutes ses forces, d'une voix de chienne qui aboie à la lune, elle appelait:
— Teresina! Stellina !
— Qu'y a-t-il, Lisabetta, fit-on de l'étage supérieur, à travers le plancher.
— Venez, les filles, venez vite !
On entendit aussitôt des pas descendre à la hâte un escalier. Lisabetta s'écarta, et une grande fillette assez jolie, habillée de ses longs cheveux noirs et d'une chemise en guenilles, apparut, accompagnée d'une femme qu'on devinait toute jeune , mais qui avait la peau ridée d'un ancêtre. Elles entrèrent avec des airs effarés.
— Qu'y a-t-il ? qu'y a-t-il ? demandèrentelles.
— C'est ce galonné-là, à qui je veux montrer
que jene suis pas une voleuse... Déshabillez-le. Les deux filles et Lisabetta se jetèrent sur le lieutenant et se mirent à lui enlever ses vêtements. Fortiguerri ne savait s'il devait rire ou se défendre. Quand il n'eut plus guère que sa chemise :
— Merci, dit Lisabetta à ses amies. Allezvous-en, maintenant.
Et, tandis qu'elles se retiraient, avec des chuchottements et des rires Lisabetta s'en vint à Fortiguerri qui, cette fois, était décidé à accepter, sans murmure et vaille que vaille, sa bizarre fortune.
— Pourquoi es-tu triste, fit-elle... Ah ! ce sont les Vieux* qui te rendent ainsi. Ils n'ont pas d'huile. Ils grognent.
Elle alla remplir la veilleuse qui se trouvai t devant les statues de sainte Anne et de saint Janvier y mit une mèche et l'alluma ; puis, lascivement, elle s'abattit sur le lieutenant et l'enveloppa, à l'étouffer, de sa chair grasse. Sans plus penser à sa chaîne perdue, le lieutè-