‹ La camorra mysteres de NaplesChapitre 3 sur 20 · LA C AMOK R A · texte numérisé non relu

LA C AMOK R A

parole, Il adressa des reproches amers à ceux d’en bas et conclut en réclamant d’eux une satisfaction. Son discours fut accueilli par les applaudissements de ses compagnons et par les sifllets et les huées des autres,

» A cette provocation , les Napolitains se ruèrent comme des lions captifs et furieux sur les barreaux de la grille, comme pour les briser ; mais le fer était trop épais pour se rompre, en dépit de tous leurs efforts, et cet accès de fureur ne fit qu’exciter davantage l’hilarité des compagnons de la province.

* Cependant, après quelques minutes, sur les cris et les menaces des chefs, le silence se rétablit. Les deux factions se remirent à leur place et les négociations furent reprises.

» Les Napolitains insistèrent pour demander une satisfaction, et le chef des provinciaux répondit avec une gravité imperturbable :

» — La demande est juste et vous l’obtiendrez.

» Alors il parla à l’oreille d’un de ses compagnons, qui s’éloigna sur-le-champ, et reparut traînant par le bras un vieillard de soixante ans, à l’air malingre et souffreteux, pieds nus, vêtu de loques piteuses.

» Quand ce misérable arriva devant le chef, il le

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salua respectueusement, et le chef lui dit avec un sourire :

» — Comment t’appelles-tu ?

» — Francesco Carozza , répondit le vieux tout tremblant.

» — Et où es-tu né?

» — A Naples.

» — Mais proprement à Naples?

» — Oui, monsieur. Je suis de la porte Capouane.

» — - Bravo ! du quartier des braves, des hommes de cœur !

» Aussitôt il se retourna vers la grille, et, avec un ricanement diabolique, adressa ces paroles à ceux d’en haut :

» — Compagnons et frères de Naples, vous nous avez demandé une satisfaction... Nous, provinciaux, nous vous l’accordons, et la voici !

» Ce disant, il prit une chaise et en frappa rudement Fhomme de la porte Capouane, jusqu’à ce que ce pauvre vieux tombât évanoui dans son sang.

» Cet acte/ de barbarie s’accomplit au milieu des menaces et des imprécations des Napolitains. Les pro-

vinciaux regardaient l’exécution avec une tranquillité méprisante et satisfaite.

» Dès le premier coup de chaise, Alberico poussa un hurlement de tigre blessé ; puis, hors de lui, prit la fuite. Il revint bientôt, traînant par les cheveux l’avocat Jmbroglia, et, d’une voix étranglée par la colère :

» — Antonio Oltaïano, s’écria-t-il, c’est mon tour maintenant, regarde I

» Et il lui montra l’homme qu’il tenait par les cheveux.

» — L’avocat ! dit le provincial avec rage.

» — Oui, ton défenseur, ton ami, l’homme né dans ' ton pays...

» Cela dit, il dégaina un couteau caché dans sa veste, et brutalement, sans s’inquiéter des plaintes de ce malheureux, l’en frappa plusieurs fois au visage.

» A la vue du sang versé, un immense cri de vengeance éclata tout à coup dans la cour. Tous sortirent leur stylet caché et jurèrent la mort de tous les Napolitains. Ceux d’en haut répétèrent le même serment contre les provinciaux. A ces scènes cruelles et sauvages en succédèrent d’autres plus sauvages encore et plus cruelles. Les hommes des deux camps se ruèrent

comme des forcenés sur lous les délenus qui n’appartenaient pas à leur province. On entendait de la rue les menaces des agresseurs, les gémissements des blessés. — Cette bataille barbare, cette boucherie féroce entre gens qui parlaient la même langue, nés dans des pays peu éloignés les uns des autres, gouvernés par les mêmes lois, élevés dans la môme religion, dura presque une heure, et ne finit que par les efforts surhumains et la vaillance des custodes, des soldats et des autorités de police accourus aux premiers cris.

» Quand l’ordre fut rétabli par la force en ce triste lieu, on se hâta de porter secours aux blessés, la plupart desquels étaient les délenus les plus pauvres et les plus pacifiques. Les coupables furent mis à part et au secret dans les cachots. *

Je répète que le narrateur n’a fait que reproduire ce qu’il avait vu de ses propres yeux. — Telles étaient les mœurs de la camorra dans les prisons de Naples.

Les camorristes amateurs. — Les mendiants. — Signes de reconnaissance. — Le camorriste en gants jaunes. — La camorra sur le jeu, sur la prostitution, etc. — Sur la contrebande. — Sur l’octroi. — Plaintes d’un Padulano et d’un cocher de fiacre. — La loterie clandestine. — Les assistiti. — La Carnacoltara. — Le camorriste usurier et la mère des Gracques. — Le camorriste juge de paiï. *— La camorra sur les melons, sur les journaui, etc. — La camorra dans l’armée. — Le sfregio.

Dans l’origine, au dire des plus experts, la camorra n’existait que dans les prisons; mais il arriva un jour qu’un certain nombre d’afliliés ayant subi leur peine, — ils la subissaient rarement tout entière, car la trèsheureuse fécondité de l’ex-reine Marie-Thérèse donnait au feu roi Ferdinand de fréquentes occasions d’exercer sa clémence (sur les criminels vulgaires, bien entendu, car il ne pardonnait guère aux prison -

niers d’État), — certains affiliés, disais-je, sortant des bagnes ou des îles, et privés des bénéfices qu’ils y trouvaient, transportèrent ia camorra dans la ville. Ceci dut se passer après 1830, car, avant cette époque, ni les documents que j’ai pu consulter, ni la mémoire de mes plus vieux amis n’ont gardé le moindre souvenir d’une secte 'pareille fortement organisée et transplantée hors des prisons.

Je dis d’une secte pareille. La camorra, en effet, dans l’acception générale du terme, désigne autre chose que l’association dont j’ai parlé jusqu’à présent. Le mot s’applique à tous les abus de force ou d’influence. Paire la camorra, dans le langage ordinaire, signifie prélever un droit arbitraire ou frauduleux. Ce genre de filouterie était commun dans le pays; j’en dirai quelques mots pour montrer toute la végétation vénéneuse que ntalie nouvelle doit extirper; mais je déclare, avant tout, qu’il ne s’agit ici que d’une camorra libre, exercée par des volontaires pour leur propre compte.

Tels étaient, par exemple, les faux monnayeurs et les innombrables variétés de larrons qui pourraient faire pendant aux fameuses catégories de M. Canler, si

l’on comprenait tous ceux qui vivent du bien d’autrui dans l’Italie méridionale, depuis le modeste saccolaro , qui dérobe un mouchoir dans la poche du passant, jusqu’au féroce regio , qui brûle les campagnes et pille les villages. Mais, sans quitter Naples, j’aurais de singuliers détails à donner sur toute cette populace de vagabonds qui, naguère encore, encombraient les rues de la grande ville : les uns voleurs, les autres mendiants, d’autres à la fois mendiants et voleurs, étalant des plaies horribles et aflichanl toutes les infirmités pour tromper le public et dérouter la police. Le soir surtout, Naples était pavée de faux pauvres qui s’emparaient des ruelles écartées et des quartiers déserts* doctement distribués pour tenter de mauvais coups sans courir le moindre risque. Ils miaulaient à l’approche d’une patrouille; ils jetaient le cri du coq en voyant venir un passant attardé ; ils poussaient un long gémissement quand ce passant n’était pas seul ; ils éternuaient quand le survenant faisait pauvre figure ; ils chantaient un Ave Maria quand l’aubaine paraissait bonne, et un Gloria Patri pour annoncer la victime qu’on attendait.

Il y avait sans doute de la camorra dans tous ces

méfaits; mais les Napolitains ont eu tort d’en inférer qu’il suffisait d’être malfaiteur pour passer camorriste.

Il importe de dissiper sur ce point une confusion d’idées qui se retrouve même dans quelques brochures étourdiment écrites et dans l’esprit du plus grand nombre desNapolilains.

La camorra, en effel, même la camorra libre, ne commettait qu’un certain ordre de délits et les commettait au moyen de l’intimidation. C’est ce caractère particulier qui la distingue de tous les autres genres de, filouterie. C’est avec cette spécialité d’industrie qu’elle était exercée par des amateurs dans les plus hautes sphères; qu’elle s’insinuait dans les administrations, à la bourse, à la banque, dans les ministères, même à la cour, soupant chez les princes et trichant à leurs tables de jeu. Ce qu’on appelait, par extension, le camorriste en gants blancs, c était le gros bonnet qui entrait dans toutes les affaires et prenait la part du lion, le rufien des solliciteurs qui prélevait une commission sur les faveurs obtenues, l’altesse royale qui favorisait la contrebande et qui en partageait le bénéfice avec les contrebandiers; le directeur désétablissements de bienfaisance, le philanthrope officiel qui économisait pour lui

cent mille francs de revenu sur l'argent des pauvres et qui nourrissait sa famille aux dépens des enfants trouvés, mourant de faim presque tous ; c’était lacamarilla tout entière, sans en excepter un seul grand cordon, ni un seul évêque, vendant le gouvernement en gros à d’autres camorristes qui le revendaient en détail; c’était, enfin, le roi lui-même, recevant des pots-de-vin doses subalternes. — On devient pamphlétaire, hélas I sous certains régimes, quand on veut se mêler d’être historien.

