UN MAITRE DL BIKIS ET DU MAL
Ln poitrine à domi découverte, la jupe salie, les cheveux noirs, poudreux et flottants sur les épaules, Lisabetta Dentone s'avançait à côté de Don Natale, lançant ses roulades de paroles, ses bordées d'injures, ses hurlements de chienne liattue, auxquels le prêtre, apitoyé, mais très calme d'apparence, répondait de temps à autre par un mot de consolation et d'apaisement, sans paraître gêné le moins du monde de cette compagne bruyante et grossière. Personne, d'nilleurs, dans les ruelles où ils passaient, ne taisait attention à ce singulier accouplement d'un vieillard respectable et d'une femme plus débraillée qu'une prostituée du port. C'est le
charme de cette ville que tout y voisine avec aisance et que les plus étranges contrastes n'y détruisent point rharmonie.Naples ressemble à ces étoffes orientales dont l'éclat et la richesse s'accommodent de toutes les couleurs. Les tons les plus divers peuvent s'y heurter : c'est toujours de la lumière.
— A vez-vous jamais vu, disait Lisabetta, un marchand d'eau bénite comme celui-là, mon père ; une couleuvre qui se glisse partout où l'on s'aime pour faire pousser la zizanie, une peste qui vient tout infecter. Où on s'embrassait on se chamaille, après qu'il a passé. Dire qu'on se plaisait tant chez noua,!... Ah ! Prina! nh ! vipère, va ! quand je pourrai t'écraser, tu no relèveras pas la tête !
— Ma pauvre enfant, si vous aviez été plus sage!
— Qu'est-ce que j'ai donc fait, moi ? J'ai trompé Marco, c'est vrai, mais est-ce que c'était la première fois? D'ordinaire, il me battait, je lui répondais, on s'empoignait tpus deux, et puis après? quoi! c'était fini. On s'em-
brassait. On était heureux. Marco savait bien qu'il n'y avait pas d'autre femme pour l'aimer autant que sa Lisabetta. Il a fallu que cette grande trique de Prina vint lui chuchoter ses bisbilles, lui dire que je faisais ci, que je faisais ça comme s'il était sorcier, ce démon-là, comme s'il pouvait voir, du fond de sa chambre de Saint-Dominique, si je suis à laver les chemises des enfants ou si je lève mes jupes pour un péché ! Et alors Marco a cru à ses rapportâmes.
— Hélas ! ma fille. Don Prina ne disait que la vérité.
— Il mentait, mon père ; il mentait comme un diable cornu... Est-ce ma faute, si je trompe Marco? Ce n'est pas pour le plaisir... Une supposition, mon père : vous, qui êtes dans les églises et les sacrements, si un jour vous aperceviez une belle madame du Christ, une bonne mère de Dieu, tout ornée de perles et de jolies médailles, tout enveloppée dune jolie robe de satin céleste, comme j'en ai vu une chez Panettone, l'orfèvre, que feriez-vous ?
— Eh bien ! mon enfant, je l'admirerais.
— Rien que ça? Moi je ne peux pas voir des ors ou des perles briller sans avoir le désir de les prendre dans mes mains, de les mettre sur moi, de m'en parer. C'est si beau !... Alors, quand un homme m'offre un bijou, je me vois danser dans les étoiles. Je suis folle... 11 poul me demander ce qu'il veut. Je lui ferais tout... C'est après que je suis malheureuse ! Que Marco me frappe, les coups me font du bien. Je ne me trouve jamais assez punie. Mais rien ne me change.
— Il faut prier Dieu avec ferveur, ma pauvre enfant.
— Oh ! je prie bien, mon père... Tenez, j'ai brûlé des cierges à La Bruna ; je suis allée pieds nus en pèlerinage à Monte Vergine... Tout a été inutile... Et pourtant, à présent que Marco est fâché, je ne sais pas, pour le revoir, quel sacrifice je ne ferais pas... Oui, je serais capable de jeter toutes mes bagues et tous mes bracelets dans la mer, comme je le lui ait dit. Ah ! je l'aime tant... Mais il était chez cette étrangère..