J’ai même connu à Naples, connu de vue seulement, grâce à Dieu, un camorriste complet, pipant les dés et faisant filer la carte, couvert de dettes, bourré de vices, un filou fieffé, mais reçu partout, môme à la cour, parce qu’il faisait peur à tout le monde. Il avait un couteau dont il jouait fort habilement. Seulement, comme ce couteau élait très-long et qu’il portait le nom d’epée, l’homme ne fut pas pendu comme meurtrier, mais respecté comme duelliste. Il frappa ainsi impunément beaucoup de monde, jusqu’à ce qu’il fût tué luimême par un Anglais encore plus adroit que lui.

En donnant une extension pareille (comme on le fait généralement à Naples) au mot de camorra, celle

industrie violente s’exerçait librement, non-seulement dans tous les quartiers, mais dans toutes les maisons de la ville. Elle s’exerce môme encore, j’en ai la preuve sous mes yeux. L’hôtel que j’habite est servi, comme tous les hôtels, par un certain nombre de gens, descendant par tous les degrés de la domesticité, du sommelier au facchino , du chef au marmiton, du valet de chambre au cireur de bottes. Eh bien, dans cette hiérarchie de subordonnés, outre les oppresseurs en titre, il régne une camorra qui opprime à son tour les oppresseurs. Cette camorra est représentée par une femme. Je dis par une femme 1

Elle a du feu dans les yeux et un couteau dans la poche ; je la rencontrai un jour les deux mains ensanglantées; elle me dit en riant que ce n’était rien. C’est elle qui commande. Pas de dispute où elle ne prenne parti pour l’un ou l’autre, pas de rixe dans la rue où elle ne coure, se jetant dans la mêlée les deux bras en avant. Elle fait son petit commerce dans la maison, s’approprie ce qu’elle trouve, surveille les transactions, taxe les fournisseurs, prélève son droit sur toutes choses ; les autres le savent et se taisent parce qu’ils ont peur.

Ce n’est pas tout relie fait justice. Un jour, les camorristes du port avaient extorqué cinq sous, prélcndant que c’était leur droit, à un facchino de la maison. Le pauvre homme, fort comme un requin, mais poltron comme une grenouille, s’en revenait piteusement avec son salaire écorné, comptant sur ses doigts l’argent qu’il aurait pu gagner en mettant les cinq sous à la loterie.

— Qu’as-tu donc? lui demanda sa commère.

Dès qu’elle l’eut appris, elle partit comme un trait, fut sur le port en deux bonds et remua terre et cieux en criant à tue-tête. La foule commençait à s’amasser, les carabiniers accouraient, les camorristes prirent peur et rendirent la pièce à cette femme. Un quart d’heure après, elle rentrait en triomphe, la main levée, agitant les cinq sous qu’elle tenait dans ses doigts. Je ne sais si elle les-rendit au facchino, je constate seulement -qu’elle les avait repris aux camorristes.

Mais, je le répète, ce n’était là que de la eamorra

d’amateur, pratiquée par une femme, qui n’y aurait

point eu de succès si tous ses camarades eussent été

comme elle. Cet exemple prouve à quel point le mal

est enraciné dans les mœurs du pays; mais il n'offre

LA CAMORRA DANS LA VILLE. s 10

entières à jouer obstinément, on était sûr de trouver devant eux, debout, immobile, les yeux fixés sur les cartes qu’il ne quittait pas d’un seul regard, l’inévitable cxacteur qui , à chaque partie, réclamait sa part du gain : le camorriste.

De quel droit s’imposait-il aux joueurs? On ne l’a jamais su. Ils étaient vingt, ils étaient cent, ils pouvaient être mille dans la taverne, un seul camorriste les tenait tous en respect, les surveillait et les grugeait tous; pas môme un camorriste, un simple picciolto, se trouvant là par hasard. On ne subissait pas seulement son inspection, on l’invoquait môme pour prévenir les fraudes et pour juger les coups douteux. Ce témoin intéressé faisait bonne garde; on ne trichait pas librement sous ses yeux, ni impunément; il châtiait de sa main les pipeurs et tranchait les difficultés, vidait les différends, empêchait les querelles; il se jetait au besoin entre les couteaux tirés. La police n’avait pas besoin d’intervenir dans ces endroits dangereux, elle s’en remettait aux compagnons de la secte, alors tolérée.

J’ai voulu voir de près ce singulier commerce et je me suis laissé conduire dans un estaminet assez mal hanté, près de la fontaine Médine. Les joueurs n’étaient

LA CAMOKHA.

pas tout à fait des lazzaroni, mais encore moins des grands seigneurs; ils portaient de ces redingotes débraillées qu’endossent ici les demi-bourgeois, les mezzi galantuomini. Grâce à cet accoutrement respectable, ils n’étaient pas surveillés pendant les parties ; mais, les parties achevées, un homme en jaquette portail la main à son bonnet en signe de déférence, et, tendant la main au gagnant, lui disait ces deux simples mots :

— La camorra f

Il était payé sans objection, saluait de nouveau et retournait à son poste.

Mais ce n’était pas seulement dans les maisons suspectes que la secte réclamait un pareil tribut, c’était partout où se trouvaient des cartes. On sait qu’à Naples tout se fait dans la rue : les joueurs honnêtes qui, prenant le frais devant leur porte, perdaient quelques

heures à la scopa, à la primera ou à toute autre récréa-

tion inoffensive, risquaient toujours de voir arriver le tyran, armé d’un gros bâton, qui se campait entre eux sans les connaître et faisait son office de grande puissance en dépit du principe de non-intervention. Les contribuables avaient beau jurer qu’ils ne jouaient pas d’argent, ils n’en devaient pas moins payer la taxe. Et

les descendants de cette forte race plébéienne qui, sous Masaniello, armée de pierres contre des balles, avait lapidé la tyrannie espagnole à cause d’un nouvel impôt sur les fruits, payaient de nos jours, sans murmurer, l’impôt sur les caries, tremblant de tous leurs membres devant le gourdin du premier passant venu. J'ai vu cela de mes yeux, sous mes fenêtres.

J’ai dit que le picciotto suffisait pour exiger la part de la société, mais il ne pouvait agir qu’en l’absence de tout camorriste. Dès qu’un compagnon en titre se présentait devant le joueur, le picciotto remettait entre ses mains l’argent déjà touché et se relirait modestement sans réclamer le moindre salaire. Et, si par malheur il survenait un second camorriste qui, ne connaissant pas le premier, voulût prendre sa place, alors l’un ou l’autre tirait deux couteaux de sa poche (car tous ou presque tous en portaient sur eux deux pareils), et, offrant l’une de ces pointes , comme il les appelait, à son concurrent équivoque, lui proposait un duel qui était quelquefois un duel 5 mort.

Cela se passait en pleine rue, quelquefois près d’un poste de soldats qui regardaient faire. La foule assistait sans mot dire et se sauvait pêle-mêle quand l’un des

deux braves tombait dans son sang. — Une loi des Bourbons prohibait de relever les blessés. — Quand la police arrivait, le vaincu avait souvent cessé de vivre, et le vainqueur introuvable montait en grade, comptant dans son état de services un meurtre de plus, comme les anciens gladiateurs t

Le tribut exigé par la camorra sur le jeu était la dlme, un sou sur dix. Elle levait sur d’autres vices un impôt pareil. Établie dans tous les mauvais lieux, elle recevait deux carlins par semaine pour chaque prostituée et un carlin pour chaque rufien, c’était son droit, sans compter le casuel qu’elle obtenait régulièrement des habitués et violemment des oiseaux de passage.

* Là, comme dans les brelans, la secte avait mission de maintenir l’ordre et s’en acquittait avec une vigilante autorité. Les prostibules, fort peu surveillés sous le régime aboli, se maintenaient, grâce à la camorra, dans une certaine discipline. Il s’y commettait beaucoup d’escroqueries, mais elles ne tournaient point au mélodrame : on y était rarement assassiné. ■

Cependant la secte ne régnait pas exclusivement dans les lieux infâmes. Outre les vices, elle exploitait les défauts du peuple et surtout ses faiblesses. Elle faisait

la contrebande en intimidant les employés de la douane; ou plutôt elle prélevait un impôt sur ce commerce frauduleux, rançonnant à la fois ceux qui l’exerçaient et ceux qui en profitaient, car il fut un temps où rien n’entrait ici par la douane. Mais ce n’est pas tout. La police étant autrefois fort mal faite, la camorra la remplaçait souvent à la douane et ailleurs, surveillant l’embarquement ou le débarquement, l’entrée, la sortie et le transport des marchandises. Je connais des négociants de premier ordre qui avaient des camorristes à leurs gages auxquels ils donnaient force piastres pour assurer leurs expéditions. Les envois d’argent, par exemple, étaient très-souvent garantis par la surveillance de cette police irrégulière. Et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que cette étrange inspection fut bientôt organisée et tarifée avec une rigueur qui n’est pas dans les mœurs du pays. La camorra s’établit à toutes les entrées de Naples, à tous les bureaux d’octroi, à la douane, à la gare des chemins de fer, et taxa les portefaix et les cochers, les voitures et les charrettes qui devaient transporter des marchandises et des voyageurs. La taxe était strictement exigée et perçue : toujours la dîme. Un cabriolet, par exemple, coûtait dix sous pour

une simple course; le cocher n’en touchait que neuf, le dixième revenait à la camorra.

C’était surtout aux intersections du mur d’octroi que les compagnons attendaient leurs victimes.

Les jardiniers des campagnes apportant des paniers de fruits payaient d’abord un sou par panier. Mais ce qui est particulier, c’est qu'ils ne le payaient pas à contre-cœur. Cet impôt leur permettait de dormir sur leurs deux oreilles.

— Eh bien, l’ami, te voilà content! disais-je il y a quelques jours à un Padulano (habitant des Padule; on. nomme ainsi les terrains gras et fort bien labourés qui vont des anciennes portes de Naples jusqu’au pied du Vésuve et qui fournissent dé légumes toute la ville).

— Pourquoi content? demanda le Padulano.

— Parce qu’on supprime en ce moment la camorra.

— Ah ! monsieur, s’écria -t- il, c’est ce qui nous ruine! La camorra prenait sa part, sans doute, mais elle surveillait le bazzariota (lemarchand ambulant) à qui nous commettions nos fruits et nos légumes, et tous ces coureurs de rue qui s’éparpillaient avec nos paniers dans la ville ne manquaient pas de remettre au camorriste, qui nous le rendait exactement, les quelques sous

qu’ils avaient tirés. Maintenant, il faut la main de Dieu pour rattraper ces bribes. Au lieu d’un voleur, nous en avons trente qui nous prennent tout notre sang.

— Mais, toi, dis-je à un cocher de fiacre, tu n’as rien à dire?

— Moi? s’écria-t-il. Je suis un homme assassiné! Je viens d’acheter un cheval mort qui ne connaît pas les rues, ne veut passer qu’où il lui plaît, glisse aux montées et tombe aux descentes, a peur des pétards et des clochettes, et, hier encore, s’est emporté dans la grotte du Pausilippe, écrasant un troupeau de chèvres qui lui barrait le chemin. Un camorriste qui me protège et qui avait son pizzo (son poste) au marché des chevaux m'aurait épargné cette volerie. C’était lui qui surveillait les ventes et qui recevait sa manda (sa commission) du marchand et de l’acheteur. L’an dernier, j’avais à vendre un cheval aveugle, et il l’a fait passer pour bon parce qu’il me protégeait. On vient de le mettre en prison, et j’ai dû acheter sans lui la mauvaise bête que voilà. C’ètaü un bien honnête homme 1

Une autre industrie assez curieuse exercée par les camorristes, c’était la loterie clandestine. Ceci mérite un ou deux mots d’explication. Tous les étrangers ne

savent pas ce que c’est que la loterie officielle. Elle se tirait en grande cérémonie, chaque samedi, dans une des salles du castel Capuano (qui est aussi le palais de justice de Naples; elle se tire maintenant au palais des finances), sous l'inspection de la cour des comptes, sous la bénédiction d’un prêtre, en présence de la foule et par la main d’un enfant du peuple qui sortait les uns après les autres cinq numéros d’une boite en bois qui en contenait quatre-vingt-dix. Ces cinq numéros étaient criés aussitôt un à un par une fenêtre de la salle, à la foule assemblée dévant le palais et se répandaient sur-lechamp, avec la rapidité de l’éclair, dans tous les quartiers de la ville et jusqu’à l’extrémité du royaume. Le fil électrique n’aurait pu lutter contre cette télégraphie vocale.

Je me souviens qu’un jour je quittai la Vicaria au moment même où le dernier numéro venait de sortir; je trouvai une voiture devant le palais, je donnai dix minutes au cocher pour franchir la demi-lieue qui sépare le castel Capuano de l’hôtel que j’habite. Je comptais ébahir toute la maison en lui apprenant les cinq numéros encore inconnus sans doute au bureau de loterie voisin. Le cocher fit l’impossible, il faillit renverser une ou deux fois des passants, heurta des charretiers,

oublia de saluer des madones, devança la voiture d’un prince royal, au risque de se faire arrêter le lendemain, mais il arriva en moins de neuf minutes. Toute la maison connaissait déjà les cinq numéros t Une foule de métiers étaient produits par la loterie : il y avait des illuminés, des sorciers, des zingari, des capucins qui vendaient des numéros ; il y avait même des escrocs (à supposer que les autres ne le fussent pas) qui exploitaient largement la bêtise populaire, en fournissant des preuves de leur lucidité. Ils disaient, par exemple, au lazzarone : * Va jouer trois numéros, ceux que tu voudras; je les saurai à ton retour; car je sens l’Esprit qui vient et qui va me les souffler à l’oreille. » Le tour réussissait toujours, comme on pense, grâce à un compère au pied léger, allant et venant d’un pas plus leste que celui du joueur, aisément trompé. Tout cela se faisait avec des génuflexions, des extases et des simagrées dévotes; la dupe ahurie payait enfin tout ce qu’on voulait pour obtenir un terne prophétique; elle payait de plus quelques livres de cire pour un saint quelconque, car les numéros ne s’obtenaient pas sans rinlervenlion du paradis. Là-dessus, le joueur attendait le samedi tranquillement.sûr de gagner du pain pour le

reste de ses jours. Les numéros ne sortaient pas; mais l’illuminé disait au plaignant déconfit :

— C’est à cause de tes péchés ; lu es un méchant et un misérable !

Yoici maintenant en quoi consistait la loterie des ca-

morristcs. Le peuple a toute la semaine pour jouer et peut ne risquer que les moindres sommes, une decinca par exemple (dix centimes et demi) ; mais, le samedi matin, le dernier jour, au dernier moment, la moindre mise doit être de quatre carlins (1 franc 70). Or, il est rare qu’un plébéien de Naples ait cet argent dans sa poche, surtout au bout de la semaine, ayant déjà joué sou par sou tout ce qu’il possédait durant les six premiers jours; il s’adresse alors au camorriste du coin qui lient un bureau de loterie clandestin. Ce trafiquant reçoit les mises les plus pauvres aux mêmes conditions, avec les mêmes avantages et presque les mêmes garanties qu’offre le buraliste officiel. Le tirage ne se fait point à part; les numéros sortant 5 la Yicaria sont reconnus par les camorristes. Si, par hasard, un billet gagne, ils comptent exactement au gagnant la somme qui lui revient. Ils montrent une certaine probité dans leurs métiers de contrebande.

Mais c’est un miracle quand les numéros joués viennent^ sortir. La loterie est le plus immoral de tous les jeux; c’est une partie honteusement inégale engagée entre le fisc et le peuple, et qui rapporte au premier des centaines de millions. C’est un tribut révoltant levé sur la perpétuelle illusion du pauvre. Mais le pauvre ne veut pas en être soulagé. Déjà, deux ou trois fois depuis la révolution, il a menacé de s’insurger si on lui ôtait la loterie. Garibaldi lui-même, avec son omnipotence vraiment surhumaine, n’a pu abolir cette institution, plus tenace que la dynastie des Bourbons. Le peuple aurait rappelé François II pour reprendre le droit de se ruiner en sa faveur et d’enrichir le fisc en se jetant sur la paille!

Aussi les camorristes se faisaient-ils riches avec un métier pareil ! On vient d’arrêter une femme, la Car nacottara (la Rôtisseuse), qui tenait un bureau de loterie illicite. Elle y gagnait à elle seule, chaque semaine, un millier de francs!

De plus, les sectaires se tenaient, le samedi soir, à la porte de tous les bureaux orthodoxes et prélevaient un droit sur l’argent gagné par les joueurs heureux. Un homme de ma maison qui gagnait quelquefois donnait

à la camorra dix sous par ducat : toujours la dîme.

On comprend maintenant l’industrie de la secte. Elle exploitait tous les vices, môme ceux du pouvoir; elle filoulaille gouvernement quand le gouvernement, de force ou de gré, se conduisait en malhonnête homme.