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— Je VOUS assure, mou enfant, que votre amour n'a pas à s'inquiéter de miss Helen.
— Si, si. J'ai peur de toutes les femmes. Il est si beau, Marco!... Surtout maintenant qu'il me hait, ça ne lui donnerait pas la colique, allez, de me tromper!... Le Prina l'a voulu : il ne me reviendra pas.
— Nous allons, au contraire, demandera Don Prina d'user de toute son autorité sur Ascalona pour le réconcilier avec vous.
— Faites, faites, mon père; seulement, s'il n'y a que ce moyen-là de recoudre nos draps de noce, je suis bien sûre de me faire jusqu'à ma mort un lit de veuve. Ah ! si je le revoyais, s'il pouvait sentir encore mon baiser, il ne jouerait plus l'insensible... Mais oii est-il, maintenant?... peut-être le Prina, avec toute sa politique, l'a-t-il fait quitter Naples.
Elle bavardait, elle jacassait, épanchant son babil intarissable, tandis qu'elle s'acheminait avec Don Natale à cette petite maison de Saint- Dominique majeur, où Don Prina, sur une cour obscure, avait trois chambrettes pour
abriter ses rêves et, de concert avec Mgr Ricario Sforza, préparer ses grands desseins.
Personne, à Naples, n'aimait Prina. Même l'archevêque Sforza, qui conspirait avec lui, n'éprouvait aucun attrait pour cet homme d'extérieur glacial, calculé, qui, s'il avait des passions, les cachait avec soin ; qu'on pouvait croire désintéressé, austère, et dont l'enthousiasme brûlait, à l'intérieur, d'une flamme discrète et sans éclat.
Mais Prina, à défaut d'amour, avait su conquérir un pouvoir mystérieux et extraordinaire. Tous les partisans des Bourbons voyaient en lui l'organisateur de la restauration prochaine. C'était lui qui allait rendre à Naples sa fortune, ses usages, sa religion, son repos menacés par les étrangers piémontais et les bandes garibaldiennes. Le plus singulier, c'est que ses adversaires eux-mêmes le recherchaient, se fiant à son apparente modération et à ses lumières. Les républicains mazzinistes, qui ne voulaient pas plus du joi d'Italie que du roi de Naples, essayaient de le
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rallior à leur cause ou, du moius, d'associer leur parti au sien dans la même révolution. On rencontrait aussi Prina en des salons qui n'étaient fréquentés que par des fonctionnaires du gouvernement et des étrangers. Il laissait voir habituellement un jugement éclairé, mais une raison très froide qui apprécie les hommes et les événements sans décider entre eux. Do ses causeries, on emportait l'impression d'un esprit dédaigneux, égoïste, renfermé en luimême. Gela servait grandement ses projets. On ne pouvait croire qu'un homme aussi indifférent à tout atteignit au fanatisme du conspirateur.
Depuis longtemps, le gouvernement l'aurait fait arrêter s'il se fût douté, le moins du monde, de ce qui se passait au fond du petit appartement de Saint-Dominique majeur et de la conquête ardente et silencieuse que Prina achevait avec tant de bonheur.
Sans éloquence, sans prestige d'aucune sorte, grâce seulement à certaines circonstances qu'il avait fait servir à sa fortune, Prina exerçait
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une royauté secrète, dominait Naples par l'espérance et aussi par je ne sais quelle terreur superstitieuse.
Ses débuts n'auraient pas laissé soupçonner son rôle futur. A peine sorti du séminaire, il publiait une petite brochure oii il critiquait sous une forme respectueuse, mais avec une grande violence, le gouvernement de Ferdinand II. La brochure fut saisie et Don Prina emprisonné. Cet événement, en apparence malheureux, servit au prêtre à fonder sa puissance. Dans la prison de La Vicaria, il se trouva au milieu d'insignes malfaiteurs, tous affiliés à la Camorra. Le lendemain de son arrivée, dans la salle commune oii l'on faisait chaque jour la distribution du pain, il voit venir à lui un homme qui lui dit brusquement :
— Les saints sont sans lumière ; donne-moi de quoi leur acheter de l'huile.