J’ai encore à signaler d’autres variétés de camorristes : celui qui présidait aux bains de mer et recevait de chaque établissement six carlins par semaine ; celui qui pratiquait l’usure et se montrait dans la rue, chargé d’épingles, de chaînes et de bagues déposées chez lui par les pauvres gens, étalage ambulant qui trahissait insolemment l’ignoble métier de ce méchant drôle.

L’usure est un mal qui règne partout, mais surtout à Naples, où l’on n’a fondé qu’aujourd’hui des caisses d’épargne. La femme du peuple qui gagne quelque argent s’empresse de le changer en or, c’est-à-dire en bijouterie qu’elle met en gage aussitôt que la bise est venue, — et, dans ce pays de far niente, la bise vient toujours, — si bien que son argent lui coûte au lieu de lui rapporter; elle en doit payer les intérêts à l’usurier qui le lui garde et qui la rançonne cruellement. La

pauvre femme s’est déjà endettée pour acheter sa chaîne d’or et l'engage môme quelquefois pour la payer : qu’on se figure son triste état entre les deux créanciers qui la pressent! Elle abandonne jusqu’à son dernier morceau de pain pour payer d’un côté, pour garder de l’autre, ce triste bijou dont elle ne jouit pas ! Et cependant, — incroyable oppression de l’habitude I — celles qui agissent ainsi passent pour économes; celles qui étalent le plus d’or sont citées comme des exemples de modestie, de prudence et de vertu. C’est au nombre de bagues couvrant toutes les phalanges de ses dix doigts qu’on reconnaît ici la mère des Gracqnes.

La camorra spéculait sur toutes ces faiblesses et s’insinuait ainsi de mille manières dans la vie privée des pauvres gens. Elle était tellement redoutée, que les victimes restaient au pouvoir de leurs tyrans, même quand ces tyrans n’étaient plus libres. Au parloir de la prison où ils sont enfermés, ils touchent encore ponctuellement le tribut de leurs contribuables. Je n’en croyais rien moi-môme; j’ai voulu voir cela de mes yeux, je l’ai vu.

Ils étaient redoutés, mais je dis plus encore, ils étaient respectés. Soit que, dans l’origine, comme le

prétend M. Lazzaro, député de la gauche (j’ai voulu çntendre tous les partis), ils aient continué la chevalerie errante et se soient associés * pour défendre le faible contre l’oppression du fort, au moypn d’une force supérieure ; » soit que la violence soit encore de nos jours le meilleur titre à la vénération de la multitude, ils s’érigeaieut en tribunal populaire et composaient une magistrature plus consultée, plus écoutée surtout que celle des juges élus par Ferdinand. « Dans son quartier, m’écrit M. Lazzaro, le camorriste exerce de fait l’office de juge de paix; ses arrêts sont sans appel et souvent très-justes, jamais désobéis. Souvent, par ce moyen, on évite de dispendieux procès. » J’ai contrôlé celte assertion, je l’ai trouvée parfaitement exacte.

Mais, si d’une main le camorriste faisait quelque bien, de l’autre il faisait beaucoup de mal.

Qu’on le demande aux vendeurs et revendeurs de melons d’eau, qui devaient payer cinq ou six taxes avant que le consommateur bienheureux pût mordre à belles dents dans ce fruit au triple usage, fournissant au peuple, pour un sou, de quoi boire, manger et se laver (pe nu rano, magni , bivi et te lavi la faccia) . La camorra percevait un droit sur le chargement, un droit sur le

transport, un droit sur la vente au détail de ces fruits si peu chers, humble régal du pauvre, écornant le profit des cultivateurs et du débitant, qui n’en retiraient presque rien.

Qu’on le demande aux marchands de journaux qui, depuis la révolution, ont inondé la ville. Quand paraît le Pungolo, le soir, vers une heure de nuit, des nuées de gamins prennent leur volée, agitant la feuille encore humide, et se lancent à fond de train dans tous les quartiers, criant à tue-tête : O Pungolo t o Pungolo t E asciuto o Pungolo I Notizie e Roma I Nolizie e Galibardo I E bello a leggere. O Pungolo I (Le Pungolo ! le Pungolo l le Pungolo est sorti de presse ! Nouvelles de Romel Nouvelles de Garibaldi! C’est beau à lirel Le Pungolo I) Le public arrête au passage ces crieurs effrénés, haletants, se figurant, à les voir si pressés, que la feuille du soir annonce de grandes nouvelles ! Cette course furibonde rapporte quelques sous aux gamins qui galopent et vocifèrent à s’époumoner jusqu’à ce qu’il n’y ait plus un seul passant dans les rues. Mais elle rapporte une fortune aux camorriste?, qui, sans rien faire et sans quitter leur place, exigent la plus grosse part du butin I

Qu’on le demande aux pauvres gens qui, sous les Bourbons, servaient de remplaçants militaires! Ils étaient achetés par la camorra, qui les revendait aux riches. Mais, à peine achetés, ces malheureux, gardés à vue, tenus sous clef, nourris, vêtus, battus comme des nègres, subissaient une servitude plus rigoureuse que celle des prisonniers d’Ëtat jetés dans les souterrains du fort de l’Œuf !

Qu’on le demande aux mendiants eux-mêmes! Oui, ces vagabonds dont j’ai parlé plus haut, ces estropiés faméliques, ces fanfarons de misère étalant des plaies hideuses, étaient taxés comme les autres par l’inexorable rapacité de la camorra. Il y avait un impôt jusque sur l’aumône 1 !

La secte enfin (j’ai hâte d’en Unir) s’était insinuée dans les corps militaires. Il fut un temps où les Bourbons, désespérant d'acclimater la conscription dans la Sicile et voulant cependant en tirer des soldats, y ou-

1. Jusque sur la dévotion! A Fraltainaggiore (province de Naples) régnait un camorriste redouté, coupable de plusieurs délits; il se nommait Sossio dell’Avesano, et fut assassiné par un homme de son village, appelé Crescenzo d’Angelo. Une de ses industries était l’exploitation des prêtres, auxquels il ne craignait pas d’extorquer de l’argent. U leur prenait trois sous par messe!

▼rirent les bagnes, et enrégimentèrent les forçats sous le drapeau blanc fleurdelisé. Ne jugeons pas trop sévèrement cet acte souverain, qui était peut-être une tentative humanitaire. Disons seulement que ce fut une combinaison malheureuse où le mauvais élément prévalut. L’armée se corrompit aussitôt; la camorra s’y établit solidement et ne tarda pas à gagner la marine.

J’ai peu à dire sur la camorra militaire, qui, grâce à Dieu, n’est plus un mal à extirper. L’armée napolitaine s’est fondue avec l’armée italienne, combinaison plus heureuse que l'autre, et dans laquelle la loyauté, la bravoure, l’esprit de corps, le respect du drapeau, la solidité du grenadier piémonlais, le brio du bersaglier, ce corps alerte et gaillard qui semble un escadron de fantassins courant toujours devant eux au bruit hennissant de leur musique; toutes ces qualités de la grande armée ont envahi les conscrits de Naples, qui marchent et se battent maintenant comme de vieux soldats. Je vois passer tous les matins un régiment sous ma fenêtre; il se compose d’hommes pris au hasard dans l’Italie entière; je ne reconnais déjà plus le Napolitain du Piémontais, ni le Sicilien du Lombard.

— Nous sommes tous Italiens! me disait hier encore un fusilier abruzzais qui avait perdu jusqu’à l’accent circonflexe éternellement ouvert de sa province.

Je constate cependant qu’un petit nombre de Napolitains méridionaux avaient essayé, dans les premiers temps, d’introduire la camorra dans l’armée italienne. Inutile de dire en quoi consistait cette camorra : le lecteur en sait assez déjà pour se le figurer lui-môme; c’était, comme partout, une association des violents contre les faibles, un système d’extorsions sur la solde, sur la soupe et sur le pain, un trafic organisé sur les fourniments, un surcroît de corvées imposé aux nouveaux venus, abus invétérés qui existent dans tous les pays, dans toutes les réunions d’hommes, à commencer par les collèges, hélas! — mais plus pernicieux et plus violents à Naples, parce qu’ils se constituaient en secte et formaient une oppression organisée.

Les efforts des camorristes n’eurent aucune prise sur l’armée italienne; leur conspiration, éventée et déjouée, n’aboutit qu'à les couvrir de confusion. On eut le bon esprit d’infliger à ces matamores le châtiment qui pouvait le mieux les paralyser : le ridicule. On les exposa dans le camp, après leur avoir attaché sur la

poitrine un écriteau portant ce nom dès lors infamant : Camorriste. A dater de cette exéculion, ils n’ont plus effrayé personne et se sont vus raillés môme par les gens de leur pays

1. Voici les instructions données par le ministre de la guerre du royaume d'Italie aux commandants militaires, pour prévenir le retour de la camorra :

« 1° Exercer une surveillance sévère sur les tavernes et les mauvais lieux où se réunissent facilement les camorristes pour provoquer le jeu et pour exiger la camorra;

» 2° Remarquer et observer ceux qui ont des bagues, des chaînes ou des cordons verts ou noirs, des cheveux relevés en toupillons, etc. tous signes particuliers des camorristes;

» 3° Surveiller de près ceux qui feignent des maladies pour entrer dans les hôpitaux militaires, où s’exerce facilement la camorra;

» 4° Dans les inspections des casernes, examiner les effets avec un redoublement d'attention et de rigueur, pour surprendre les armes cachées et les fortes sommes qui pourraient provenir des exactions de la camorra;

» 5° Noter toutes les correspondances actives avec les lieux de détention du pays napolitain, résidence habituelle de la camorra ;

» 6° Faire de temps en temps des visites imprévues dans les bagages des soldats;

» 7° Observer si, dans les casernes ou dans les rangs, ils se font quelquefois des signes avec des clignements d’yeux, avec les mains ou d’autres manières;

» 8° Tâcher de tourner en dérision le camorriste et de le faire mépriser, pour détruire son prestige;

» 9 U Avoir soin que les jeunes soldats et les recrues, à leur arrivée, n’aient point à être intimidés, ni influencés par ceux qui sont soupçonnés d’être camorristes;

» 10° Compulser avec une extrême attention les registres où sont marquées les punitions pour jeu, vols, blessures, afin de surveiller de

Je n’ai donc plus à parler de la camorra dans l'armée. Je rappelle seulement qu’elle était venue de Sicile, d’ou elle avait rapporté le sfregio (la balafre), l’une des opérations ordinaires de la secte, l’une des peines qu’elle inflige elle-même ou applique au besoin pour le compte des autres, — surtout de l’autre côté du détroit. Il n’est pas rare de trouver à Naples un homme balafré comme un étudiant allemand; on peut parier à coup sûr qu’il l’a été de la main d’un camorriste.

Mais c’est particulièrement sur les femmes que cette barbarie était commise en des accès de colère ou de jalousie, quelquefois môme de sang-froid, après jugement. Les sfregi devinrent si fréquents entre 1830 et 1840, qu’il fallut une loi spéciale pour les réprimer; il fut décrété que toute blessure défigurant la personne qui l’avait reçue serait punie avec un redoublement de sévérité.

plus près ceux qui les ont subies; surveiller de plus avec attention les militaires qui avaient plusieurs fois changé de corps lorsqu'ils appartenaient à l’armée des Deux-Siciles;

» 11° Faire dénoncer les camorristes, dès qu'ils sont reconnus comme tels par leurs camarades, comme des êtres indignes, à expulser et à renvoyer aux corps de punition; surveiller, après, leurs correspondances avec les soldats de l'armée. »

Il fut même défendu aux hommes de porter des rasoirs, instrument 'ordinaire de ce genre de supplice. Mais comment poursuivre des violences dont personne ne se plaint, ni les témoins révoltés, ni les victimes elles-mêmes? Me croira-t-on si j’affirme sur l’honneur que ces malheureuses, Victor Hugo dirait ces misérables, s’attachaient avec une sorte de fureur à l’homme

qui les avait défigurées ?

— Faut-il qu’il m’aime! s’écriait un jour l’une d’elles en montrant sur sa joue une large plaie d’où le sang ruisselait. Faut-il qu’il m’aime!

La foule s’était amassée; survint un agent de police, qui demanda ce qui était arrivé.

— Ce n’est rien, fit-elle. J’ai pris ce rasoir en riant pour imiter le garçon que voici quand il se fait la barbe. Je n’ai point fait attention et je me suis coupée, voilà tout. Je ne jouerai plus avec les rasoirs !

Questions d'étymologie et d'habillement. — La camorra en Espagne. — Rinconele et Cortadillo. — La confrérie de Monopodio. — La camorra chez les Arabes. — Le camorriste et Sancho Pança. — La baratteria. — La camorra sous les vice-rois à Naples. — Les deux tours de corde. — Rapports des jésuites sur les camorristes. — La garduna. — Les uffiziali pubblichelle. — Les bonachi.

On connaît maintenant la camorra, ses usages et ses lois, sa puissance dans les prisons, ses ramifications dans la ville. Il importe d’en étudier les causes et l'origine. Peut-être môme me dira-t-on que j’aurais dû commencer par là. Mais il s’agit ici d’un sujet trop peu connu pour le traiter avec une rigoureuse régularité chronologique. Si je devais écrire l’histoire d’Italie, par exemple, il n’y aurait aucun inconvénient

à débuter par l’établissement des Pélasges et des Illyriens, car ce mot seul d’Italie, écrit au frontispice du livre, évoquerait chez le plus illettré des lecteurs la glorieuse image de la péninsule que partagent les Apennins et qu’entourent les Alpes et la mer.

Mais le titre de camorra ne pouvant éveiller qu’une idée vague et confuse, il m’a paru essentiel de la préciser tout d’abord. Quand on rencontre un homme qu’on ne connaît point, on ne lui demande pas : « D’où viens-tu? » mais : * Qui es-tu? » J’ai donc cru devoir décrire le torrent bourbeux avant d’en indiquer la source.

D’ailleurs, à proprement parler, il n’y a pas de genèse de la camorra. Sur les origines d’une secte portant ce nom, l’histoire ne dit rien; la tradition ne remonte guère plus haut que 1820. Pour obtenir quelques simples données sur ce point très-obscur, il faut

s’aventurer sur le terrain douteux de l’étymologie. J’ai

tâché de me renseigner chez les doctes, et voici ce qu’ils m’ont appris:

Selon quelques-uns, camorra n’est autre chose qu’une corruption de gamurra , vêtement grossier assez pareil à la chamarra des Espagnols. Le mot camorra se re-

trouve assez souvent dans les anciennes pièces en dialecte et désigne toujours une sorte d’habit très-court ou de jaquette. Le facettera vedere camorra de telette di Spagna (on lui lit voir une camorra de petite toile d’Espagne), dit un vieux livre napolitain. ( Pentame rone , ni, 10.)

On en peut conclure que ce vêtement populaire habillait autrefois une race de bravaches et de lazzaroni qui prirent le nom de leur accoutrement, comme nos blousiers ou nos frocards. Deux circonstances appuient celte présomption : les camorristes portent encore une veste pareille, et les bonachi , en Sicile (association du môme genre), ne sont appelés ainsi que parce qu’ils portent la bunaca, pourpoint de velours qui descend jusqu’au-dessous de la ceinture, avec une grande poche derrière. Le dictionnaire sicilien de Morlellara, qui donne cette explication, ajoute qu’un mot pareil, bumaca, existe dans le patois des Calabres. C’est une façon assez adroite d’insinuer que la camorra ne naquit point en Sicile, mais qu’elle y vint du continent. Pour être lexicographe, on n’en est pas moins patriote.

Mon savant ami, M. de Blasiis, professeur à l’uni-

versité de Naples, ayant bien voulu fouiller pour moi dans les archives de la Bibliothèque nationale et m’aider de son obligeante érudition dans cette partie difficile de mon travail, a découvert, dans le volumineux recueil des Monumenta historica patriœ (Cod. dipl. sard., tome I, p. 358, n° i), une compagnie qua facta fuit in Kallari dicta de gamaurra, association de marchands de Pise, réunis dans l’Ile de Sardaigne et pourvus d’arbalètes, de cuirasses et de mousquets pour la défense du pays. La fondation de cette compagnie remontait au commencement du xm® siècle.

En dépit de ces curieuses trouvailles et de ces doctes hypothèses, le commun des élymologistes s’en tient à la simple interprétation que fournit le moindre dictionnaire espagnol. De l’autre côté des Pyrénées, camorra signifie querelle, batterie, dispute, contestation. Busear camorra v eut dire chercher noise; hacer camorra , chercher castille ; le nom de camorrista existe même dans la langue populaire et désigne les mauvais coucheurs. Il y a donc cent à parier contre un que la secte éminemment querelleuse des camorristes napolitains a tiré de là son nom, et, par conséquent, nous est venue d'Espagne.