C'était la façon ordinaire aux Camorristes de demander aux nouveaux prisonniers leur cotisation pour la caisse commune.
Don Prina refusa.
— Il est possible, dit-il, que les saints soient dans le besoin ; mais moi, qui suis leur serviteur, je le suis bien davantage.
Cette réponse, qui amusa l'ensemble de l'assistance, mit en colère le quêteur et deux ou trois Camorristes, très jaloux des droits de la société.
— Ah! grapilleur, ah! tondeur d'œufs, firentils, puisque tu serres ta bourse, c'est ton cou que nous allons serrer, nous autres !
Et ils se jettent sur lui. Don Prina, qui ne sait comment se défendre, sort le crucifix qu'il porte sur la poitrine et en frappe si rudement et si adroitement au front son premier agresseur, que le malheureux tombe, sous le coup, inanimé. Les autres, voyant le prêtre brandir un crucifix, reculent, pris de frayeur à l'idée de se battre avec cette image du Christ qui, déjà, vient de faire parmi eux une victime.
A partir de ce moment, on ne demanda plus rien à Don Prina ; en revanche, il obtint tout ce qu'il voulut. Remarquant l'organistion intelligente de la Camorra, l'esprit de solidarité
de ses membres, en même temps que l'ascendant qu'il exerçait déjà sur eux, l'idée lui vint d'employer cette force à un noble but. Frappé par un Bourbon, il n'en défendit pas moins leur pouvoir, prétendant l'améliorer, mais non pas l'abolir ; il fit de la propagande en leur faveur auprès des prisonniers et rêva de transformer la Camorra en une sorte de garde secrète et antirévolutionnaire.
A la Vicaria, également, il connut Marco Ascalona, qu'on accusait d'avoir empoisonné sa maîtresse. La crainte d'une condamnation capitale moins encore que le souvenir de Tamoureuse morte accablait Ascalona. Le prêtre lui parla, découvrit un homme ardent, enthousiaste, qui n'était point un criminel vulgaire. 11 se promit de se l'attacher plus tard. En attendant, il -aida à le faire évader en lui donnant ses vêtements ecclésiastiques.
Les deux hommes ne se rencontrèrent que plusieurs années après cet emprisonnement. Don Prina était devenu l'un des prêtres les plus éminents du clergé napolitain. Ascalona, après
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avoir exercé vingt métiers, avait iini par grouper autour de lui un grand nombre de Camorristes et fonder une police privée qui se mettait, moyennant finances, au service de tous ceux qui en avaient besoin. Une femme, par exemple, avait-elle à se plaindre des infidélités de son mari : elle le dénonçait à la société, qui le poursuivait de persécutions et de chantages jusqu'à ce qu'il fût revenu de son erreur. Parfois, il faut le dire, la société servait des causes moins légitimes.
Don Prina eut recours à Ascalona pour faire rompre une liaison scandaleuse qui était la honte de l'Eglise napolitaine et désolait l'archevêque. Un enlèvement, suivi d'une incarcération secrète qui dura plusieurs mois, sépara pour toujours les indignes amants.
En retrouvant Ascalona, Don Prina se souvînt de ses anciens projets. 11 ne s'agissait plus de faire de la Gamorra une garde pour le roi, puisque le roi légitime n'était plus là, mais une armée pour lui reconquérir sa couronne. Le prêtre n'eut pas de peine à convaincre Asca-
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lona, déjà gagné à sa cause par le souvenir de ses discours et de son dévouement à La Vicaria. En même temps, il essayait de rattacher à la Gamorra les jeunes nobles ruinés, les besogneux, les mécontents, tous ceux que le présent révoltait et qui fondaient de grands espoirs sur la venir.