On retrouve, d’ailleurs, dans les anciennes mœurs espagnoles, quelques vestiges d’associalions pareilles, protégeant les vices pour les exploiter. Grâce à l’habile traduction de M. Louis Yiardot, on connaît en France les Nouvelles de Cervantès. Si l’on veut bien relire la

deuxième ( Rinconete et Cortadillo ), l’on y verra l’his-

toire de deux apprentis filous admis dans la confrérie de MonopoJio. Cette confrérie ressemble à la camorra en plus infâme. C’était une réunion de voleurs établie à Séville et partageant ses bénéfices avec la police et le clergé. « Nous avons coutume, avoue le chef, de faire dire chaque année un certain nombre de messes pour le repos de l’âme de nos défunts et de nos bienfaiteurs, en prélevant pour le casuel du prêtre une partie de ce qui est garbé (volé). Ces messes, ainsi dites et ainsi payées, font, dit-on, grand bien à ces âmes, par voie de naufrage (il voulait dire par voie de suffrage). Sous le nom de nos bienfaiteurs, nous comprenons le procureur qui nous assiste, l’alguazil qui nous avertit, le bourreau qui prend pitié de nous, celui, enfin, qui, lorsque l’un de nous se sauve dans la rue et qu’on le poursuit en criant : Au voleur ! au voleur I Arrêtez! arrêtez! se jette en travers et retient la foule qui se

précipite aux trousses du fuyard en disant : « Laissez » ce pauvrediablej il est assez malheureux; qu’il aille » en paix, et que son péché le punisse! » En lisant ces lignes, on les croirait écrites non sur Séville, mais sur Naples ; non sur les mœurs d’il y a trois siècles, mais sur celles d’hier.

La confrérie sévillane formait bande à part comme la camorra; elle avait sa langue et son code, se jugeait elle-même et s’attribuait sur ses membres le droit de vie et de mort. Monopodio (le chef de ces mauvais birbes) leur avait donné l’ordre de prélever sur tout ce qu’ils volaient quelque aumône i pour l’huile de la lampe d’une très-dévote image qui était dans la ville.» C’est exactement ce que font les camorristes pour les figurines de la Madone affichées dans les prisons.

Autre rapport entre les deux sociétés : on passait par un certain temps de noviciat pour entrer dans celle de Séville. Les novices s’appelaient frères mineurs; « ils avaient une demi-annate à payer sur leur premier vol; ils portaient des commissions aux frères majeurs à la prison ou chez eux, pour le compte de leurs contribuants, » et faisaient mille offices subalternes. Les frères majeurs, tous marqués d’un surnom, avaient seuls le

droit, comme dans la camorra, d’entrer immédiatement en partage dans ce que les affiliés apportaient à la masse. Le chef distribuait le produit total des industries diverses entre tous ses subordonnés et tous ses agents, après avoir fait la part de l’alcade et de l’alguazil. Grâce à ces précautions, les patrouilles passaient devant l’antre de Monopodio sans jamais frapper à sa porte.

Les affiliés se répandaient le matin par la ville, où chacun était tenu de faire son mauvais coup. Souvent môme la confrérie se chargeait de vengeances privées, et Monopodio tenait un registre exact des exécutions à opérer pour le compte de ses clients. Voici quelques notes empruntées à ce registre :

Au tailleur bossu, qui s’appelle par sobriquet le SUguero ou Guilguero (chardonneret), six coups de bâton de première volée, à la demande de la dame qui a laissé son collier en gage. Exécuteur : le Desmochado (le mutilé, le raccourci). Un camorriste de Naples porte le sobriquet de Mozzone, qui a exactement le môme sens.

Au cabaretier de la Luzerne, douze coups de bâton de la première volée, à un écu pièce. Huit sont payés à compte. Six jours de terme. Exécuteur : Maniferro.

Mémoire de balafres a faire cette semaine. La première , au marchand du coin de rue. Prix : cinquante écus; trente ont été reçus à compte. Exécuteur : Chiquiznaque.

Voilà le sfregio des camorristes. On est frappé de ces points de ressemblance entre les deux sociétés, surtout quand on songe que Cervantès ne nous a pas donné, dans cette nouvelle, un tableau de fantaisie

fait pour y placer quelque aventure romanesque, mais

une étude sans fiction, sans fioritures, des mœurs infâmes qu’il avait étudiées pendant son séjour de quinze années à Séville, de 1588 à 1603.

Une autre particularité qui assigne à la camorra une origine espagnole, est l’acception dans laquelle ce mot est pris par les auteurs en dialecte et par les gens du pays .

Si l’on consulte, en effet, le vocabulaire napolitain de Rilis ou le vocabulaire sicilien de Mortellara, l'on y verra que le camorriste est un brelandier plébéien, courant les tripots pour extorquer de l’argent aux oueurs à force d’insultes et de menaces. Il est probable que ce fut là le premier métier de la secte, dont le nom viendrait alors de l’arabe kumar, jeu de hasard prohibé par le Koran et produisant un gain frauduleux

(aléa, dit le dictionnaire arabe et persan de Meninski, et aleatorius quivis ludus peculiariter quo captatur lucrutn). On peut donc conclure de là que les Arabes donnèrent ce mot aux Espagnols, qui le transmirent aux Napolitains; et, avec le mot, qui sait? peut-être aussi la chose.

Il est certain, en tout cas, que cet impôt sur le jeu se levait en Espagne du temps de Cervantès. Lorsque Sancho Pança fit le tour de son île de Barateria (qu’on note le nom, sur lequel je reviendrai tout à l’heure ; il signifie échange , trafic, et, par extension, filouterie, en italien comme en espagnol), lorsque Sancho, dis-je, fit sa ronde accompagné de tous ses gens et de son historiographe, sans compter les greffiers et les alguazils, et marchant au milieu d’eux avec son bâton à la main, il entendit un cliquetis de ferraille. Deux hommes se battaient, qui se tinrent tout tranquilles en voyant venir la justice, et l’un d’eux s’écria : * Doit-on souffrir qu’on vole en public chez ce peuple et qu’on se jette sur vous pour vous détrousser en pleine rue? — Calmez-vous, homme de bien, fit Sancho, et contez-moi quelle est la cause de cette querelle, parce que je suis le gouverneur. »

134 • tACAMORRA.

Voici ce que répondit l’autre (et je demande la permission de substituer ici un mot à mot de ma façon à l’interprétaiion un peu libre des traducteurs que j’ai pu consulter): « Seigneur gouverneur, je vous le dirai en toute brièveté. Votre Seigneurie saura que ce gentilhomme vient de gagner à l’instant même, dans la maison de jeu en face, plus de mille réaux, et Dieu sait comment ! et moi, me tenant présent, je jugeai plus d'un coup douteux en sa faveur, contre tout ce que me dictait ma conscience; et, quand j’espérais qu’il me donnerait, pour le moins, quelques écus de gratification ;, comme c’est l’usage et la coutume de les donner aux hommes importants comme moi , qui se tiennent là comme témoins pour bien ou mal passer (pour les bons et mauvais coups), et pour appuyer les tricheries et pour épargner les querelles, lui, empocha son argent et sortit de la maison. »

C’est exactement le métier du camorriste napolitain dans les maisons de jeu. J’ai traduit par gratification ce mot espagnol de barato, qui désigne spécialement une sorte de pourboire habituellement payé par le joueur qui gagne. Et je rappelle que la taxe perçue par la camorra de Naples est désignée sous le nom de barattolo.

L’industriel interrogé par Sancho dit encore : * Je suis un homme honorable, qui n’a ni office ni bénéfice, parce que mes parents ne m’en ont point appris ni laissé. » Encore un rapport avec les camorristes ; et il finit par déclarer que, si Sancho n’était point venu sitôt, il aurait bien fait rendre gorge au gentilhomme (littéralement vomir son gain, vomitar la ganancia ). « Que dites-vous à cela?» demanda Sancho. L’autre répondit que tout ce que disait son adversaire était la vérité et qu’il n’avait pas voulu lui donner plus de quatre réaux, parce qu’il lui en donnait souvent, et ceux qui espèrent le barato doivent être modestes et prendre ce qu’on leur donne avec un visage allègre , sans se mettre à faire des comptes avec les joueurs heureux, à moins qu’ils ne sachent certainement que ces derniers sont des pipeurs, et que ce qu’ils gagnent est mal gagné... Car toujours les pipeurs sont tributaires des témoins ( mirones ) qui les surprennent. » C’est exactement la camorra, l’exploitation du vice et de la fraude ! Nous apprenons de plus, par ce morceau, que les camorristes, en Espagne, dans les maisons de jeu, s’appelaient mirones.

On sait le jugement de Sancho Pança. Le gentil-

homme fut condamné à payer cent réaux au miron, et le miron à partir au plus tôt avec son argent et à rester dix ans hors de File. Je note que la police de Naples , ayant affaire à des hommes pareils, prononce contre eux des arrêts semblables; elle les chasse du pays et les envoie n’importe où, jusqu’à nouvel ordre. Ce sont les mœurs qui font les lois ; nous n’avons guère marché depuis Sancho Pança, ni en fait de morale, ni en fait de justice.