11 y eut alors comme deux « Gamorre ». La vieille, qui se recrutait toujours dans les prisons et se contentait de rançonner les marchands ; la nouvelle et l'élégante, d'abord vaste association de chantage, devenue surtout, sous l'influence de Prina, une confrérie politique.
Les membres des deux sociétés se haïssaient, s'appelaient: « Faux frères », se battaient au couteau ou au revolver; mais la nouvelle s'augmentait, chaque jour, de nouveaux adeptes, et finissait par absorber la première.
Gependant, les assassinats commencèrent avec une sorte de régularité. On eût dit qu'ils étaient nécessaires à l'existence de Naples. La ville ne se réveillait plus sans apprendre la mort dun fonctionnaire piémontais. Ghaque
parti accusait de ses crimes le parti rival. Parfois, mazzinistes et bourboniens s'unissaient pour dénoncer les bandes de Garibaldi. Mais aucun Napolitain ne voulait soupçonner Ascalona, si populaire à Naples que môme la police avait fini par reconnaître ou, du moins, par tolérer l'existence de son association. Les étrangers, pourtant, persistaient à dire que, seul, un homme disposant de ses pouvoirs et assuré de son impunité, pouvait se permettre une telle suite de forfaits.
Don Natale, qui, sur Prina et sur Ascalona, en savait peut-être plus qu'il n'en laissait entendre, parut tout ému lorsqu'il pénétra dans la maison de la place Saint-Dominique. Lisabelta, elle, continuait ses bavardages.
— Restez ici, mon enfant, dit le prêtre, voulez-vous?
Le visage de Lisabetta eut une expression désolée.
— Ah ! vous voyez, mon père, j'avais bien raison de dire que Prina me détestait. Vous n'osez même pas vous présenter avec moi !
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— Mais si, mais si! seulement vous conviendrez que le désordre de votre mise pourrait un peu irriter Don Prina, même s'il était bien disposé à votre égard.
— Vais-je donc me parer pour ce bel oiseau ! s'écria Lisabetta, que le prêtre, sans le vouloir, venait d'atteindre au vif de son orgueil féminin. Allez, allez, j'ai contenté des hommes autrement faits que cette figue sèche!
— Don Prina tient à une grande modestie, observa Don Natale ; il ne serait pas prudent de lui déplaire aujourd'hui. Restez, et, dans un moment, je descends vous apporter une bonne nouvelle.
— Que sainte Anne vous protège, mon père !
Ce fut une vieille petite femme, bossue, édentée et sourde, qui ouvrit à Don Natale. Il s'échappait de ses lèvres un ronron plaintif où le prêtre ne sut point distinguer une parole; quand il voulut entrer, le ronron devint plus fort ; elle sembla se fâcher, enfonça la tête dans ses épaules et opposa son ventre. Don Natale
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ôcarta la vieille, passa outre et s'en fut Irapper à la porte qui se trouvait devant lui.
— Qu'on attende ! fit une voix de Fiiitérieur.
Don Natale dut s'asseoir sur une pile d'infolios, au milieu de paquets de journaux et de livres qui répandaient une odeur de moisissure et de colle, tandis que la petite vieille demeurait devant lui, comme pour le garder, la tête penchée et ne cessant de le considérer de son regard en dessous. Un perroquet chantait dans la cour, semblait imiter la voix de Don Prina et se moquer de la grosse colère qui éclatait dans la chambre voisine :
— Misérables ! répétait Don Prina, je vous défends, entendez-vous ! je vous défends de rien faire sans mes ordres.
— Son Excellence, disait une voix, ne nous donne pas tant de macaroni que nous puissions en refuser des bonnes mains généreuses.
— De l'or, Excellence, à couvrir toute votre table: voilà ce que l'Anglais nous a promis.
— Et pour faire une besogne qui n'écorche pas les épaules.
— Non, San Gennaro ! Tenir une fillette qui ne pèse pas plus qu'une goutte de rosée !
— Ah 1 Excellence, quand nous donnerezvous du travail pareil ?