Par toutes les raisons que j’ai dites, il est donc probable que la camorra s’établit dans l’Italie méridionale avec les Espagnols. On n’en trouve aucune trace dans les anciennes annales du pays. On est réduit sur ce point aux plus confuses conjectures. On sait seulement que la camorra ne s’exerça pas seulement dans les maisons de jeu, où elle était connue et châtiée par les Pragmatiques siciliennes (titre liii, v. I, etc.) sous le nom italien de baratteria. Elle entra dans les lieux de détention qui devinrent plus tard le centre de la secte, et elle y forma une association féroce vivant de rapines et d’assassinats. Dès la seconde moitié du xvi e siècle, le vice -roi cardinal Gran Yela écrivait ceci (Pragm.,27 sept. 1573) : « Il est parvenu à notre con-

ORIGINES DE LÀ CàMORRà.

naissance que, dans les prisons de la Vicaria, grand nombre d'extorsions sont pratiquées par les prisonniers, l’un l’autre se créant prieurs dans ces geôles, se faisant payer l’huile pour les lampes et s’attribuant d’autres contributions illicites; en un mot, agissant en maîtres dans lesdites prisons. »

Le pieux prélat imagina un singulier moyen de dompter la camorra : il la soumit à une espèce de torture qui s’appelait les deux tours de corde ( i due tralti di corda); mais il semble que ce supplice ne suffit pas. Il existe à la Bibliothèque nationale de Naples un rapport très-curieux intitulé : Relation sur l’état des prisons de la grand’cour de la Vicaria de Naples , et des jnutations y opérées et maintenues jusqu’à la présente année 1674, par le moyen de la mission perpétuelle y instituée par les Pères de la compagnie de Jésus.

On y trouve les faits suivants : * Tels étaient les vols dans les prisons, que, des l’entrée d’un nouveau prisonnier, ses habits étaient déjà vendus, et ce qu’il y a de pis, c’est qu’il était dépouillé sans nullement s’en apercevoir, et, s’il s’en apercevait, ne pouvait parler par crainte de la vie, car avec plus de facilité se commettaient des homicides, des empoisonnements dans les

prisons que dehors, et fort mauvais étaient les traitements infligés à ceux qui étaient emprisonnés, soit qu’on trouvât l’occasion de leur enlever quelque argent sous couleur que tout homme qui entre, nouvellement emprisonné, devait payer la lampe, soit à d’autres titres que nous taisons par modestie. »

Mais les sermons des jésuites n’eurent pas un meilleur effet que la corde du cardinal. On raconte qu’un des Pères, tâchant de convertir un détenu en lui parlant de la grâce de Dieu, n’obtint que cette réponse impie:

— Père, si tu me donnes un carlin pour en acheter des saucisses , je te donnerai toute cette grâce de Dieu dont tu m’as parlé.

Une longue suite d’édits (bandi), d’ordonnances et de pragmatiques prouvent qu’en ce temps-là les méfaits de la camorra se commettaient constamment dans les prisons , et même déjà dans la ville. Ce n’était pas encore une association unique ou du moins une confédération de sociétés alliées comme la secte d’aujourd'hui. Le nom de camorra ne se rencontre pas dans les documents de cette époque. Mais, si le nom n’était pas encore employé, ni même adopté dans la prose officielle et littéraire, on trouve du moins chez les malfaiteurs du

temps la spécialité de délits qui distingue notre confrérie de filous bravaches. Ce Giulio Monli, par exemple, pendu en 1529 par l’ordre d’un autre cardinal Yice-roi, nommé Colonna, n’était autre qu’un farouche bretteur, chef de matamores plébéiens, taillante! rançonnant en plein jour ceux qui tenaient à leurs oreilles. Son frère. Cola Giovanni, qui subit la môme peine, n’avait d’autre métier que celui de détourner, de déchirer et de falsifier les procès (Parrino, Stor. dei Vicerè , t. 1, p. 92).

Certains édits ( bandi ) d’Annese, de Toraldo, de Guisa, promulgués pendant l’insurrection de 1547, nous montrent l’habitude enracinée d’imposer des taxes arbitraires aux citoyens, et les continuelles extorsions do ces bravi, non encore désignés cependant sous le nom de camorristes. Mais l’existence de la secte est nettement indiquée dans une brochure intitulée Lueur de faits et de raisons en faveur de trois pauvres soldats allemands du régiment Odiveier, comme sicaires et traîtres , etc., à mettre aux pieds de Son Excellence l’éminentissime Althann.

La date de cette brochure n’est point indiquée; mais, après de patientes recherches, M. de Blasiis est arrivé à cette conclusion qu’elle fut écrite en 1726.

Après avoir rappelé les abus et les exactions des soldats espagnols pendant leur domination , l’auteur dit ceci ; « Mais le pire était que ceux-là, alors militaires de mœurs si corrompues et diaboliques, traînaient derrière eux bon nombre de bretteurs et de malandrins du pays, qui, mêlés à une autre race infâme de bâtards de soldats, appelés janissaires et abhorrés d’honneur, quelques vils offices auxquels ils eussent été employés, portaient tous le litre de don; et ainsi se confondait parmi les ribauds le nom des chevaliers. Et malheur au pauvre citadin qui ne les respectait pas! Ils envoyaient certains bulletins aux gens aisés, pour leur imposer des taxes considérables, sous peine de mort. »

Nous verrons plus tard que les camorristes d’aujourd hui n’ont pas renoncé à ce genre d’extorsions, les plus violentes de toutes.

Ne pourrait-on pas conclure de tout cela que la comgnie de la garduna , fondée en Espagne en 1417 et offrant tant de points de ressemblance avec la camorra , s’est établie avec les conquérants dans les Deux-Siciles, amassant pêle-mêle, dans une association formidable, les pipeurs des brelans, les filous de la rue, les tyranneaux des prisons, et tous les sanglants gredins du pays?

Quant à la plus douce de toutes les camorre , celle qui s’exerce contre les pauvres marchands des halles, on la retrouve non-seulement dans les anciennes mœurs, mais aussi dans les anciennes lois. Il existait autrefois une classe infime de justiciers nommés les vffiziali pubblichelli ( prubbechelle en dialecte), qui se

permettaient, sous divers prétextes, d’imposer aux

vendeurs de comestibles certaines petites taxes frauduleuses pour protéger leurs contraventions. C’est ce même droit qui est exigé maintenant par les camorristes.

Tels sont les seuls vestiges de la secte que j'ai pu trouver dans les siècles passés. On le voit, ce n’est guère, c’est pourtant mieux que rien; cela prouve au moins que les violences et les escroqueries des scélérats qui ont si fort affligé de nos jours les villes méridionales, étaient déjà dans les mœurs du pays dès le règne des Espagnols. Mais les monuments plus récents n’ajoutent aucun détail sur la progressive organisation delà secte. J’aurais voulu la retrouver et lui assigner un rôle dans les épouvantables férocités de 1799, car c’eût été pour moi unp immense bonheur de les rejeter sur une association de malandrins et d’en absoudre ainsi

la masse du peuple. Mais toutes mes recherches, peutêtre insuffisantes (je veux encore l’espérer), ont ôté inutiles; j’ai frappé à toutes les portes, j’ai consulté les historiens de la première révolution, ceux qui avaient le plus longtemps fouillé dans les archives, M. Alexandre Dumas lui-même, qui n’aurait pas négligé ce détail pittoresque pour sa curieuse Histoire des Bourbons de Naples; mais ni les savants, ni les studieux, ni M. Dumas n’ont rencontré dans les écrits du temps, ni dans les mémoires des contemporains, l’ombre d’un seul camorriste. Un vieux geôlier m’a dit tenir de son père, auquel il avait succédé dans sa charge, que les patriotes napolitains persécutés sous le cardinal Ruffo avaient été rançonnés dans les prisons par des hommes violents, peut-être affiliés à la secte ; je n’ai pu en savoir . davantage, et j’ai maintenant exhihé tout mon trèsmince bagage d’érudition,

Peut-être nous viendra-t-il quelques lumières de la Sicile. Le général La Marmora a bien voulu demander pour moi au chevalier Mouale, qui gouverne l’ile en ce moment, un rapport sur la formidable association des bonachi , qui est la camorra sicilienne,

Par malheur, ce rapport est très-difficile à faire, et

réclame plus de patience encore et plus d’étude que n’en a demandé le présent travail. Je désespère donc de l’obtenir et je renonce à l’attendre.

Et, m’en tenant au peu que j'ai dit, je pense, pour me consoler, que quelques curiosités de plus n’ajouteraient guère au fond de. celte étude. Ce n’est pas dans ses précédents historiques qu’il faut chercher l’origine de la camorra. Fût-elle vieille comme le monde, la secte aurait cessé d’exister depuis longtemps si elle n’avait pas d’autres racines que ses traditions, ni d’autres raisons d’être que ses annales. C’est plus près de nous, dans le cœur du peuple, que nous trouverons la vraie cause du mal, et que, l’ayant trouvée, nous pourrons la combattre. Laissons donc les livres, étudions les hommes et tâchons d’expliquer, non par des hypothèses historiques, mais par des raisons sociales, comment il se fait qu’un fléau pareil ait pu subsister si longtemps, en plein xix* siècle, chez une population intelligente, sous des rois chrétiens!