— Taisez-vous, coquins, taisez-vous. Il y a quelqu'un ici.
A ce moment, la porte s'ouvrit brusquement et toute grande. Don Prina parut.
— Ah ! c'est vous. Don Natale ! Entrez ! entrez vite ! Je suis pressé !
A la vue de Prina, Don Natale ressentit la gêne qu'il éprouvait toujours en face de cette tête de vieille, ridée et sombre comme une écorce de chêne, qui se tendait avec des manières serpentines au haut de ce long corps, enroulé plutôt qu'assis, dans le fond d'un vaste fauteuil. Deux figures de coquins, que le prêtre crut avoir vues déjà dans son confessionnal, l'une chafouine et avisée, l'autre épaisse et brutale, se montraient à la gauche de Prina, comme pour meubler cette pièce où il n'y avait, avec le fauteuil et la petite table du maître, qu'un crucifix en cuivre, un portrait jauni de
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François II cloué à la muraille, et un étroit lit de sangle qui servait de siège aux visiteurs.
Sans attendre le salut du prêtre, sans l'inviter à s'asseoir, Prina lui dit tout de suite :
— Je n'ai pas à vous féliciter, Don Natale. Vous voudriez détruire mon œuvre que vous n'agiriez pas autrement. Qu'ai-je appris? Que vous aviez trouvé de l'éloquence l'autre jour pour conseiller le calme, l'apaisement, le mépris dos injures à un peuple auquel, moi, je prêche la guerre parce que la guerre est sainte, parce qu'elle est juste, parce qu'elle est nécessaire ! Vous blâmez la violence ! vous exhortez Naples, atteint dans sa chair et dans son âme, à vivre en paix avec ses bourreaux. Vous êtes donc aveugle, vous êtes donc fou, Don Natale !
C'était la première fois, depuis qu'il le connaissait, que Prina lui parlait sur ce ton emporté. Pour qu'il se découvrît complètement, il fallait que les événements attendus fussent bien proches ! Don Natale acceptait la révolu-
tion, mais, malgré lui, comme avec douleur. Homme tranquille jeté au milieu dune tempête, il en gardait l'efFarement, il en recevait le geste, il haussait le ton jusqu'à elle. Souvent aussi, sous l'influence d'amis fanatiques, il eut l'apparence d'un rebelle exalté, tandis que Prina, jusque-là toujours dissimulé, laissait croire à trop de mansuétude. Mais à l'église, devant ceux qu'il était chargé de conduire, il répudiait ces violences. Il n'était plus que l'apôtre de la douceur et du pardon.
Don Prina continuait ses reproches ; l'âme pleine de colère, mais la parole encore mesurée, il laissait tomber de son nez plutôt que de ses lèvres, semblait-il, des mots qu'il comptait comme des trésors. A la fin de chaque phrase, il dardait un regard large, sombre, beau comme celui d'une amoureuse, et qui, venu de cette face vieillotte, vous mettait une plaque glacée sur le front et un bâillon dans la gorge.
Cependant^ Don Natale, d'abord humble et tremblant sous de méprisantes et froides invecrtives, venait de retrouver son courage.
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— Vous perde/ Naples en voulant la sauver, s'écria-t-il tout à coup. Vous en laites un abîme de crimes sans nom.
— Qui vous a permis de juger ma conduite?
— Dieu ! repartit Don Natale.
— Je ne vous savais pas tant d'orgueil.
— Il n'y a pas d'orgueil à suivre le Décalogue. C'est vous qui montrez l'audace de Lucifer en substituant vos inspirations à la loi divine.
— Vous avez l'esprit trop simple pour la comprendre.
— Elle n'est point faite pour quelques rares intelligences, mais pour tous les hommes.
— Les obligations des hommes varient selon les temps, et c'est à quelques-uns qu'il appartient de les établir.
— Je ne sache pas qu'en aucun temps le meurtre puisse devenir une vertu.
— Je ne prêche pas le meurtre, dit Prina ^vec force. •
— Non, vous l'ordonnez î
— J'ai ordonné des exécutions, dit Prina. Elles étaient nécessaires. Quand les juges sont absents, il faut bien que quelqu'un prenne leur place.
— Pour purifier un peuple, oui, mais non pas pour le corrompre.
— Que voulez-vous dire?
— Je veux parler de tous ceux qui, à votre service, sont devenus des misérables, de tant de familles unies que vous êtes venu bouleverser. Ascalona, par exemple, que j'avais retiré du vice, dont j'avais réveillé les sentiments généreux, que j'espérais voir rentrer comme intendant chez la comtesse Labriola, vous l'avez arraché à la vie tranquille qu'il commençait à aimer; vous avez excité son ambition, sa cruauté, ses convoitises, son orgueil; vous l'avez placé à la tête de votre armée du crime, et vous avez réussi à le séparer de sa femme, qui se livre aujourd'hui à la plus honteuse prostitution.
— Vous voyez bien que c'est une mrsérable !
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— C'est surtout une mullieureusc ; elle aime ardemment son mari, mais elle aurait besoin de son affection et de sa surveillance constante.
— Ah ! ah ! vous avez une jolie cliente, seigneur avocat ; malheureusement, vous ne gagnerez pas votre cause.
— Comment ! Don Prina, vous persistez à tenir Ascalona éloigné de sa femme ?
— Ascalona fait ce qu'il veut.
— Dites qu'il fait ce que vous voulez.
— Eh bien, oui, je l'ai fait maître, pour ainsi dire, des destinées de Naples. Mais le rang auquel je l'ai élevé vaut bien qu'on lui fasse des sacrifices, et il serait à désirer qu'il n'en eût pas à faire de plus douloureux que celui de cette drôlesse.
— Ainsi, vous ne voudriez pas le réconcilier avec elle ?
— Certes, non ! Je le répète : un homme comme lui peut se passer d'une telle femme.
— Vous aimez mieux qu il ait une maîtresse.
— Une maîtresse ! Ascalona a une maîtresse ?
— Je le suppose fort.
— Comment le savez-voiis ?
— Je ne puis vous le dire, Don Prina.
— On vous a fait cet aveu en confession ?
— Non, je les ai surpris ensemble.
— Le misérable !... C'est une femme du peuple ?
— Une étrangère.
— Une étrangère !... Oh ! mais alors, je saurai peut-être quelle est cette maîtresse inconnue.
— Ce n'est pas possible, fit Don Natale, craignant déjà d'avoir commis une indiscrétion.
— C'est très facile, au contraire... Voyons, vous n'êtes pas très répandu dans le monde, mon cher Don Natale ; surtout, vous ne connaissez pas beaucoup d'étrangères. Or, je vous avais chargé d'aller voir sir Francis Scamler et de lui demander une entrevue avec sir Thomas Eveningham... entrevue qui a eu ueu aujourd'hui, ajouta Prina en souriant. Je ne
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VOUS attends pas toujours, vous pensez bien... Ne serait-ce pas la nièce de Scamler, miss Hclen Morgan, que vous avez surprise avec Ascalona? Déjà, jf0ië sais, il lui avait servi de modèle.
Don Natale était saisi de stupeur. Prina jouissait de son trouble et le regardait fixement de ses yeux sombres, scrutateurs et superbes.
— Je vous dispense de répondre, s'écria-t-il tout à coup avec colère, mais je vous promets qu'il la quittera, et avant peu !
Appelant alors les deux hommes avec lesquels il était en altercation à l'arrivée de Don Natale, et qui s'étaient tenus à l'écart durant cet entretien :
— Zingone, lit-il, et vous, Furiano, vous pouvez accepter ce qu'on vous offrait. Je vous y autorise à présent.
— Merci, Excellence. Et devrons-nous nous occuper de la petite ?
— Naturellement. Vous ne prétendez pas, je pense, voler un homme qui se montre si généreux.
Les deux hommes s'inclinèrent respectueusement et sortirent.