LES CAUSES SOCIALES DE LA CAMORRA

Les progrès actuels du peuple. — Sa démoralisation sous les Bourbons. — La peur. — Les terreurs des lettrés. — Les attcndibili. —

— Les terreurs des étrangers. — Les violences militaires. — Les terreurs religieuses. — L’enfer. — Les terreurs du roi Ferdinand.

— Les persécutions contre les libéraux. — Lacamorra de la police et la police d6 la camorra. — Lacolonie^de Tremiti : où passait l’argent des déportés. — Pou; quoi la secte était ménagée.

Quand le droit du plus fort est établi quelque part, à , qui la faute? A celui qui l’impose ou qui l’exploite? Non pas, mais à ceux qui le tolèrent et à ceux qui le subissent. Donc, si la camorra dura si longtemps à Naples, ce fut la faule du peuple et celle du gouvernement.

Commençons par le peuple, et, avant tout, rendonslui justice; il fait chaque jour des progrès étonnants.

LA CAMOHRA.

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Depuis la révolution , tous ceux qui ont affaire aux Napolitains ne les reconnaissent plus, tant l’air vif de la liberté leur a ouvert l’intelligence. Le lazzarone d’autrefois, qui dormait nu dans les rues et ne demandait au roi que la liberté de Diogène, le pittoresque vagabond n’existe plus ; son nom même a presque disparu du dialecte, ou. du moins, ne se prend plus qu’en mauvaise part; on le jette et on le repousse comme une insulte. L’homme du peuple a pris le nom ital en de popolano. Il ne porte même plus le costume léger qu'on lui donnait dans les gravures : la chemise et la culotte en grosse toile, le capuchon ou le bonnet phrygien en grosse laine, et les bas et les souliers de chair, comme dit Cervanlés. Ce simple accoutrement ne se rencontre plus que çà et là parmi les pêcheurs des Carmes ou de Mergelline. Le popolano n’a pas adopté la blouse bleue de nos ouvriers; mais il endosse la veste et le gilet, se coifl'e d’une casquette ou d’un chapeau de feutre et enfile des pantalons tombant jusqu’à ses pieds chaussés de cuir, comme ceux de tout le monde. Il travaille, il laisse pousser sa moustache; il apprend à lire; il a une opinion politique; il est garde national. Les plaisants en rient, les artistes

LES CAUSES SOCIALES DE LA CAMORRA. 147 en pleurent, mais le peuple y gagne, c’est le grand point, — et le monde marche.

Je n’ai parlé que du costume' et d’un certain progrès dans l’intelligence des plébéiens; ce serait bien peu si ce progrès ne s’opérait pas en même temps dans les caractères. Eh bien, je ne crois pas me faire illusion en déclarant que, même sur ce point, le peuple a beaucoup gagné. Je ne conseillerais pas à lelranger, par le temps qui court, de rosser aussi lestement qu’autrefois son commissionnaire ou son cocher de fiacre. La dignité individuelle s’est retrempée dans cet air libre qui, du haut des Alpes, est descendu aux pieds des Apennins. J’ai vu hier, de mes yeux, un popolano souffleter un bourgeois ganté qui l’avait frappé de sa canne. Quand vous railliez un simple pêcheur avant Garibaldi, l’homme riait bêlement, comme écrasé par vos facéties. Mais maintenant, prenez garde! Il a son franc parler et la riposte assez leste. Ne le pressez pas trop, il vous répondrait et il aurait le dessus.

Je vais plus loin : j’ai remarqué dans le peuple une certaine énergie collective, qui s’est montrée plusieurs fois dans des occasions importantes, et qui, à plusieurs reprises, a courageusement exprimé le vœu national.

Mais, après cet éloge mérité qui constate l’heureuse influence de la révolution; après ces symptômes de régénération qui promettent les vertus d’un peuple libre, je suis tristement forcé par mon sujet de montrer ce que celte plèbe était devenue sous le gouvernement démoralisateur des Bourbons. Je l’ai indiqué déjà dans mon livre sur le brigandage; je le répète aujourd’hui pour dénoncer les vraies causes de la camorra : depuis la chute de Murat jusqu’à l’avénement de Garibaldi, Naples fut gouvernée par un tyran plus absolu, plus dégradant, plus sinistre, plus fatal, que la succession de mauvais rois qui occupèrent pendant ce demi-siècle le trône déjà vermoulu de Charles III, et ce tyran, qui éteignit les intelligences, abattit les caractères, corrompit les consciences en tenant le peuple écrasé sous la plus abrutissante et la plus inexplicable des oppressions, ce fut la peur!

Et, pour ne pas me trouver en contradiction avec des patriotes froissés, notamment avec le député Ranieri, Napolitain par excellence, qui m’a vivement reproché cette assertion, je répèle que je parle du peuple napolitain sous les Bourbons, sans remonter plus haut dans son histoire. Je n’ai oublié ni la révolution de Mas-

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anicllo, ni les liante ou quarante insurrections de la très-fidèle ville de Naples. Je reconnais qu’en ce pays toutes les émeutes réussies éclatèrent dans la rue, et je sais que l’opposition des lazzaroni empêcha l'inquisition de peser sur eux. Enfin, comme preuve suprême et terrible de l’énergie populaire, je n’ai pas besoin qu’on me rappelle les exécrables fureurs de 1799!

Mais, après la Restauration, toute celte vitalité tomba peu à peu, non calmée, mais domptée par une étrange oppression qui violenta les caractères sans les adoucir. Un voile épais tomba sur la population napolitaine; une vapeur alanguissanle qui finit par l’envelopper et l’assoupir. J'ai vu le pays avant et après 1848 ; j’y suis retourné souvent après de longs séjours à l’étranger; rien ne saurait exprimer l’isolement moral où je m’y trouvais, en revenant de France ou , d'Allemagne. C’était bien toujours mon golfe incomparable, mon ardent Vésuve empanaché de fumée, et ces belles teintes roses et bleues où pointait Sorrente, au coucher du soleil, comme dans un buisson de violettes, et toute cette côte arrondie, recourbée en sinuosités sans nombre entre la sérénité du ciel et la limpidité de la mer.

Mais, lorsque vous tourniez le dos au paysage pour regarder les hommes, vous tombiez dans une tristesse et dans une stupeur qui vous désolait. Vous trouviez un peuple isolé de l'Europe entière, étranger à toutes les questions qui agitaient les deux mondes, emprisonné dans une cellule splendide où n’entraient ni les

idées, ni les croyances, ni même les conquêtes maté-

rielles de notre temps. Si, par hasard, dans un lieu public, vous disiez un mot des grandes aventures contemporaines, aussitôt la foule s’éloignait de vous comme d’un provocateur suspect, soudoyé par le commandeur Luigi des barons Ajossa (dei baroni Ajossa ) ! Il y avait bien des hommes éclairés, des esprits éminents parmi cette foule opaque et voilée d’un triple nuage; mais ils devaient recourir, pour vivre en Europe, à des subterfuges qui auraient lassé la patience d’un bénédictin et la ruse d’un contrebandier. Ils obtenaient des journaux par les légations étrangères; ils amassaient des livres en allant les chercher sous les lits des libraires, qui les recevaient frauduleusement et qui les vendaient au poids de l’or, puis creusaient des cachettes dans les murs de leurs chambres, pour y recéler prudemment ces fruits dérobés et défendus;

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enfin, ils cachaient avec le plus grand soin leur science et leur talent, consacrant tout leur zèle à se faire oublier, et demandant à Dieu de rester inconnus ou méconnus pour esquiver, à la faveur de leur obscurité, l’implacable persécution de la police!

Mais, avant d’entrer dans la confiance et dans l'intimité de pareils hommes, il fallait briser des murailles d’airain. Ils ne se livraient qu’à des amis éprouvés depuis longtemps par une communauté de privations et de souffrances.

Dans le monde, devant les indifférents, ils feignaient l’ignorance des lazzaroni ou l’imbécillité des Brutus. Tout nouveau venu était suspect; les conversations tombaient à son entrée ou se dissipaient en causeries frivoles sur le bal de la veille et sur l’opéra du jour. Une défiance cauteleuse glaçait les relations, isolait les intelligences. Les hommes éminents se formaient à part, dans l’ombre et dans le -vide, héroïques vivants nés d’eux-mèmes et d’eux seuls dans le pays des morts.

Hélas ! je n’invente rien : ces temps sont déjà si éloignés de nous, qu’on me reprochera peut-être de les retracer selon ma fantaisie. J’en appelle cependant à

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