— Que venez-vous de dire à ces gens-là? demanda Don Natale, en proie à une vague inquiétude.
— Rien qui vous intéresse, répliqua Prina d'un ton rude. Mais je vous ai déjà dit que j'étais pressé. Je vous prierais de vouloir bien remettre à une autre fois la suite de vos discours.
— Ne puis-je porter un mot d'espoir à la pauvre femme d'Ascalona?
— Mais comment donc, Don Natale, si cela vous fait plaisir ! s'écria Prina, et il eut un sourire glacé.
— Merci, fit le prêtre, qui ne sentit pas l'ironie de Prina. Ainsi, vous voudrez bien conseiller à Ascalona. . .
— Non, conclut Prina, je ne lui conseillerai point ce que vous désirez. Je l'arracherai à d'humiliantos et à de dangereuses influences. Et d'ailleurs, je ne veux pas qu'Ascalona apparlienne à une femme, quelle qu'elle soit. Il se doit à son pays.
Don Natale comprit que Prina demeurait inllexil)le. Tl s'en alla, désolé, levant les regards au ciel.
Lisabetta l'attendait sur la place Saint-Dominique, devant l'église. Elle avait les yeux rouges, tout en larmes.
— Eh bien, mon père, il est en haut ?
— Oh ! non, mon enfant.
— Ce n'est pas vrai. 11 est là. C'est le Prina qui le retient, qui l'empêche de venir. Je vous disais bien que cet homme veut ma mort. Ah ! voleur du bon Dieu, viens, descends donc, que je t'étouffe !
Elle se précipita vers l'escalier. Le prêtre eut beaucoup de peine à la retenir. Dans son désespoir, tdle s'arrachait les cheveux, déchirait sa chemise ; et sa peau, çà et là, apparaissait parmi des loques : nudité belle et pourtant douloureuse dans son avilissement. Tandis qu'elle se lamentait, si fort que les passants se retournaient vers elle, une grande fille passa en courant, un panier sous le bras. Comme les autres, elle détourna la tête, sourit, et, sans s'arrêter:
— ïii sais, Lisabetta, je Tai vu, ton homme !
— Où çà? où çà? Allons, parle, Stellina ! Arrête-toi donc, espèce de sauterelle !
Stellina cria, les mains en cornet devant sa bouche :
— Il était là, à Chiatamone!
— A Chiatamone ! Vous entendez, père il est toujours là. Ah ! tu vas voir, Stellina, comme on se venge quand on a du cœur !
La grande fille haussa les épaules.
— Bah ! vous allez encore finir par des embrassades. Tiens, tu me dégoûtes !
— Viens, et tu verras si Lisabetta Dentone se laisse insulter par un porc de cette espèce. Viens voir !
— J'ai pas le temps. Et puis, je te connais, va ! Tu aurais peur de lui faire du mal. Il te tient trop là, fit-elle en se claquant les reins.
Et elle partit en riant. Lisabetta courut après elle.
Cependant, Don Natale songeait moins à cette pauvre amoureuse qu'à sa pénitente préférée, cette Helen Morgan, si dévouée à ses
pauvres, si enthousiaste pour les nobles actions. Jusque-là, il se l'était volontiers imaginée comme une sorte de sainte; sans des allures dégagées, trop vives, qui choquaient la modestie chrétienne, il Feût trouvée parfaite ; et comment ne pas lui pardonner ces légers défauts, quand on mettait en regard sa magnifique générosité ! La rencontre dWscalona dans l'atelier d'Helen lui avait causé une émotion inattendue et très pénible. En vain, les goûts artistiques et les façons libres d'une Anglaise expliquaient la présence du modèle : un pressentiment, que le prêtre ne pouvait éloigner, l'assurait d'un mensonge etd'une chute. C'était un coup porté brusquement par la jeune fille à l'image candide qu'il s'était formé d'elle. Il ne reconnaissait plus à présent cette amie transformée, coupable peut-être. Et il lui en voulait comme d'une trahison.